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Antigone
- Pré-édition
- Transcription, Modernisation et Annotation : Étudiant.es de L2 de Lettres Modernes de Metz, promotion 2024/2025
- Encodage : Nina Hugot
- Relecture : Nina Hugot, Jérémy Sagnier et Milène Mallevays
OU
LA PIETÉPIÉTÉ,
TRAGEDIETRAGÉDIE.
À MONSEIGNEUR
BRISSON, CONSEILLER du RoyRoi en son Conseil privé,
et PresidentPrésident en sa cour
de Parlement.
Il me souvient, Monseigneur, que lors quelorsque la genereusegénéreuse liberalitélibéralité de nostrenotre bon RoyRoi (non jamais assouvyassouvi d’illustrer les belles et admirables vertus de ses sujets) eusteût honoré la docte preud’hommieprudhommie de monseigneur de Pibrac, de la souveraine dignité de PresidentPrésident à la Cour, les Muses me meirentmirent à propos l’un de mes Tragiques ouvrages en main, pour testifier en mon esgardégard la publi---- 204v° ----que alaigresseallégresse que la France avoitavait de son advancementavancement. Et ores, que la mesmemême debonnairetédébonnaireté de nostrenotre mesmemême RoyRoi a voulu decorerdécorer vostrevotre semblable vertu d’une mesmemême dignité, en cestecette mesmemême Cour, les mesmemême Tragiques Muses me viennent tirer des mains cet ouvrage de mesmemême stilestyle et façon : pour, vous le presentantprésentant, demonstrerdémontrer que je ne veux estreêtre seul qui ne communique à l’universel conjouissement de ce Royaume, pour le nouvel ornement de vos meritesmérites. Car qui est le FrançoisFrançais, chez lequel n’ait penetrépénétré la celebritécélébrité de vostrevotre nom ? qui n’ait l’oreille repue et traverseetraversée du son de vos louanges ? voire qui ne soit tiré en une merveillable admiration, de voir les astres et les hommes ainsi conspirer à --- 205r° --- l’embellissement d’un si digne sujet ? Je ne puis dire que nostrenotre âge (bien que miserablemisérable) soit un sieclesiècle de fer, ce pendantcependant que je verrayverrai la vertu ainsi esclateréclater au pourpre de SenateursSénateurs, sur le thronetrône de la supresmesuprême Justice de ce Royaume, telle que nous la voyons reluire en la droite équitéequité de ces six reverablesrévérables perespères, qui tiennent en ce saint AreopageAréopage le premier rang d’authoritéautorité : et ausquelsauxquels la vertueuse saison de nos ancestresancêtres ne se peut vanter d’avoir rien produit de pareil. Pour le moins devons-nous espererespérer de nostrenotre bon Prince, comme d’un second Auguste, le retour d’un sieclesiècle d’or, tandis que tels Pilotes manirontmanieront, sous le bon-heurbonheur qui l’accompagne, le gouvernail de la Justice. Mais je m’esgareégare, Monseigneur, et sans y penser, --- 205v° ---poussé de l’impetuositéimpétuosité de mon desirdésir, je me viens embarquer sur la mer de vos louanges : et au lieu de vous presenterprésenter une TragedieTragédie, je semble vouloir entrer en un PanegyricPanégyrique. Je me radresserayradresserai donc, pour vous entretenir des infortunes de cestecette pitoyable Antigone, qui revivant en nostrenotre France, se vient, comme esperdueperdue, jetterjeter entre vos bras, pour lui estreêtre aussi favorable support, qu’elle fut debonnairementdébonnairement le soustientsoutient et conduitteconduite de son miserablemisérable perepère. VostreVotre très-affectioné affectionné serviteur
R. GARNIER.
ARGUMENT D’ANTIGONE.
