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Abraham Sacrifiant
- Pré-édition
- Transcription : Guan Yedi
- Modernisation, Annotation et Encodage : Etudiant.es de M2 de Littérature et Médiation, Metz, promotion 2025/2026
- Relecture du XML : Milène Mallevays
- Relecture : Nina Hugot
TragedieTragédie FrançoiseFrançaise.
AUTHEURAUTEUR THEODORE DE
BESZEBEZE, NATIF DE VEZE-
LAYVEZELAY
EN BOURGOGNE.
GEN. XV. ROM. IVIIII.
Abraham a creucru à Dieu, et il luylui
a estéété reputéréputé à justice.
M. D. L.1550
CONRAD BADIUS aux Lecteurs.
Cil qui souloitsoulait1 sa jeunesse amuser
En vers lassifslascifs et rithmesrythmes impudiques,
Se vient vers vous, ô lecteurs, excuser,
Et condamner ses fureurs poëtiquespoétiques
Du temps passé : Subjectssujets plus authentiques
Le SainctSaint Esprit ores luiluy fait chanter,
Trop mieux seansséants pour les bons contenter.
Laissez donc là d'amours l’estudeétude folle,
Et le venez maintenant escouterécouter,
Rien ne dira qui vozvos cueurscœurs ne console.
THEODORETHÉODORE DE BESZEBÈZE AUX lecteurs, Salut en nostrenotre Seigneur.
IL Y A environ deux ans, que Dieu m’a faictfait la gracegrâce d’habandonnerabandonner le païspays auquel il est persecutépersécuté, pour le servir selon sa sainctesainte volonté : durant lequel temps pourceparce qu’en mes afflictions, diverses fantaisies se sont presentéesprésentées à mon esprit, j’ayai eu mon recours à la parolleparole du Seigneur, en laquelle j’ayai trouvé deux choses qui m’ont merveilleusement consolé. L’une est, une infinité de promesses, sorties de la bouche de celuycelui qui est la veritévérité mesmesmême, et la parolleparole duquel est tousjourstoujours accompaignéeaccompagnée de l’effecteffet. L’autre est une multitude d’exemples, desquels le moindre est suffisant, non seulement pour enhardir, mais aussi pour rendre invincibles les plus foiblesfaibles et descouragezdécouragés du monde. Ce que nous voyons aussi estreêtre advenu, si nous consideronsconsidérons par quels moyens la veritévérité de Dieu a estéété maintenue jusques icyjusqu'ici. Mais entre tous ceulxceux qui nous sont mis en avant pour exemple au vieilvieux Testament, je trouve trois personnages ausquelsauxquels il me semble que le Seigneur a voulu representerreprésenter ses plusgrandesplus grandes merveilles, à sçavoirsavoir Abraham, MoiseMoïse, et David : en la vie desquels si on se miroitmirait aujourd’huyaujourd’hui, on se cognoistroitconnaîtrait mieux qu’on ne faictfait. Lisant donc ces histoires sainctessaintes avec un --- 4 --- merveilleux plaisir et singulier proffictprofit, il m’est pris un desirdésir de m’exercer à escrireécrire en vers tels argumensarguments, non seulement pour les mieux considererconsidérer et retenir, mais aussi pour louer Dieu en toutes sortes à moymoi possibles. Car je confesse que de mon naturel j’ayai tousjourstoujours pris plaisir à la poësiepoésie, et ne m’en puis encoresencore repentir : mais bien ayai-je regret d’avoir employé ce peu de gracegrâce que Dieu m’a donné en cestcet endroictendroit, en choses desquelles la seule souvenance me fait maintenant rougir. Je me suis doncques addonnéadonné à telles matieresmatières plus sainctessaintes, esperantespérant de continuer cyci apresaprès : mesmementmêmement la translation2 des PseaumesPsaumes, que j’ayai maintenant en main. Que pleustplût à Dieu que tant de bons esprizesprits que je cognoyconnais en France, en lieu de s’amuser à ces malheureuses inventions ou imitations de fantaisies vaines et deshonnestesdéshonnêtes, (si on en veultveut juger à la veritévérité) regardassent plustostplutôt à magnifier la bonté de ce grand Dieu, duquel ils ont receureçu tant de gracesgrâces, qu’à flatter leurs idoles, c’est à dire leurs seigneurs ou leurs dames, qu’ils entretiennent en leurs vices, par leurs fictions et flatteries. À la veritévérité il leur seroitserait mieux seantséant de chanter un cantique à Dieu, que de petrarquiserpétrarquiser un Sonnet3, et faire l’amoureux transytransi, digne d’avoir un chapperonchaperon à sonnettes : ou de contrefaire ces fureurs poëtiquespoétiques à l’antique, pour distiller la gloire de ce monde, et immortaliser cestuy cycelui-ci ou ceste celle-là : choses --- 5 --- qui font confesser au lecteur, que les autheursauteurs d’icelles4 n’ont pas seulement monté en leur mont de Parnasse, mais sont parvenuzparvenus jusques aujusqu'au cercle de la Lune. Les autres (du nombre desquels j'ayai estéété à mon tresgrandtrès grand regret) esguisentaiguisent un EpigrammeÉpigramme trenchanttranchant à deux costezcôtés, ou picquantpiquant par le bout : les autres s’amusent à tout renverser, plustostplutôt qu’à tourner : autres cuidans5 enrichir nostrenotre langue, l’accoustrentaccoutrent à la Grecque et à la Romaine. Mais quoyquoi? Dira quelcunquelqu’un, j’attendoisattendais une TragedieTragédie, et tu nous donnes une SatyreSatire. Je confesse que pensant à telles phrenesiesfrénésies je me suis moymesmesmoi-même transporté, toutesfoistoutefois je n’entendentends avoir mesdictmédit des bons esprizesprits mais bien voudroyvoudrais-je leur avoir descouvertdécouvert si au clair l’injure qu’ils font à Dieu, et le tort qu’ils font à euxmesmes- mêmes, qu’il leur prinstprît envie de me surmonter en la description de tels argumensarguments, dont je leur envoyeenvoie l’essayessai : comme je scaysais qu’il leur sera bien aisé, si le moindre d’eulxeux s’y veut employer. Or pour venir à l’argument que je traictetraite, il tient de la TragedieTragédie et de la ComedieComédie : et pour cela ay ai-je separéséparé le prologue, et divisé le tout en pauses, à la façon des actes des ComediesComédies, sans toutesfoistoutefois m’y assubiectirassujettir. Et pourceparce qu’il tient plus de l’un que de l’autre, j’ayai mieux aimé l’appeler TragedieTragédie. Quant à la manieremanière de procederprocéder, j’ayai changé quelques petites circonstances de l’histoire, pour m’approprier au theatrethéâtre. Au reste j’ayai --- 6 --- poursuyvypoursuivi le principal au plus presprès du texte que j’ayai peupu, suyvantsuivant les conjectures qui m’ont semblé les plus convenables à la matierematière, et aux personnes. Et combien que les affections soyentsoient des plus grandes, toutesfoistoutefois je n’ayai voulu user de termes nyni de manieresmanières de parler trop eslongnéeséloignées du commun, encoresencore que je scachesache telle avoir estéété la façon des Grecs et des Latins, principalement en leurs Chorus (ainsi qu’ils les nomment.) Mais tant s’en faultfaut qu’en cela je les vueilleveuille imiter, que tout au contraire je ne trouve rien plus mal seantséant que ces translations6 tant forcées et mots tiréztirés de si loingloin, qu’ils ne peuvent jamais arriver à poinctpoint : tesmoingtémoin Aristophane qui tant de fois et à bon droictdroit en a repris les poëtespoètes de son temps. MesmesMême j’ayai faictfait un cantique hors le Chorus7, et n'ayai usé de strophes, antistrophes, epirremesépirrhèmes, parecbasesparabases, nyni autres tels mots qui ne servent que d'espovanterépouvanter les simples gens, puis quepuisque l’usage de telles choses est abolyaboli, et n’est de soysoi tant recommendablerecommandable qu’on se doyvedoive tourmenter à le remettre sus. Quant à l’orthographieorthographe, j’ayai voulu que l’imprimeur suyvitsuivît la commune, quelques maigres fantaisies qu’on ait mis en avant depuis trois ou quatre ans en ça : et conseilleroisconseillerais volontiers aux plus opiniastresopiniâtres de ceux qui l’ont changée, (s’ils estoyentétaient gens qui demandassent conseil à autres qu’à eux mesmes-mêmes) puis qupuisqu’ils la veulent ranger selon la prononciation, c’estàdireest-à-dire --- 7 --- puis qupuisqu’ils veulent faire qu’il y ait quasi autant de manieresmanières d’escrireécrire, qu’il y a non seulement de contrées, mais aussi de personnes en France, ils apprennent à prononcer devant que8 vouloir apprendre à escrireécrire : car (pour parler et escrireécrire à leur façon)celuycelui n’est pas dinne de balher les regles d’escrire noutre langue, qui ne la peut parler9. Ce que je ne dydis pour vouloir calomnier tous ceulxceux qui ont mis en avant leurs difficultezdifficultés en cestecette matierematière, laquelle je confesse avoir bon besoingbesoin d’estreêtre reforméeréformée : mais pour ceulxceux qui proposent leurs reveriesrêveries comme certaines reglesrègles que tout le monde doibtdoit ensuyvreensuivre10 AusurplusAu surplus quant au profictprofit qui se peultpeut tirer de cestecette singulieresingulière histoire, oultreoutre ce qui en est traictétraité en infinis passages de l’EscritureÉcriture, j’en laisseraylaisserai faire à celuycelui qui parlera en l’EpilogueÉpilogue : vous priant, quiconquesquiconque vous soyez, recevoir ce mien petit labeur, d’aussi bon cueurcœur qu’il vous est presentéprésenté. De Lausanne, ce premier d’Octobre.
M. D. L1550.
ARGUMENT DU XXIIeXXII. Chap. de GeneseGenèse
ET APRESAPRÈS ces choses, Dieu tenta Abraham, et luylui dictdit : "Abraham". Et il responditrépondit : "Me voicyvoici". Puis luiluy dictdit. : "PrenPrends maintenant ton filzfils unique, lequel tu aimes, Isaac, dydis-je, et t’en va au paispays de MoriaMoriah, et l’offre là en holocauste sur une des montagnes, laquelle te diraydirai". Abraham donc se levant de matin, embastaembâta son asneâne, et prinstprit deux serviteurs avec luiluy, et Isaac son filzfils : et ayant coupé le bois pour l’holocauste, se leva, et s’en alla au lieu que Dieu luiluy avoitavait dictdit. Au troisiemetroisième jour Abraham levant ses yeulxyeux, veitvit le lieu de loingloin, et dictdit à ses serviteurs : "ArrestezArrêtez -vous icyici avec l’asneâne : moymoi et l’enfant cheminerons jusquesjusque là, et quand aurons adoré, nous retournerons à vous". Et Abraham prinstprit le bois de l’holocauste, et le mit sur Isaac son filzfils. Et luiluy prinstprit le feu en sa main, et un glaive : et s’en allerentallèrent eux deux ensemble. Adonc Isaac dictdit à Abraham son perepère : "Mon perepère". Abraham responditrépondit : "Me voicyvoici mon filzfils". Et il dictdit : "VoicyVoici le feu et le bois, mais où est l’agneau pour l’holocauste ?" Et Abraham responditrépondit : "Mon filzfils, Dieu se pourvoyrapourvoira d’agneau pour l’holocauste". Et cheminoyentcheminaient tous deux ensemble. Et eux estansétant venuzvenus au lieu que Dieu luiluy avoitavait dictdit, il edifiaédifia illec11. un autel, et or---- 10 ---donna le bois, si lia Isaac son filzfils, et le mit sur l’autel pardessuspar-dessus le bois : et avanceantavançant sa main, empoigna le glaive pour decolerdécoller son filzfils. Lors luiluy cria du ciel l’ange du Seigneur, disant : "Abraham, Abraham" : lequel responditrépondit , : "Me voicyvoici". Et il luiluy dictdit, : "Tu ne mettras point la main sur l’enfant, et ne luiluy feras aucune chose. Car maintenant j’ayai cognuconnu que tu crains Dieu, veuvu que n’as point espargnéépargné ton filzfils, ton unique, pour l’amour de moymoi". Et Abraham leva ses yeux, et regarda. Et voicyvoici derrierederrière luiluy un mouton retenu en un buisson par ses cornes. Adonc Abraham s’en va, et prinstprit le mouton, et l’offrit en holocauste en lieu de son filzfils. Et Abraham appellaappela le nom de ce lieu -là, "Le Seigneur verra". Dont on dictdit aujourd’huyaujourd’hui de la montaignemontagne, "Le Seigneur sera veuvu". Et l’ange du Seigneur appellaappela Abraham du ciel pour la seconde fois, disant : "J’ayai juré par moymesmemoi-même, dictdit le Seigneur : Pour autant que tu as faictfait cestecette chose, et que tu n’as point espargnéépargné ton filzfils, ton unique, je te beniraybénirai, et multipliraymultiplierai ta semence, comme les estoillesétoiles du ciel, et comme le sablon qui est sur le rivage de la mer, et ta semence possederapossèdera la porte de tes ennemis. Et toutes nations de la terre seront benistesbénies en ta semence, pourceparce que tu as obeyobéi à ma voix".
--- 8 ---
PERSONNAGES
PROLOGUE. ABRAHAM. SARA. ISAAC. LA TROUPE des bergers de la maison d’Abraham, divisée en deux parties. L’ANGE. SATAN.PROLOGUE.
DIEU vous gard’tous, autant gros que menuzmenus,
PetisPetits et gransgrands, bien soyez vous venuzvenus12
Long tempsLongtemps y a, au moins comme il me semble,
Qu’icyici n’y eut autant de peuple ensemble :
5Que pleustplût à Dieu que toutes les sepmainessemaines,
Nous peussionspussions veoirvoir les EglisesÉglises si pleines !
Or ça messieurs, et vous dames honesteshonnêtes,
Je vous supplysuppli' d’entendre mes requestesrequêtes.
Je vous requierrequiers vous taire seulement.
10"Comment ? dira quelcunequelqu’une voirement,
Je ne sçauroissaurais, nyni ne vouldroisvoudrais avec."
Or si faultfaut-il pourtant clorreclore le bec,
Ou vous et moymoi avons peine perdue,
MoyMoi de parler, et vous d’estreêtre venue.
15Je vous requierrequiers tant seulement silence,
Je vous supplysuppli’ d’ouirouïr en patience.
PetisPetits et gransgrands je vous diraydirai merveilles,
Tant seulement prestezprêtez - moymoi vozvos aureillesoreilles.
Or donques peuple, escouteécoute un bien grand cas,
20Tu penses estreêtre au lieu où tu n’es pas.
Plus n’est icyici Lausanne, elle est bien loin :
Mais toutesfoistoutefois quand il sera besoin,
Chacun pourra, voire dedans une heure,
Sans nul danger retrouver sa demeure.
25Maintenant donc icyici est le païs13,
Des Philistins. EstesÊtes -vous esbaisébahis ?
--- 12 ---Je dydis bien plus, voyez -vous bien ce lieu ?
C’est la maison d’un serviteur de Dieu,
DictDit14 Abraham, celuycelui mesmemême duquel
30Par vive foyfoi, le nom est immortel.
En cestcet endroictendroit vous le verrez tenté
Et jusqu’au vif attainctatteint et tourmenté.
Vous le verrez par foyfoi justifié,
Son filzfils Isac15. quasi sacrifié.
35BriefBref, vous verrez estrangesétranges passions,
La chair, le monde et ses affections
Non seulement au vif representéesreprésentées
Mais qui plus est par la foyfoi surmontées.
Et qu'ainsi soit meintmaint loyal personnage
40En donnera bien tostbientôt bon tesmoignagetémoignage,
Bien tostBientôt verrez Abraham et Sara
Et tosttôt apresaprès Isaac sortira :
Ne sont-ils pas tesmoinstémoins tresveritablestrès véritables ?
Qui veutveult donc voirveoir choses tant admirables,
45Nous le prions seulement d'escouterécouter,
Et ce qu'il haa d'aureillesoreilles nous presterprêter,
EstantÉtant tout seursûr qu'il entendra merveilles,
Et puis apresaprès luylui rendrons ses aureillesoreilles.
ABRAHAM
Depuis que j'ayai mon païspaysdelaissédélaissé,
50Et de courir çà et là n’ayai cessé,
HelasHélas, mon Dieu, est-il encor'encore un homme,
Qui ait porté de travaux souffrances telle somme ?
Depuis le temps que tu m’as retiré
Hors du paispays où tu n’es adoré,
55 HelasHélas mon Dieu, est -il encor’encore un homme,
Qui ait receureçu de biens si grande somme ?
VoilaVoilà comment par les calamitezcalamités,
Tu fais cognoistreconnaître aux hommes tes bontezbontés :
Et tout ainsi que tu fis tout de rien,
60Ainsi fais -tu sortir du mal le bien,
Ne pouvant l’homme à l’heure d’un grand heur,
Assez au clair cognoistreconnaître ta grandeur.
Las j’ayaivescuvécu septante et cinq années,
SuyvantSuivant le cours de tes predestinéesprédestinées,
65Qui ont voulu que prinsseprisse ma naissance,
D’une maison riche par suffisance.
Mais quel bien peultpeut l’homme de bien avoir,
S’il est contrainctcontraint, contrainctcontraint (dydis-je) de veoirvoir
En lieu de toytoi, qui terre et cieulxcieux as faictsfaits
70Craindre et servir mille dieux contrefaictscontrefaits ?