Chacun sçaitsait, comme EdipeOEdipe fils de LaïosLaye Roi de Thèbes, et d’Iocastede Jocaste sa femme, fut exposé à mort sur le mont Cithéron, aussi tostaussitôt qu’il fut né : pour avoir estéété predictprédit au RoyRoi qu’il seroitserait un jour par luylui occis. Et que Phorbas pasteur de Polybe RoyRoi de Corinthe, qui passoitpassait d’avantureaventure, le voyant pendu à un arbre les jambes traverséestraversees d’un osier, et le trouvant bel enfant à son gré, le porta à la RoyneReine sa maistressemaîtresse, qui n’en avoitavait aucunaucuns, laquelle le nourrit et elevaéleva comme sien. Et que devenu grand, ayant sur la veritévérité de son origine consulté l’oracle Apollon, il luylui fut dictdit, qu’il trouveroittrouverait son perepère presprès de ThebesThèbes : où s’estants’étant acheminé il eut fortuitement querelle avec les gens du RoyRoi, qu’il rencontra en chemin sans le cognoistreconnaître, lequel accouru au secours des siens, fut par luylui occis en la mesleemêlée. Que depuis estantétant retourné à ThebesThèbes, et l’ayant delivreedélivrée des molesties du Sphinx, il espousaépousa la RoyneReine Jocaste sa meremère, et eut d’elle quatre enfansenfants, EteocleÉtéocle, Polynice, Antigone, et IsmeneIsmène. Que quelque temps après, la ville estantétant mortellement infecteeinfectée d’une longue et irremediableirrémédiable peste, il entendit de l’oracle, que la contagion ne cesseroitcesserait que la mort du defunctdéfunt RoyRoi ne fustfût vengeevengée. Ce qui fut cause, que s’estantétant plus exactement informé du temps, du lieu et de la façon de ce meurtre, il decouvritdécouvrit que c’éstoitc’était luy mesmelui-même qui l’avoitl’avait --- 206v° --- perpétré, et qu’il avoitavait commis inceste avec sa meremère. Et qu’ayant horreur de telles execrationsexécrations, il s’arracha les yeux de ses propres mains, quitta la ville et alla faire penitencepénitence sur les rochers de Cithéron, passant ses miserablesmisérables jours en lamentation et regrets, avec Antigone, qui ne le voulut abandonner. Or ce pendantcependant EteocleÉtéocle et Polynice ses fils entrezentrés en differenddifférend pour le droictdroit du Royaume, convindrentconvinrent et accorderentaccordèrent en finenfin de regnerrégner successivement d’an en an. Et suivant cet accord, EteocleÉtéocle ayant, comme aisnéaîné, commencé sa charge, s’y trouva si bien, que son temps expiré il ne voulut laisser prise et se demettredémettre du gouvernement, pour recevoir un successeur. DequoyDe quoi Polynice justement indigné se retira vers les Princes de GreceGrèce, pour implorer leur aide au recouvrement de son Royaume. Et entre autres s’adressa au RoyRoi des Argiens Adraste, qui l’ayant faictfait son gendre, assembla une forte armeearmée pour le remettre en ses terres, et en dechasserdéchasser l’usurpateur. Ils camperentcampèrent presprès les murailles de ThebesThèbes, où estoitétait EteocleÉtéocle, qui mistmit toutes ses forces aux champs, et à l’instant se donna une cruelle et sanglante bataille, où mourut la plus partplupart des deux armeesarmées, mesmesmême les chefs et capitaines. Polynice extremementextrêmement desplaisantdéplaisant de la mort de TydeeTydée son beau-frerefrère, de CapaneeCapanée, HippomedonHippomédon, AmphiareeAmphiarée et ParthenopeeParthénopée, belliqueux et magnanimes seigneurs, fistfit appelerappeller son frerefrère EteocleÉtéocle au combat, auquel ils entrerententrèrent si furieusement, --- 207r° --- à la veuëvue des deux camps, qu’ils demeurerentdemeurèrent tous deux morts sur la place. Dont Jocaste advertieavertie se donna d’un poignard dans le sein, et mourut. Les Argiens d’autre part voyansvoyant celuycelui mort, pour lequel ils avoyentavaient pris les armes, et se