Or donc sortir tu me fis de ces lieux.
--- 14 ---Laisser mes biens, mes parensparents, et leurs dieux,
Incontinent que j’eus ouyouï ta voix.
MesmesMême tu sçaissais que point je ne scavoissavois16,
75En quel endroictendroit tu me vouloisvoulais conduire :
Mais qui te suytsuit, mon Dieu, il peultpeut bien dire,
Qu’il va tout droictdroit : et tenant cestecette voyevoie,
Craindre ne doibtdoit que jamais il fourvoyefourvoie.
SARA
Après avoir pensé et repensé
80Combien j’ayai eu de biens le temps passé,
De toytoi, mon Dieu, qui tousjourstoujours as voulu
Garder mon cueurcœur , et mon corps impollu17 :
Puis m’as donné, ensuyvantensuivant ta promesse,
CestCet heureux nom de meremère en ma vieillesse,
85En mon esprit suis tellement ravie,
Que je ne puis, comme j’ayai bonne envie,
À toytoi, mon Dieu, faire recognoissancereconnaissance
Du moindre bien dont j’ayeaie18 jouissance.
Si veulxveux-je au moins, puisqu’à l’escartécart je suis,
90Te mercier19., Seigneur, comme je puis.
Mais n’est-ce pas mon Seigneur que je veoyvois ?
Si le pensoypensais-je estreêtre plus loingloin de moymoi.
ABRAHAM.
Sara, Sara, ce bon vouloir je louëloue,
Et n’as rien dictdit que tresbientrès bien je n’advouëavoue.
95Approche- toytoi, et tous deux en ce lieu
RecognoissonsReconnaissons les gransgrands biens faictsbienfaits de Dieu.
--- 15 ---Commune en est à deux la jouissance,
Commune en soit à deux la cognoissanceconnaissance.
SARA
Ha monseigneur, que sçauroissaurais-je mieux faire,
100Que d’essayer tousjourstoujours à vous complaire ?
Pour cela suis-je en ce monde ordonnée.
Et puis, comment sçauroitsaurait-on sa journée
Mieux employer, qu’à chanter l’excellence
De ce grand Dieu, dont la magnificence
105Et haulthaut et bas se presenteprésente à noznos yeux ?
ABRAHAM.
L’homme pour vrayvrai ne sçauroitsaurait faire mieux
Que de chanter du Seigneur l’excellence,
Car il ne peultpeut pour toute recompenserécompense
Des biens qu’il haa par luiluy journellement,
110Rien luiluy payer, qu’honneur tant seulement.
CANTIQUE d’Abraham et de Sara.
Or sus donc commenceonscommençons,
Et le lozlos annonceonsannonçons,
Du grand Dieu souverain.
Tout ce qu’eusmeseûmes jamais,
115Et aurons desormaisdésormais,
Ne vient que de sa main.
C’est luiluy qui des haultshauts cieux
Le grand tour spacieux
Entretient de là - haulthaut,
120Dont le cours asseuréassuré,
--- 16 ---Est si bien mesuré
Que jamais il ne faultfaut20
Il fait l’estéété bruslantbrûlant :
Il fait l’hyverhiver tremblant :
125Terre et mer il conduit.
La pluyepluie et le beau temps,
L’autumneautomne et le primtempsprintemps,
Et le jour et la nuict nuit.
Las, Seigneur, qu’estionsétions -nous,
130Que nous as entre tous
ChoisizChoisis et retenuzretenus ?
Et contre les meschansméchants
Par villes et par champs,
Si long tempslongtemps maintenuzmaintenus ?
135[Tirés]21 nous as des lieux
Tous remplizremplis de faux dieux,
Usant de tes bontezbontés.
Et de mille dangers,
ParmyParmi les estrangersétrangers,
140TousjoursToujours nous as jectésjetés.
En nostrenotre grand besoin
EgypteÉgypte a eu le soin
De nous entretenir,
Puis contrainctcontraint a estéété
--- 17 ---145Pharaon despitédépité
De nous laisser venir.
Quatre RoysRois furieux
DesjàDéjà victorieux
Avons mis à l’envers.
150Du sang de ces meschansméchants
Nous avons veuvu les champs
Tous rouges et couverscouverts.
De Dieu ce bien nous vient,
Car de nous luiluy souvient,
155Comme de ses amis.
LuyLui donc nous donnera
Lors queLorsque temps en sera
Tout ce qu’il a promis.
À nous et noznos enfansenfants,
160En honneur triomphanstriomphants
CesteCette terre appartient.
Dieu nous l’a dictdit ainsi,
Et le croyons aussi
Car sa promesse il tient.
165Tremblez doncques22 pervers
Qui par tout l’univers
EstesÊtes si dru semézsemés :
Et qui vous estesêtes faictsfaits
--- 18 ---Mille dieux contrefaictscontrefaits
170Qu'en vain vous reclamezréclamez.
Et toytoi Seigneur vrayvrai Dieu,
Que nous soyons vengezvengés
De tous tes ennemis :
Et qu'à neantnéant soyentsoient mis,
175Les dieux qu'ils ont forgezforgés.
ABRAHAM.
Or sus Sara, le grand Dieu nous beniebénie23
À celle fin que durant cestecette vie
Pour tant de biens que luylui seul nous ottroyeoctroie,
À le servir chacun de nous s'employeemploie.
180Retirons -nous, et sur toutsurtout prenons garde
À nostrenotre filzfils, que trop ne se hazardehasarde,
Par frequenterfréquenter tant de malheureux hommes,
ParmyParmi lesquels vous voyez que nous sommes.
Un vaisseau neuf tient l'odeur longuement
185Dont abbreuvéabreuvé il est premierementpremièrement.
Quoy qu'Quoiqu' un enfant soit de bonne nature,
Il est perdu sans bonne nourriture.
SARA.
Monsieur, j'espereespère en faire mon devoir,
Et pour autant qu'en luylui nous devons veoirvoir
190De nostrenotre Dieu le vouloir accomplyaccompli,
SeureSûre je suis qu’il prendra si bon plypli,
Et le Seigneur si bien le benirabénira,
--- 19 ---Qu’à son honneur le tout se conduira.24
SATHANSATAN
Je voysvais, je viens, jour et nuictnuit je travaille,
195Et m’est advisavis en quelque part que j’aille,
Que je ne persperds ma peine aucunement.
RegneRègne le Dieu en son haulthaut firmament,
Mais pour le moins la terre est toute à moymoi,
Et n’en desplaisedéplaise à Dieu nyni à sa LoyLoi.
200Dieu est [aux]25 cieux par les siens honoré :
Des miens je suis en la terre adoré,
Dieu est au ciel : et bien, je suis en terre.
Dieu fait la paix, et moymoi je fais la guerre.
Dieu regnerègne en haulthaut : et bien je regnerègne en bas.
205Dieu faictfait la paix, et je fais les debasdébats.
Dieu a creécréé et la terre et les cieux :
J’ayai bien plus faictfait : car j’ayai creécréé les dieux.
Dieu est servyservi de ses Anges luisansluisants,
Ne sont aussi mes Anges reluisansreluisants ?
210Il n’y a pas jusques à mes porceauxpourceaux
À qui je n’ayeaie enchasséenchâssé les museaux.
Tous ces paillarspaillards, ces gourmansgourmands, ces yvrongnesivrognes
Qu’on veoitvoit reluire avec leurs rouges trongnestrognes,
PortansPortant sapphirssaphirs et rubis des plus fins,
215Sont mes suppostssuppôts, sont mes vrais CherubinsChérubins.
Dieu ne fit onc26 chose tant soit parfaicteparfaite,
Qui soit egaleégale à celuycelui qui l’a faictefaite :
Mais moymoi j’ayai faictfait, dont vanter je me puis,
--- 20 ---Beaucoup de gens pires que je ne suis.
220Car quant à moymoi je croycrois et scaysais tresbientrès bien
Qu’il est un Dieu, et que je ne vaux rien :
Mais j’en scaysais bien à qui totalement
J’ayai renversé le faulxfaux entendement,
Si que27 les uns (qui est un cas commun)
225Aiment trop mieux servir mille dieux qu’un.
Les autres ont fantaisie certaine,
Que de ce Dieu l’opinion est vaine.
Voilà comment depuis l’homme premier
Heureusement28 j’ayai suyvysuivi ce mestiermétier,
230Et poursuyvraypoursuivrai, quoyquoi qu’en doive advenir,
Tant que pourraypourrai cestcet habit maintenir.
Habit encor’encore en ce monde incognuinconnu,
Mais qui sera un jour si bien cognuconnu,
Qu’il n’y aura neni ville neni village
235Qui ne le voyevoie à son tresgrandtrès grand dommage.
OÔ froc, OÔ froc, tant de maulxmaux tu feras,
Et tant d’abus en plein jour couvriras !
Ce froc, ce froc un jour cognuconnu sera,
Et tant de maux au monde apportera,
240Que si n’estoitétait l’envie dont j’abonde,
J’auroisaurais pitié moymesmemoi-même de ce monde.
Car moymoi qui suis de tous meschansméchants le pire,
En le portant moymesmemoi-même je m’empire.
Or ce seront ces choses en leur temps,
245Mais maintenant assaillir je pretensprétends
Un Abraham, lequel, seul sur la terre
--- 21 ---Avec les siens, m’ose faire la guerre.
De faictfait, je l’ayai maintesfoismaintes fois assailli,
Mais j’ayai tousjourstoujours à mon vouloir failli :
250Et ne veisvis onc29 vieillard mieux resistantrésistant.
Mais il aura des assaultsassauts tant et tant,
Qu’en briefbref sera, au moins comme j’espereespère,
Du rang de ceux desquels je suis le perepère.
VrayVrai est qu’il a au vrayvrai Dieu sa fiance,
255VrayVrai est qu’il a du vrayvrai Dieu l’alliance,
VrayVrai est que Dieu luiluy a promis merveilles,
Et desjadéjà fait des choses nompareillesnonpareilles :
Mais quoyquoi ? s’il n’a ferme perseverancepersévérance,
Que luiluy pourra servir son esperanceespérance ?
260Je ferayferai tant de tours et çà, et là,
Que je romprayromprai l’asseuranceassurance qu’il a.
De deux enfansenfants qu’il a, l’un je ne crains :
L’autre à grand’peine eschapperaéchappera mes mains :
La meremère est femme : et quant aux serviteurs,
265Sont simples gens, sont bien povrespauvres pasteurs,
Bien peu rusez encontre mes cautelles30
Or je m’en voisvais employer peines telles
À les avoir, que je suis bien trompé,
Si le plus fin n’est bien tostbientôt attrapé.
ABRAHAM
270QuoyQuoi que je die31, ou que je facefasse,
Rien n’y a dont je ne me lasse,
Tant me soit l’affaire aggreableagréable :
--- 22 ---Telle est ma nature damnable !
Mais sur toutsurtout je me mescontentemécontente
275De moymoi-mesmemême, et fort me tormentetourmente,
VeuVu que Dieu jamais ne se faschefâche
De m’aider, pourquoypourquoi je ne taschetâche
À ne me fascherfâcher point aussi
De recognoistrereconnaître sa merci,
280Autant de bouche que de cueurcoeur.
L’ANGE.
Abraham, Abraham.
ABRAHAM.
Seigneur
Me voicyvoici.
L’ANGE.
Ton filzfils bien aimé,
Ton filzfils unique Isac nommé,
Par toytoi soit mené jusqu’au lieu
285Surnommé la Myrrhe de Dieu,
Là devant moymoi tu l’offriras,
Et tout entier le bruslerasbrûleras,
Au mont que je te monstreraymontrerai.
ABRAHAM.
BruslerBrûler ! bruslerbrûler ! Je le ferayferai.
290Mais, mon Dieu, si cestecette nouvelle
Me semble fascheusefâcheuse et nouvelle
Seigneur me pardonneras -tu ?
HelasHélas, donne -moymoi la vertu
D’accomplir ce commandement.
--- 23 ---295Ha bien cognoyconnais-je ouvertement
Qu’envers moymoi tu es courroucé.
Las Seigneur, je t’ayai offencéoffensé.
OÔ Dieu qui as faictfait ciel et terre,
À qui veux -tu faire la guerre ?
300Me veux -tu donc mettre si bas ?
HelasHélas mon filzfils, helashélas, helashélas !
Par quel bout doydois-je commencer ?
La chose vaultvaut bien le penser.32
DEMIE trouppetroupe.
Amis, il est temps, ce me semble,
305Que nous retournions tous ensemble
Vers noznos compaignonscompagnons.
DEMIE trouppetroupe.
Je le veux.
Car si nous sommes avec eux
Ils en seront plus asseurézassurés.
ISAAC.
HolaHolà, je vous prypri’ demourezdemeurez,
310Comment ? me laissez -vous ainsi ?
TROUPPETROUPE.
Isaac demourezdemeurez, icyici,
Autrement monsieur vostrevotre perepère,
Ou bien madame vostrevotre meremère
En pourroyentpourraient estreêtre mal contenscontents.
--- 24 ---315Il viendra quelque jour le temps,
Que vous serez grand, si Dieu plaistplaît,
Et lors vous cognoistrezconnaîtrez que c’est
De garder aux champs les troppeauxtroupeaux,
En danger par monsmonts et par vaux,
320De tant de bestesbêtes dangereuses,
SortansSortant des forestsforêts ombrageuses.
ISAAC.
Pensez -vous aussi que voulusse
DepartirDépartir33 devant que je sceussesusse
Si mon perepère ainsi le voudroit ?
TROUPPETROUPE.
325Aussi faut-il en tout endroictendroit
Qu’un filzfilshonnestehonnête et bien appris
Quelque cas qu’il ait entrepris,
À perepère et à meremère obeisseobéisse.
ISAAC.
Je n’y faudrayfaudrai point que je puisse.34
330Et fustfût-ce jusques au mourir.
Mais tandis que je voisvais courir
Jusqu’à mon perepère pour cognoistreconnaître
Quelle sa volonté́ peut estreêtre,
Voulez -vous pas m’attendre icyici ?
TROUPPETROUPE
335Allez, nous le ferons ainsi.
OÔ l’homme heureux au monde
--- 25 ---Qui dessus Dieu se fonde,
Et en fait son rempart :
Laissant tous ces haultainshautains,
340Et tant sages mondains
S’esgarerégarer à l’escartécart.
Povreté́Pauvreté nyni richesse
N’empescheempêche nyni ne blesse
D’un fidelefidèle le cueurcoeur.
345Quoy qu’Quoiqu'il soit tormentétourmenté,
Et mille fois tenté,
Le fidelefidèle est vainqueur.
Ce grand Dieu qui le meinemène
Au plus fort de sa peine,
350En prend un si grand soin,
Qu’il le vient redresser
EstantÉtant prestprêt de glisser,
En son plus grand besoin.
Cela peut-on cognoistreconnaître
355D’Abraham nostrenotre maistremaître,
Car tant plus on l’assaultassaut35
Et deçà, et delà,
Tant moins de peur il a,
Et moins le cueurcoeur luiluy faultfaut36.
360Il a laissé sa terre,
--- 26 ---Faim luiluy a faictfait la guerre.
En EgypteÉgypte est venu.
Sara il veoitvoit soudain
Ravie de la main
365D’un grand RoyRoi incognuinconnu.
À Dieu fait sa demande,
Soudain le RoyRoi le mande,
Et sa femme luiluy rend :
La prie de vuidervider37.
370Abraham sans tarder,
Autre voyevoie entreprend.
Mais durant cestecette fuite,
Son bien si bien profite,
Que pour s’entretenir
375De Loth il se departdépart :
PourceParce qu’en mesmemême part
Deux ne pouvoyentpouvaient tenir.
Une guerre soubdainesoudaine
Entre neuf RoysRois se meinemène.
380Parmi ces gransgrands combascombats
Loth pertperd avec les siens
Sa franchise et ses biens,
Cinq RoysRois sont mis à bas.
NostreNotre maistremaître fidellefidèle
--- 27 ---385Oyant cestecette nouvelle
Vivement les poursuit :
Les atteint, les desfaictdéfait,
N’ayant d’hommes de faictfait
Que trois censcent dixhuictdix-huit.
390Leur arrache leur proyeproie,
La dismedîme au prestreprêtre paye38
À chacun fait raison.
Puis de tous haultementhautement
Loué tresjustementtrès justement
395Retourne en sa maison.
Or parmyparmi sa famille
N’avoitavait-il filzfils neni fille.
Sara qui cela voit,
Ne pouvant concevoir,
400LuyLui fait mesmemêmes avoir,
Agar qui la servoit39
D’Agar donc, nostrenotre maistremaître
Ismaël se veitvit naistrenaître :
Treize ans ainsi passa,
405Voyant devant ses yeux,
Aller de bien en mieux
Les biens qu’il amassa.
Lors pour signifiance
--- 28 ---De la sainctesainte alliance
410Du Seigneur et de nous,
Autant petispetits que gransgrands
Jusqu’aux petispetits enfansenfants
CirconcizCirconcis fusmesfûmes tous.
ISAAC.
Mes amis, Dieu se monstremontre à nous
415Si bon, si gracieux, si doulxdoux,
Que jamais je ne luiluy demande
Chose tant soit petite ou grande,
Que je ne me voyevoie accordé
Trop plus que je n’ayai demandé.