sentanssentant merveilleusement affoiblisaffaiblis de la perte qu’ils avoyentavaient faittefaite, leverentlevèrent le siegesiège, et se retirerentretirèrent hastivementhâtivement. CreonCréon frerefrère d’Iocaste de Jocaste s’estantétant fait RoyRoi, fait enterrer ses morts, avec defensedéfense à peine de la vie, d’inhumer les corps des ennemis, et sur toussurtout celuycelui de Polynice, motif d’une si funeste guerre. Et pour l’executionexécution de son ordonnance, fait asseoir des gardes pour surprendre les infracteurs d’icelle. Ce non-obstant nonobstant Antigone se resoutrésout d’ensevelir son frerefrère, et de ne le laisser manger aux bestesbêtes et oiseaux : mais comme elle vaquoitvaquait à ce pitoyable office, elle est prise et meneemenée à CreonCréon, qui la condamne à mort. Elle est descendue et enclose en une caverne pour y mourir de faim : mais elle, sans attendre une si longue mort, s’estrangles’étrangle de ses liens de testetête. CreonCréon l’avoitavait fianceefiancée avec HemonHémon son fils, qui l’ayant trouveetrouvée morte en cestecette caverne, où il estoitétait entré pour l’en tirer, vaincu d’amour et de douleur, se traverse le corps de son espeeépée, et trespassetrépasse sur celuycelui de sa maistressemaîtresse. Les nouvelles de ce piteux accident venues aux oreilles de la RoyneReine sa meremère, la saisirent d’une si intolerableintolérable douleur, qu’elle se tua sur l’heure. CreonCréon comblé de tristesse pour l’amas de tant de soudains et multipliezmultipliés desastresdésastres,--- 207v° --- fait de lamentables regrets, qui ferment la catastrophe de cette TragedieTragédie.
Ce subjetsujet est traittétraité diversement, par Eschyle en la TragedieTragédie intituleeintitulée Des sept Capitaines à ThebesThèbes, par Sophocle en l’Antigone, par Euripide aux PhenissesPhéniciennes, et par SenequeSénèque et Stace en leurs ThebaidesThébaïdes. La representationreprésentation en est hors les portes de la ville de ThebesThèbes.
LES ENTREPARLEURS
EdipeOEdipe. Antigone. Jocaste. Messager. Polynice. HemonHémon. IsmeneIsmène. Chœur de ThebainsThébains. CreonCréon. Chœur de Vieillards. Les gardes du corps de Polynice. Chœurs de filles ThebainesThébaines. Eurydice. DorotheeDorothée.ANTIGONE,
OU
LA PIETEPIÉTÉ,
TRAGEDIETRAGÉDIE.
ACTE I.
EdipeOedipe.
ToyToi, qui ton perepère aveugle et courbé de vieillesse
Conduis si constamment, mon soustiensoutien, mon addresseadresse,
Antigone ma fille, helashélas ? retire toy-toi.
Laisse moy-moi malheureux souspirersoupirer mon esmoiémoi
5Vaguant par ces desertsdéserts : laisse moy-moi je te prie,
Et ne va malheurer de mon malheur ta vie.
Ne consomme ton âge à conduire mes pas,
La fleur de ta jeunesse avec moymoi n’use pas,
Retire toy-toi ma fille. Et dequoyde quoi me profite,
10Me voulant fourvoyer, ta fidellefidèle conduite ?
Je ne veux point de guide au chemin que je suysuis :
Le chemin que je cherche est de sortir d’ennuyennui,
--- 208v° ---M’arrachant de ce monde, et delivrantdélivrant la terre
Et le ciel de mon corps, digne de son tonnerre.
15Pour ne plus voir le ciel aveugler me suis peupu,
Mais ce n’est pas assez, car du ciel je suis veuvu :
Le ciel tout regardant est tesmointémoin de mon crime,
Et ne m’engouffre helashélas ? sous l’infernal abysmeabyme,
Me souffre, abominable, encores avaler,
20Les saveurs de la terre, et le serein de l’air.
Retire donc ta main qui tendrement me serre,
Et permets que tout seul par ces montagnes j’erre,
J’irayirai sur Cithéron aux longs coustauxcoteaux touffus,
Où désdès que je fufus né, désdès qu’au monde je fus
25Ma meremère m’envoya, pour dans un arbre paistrepaître
Les corbeaux de ma chair qui ne faisoitfaisait que naistrenaître :
Il me demande encore, il me faut là tirer.
C’est luylui, c’est Cithéron, que je doydois desirerdésirer :
C’est mon premier sejourséjour, ma demeure premierepremière,
30C’est la raison qu’il soit ma retraitteretraite dernieredernière.
Je veux mourir vieillard, où je fus destiné
De mourir enfançon, si tosttôt que je fus né.
Redonne moy-moi la mort, rensrends moy-moi la mort cruelle,
La mort, qui me suivoitsuivait tiré de la mamelle,
35OÔ meurtrier Cithéron : tu m’es cruel tousjourstoujours,
Et mes jours allongeant, et retranchant mes jours,
PrenPrends ce corps qui t’est deudû, cette charongnecharogne mienne,
ExecuteExécute sur luylui l’ordonnance ancienne.
Las ? pourquoypourquoi me tiens-tu ? ma fille : et vois-tu pas
40Que mon perepère m’appelle et m’attire au trespastrépas ?
Comme il se montre à moymoi terrible, espouventableépouvantable ?
Comme il me suit tousjourstoujours et m’est inseparableinséparable ?
Il me montre sa playeplaie, et le sang jaillissant
--- 209r° ---Contre ma fierefière main, qui l’alla meurtrissant.
Antigone.
45DontezDomptez, mon geniteurgéniteur, cestecette douleur amereamère.
EdipeOedipe.
Et qui pourroitpourrait donterdompter une telle miseremisère ?
DequoyDe quoi sert plus mon ameâme en ce coupable corps ?
Que ne sors-tu, mon ameâme ? helashélas ? que tu ne sors
D’un si mechantméchant manoir ? penses-tu qu’il me reste
50Encore un parricide, et encore un inceste ?
J’en ayai peur, j'en aiay peur, ma fille laisse moy-moi :
Le crime maternel me fait craindre pour toytoi.
Antigone.
Ne me commandez point que je vous abandonne,
Je ne vous laisseraylaisserai pour crainte de personne :
55Rien rien ne nous pourra separerséparer que la mort,
Je vous serayserai compagne en bon et mauvais sort.
Que mes freresfrères germains le Royaume envahissent,
Et du bien paternel à leur aise jouissent :
MoyMoi mon perepère j’aurayaurai, je ne veux autre bien,
60Je leur quitte le reste et n’y demande rien.
Mon seul perepère je veux, il sera mon partage,
Je ne retiens que luylui, c’est mon seul heritagehéritage.
Nul ne l’aura de moymoi, non celuycelui dont la main,
S’empare injustement du beau sceptre ThebainThébain :
65Non celuycelui qui conduit les troupes Argolides :
Non pas si Jupiter de foudres homicides
Les terres escrouloitécroulait, et fumant de courroux
DescendoitDescendait maintenant pour se mettre entre nous,
Il ne feroitferait pourtant que cestecette main vous lâche,
70Je serayserai vostrevotre guide, encorencor’ qu’il vous en fâche.
Ne me rejettezrejetez point, me voulez-vous priver
Du bonheur le plus grand qui me puisse arriver ?
S’il vous plaistplaît de gravir sur l’ombrageuse testetête
D’un cousteaucoteau bocager, me voylavoilà toute presteprête :
--- 209v° ---75S’il vous plaistplaît un vallon, un creux antre obscurci,
L’horreur d’une forestforêt, me voylavoilà presteprête aussi :
S’il vous plaistplaît de mourir, et qu’une mort soudaine
Seule puisse estoufferétouffer vostrevotre incurable peine,
Je mourraymourrai comme vous, le nautonniernautonier Charon
80Nous passera tous deux les vagues d’AcheronAchéron.
Mais ployez, je vous prypri’, cet obstiné courage,
Surmontez vostrevotre mal, surmontez vostrevotre rage.
Où est de votre cœur la generositegénérosité ?
Voulez-vous succomber sous une adversité ?
EdipeOedipe.