420J’avoisavais, comme scavezsavez, vouloir
De vous suyvresuivre, afin d’aller veoirvoir,
Mais voicyvoici mon perepère qui vient.
ABRAHAM
Mais tant y a qu’il appartient,
Quand Dieu nous enjoinctenjoint une chose,
425Que nous ayons la bouche close :
Sans estriver40 aucunement
Contre son sainctsaint commandement.
S’il commande, il faultfaut obeirobéir.
SARA.
Je vous prypri’ ne vous esbaïrébahir
430Si le cas bien fascheuxfâcheux je trouve.
ABRAHAM.
Au besoin le bon cueurcoeur s’esprouveéprouve.
SARA.
Il est vrayvrai : mais en premier lieu,
SçachezSachez donc le vouloir de Dieu.
Nous avons cestcet enfant seulet
435Qui est encoresencore tout foibletfaiblet :
Auquel gistgît toute l’asseuranceassurance
De nostrenotre si grande esperanceespérance.
ABRAHAM.
Mais en Dieu.
SARA.
Mais laissez moy-moi dire.
ABRAHAM.
Dieu se peultpeut-il jamais desdiredédire ?
440Partant asseuréeassurée soyez
Que Dieu le garde, et me croyez.
SARA.
Mais Dieu veultveut-il qu’on le hazardehasarde ?
ABRAHAM.
HazardéHasardé n’est point qui Dieu garde.
SARA.
Je me doubtedoute de quelque cas41.
ABRAHAM.
445Quant à moymoi je n’en doubtedoute pas.
SARA.
C’est quelque entreprise secrettesecrète.
ABRAHAM.
Mais telle qu’elle est, Dieu l’a faictefaite.
SARA.
--- 30 ---AumoinsAu moins si vous scaviezsaviez où c’est.
ABRAHAM.
Bien tostBientôt le scauraysaurai si Dieu plaistplaît.
SARA.
450Il n’ira jamais jusquesjusque là.
ABRAHAM.
Dieu pourvoira à tout cela.
SARA.
Mais les chemins sont dangereux.
ABRAHAM.
Qui meurt suyvantsuivant Dieu, est heureux.
SARA.
S’il meurt, nous voilà demeurezdemeurés.
ABRAHAM.
455Les mots de Dieu sont asseurézassurés.
SARA.
Mieux vaultvaut sacrifier icyici.
ABRAHAM.
Mais Dieu ne le veultveut pas ainsi.
SARA.
Or sus, puis quepuisque faire le faultfaut,
Je prie au grand Seigneur d’en haulthaut
460Monseigneur, que sa sainctesainte gracegrâce
TousjoursToujours compaigniecompagnie vous facefasse :
Adieu mon filzfils
ISAAC.
Adieu ma meremère.
SARA.
--- 31 ---SuyvezSuivez bien tousjourstoujours vostrevotre perepère,
Mon ami, et servez bien Dieu,
465Afin que bien tostbientôt en ce lieu,
Puissiez en santé revenir.
VoilaVoilà, je ne me puis tenir
Isaac, que je ne vous baise.
ISAAC.
Ma meremère, qu’il ne vous desplaisedéplaise,
470Je vous veux faire une requesterequête.
SARA.
DicteDites mon amyami, je suis presteprête
À l’accorder.
ISAAC.
Je vous supplyesupplie
D’osterôter cestecettemelancholiemélancolie.
Mais s’il vous plaistplaît, ne pleurez point,
475Je reviendrayreviendrai en meilleur poinctpoint,
Je vous prypri' de ne vous fascherfâcher.
ABRAHAM.
EnfansEnfant, il vous fauldrafaudra marcher
Pour le moins six bonnes journées,
VoilaVoilà vozvos charges ordonnées.
480Et tout ce qu’il fait de besoin.
TROUPPE.TROUPE.
Sire, laissez nous-en le soin,
Tant seulement commandez -nous.
ABRAHAM.
Or sus, Dieu soit avecques vous :
--- 32 ---Ce grand Dieu qui par sa bonté́
485Jusques icyici nous a estéété
Tant propice et tant secourable,
Soit à vous et moymoi favorable.
QuoyQuoi qu’il y ait, monstrez montrez-vous sage,
J’espereespère que nostrenotre voyage
490Heureusement se parfera.
SARA.
Las je ne scaysais quand ce sera
Que revoir je vous pourraypourrai tous !
Le Seigneur soit avecques vous.
ISAAC.
Adieu ma meremère.
ABRAHAM.
Adieu.
TROUPPETROUPE.
Adieu.
ABRAHAM.
495Or sus departonsdépartons de ce lieu.
SATAN.
Mais n'est-ce pas pour enrager,
MoyMoi qui fais un chacun ranger,
Qui sçaysais tirer le monde à moymoi
Ne faisant signe que du doidoigt :
500MoyMoi qui renverse et trouble tout,
Ne puis pourtant venir à bout
De ce faulxfaux vieillard obstiné.
Quelque assaultassaut qu'on luylui ait donné,
--- 33 ---Le voilà partyparti de ce lieu,
505Et tout prestprêt d’obeirobéir à Dieu :
Quoy queQuoique le cas soit fort estrangeétrange.
Mais au fort, soit que son cueurcoeur change,
Ou qu’il sacrifie en effecteffet ,
Ce que je pretenprétends sera faictfait.
510S’il sacrifie, Isac mourra,
Et mon cueurcoeur delivrédélivré sera
De la frayeur qu’en sa personne
La promesse de Dieu me donne.
S’il change de cueurcoeur, je puis dire
515Que j’ayai tout ce que je desiredésire :
Et voilà le poinctpoint où je taschetâche.
Car si une fois il se faschefâche
D’obeirobéir au Dieu tout puissant,
Le voilavoilà desobeissantdésobéissant,
520BannyBanni de Dieu et de sa gracegrâce.
Voilà le poinctpoint que je pourchasse.
Sus donc mon froc, courons apresaprès,
Pour le combatrecombattre de plus presprès.
ABRAHAM.
EnfansEnfant voicyvoici arrivé le tiers42 jour,
525Que nous marchons sans avoir faictfait sejourséjour
Que bien petit : reposer il vous faultfaut :
Car quant à moymoi, je veulxveux monter plus haulthaut,
Avec Isac jusqu’en un certain lieu,
--- 34 ---Qui m’a estéété enseigné de mon Dieu.
530Là je ferayferai sacrifice et priereprière,
Comm’Comme il requiert : demourezdemeurez donc derrierederrière,
Et vous gardez43 de marcher plus avant.
Mais vous, mon filzfils Isac, passez devant,
Car le Seigneur requiert vostrevotre presenceprésence.
TROUPPETROUPE.
535Puisque telle est, Sire, vostrevotre defencedéfense,
Nous demourronsdemeur’rons .
ABRAHAM.
Baillez - luiluy44 ce fardeau,
Et je prendrayprendrai le feu et le cousteaucouteau.
Bien tost Bientôt serons de retour, si Dieu plaistplaît.
Mais cependant, scavezsavez -vous bien que c’est ?
540Priez bien Dieu, et pour nous et pour vous.
HelasHélas j’en ayai
TROUPPETROUPE.
Ainsi le ferons-nous.
ABRAHAM.
Autant besoin qu’eut oncq45povrepauvre personne.
Adieu vous dydis.
TROUPPE.
Adieu.
DEMIE trouppetroupe.
Mais je m’estonneétonne
TresTrès grandement.
DEMIE trouppetroupe.
Et moymoi aussi.
DEMIE trouppetroupe.
Et moymoi.
545Comment ? de veoirvoir en tel esmoyémoi ,
Cil46 qui si bien a resistérésisté
À tant de maux qu’il a porté !
DEMIE trouppetroupe .
De dire qu’il craigne la guerre,
EstantÉtant en cest’cette estrangeétrange terre,
550Il n’y auroitaurait point de raison.
Car nous scavonssavons qu’une saison
Abimelech, qui est seigneur
Du paispays, luiluy feitfit cestcet honneur,
De le visiter, et prier
555Qu’à luiluy se daignastdaignât allier.
De sorte qu’en solennité́,
L’accord de paix fustfut arrestéarrêté.
Au surplus, quant à son mesnageménage,
Que peultpeut-il avoir d’avantagedavantage ?
DEMIE trouppetroupe.
560Il vit en paix et en repos :
Il est vieilvieux, mais il est dispos.
DEMIE trouppetroupe.
Il n’a qu’un filzfils, mais Dieu scaitsait quel !
Au monde il n’en est point de tel.
Son bestailbétail tellement foisonne,
565Qu’il semble à veoirvoir que Dieu luiluy donne
EncoresEncore plus qu’il ne souhaite.
DEMIE trouppetroupe.
--- 36 ---Il n’y a chose tant parfaicteparfaite
Qu’il n’y ait tousjourstoujours à redire.
Je prie à Dieu qu’il le retire
570Bien tostBientôt de la peine où il est.