85OÔ la grande vertu ? bons Dieux ? ce1 peut-il faire
Que j’ayej’aie onque engendré fille si debonnairedébonnaire ?
Ce peut-il faire helashélas ? qu’un lictlit incestueux
Ait peupu jamais produire enfant si vertueux ?
DesormaisDésormais je croiraycroirai qu’une louveLouve outrageuse
90Nourrisse dans ses flancs une brebisBrebis peureuse :
Que d’un pigeonPigeon craintif soit un aigleAigle naissant,
Et d’un cerfCerf laschelâche-cœur un lionLion rugissant :
Que la nuitctnuit tenebreuseténébreuse engendre la lumierelumière,
Et la brune Vesper l’Aurore journalierejournalière :
95Puisque d’un sale hymen, que nature defenddéfend,
De la meremère et du fils, peut naistrenaître un tel enfant.
Laisse moy-moi, mon souci, veux-tu bien que j’endure
Que mon perepère soit mort sans venger son injure ?
PourquoyPourquoi me serres-tu de ta virgeale main
100Ma dextre parricide, et mon bras inhumain,
Taché du mesmemême sang qui me donna naissance ?
MechanteMéchante, abominable et pestiferepestifère engenceengeance ?
Je ne fayfais qu’allonger la trame de mes maux :
Je ne vyvis pas, je sens les funebresfunèbres travaux
105D’un qui tombe au cercueil, mon ameâme prisonniereprisonnière
--- 210r° ---Est close de ce corps, comme un corps de sa bierebière.
Tu penses me bien faire en prolongeant ma fin,
Mais je n’ai rien si cher qu’accourcir mon destin.
Tu retardes ma mort qu’avancer je desiredésire,
110Et me cuidant2 sauver ta main me vient occire.
Car la vie est ma mort, et mon mal devorantdévorant
Ne peut estreêtre guariguéri si ce n’est en mourant.
» Qui contraint vivre aucun qui n’en a pas envie,
» N’offense moins qu’ostantôtant à quelque autre la vie.
115Par ainsi laisse moy-moi, j’ayai desireuxdésireux, quitté
Du Royaume ThebainThébain l’antique dignité :
Mais je n'aiay pas, laissant ce royal diadèmediadéme,
DespouilléDépouillé le pouvoir que j’avoisavais sur moymesmemoi-même.
Je suis maistremaitre de moymoi, personne ne me doit
120DefendreDéfendre ou commander : car moymoi seul j’ayai ce droit.
Antigone.
N’aurez-vous point pitié de ma douleur amereamère ?
EdipeOedipe.
N’auras-tu point pitié du malheur de ton perepère ?
Antigone.
Vostrevotre malheur est grand, mais un cœur genereuxgénéreux
Surmonte tout malheur, et n’est point malheureux.
EdipeOedipe.
125Le malheur où je suis n’est pas remediableremédiable.
Antigone.
Du malheur qui vous poingtpoint vous n’estesêtes pas coupable.
EdipeOedipe.
Apresaprès m’estreêtre du sang de mon perepère polupollu ?
Antigone.
Non, puisque l’offenser vous n’avez pas voulu.
EdipeOedipe.
J’ayai ma meremère espouseeépousée, et massacré mon perepère.
Antigone.
130Mais vous n’en sçaviezsaviez rien, vous ne le pensiez faire.
EdipeOedipe.
C’est une forfaictureforfaiture, un prodige, une horreur.
Antigone.
Ce n’est qu’une fortune, un hasard, une erreur.
EdipeOedipe.
Une erreur, qui le sang me glace quand j’y pense.
Antigone.
Ce n’est vraymentvraiment qu’erreur, ce n’est qu’une imprudence.
--- 210v° ---EdipeOedipe.
135Quel monstre commit onc telle mechancetéméchanceté ?
Antigone.
» Personne n’est mechantméchant qu’avecques volonté.
EdipeOedipe.
Ce sont propos perdus : Tu ne sçauroissaurais combatre combattre
Par tes fortes raisons mon cœur opiniatreopiniâtre.
J’ayai desirdésir de mourir ? et de plonger mon mal
140Avec mon ameâme serve, en l’abysmeabîme infernal :
Et si plus bas encore un trespassétrépassé devaledévale,
Plus bas je veux tomber que la voûte infernale.
Penses-tu, pour m’osterôter de la dextre le fer,
Pour m’osterôter un licol, ourdyourdi pour m’estoufferétouffer,
145Pour destournerdétourner mes pas des roches sourcilleuses,
Et pour me reculer des herbes venimeuses,
M’empescherempêcher de mourir : tu taschestâches pour neantnéant
De me clorreclore l’enfer qui est tousjourstoujours beantbéant.
» La mort s’offre sans cesse : et combien que la vie
150» De tout chacun puisse estreêtre à tout moment ravie,
» La mort ne l’est jamais, la mort on n’osteôte point :
» Quiconque veut mourir trouve la mort à poinctpoint.
» Mille et mille chemins au creux AcheronAchéron tendent,
» Et tous hommes mortels, quand leur plaistplaît, y descendent.
155OÔ mort ? ô douce mort ? Vien estouperétouper mes sens,
Et me perce le cœur de tes dards meurtrissansmeurtrissants,
DeschireDéchire moy-moi le sein de tant d’horreurs capable,
Arrache moy-moi la vie, et l’esteinséteins, pitoyable,
Sous cette roche dure en eterneléternel recoyrecoi,
160Et que jamais PhebusPhébus ne rayonne sur moymoi.
Laisse le Styx, mon perepère, et tousjourstoujours accompagne
La bourrelle Alecton, de mon ameâme compagne :
Voyvois ses tisons soulfreuxsoufreux, ses fouets, et ses serpensserpents
EnflezEnflés de noir poison, sur mes poumons rampansrampants,
165Mon eternelleéternelle peine, et la prensprends pour vengencevengeance,
--- 211r° ---Ta douleur consolant de mon horrible offense.
Que s’il ne te suffistsuffit, comme certecerte’ il n’est mal
Pareil à mon forfait, à mon forfait egalégal,
Si tu te deulx3 encor’ du peu de mes encombres,
170Aimant mieux que je sois avec les tristes Ombres
Sur les bourbeux palus des creux Enfers grondansgrondants,
FayFais que la terre s’ouvre et me pousse dedans :
FayFais moy-moi porter le roc, qui sans cesse devaledévale
FayFais moy-moi souffrir la soif et la faim de Tantale,
175Que du cault4 PromethéProméthé’ j’ayeaie la passion5,
Du tonnant SalmoneeSalmonée, et du traistretraître Ixion :
Tous leurs tourments ensemble à peine pourront estreêtre
SuffisansSuffisants pour moymoi seul, damné devant que naistrenaître.
Sus donc EdipeOEdipe, sus, ne t’outrage à demydemi,
180Ce n’est pas assez d’estreêtre à tes yeux ennemyennemi,
Tes yeux seuls n’ont forfait, tu es en tout coupable,
Et n’y a rien de toytoi qui ne soit punissable.
Ouvre toy-toi l’estomac, dechiredéchire toy-toi le sein,
Arrache toy-toi le cœur de ta sanglante main,
185De ta main parricide, et qu’elle mesme-même payepaie
À ton perepère le prix de sa mortelle playeplaie.
Antigone.
Pour Dieu, mon GeniteurGéniteur, appaisezapaisez vostrevotre mal,
PuisquPuis qu’il ne vient de crime, ains6 d’un malheur fatal :
EscoutezÉcoutez-moymoi pauvrette, et vostrevotre oreille douce
190Ma suppliante voix par desdaindédain ne repousse.