DEMIE trouppetroupe.
Ainsi le facefasse s’il luylui plaistplaît.
DEMIE trouppetroupe.
QuoyQuoi qu’il y ait, je presupposeprésuppose,
Que ce soit quelque grande chose.
CANTIQUE de la trouppetroupe.
QuoyQuoi que soit cestcet univers,
575Tant spacieux et divers,
Il n’y a rien qui soit ferme,
Rien n’y a qui n’ait son terme.
Dieu tout puissant qui tout garde,
Rien icyici bas ne regarde
580Qui tousjourstoujours dure de mesmemême,
S’il ne regarde soymesmesoi-même.
Le grand soleil reluisant,
Va son flambeau conduisant
Autant comme le jour dure :
585Puis revient la nuictnuit obscure,
Couvrant de ses noires ailes
Choses et laides et belles.
Que dirons-nous de la lune
Qui jamais ne fut tout une ?
590Ores apparoistapparaît cornue,
--- 37 ---Puis demie, puis bossue,
Puis esclaireéclaire toute ronde
Les tenebresténèbres de ce monde.
Les gransgrands astres flamboyansflamboyants,
595Çà et là vont tournoyanstournoyant,
PeignansPeignant [leur]47 divers visage,
Et de beau temps et d’orage.
Si deux jours on met ensemble,
L’un à l’autre ne resembleressemble :
600L’un passe legierementlégèrement,
L’autre dure longuement :
L’un est sur nous envieux
De la lumierelumière des cieux,
L’un avec sa couleur bleuëbleue
605Nous veultveut esblouiréblouir la veuë48 :
L’un veultveut le monde bruslerbrûler,
L’autre essayeessaie à49 le geler.
Ores la terre fleurie,
EstendÉtend sa tapisserie :
610Ores d'un vent la froidure
Change en blancheur sa verdure.
L'undeL'onde en son humide corps
S'enfle par dessus les borsbords,
Pillant par toutpartout à oultranceoutrance
615Du laboureur l'esperancel'espérance :
Puis en sa rive premierepremière
Sera bien tostbientôt prisonniereprisonnière.
ParquoyPar quoi celuycelui qui se fonde,
--- 38 ---En rien qui soit en ce monde,
620Soit en haulthaut ou soit en bas,
Je dydis que sage n'est pas.
Qu'est-ce doncques de celuycelui
Qui des hommes fait appuyappui ?
ParmyParmi tous les animaux
625SubjectsSujets à dix mille maulxmaux
Le soleil qui fait son tour
Du monde tout à lentourl'entour
Ne vit oncq pour dire en somme
Chose si foiblefaible que l'homme.
630Car tous les plus vertueux
Par les flots impetueuximpétueux
Sont tellement combatuscombattus
Qu'on en voit maint abbatusabattus.
OÔ combien est fol qui cuide50
635De fascheriefâcherie estreêtre vuidevide
Tant qu'icyici bas il sera !
Mais cil qui desireradésirera
D'estreêtre asseuréassuré, il luylui faultfaut
Son cueurcoeur appuyer plus haulthaut.
640Dont il aura bon exemple,
Si nostrenotre maistremaître il contemple.
DEMIE trouppetroupe
Or le mieux que nous puissions faire,
Je croycrois que c’est de se retraire
En quelque coingcoin plus à l’escartécart,
645Afin que chacun de sa part
--- 39 ---Prie le seigneur qu’il luylui plaise
Le ramener mieux à son aise.
Allons.
DEMIE trouppetroupe.
Je voisvais tant que je puis.
ISAAC.
Mon perepère.
ABRAHAM.
HelasHélas, las quel perepère je suis !
ISAAC.
650VoilaVoilà du bois, du feu, et un cousteaucouteau,
Mais je ne veoyvois nyni mouton nyni agneau,
Que vous puissiez sacrifier icyici.
ABRAHAM.
Isac mon filzfils, Dieu en aura soucysouci.
Attendez moy-moi, mon amyami, en ce lieu,
655Car il me faultfaut un peu prier Dieu.
ISAAC.
Et bien, mon perepère, allez : mais je vous prie,
Me direz -vous quelle est la fascheriefâcherie,
Dont je vous veoyvois tourmenté jusqu’au bout ?
ABRAHAM.
À mon retour, mon filzfils, vous scaurezsaurez tout.
660Mais cependant prier vous faultfaut aussi.
ISAAC.
--- 40 ---C’est bien raison : je le ferayferai ainsi :
Et quantquand et quantquand le cas appresterayapprêterai,
En premier lieu ce bois j’entasserayentasserai.
PremierementPremièrement ce bastonbâton sera là,
665Puis cestuy celui-cyci, puis après cestuy celui-là.
VoilaVoilà le cas, mon perepère aura le soin
Quant au surplus qui nous fait de besoin.
Prier m’en voisvais, ô Dieu, ta sainctesainte face,
C'est bien raison, ô Dieu, que je le facefasse.
SARA.
670Plus on vit, plus on voit, helashélas,
Que c’est que de vivre icyici bas !
Soit en mari, soit en lignée,
Il n’y eut onques51 femme née,
Autant heureuse que je suis.
675Mais j’ayai tant enduré d’ennuis
Ces trois derniers jours seulement,
Que je ne scaysais pas bonnement
Lequel est le plus grand des deux,
Ou le bien que j’ayai receureçu d’eulxeux,
680Ou le mal que j’ayai enduré,
En trois jours qu’ils ont demeuré.
NeNi nuictnuit neni jour je ne repose,
Et si ne pense à autre chose,
Qu’à mon Seigneur et à mon filzfils :
685À vrayvrai dire, assez mal je fis
De les laisser aller ainsi,
Ou de n’y estreêtre allée aussi.
--- 41 ---De six jours sont passézpassés les trois,
Que trois, mon Dieu ! et toutesfoistoutefois
690Trois autres attendre il me faultfaut.
HelasHélas mon Dieu, qui vois d’en haulthaut
Et le dehors et le dedans,
VueillesVeuilles accourcir ces trois ans,
Car à moymoi ils ne sont point jours,
695Fussent-ils trente fois plus courscourts,
Mon Dieu, tes promesses m’asseurent52
Mais si plus long tempslongtemps ils demeurent,
J’ayai besoin de force nouvelle,
Pour souffrir une peine telle.
700Mon Dieu, permets qu’en toute joyejoie
Bien tostBientôt mon seigneur je revoyerevoie :
Et mon Isac que m’as donné,
J’accolle53 en santé retourné.
ABRAHAM.
OÔ Dieu, ô Dieu, tu vois mon cueurcoeur ouvert,
705Ce que je pense, ô Dieu, t’est descouvertdécouvert
Qu’est-il besoin que mon mal je te die54 ?
Tu vois helashélas, tu vois ma maladie !
Tu peux tout seul guarisonguérison m’envoyer,
S’il te plaisoitplaisait seulement m’ottroyeroctroyer,
710Un tout seul poinctpoint que demander je n’ose.
SATAN.
Si faultfaut-il bien chanter quelque autre chose.
ABRAHAM.
Comment ? comment ? se pourroit pourrait-il bien faire,
--- 42 ---Que Dieu distdît l’un, et puis fistfît du contraire ?
Est-il trompeur ? si est-ce qu’il a mis
715En vrayvrai effecteffet, ce qu’il m’avoitavait promis.
PourroitPourrait-il bien maintenant se desdiredédire ?
Si faultfaut-il bien ainsi conclure et dire,
S’il veultveut ravoir le filzfils qu’il m’a donné :
Que dydis-je ô Dieu !puis quepuisque l’as ordonné́,
720Je le ferayferai : las, est-il raisonnable
Que moymoi qui suis pecheurpécheur tant miserablemisérable,
VieneVienne à juger les secrets jugemensjugements
De tes parfaictsparfaits et tressainctstrès saints mandemensmandements ?
SATAN.
Mon cas va mal ; mon froc, trouver nous faultfaut
725Autre moyen de luiluy donner assault assaut.
ABRAHAM.
Mais il peult peut estreêtre être aussi que j’imagine
Ce qui n’est point : car tant plus j’examine
Ce cas icyici, plus je le trouve estrangeétrange.
C’est quelque songe, ou bien quelque faulxfaux ange
730Qui m’a planté cecy ceci en la cervelle :
Dieu ne veultveut point d’offrande si cruelle.
MaulditMaudit-il pas Cain n’ayant occis55
Qu’Abel son frerefrère ? et j’occiray occirai mon filz fils !
SATAN.
Jamais, jamais.
ABRAHAM.
Ha, qu’ay ai-je cuidé56 dire ?
735Pardonne - moy moi, mon Dieu, et me retire
--- 43 ---Du mauvais pas où mon pechépéché me meine mène.
Delivre Délivre -moy moi, Seigneur, de cette peine.