Je ne demande pas que vous veuillez encor
Reprendre en vostrevotre main le sceptre d’AgenorAgénor :
Je ne demande pas, que de loixlois salutaires
Vous vueillezveuillez gouverner vos peuples volontaires,
195Et que vostrevotre famille abysmeeabîmée en malheur
Vous vueillezveuillez redresser en son antique honneur :
--- 211v° ---Je ne vous requiers pas que le dueildeuil qui vous tue
Vous vueillezveuillez despouillerdépouiller de vostrevotre ameâme abatueabattue :
» Combien qu’il appartienne à l’homme de grand cœur,
200» D’estreêtre de la fortune en ses assauts vainqueur,
» Et de ne succomber à la douleur maistressemaîtresse :
» Ains7 de fouler aux pieds la rongeante tristesse,
» Qui rampe dans nostrenotre ameâme, incurable poison,
» Si l'on ne la destrempedétrempe avecques la raison.
205PourquoyPourquoi recourez-vous à la mort pour remederemède ?
Sinon que vostrevotre force à la Fortune cedecède,
Que contre son assaut vous n’estesêtes assez fort,
Et que vous ne pouvez soustenirsoutenir son effort.
Mais las ? que sçauroitsaurait plus la Fortune vous faire ?
210SçauroitSaurait-elle estreêtre plus qu’elle vous est contraire ?
Jupiter, qui peut tout, ne sçauroitsaurait augmenter
Le comble du malheur qui vous fait lamenter.
Quel bien esperezespérez-vous aux rives tenebreusesténébreuses,
EternelÉternel compagnon des amesâmes malheureuses,
215Que vous n’ayez ici ? Ne souffrez-vous autant
Que vous pourriez souffrir sur l’AcheronAchéron estantétant ?
Qu’est-ce qui vous aspristâprit ? quelle fureur vous pique
De vouloir devalerdévaler au marezmarais Plutonique ?
Est-ce pour ne voir plus ce beau jour escartéécarté ?
220Vos yeux perdent du jour l’amiable clarté.
Est-ce pour vous priver du royal diadémediadème ?
Pour quitter vos palais ? Vous en privez vous mesme-même.
Est-ce pour vous bannir loin de vostrevotre païspays,
Loin de femme et d’enfansenfants ? vous les quittez haïs :
225Vostrevotre sort inhumain de cela vous delivredélivre.
Partant vous ne devez vous lamenter de vivre.
Car la vie vous osteôte autant que le trespastrépas
--- 212r° ---A coustumecoutume d’osterôter à ceux qui vont là baslà-bas.
Quel bien vous peut donner cette mort souhaitéesouhaitee ?
230Qu’aurez-vous plus estantétant une ameâme achérontéeAchérontee ?
EdipeOedipe.
Je me veux separerséparer moymesmemoi-même de mon corps :
Je me fuirayfuirai moymesmemoi-même aux Plutoniquesplutoniques bords :
Je fuirayfuirai ces deux mains, ces deux mains parricides,
Ce cœur, cestcet estomac, ces entrailles humides
235Horribles de forfaits, j’esloignerayéloignerai les cieux,
L’air, la mer, et la terre, edificesédifices des Dieux.
Puis-je encore fouler les campagnes fecondesfécondes
Que CerésCérès embellistembellit de chevelures blondes ?
Puis-je respirer l’air ? boire l’eau qui refuit ?
240Et me paistrepaître du bien que la Terre produit ?
Puis-je encore, polupollu des baisers d’Iocastede Jocaste,
De ma dextre toucher la tienne qui est chaste ?
Puis-je entendre le son, qui le cœur me refend,
Des sacrezsacrés noms de perepère et de meremère et d’enfant ?
245Las ? dequoyde quoi m’a servyservi qu’en la nuictnuit eternelleéternelle
J’ayeaie fait amortir ma lumierelumière jumelle,
Si tous mes autres sens également toucheztouchés
De mes crimes ne sont comme mes yeux, bouchezbouchés ?
Il faut que tout mon corps pourrisse sous la terre,
250Et que mon ameâme triste aux noirs rivages erre,
Victime de Pluton. Que fayfais-je plus ici
Qu’infecter de mon corps l’air et la terre aussi ?
Je ne voyoisvoyais encor la clairtéclarté vagabonde
Du jour, et je n’estoisétait encores en ce monde,
255Les doux flancs maternels me retenoyentretenaient contraint,
Qu’on me craignoitcraignait desjadéjà, que j’estoisétais desjadéjà craint.