Tuer le veux moymesmemoi-même de ma main.
Puis qu’Puisqu’il te plaistplaît, ô Dieu, il est certain,
740Que c’est raison : parquoypar quoi je le ferayferai.
SATAN.
Mais si je puis je t’en engarderayengarderai57
ABRAHAM.
Mais le faisant, je feroisferais Dieu menteur.
Car il m’a dictdit, qu’il me feroitferait cestcet heur58
Que de mon filzfils Isac il sortiroitsortirait
745Un peuple grand qui la terre empliroitemplirait.
Isac tué, l’alliance est deffaictedéfaite.
Las est-ce en vain, Seigneur, que tu l’as faictefaite ?
Las est-ce en vain, Seigneur, que tant de fois
Tu m’as promis qu’en Isac me ferois.59
750Ce que jamais à autre ne promis ?
Las pourroitpourrait-il à neantnéant estreêtre mis
Ce dont tu m’as tant de fois asseuré assuré ?
Las est-ce en vain qu’en toytoi j’ayai esperéespéré ?
OÔ vaine attente, ô vain espoir de l’homme !
755C’est tout cela que je puis dire en somme.
J’ay ai prié Dieu qu’il me donnastdonnât lignée,
Pensant,helas hélas, s’elle m’estoitétait donnée,
Que j’en auroisaurais un merveilleux plaisir,
Et je n’en ay ai que mal et desplaisirdéplaisir.
760De deux enfans enfants, l’un j’ayai chassé moymesmemoi-même,
De l’autre il faultfaut, ô douleur tresextremetrès extrême !
--- 44 ---Que je sois dict dit le pere père et le bourreau !
Bourreau, helas hélas ! helashélas ouy oui bourreau !
Mais n’es -tu pas celuycelui Dieu proprement,
765Qui m’escoutasm'écoutas ainsi patiemment,
Voire60, Seigneur, au plus fort de ton ire,
Quand tu partis pour Sodome destruiredétruire ?
Maintenant donc veux -tu, mon Dieu, mon Roy Roi,
Me repoulser repousser, quand je prie pour moymoi ?
770Engendré l’ay ai et fault faut que le desface défasse61 !
OÔ Dieu, ô Dieu, aumoinsau moins fay fais - moy moi la gracegrâce,
SATAN
GraceGrâce ! Ce mot n’est point en mon papier.
ABRAHAM.
Qu’un autre soit de mon filzfils le meurtrier.
HelasHélas Seigneur, faultfaut-il que cestecette main
775Vienne à donner ce coup tant inhumain ?
Las que ferayferai-je à la meremère dolente,
Si elle entend cestecette mort violente ?
Si je t’allegueallègue, helas hélas, qui me croira ?
S’on ne le croit, las, quel bruit en courra ?
780SeraySerai-je pas d’un chacun rejetté,
Comme un patron d’extremeextrême cruauté́ ?
Et toytoi, Seigneur, qui te vouldravoudra prier ?
Qui se vouldravoudra jamais en toy toi fier ?
Las pourra bien cestecette blanche vieillesse,
785Porter le faix62 d’une telle tristesse ?
Ay Ai-je passé parmy parmi tant de dangers,
Tant traversé de païspays estrangersétrangers,
--- 45 ---Souffert la faim, la soif, le chault chaud, le froid,
Et devant toytoi tousjours toujours cheminé droictdroit.
790AyAi-je vescuvécu, vescu vécu si longuement,
Pour me mourir si malheureusement ?
Fendez mon cueurcoeur, fendez, fendez, fendez,
Et pour mourir plus long tempslongtemps n’attendez !
PlustostPlus tôt on meurt, tant moins la mort est greve63
SATAN.
795Le voilavoilà bas, si Dieu ne le releverelève.
ABRAHAM.
Que dydis -je ? Où suis-je ? ô Dieu mon createurcréateur,
Ne suis-je pas ton loyal serviteur ?
Ne m’as-tu pas de mon païspays tiré ?
Ne m’as-tu pas tant de fois asseuréassuré
800Que cestecette terre aux miens estoitétait donnée ?
Ne m’as-tu pas donné cestecette lignée,
En m’asseurantassurant que d’Isac sortiroitsortirait,
Un peuple tien qui la terre empliroitemplirait ?
Si donc tu veulxveux mon Isac emprunter,
805Que me faultfaut-il contre toytoi disputer ?
Il est à toytoi : mais de toytoi je l’ayai pris :
Et pour autant quand tu l’auras repris,
Ressusciter plustostplutôt tu le feras,
Que ne m’advint ce que promis tu m’as,
810Mais, ô Seigneur, tu sçaissais qu’homme je suis,
Executer Exécuter rien de bon je ne puis,
Non pas penser, mais ta force invincible,
Fait qu’au croyant il n’est rien impossible.
--- 46 ---ArriereArrière chair, arrierearrière affections :
815Retirez -vous humaines passions,
Rien ne m’est bon, rien ne m’est raisonnable,
Que ce qui est au Seigneur aggreable agréable.
SATAN.
Et bien, et bien, Isac doncques mourra
Et nous verrons après que ce sera.
820OÔ faulxfaux vieillard, tant me donnes de peine !
ABRAHAM.
VoilaVoilà mon filzfils Isac qui se pourmeinepromène
OÔ povrepauvre enfant, ô nous povrespauvres humains
CachansCachant souvent la mort dedans noznos seins,
Alors que plus en pensons estreêtre loin !
825Et pour autant, il est trestrès grand besoin
De vivre ainsi que mourir on desiredésire.
Or çà mon filzfils, helashélas que veux-je dire !
ISAAC.
PlaistPlaît-il mon perepère.
ABRAHAM.
HelasHélas ce mot me tue !
Mais si faultfaut-il pourtant que m’esvertueévertue.
830Isac mon filzfils, helashélas, le cueurcoeur me tremble !
ISAAC.
Vous avez peur mon perepère, ce me semble.
ABRAHAM.
Ha mon amyami, je tremble voirement64,
HelasHélas mon Dieu !
ISAAC.
--- 47 ---Dites -moymoi hardiment
Que vous avez, mon perepère, s’il vous plaistplaît.
ABRAHAM.
835Ha mon amyami, si vous scaviezsaviez que c’est.
MisericordeMiséricorde, ô Dieu, misericordemiséricorde !
Mon filzfils, mon filzfils, voyez -vous cestecette corde,
Ce bois, ce feu, et ce cousteaucouteau icyici ?
Isac, Isac, c’est pour vous tout cecyceci.
SATAN.
840EnnemyEnnemi suis de Dieu et de nature,
Mais pour certain cestecette chose est si dure,
Qu’en regardant cestecette unique amitié
Bien peu s’en faultfaut que n’en ayeaie pitié.
ABRAHAM.
HelasHélas Isac !
ISAAC.
HelasHélas perepère tresdoulxtrès doux,
845Je vous supplysuppli’, mon perepère, à deux genoux,
Avoir au moins pitié́ de ma jeunesse.
ABRAHAM.
OÔ seul appuyappui de ma foiblefaible vieillesse !
Las mon amyami, mon amyami, je vouldrois65
Mourir pour vous cent millions de fois,
850Mais le Seigneur ne le veultveut pas ainsi.
ISAAC.
Mon perepère helashélas, je vous crie merci.
HelasHélas, helashélas, je n’ayai neni bras neni langue
Pour me desfendredéfendre, ou faire ma harangue !
--- 48 ---Mais, mais, voyez, ô mon perepère, mes larmes,
855Avoir ne puis nyni ne veulxveux autres armes
Encontre vous : je suis Isac, mon perepère,
Je suis Isac, le seul filzfils de ma meremère :
Je suis Isac, qui tient de vous la vie :
Souffrirez -vous qu’elle me soit ravie ?
860Et toutesfoistoutefois si vous faites cela
Pour obeirobéir au Seigneur, me voilavoilà,
Me voilavoilà prestprêt, mon perepère, et à genoux,
Pour souffrir tout, et de Dieu, et de vous.
Mais qu’ayai-je fait, qu’ayai-je fait pour mourir ?
865HeHé Dieu, hehé Dieu, veuillesveuille me secourir !
ABRAHAM.
HelasHélas mon filzfils Isac, Dieu vous commande,
Qu’en cestcet endroit vous luylui serviez d’offrande,
Laissant à moymoi, à moymoi ton povrepauvre perepère,
Las quel ennuyennui !
ISAAC.
HelasHélas ma povrepauvre meremère,
870Combien de morts ma mort vous donnera !
Mais dites -moymoi au moins qui m’occira66 ?
ABRAHAM.
Qui t’occira, mon filzfils ? mon Dieu, mon Dieu,
OttroyeOctroie-moymoi de mourir en ce lieu !
ISAAC.
Mon perepère.
ABRAHAM.
HelasHélas ce mot ne m’appartient !
--- 49 ---875HelasHélas Isac, si est-ce qu’il convient
Servir à Dieu.
ISAAC.
Mon perepère, me voilavoilà.
SATAN.
Mais je vous prypri’, qui eusteût pensé cela ?
ISAAC.
Or doncqdonc mon perepère, il faultfaut comme je veoyvois,
Il faultfaut mourir. Las mon Dieu, aide moy-moi !
880Mon Dieu, mon Dieu renforce -moymoi le cueurcoeur !
RendRends -moymoi, mon Dieu, sur moymesmemoi-même vainqueur !
Liez, frappez, bruslezbrûlez, je suis tout prestprêt
D’endurer tout, mon Dieu, puis qupuisqu’il te plaistplaît.
ABRAHAM.
A, a, a, a, et qu’est ce et qu’est cecyceci :
885MisericordeMiséricorde, ô Dieu, par ta mercymerci.
ISAAC.
Seigneur, tu m’as et creécréé et forgé,
Tu m’as, Seigneur, sur la terre logé,
Tu m’as donné ta sainctesainte cognoissanceconnaissance,
Mais je ne t’ayai porté obeissanceobéissance
890Telle, Seigneur, que porter je devois67.
Ce que te prie, helashélas, à haultehaute voix,
Me pardonner. Et à vous mon seigneur,
Si je n’ayaifaictfait tousjourstoujours autant d’honneur
Que meritoitméritait vostrevotre douceur tant grande,
895TresTrès humblement pardon vous en demande.
Quant à ma meremère, helashélas, elle est absente !
--- 50 ---VeuillesVeuille, mon Dieu, par ta faveur presenteprésente
La preserverpréserver et garder tellement,
Qu'elle ne soit troublée aucunement.
900Las je m’envoisen vais en une nuictnuit profonde,
Adieu vous dydis la clarté́ de ce monde !
Mais je suis seursûr que de Dieu la promesse
Me donnera trop mieux que je ne laisse.
Je suis tout prestprêt mon perepère, me voilavoilà.
SATHANSATAN.
905Jamais, jamais enfant mieux ne parla.
Je suis confus, et faultfaut que je m’en fuieenfuie.
ABRAHAM.
Las mon amyami, avant la departiedépartie,
Et que ma main ce coup inhumain facefasse,
Permis me soit de te baiser en face.
910Isac mon filzfils, le bras qui t’occira68,
Encor’Encoreun coup aumoinsau moins t’accollera69.
ISAAC.
Las grand mercymerci.
ABRAHAM.
Ô ciel, qui es l’ouvrage
De ce grand Dieu, et qui m’es tesmoignagetémoignage
TressuffisantTrès suffisant de la grande lignée
915Que le vrayvrai Dieu par Isac m’a donnée.
Et toytoi la terre à moymoi cinq fois promise,
Soyez tesmoingstémoins que ma main n’est point mise
SusSur cestcet enfant, par haine [ou]70 par vengeance,
Mais pour porter entiereentière obeissanceobéissance
--- 51 ---920À ce grand Dieu, facteur71 de l’univers,
Sauveur des bons, et juge des pervers.
Soyez tesmoingstémoins qu’Abraham le fidelefidèle,
Par la bonté́ de Dieu, haa la foyfoi telle,
Que nonobstant toute raison humaine,
925Jamais de Dieu la parolleparole n’est vaine.
Or est-il temps, ma main, que t’esvertuesévertues,
Et qu’en frappant mon seul filzfils, tu me tues.
ISAAC.
Qu’est -ce que j’oy72 mon perepère ? helashélas mon perepère !
ABRAHAM.
A, a, a, a.
ISAAC.
Las je vous obtempereobtempère.
930Suis-je pas bien ?
ABRAHAM.
Fut-il jamais pitié,
Fut-il jamais une telle amitié́ ?
Fut-il jamais pitié ? a,a, je meurs,
Je meurs, mon filzfils.
ISAAC.
OstezÔtez toutes ces peurs ,
935Je vous supplysuppli', m’empescherezempêcherez-vous doncques,
D’aller à Dieu ?
ABRAHAM.
HelasHélas, las qui vit onques
En petit corps un esprit autant fort ?
HelasHélas, mon filzfils, pardonne moy-moi ta mort !
L’ANGE.
Abraham, Abraham.
ABRAHAM.
Mon Dieu.
L’ANGE.
940 Remets ton cousteaucouteau en son lieu :
Garde bien de ta main estendreétendre
Dessus l’enfant, nyni d’entreprendre
De l’outrager aucunement.
Or peux-je veoirvoir tout clairement
945Quel amour tu as au Seigneur,
Puis quePuisque luylui portes cestcet honneur
De vouloir pour le contenter,
Ton filzfils à la mort presenterprésenter.
ABRAHAM.
OÔ Dieu !
ISAAC.
OÔ Dieu !
ABRAHAM.
Seigneur, voilà que c’est
950De t’obeirobéir. VoicyVoici mon cas tout prestprêt :
Prendre le veux.
L’ANGE.
Abraham.
ABRAHAM.
Me voicyvoici,
Seigneur, Seigneur.
L’ANGE.
--- 53 ---Le Seigneur dit ainsi.
Je te promets par ma grand’majesté,
Par la vertu de ma divinité́,
955Puis quePuisque tu as voulu faire cela,
Puis quePuisque tu m’as obeyobéi jusquesjusque là
De n’espargnerépargner de ton seul filzfils la vie
MaugréMalgré Satan et toute son envie
BenirBénir te veux avec toute ta race
960Vois-tu du ciel la reluisante face ?
Vois-tu les grains de l’arenearène au rivage ?
CroistreCroître ferayferai tellement ton lignage,
Qu’il n’y a point tant d’estoillesétoiles aux cieux,
Tant de sablon par les borsbordsspatieuxspacieux
965De l’OceanOcéan, qui la terre environne,
Qu’il descendra d’enfansenfants de ta personne.
Ils dompteront quiconquesquiconque les haira :
Et par celuycelui qui de toytoi sortira,73
Sur toutes gens et toutes nations
970Je desploiraydéploi'rai mes benedictionsbénedictions
Et gransgrands thresorstrésors de divine puissance,
Puis quePuisque tu m'as porté obeissanceobéissance.
EPILOGUE.
Or voyez -vous de foyfoi la grand’puissance,
Et le loyer de vrayevraie obeissanceobéissance.
975ParquoyPar quoi, messieurs, et mes dames aussi,
Je vous supplysuppli’ quand sortirez d’ici
Que de vozvos cueurscœurs ne sorte la memoiremémoire
De cestecette digne et veritablevéritable histoire.
Ce ne sont point des farces mensongeresmensongères,
980Ce ne sont point quelques fables legereslégères,
Mais c’est un faictfait, un faictfait tresveritabletrès véritable,
D’un serf de Dieu, de Dieu tresredoutabletrès redoutable.
ParquoyPar quoi seigneurs, dames, maistresmaîtres, maistressesmaîtresses
PovresPauvres, puissanspuissants, joyeux, pleins de destressesdétresses,
985GransGrands et petits, en ce tant bel exemple
Chacun de vous se mire et se contemple.
Tels [sont]74 pour vrayvrai les miroirs où l’on veoitvoit
Le beau, le laid, le bossu, et le droictdroit.
Car qui de Dieu taschetâche accomplir sans feinte,
990Comme Abraham, la parolleparole tressainctetrès sainte,
Qui nonobstant toutes raisons contraires
Remet en Dieu, et soysoi, et ses affaires,
Il en aura pour certain une issuëissue
Meilleure encor’ qu’il ne l’aura conceuëconçue.
995VienentViennent les vents, vienentviennent tempestestempêtes fortes,
VienentViennent tourmenstourments, et morts de toutes sortes :
Tournent les cieux, toute la terre tremble,
Tout l’univers renverse tout ensemble,
--- 55 ---Le cueurcoeur fidelefidèle est fondé tellement,
1000Que renverser ne peut aucunement :
Mais au rebours, tout homme qui s’arrestes'arrête
Au jugement et conseil de sa testetête :
L’homme qui croit tout ce qu’il imagine,
Il est certain que tant plus il chemine,
1005Du vrayvrai chemin tant plus est escartéécarté :
Un petit vent l’a soubdainsoudain emporté.
Et qui plus est, sa nature perverse
En peu de temps soymesmesoi-même se renverse.
Or toytoi grand Dieu, qui nous a faictfait cognoistreconnaître
1010Les gransgrands abuzabus esquelsauxquels nous voyons estreêtre
Le povrepauvre monde, helashélas, tant pervertyperverti,
FayFais qu’un chacun de nous soit advertyaverti
En son endroit, de tourner en usage
La vive foyfoi de ce sainctsaint personnage.
1015Voilà, messieurs, l’heureuse recompenserécompense,
Que Dieu vous dointdonn’ pour vostrevotre bon silence.
FIN.