Aucuns sont devorezdévorés de la Parque severesévère
Si tostSitôt qu’ils sont sortis du ventre de la meremère :
--- 212 v° ---Mais las ? je n’en estoisétais encore à peine issu,
260Voire je n’estoisétais pas de ma meremère conceuconçu
Que jajà desjadéjà la mort me brandissoitbrandissait sa darde,
Lors trop prompte à m’occire, et ores trop musarde.
On arrestaarrêta ma mort (miserablemisérable) devant8
Que je fusse animé, que je fusse vivant.
265OÔ l’estrangeétrange avantureaventure ? un perepère veut desfairedéfaire
Son petit enfançon premier que9 de le faire,
Devant que l’engendrer, et commande tuer
CeluyCelui qui le devroitdevrait vivant perpetuerperpétuer :
Las ? il craint le contraire, et son ameâme timide
270Pense que cet enfant sera son homicide.
Ainsi devant que naistrenaître, ains10 devant qu’estreêtre faictfait
J’estoisétais jajà crimineux d’un horrible forfaictforfait :
J’estoisétais jajà parricide, et ma vie naissante
D’un sort contraire estoitétait coupable et innocente.
275Je fus mis au supplice aussi tostaussitôt que je peupus
GousterGoûter l’air de ce monde et que j’en fus repeurepu.
On me perça les pieds d’une broche flambante,
Et haut on me pendit en la forestforêt mouvante
Du pierreux Cithéron, au sommet d’un rocher,
280Pour nourrir les corbeaux de ma tendrette chair.
Mais helashélas ? le Destin nuisiblement propice
À mon futur malheur, m’arracha du supplice,
Me preservantpréservant pour l’heure, à finafin que d’un poignard
J’ouvrisse un jour le sein de mon perepère vieillard,
285Que je devoisdevais meurtrir par la voix prophetiqueprophétique,
Trop veritablevéritable helashélas ? de l’oracle Delphiquedelphique.
Or l’ayai-je massacré de cette dure main,
VraymentVraiment dure et cruelle, et l’empire ThebainThébain
J’ayai conquis par sa mort, ornant la mesmemême dextre,
--- 213 r° ---290Qui l’ameâme luylui tolut, de l’honneur de son sceptre.
Encor ne fustfut-ce tout : car le ciel me voulant
Accabler de mesfaictsméfaits, et les accumulant
Par monceaux entassezentassés, me feitfit (ô chose infameinfâme ?)
L’incestueux marymari de ma meremère, sa femme.
295Quel Scythe, quel Sarmate, et quel GeteGète cruel,
DespouilléDépouillé de raison, commit onc rien de tel ?
J’ayai ma dextre lavé dans le sang de mon perepère,
J’ayai d’inceste polupollu la couche de ma meremère,
J’ayai produit des enfansenfants en son ventre fecondfécond,
300Qui freresfrères et enfansenfants tout ensemble me sont.
Ores j’ayai tout quitté, fors toytoi mon Antigone,
J’ayai laissé femme, enfansenfants, et de ThebesThèbes le thronetrône,
Le loyer de mon crime, helashélas ? mais aujourd’huyaujourd’hui
VoylaVoilà ma genituregéniture en bataille pour luylui.
305Le frerefrère veut du frerefrère et le bien et la vie,
Tant ils ont de regnerrégner une bruslantebrûlante envie,
Tant ce desirdésir les ronge, et cestecette authoritéautorité
Les contraint de forcer tout droictdroit de pietépiété.
Ce malheur est conjoinstconjoint au sceptre Agenorideagénoride,
310De s’acqueriracquérir tousjourstoujours avecque parricide :
Aussi mes deux enfansenfants y courent acharnezacharnés
Comme LyonsLions griffus au combat obstinezobstinés.
Polynice se plaint que son frerefrère luylui vole
Son droit, et le fraudant, sa promesse viole :
315Invoque le secours des grands Dieux colerezcolérés
Contre ceux qui les ont en serment parjurezparjurés :
A faictfait armer, bannybanni, pour la querelle sienne
Les GregeoisesGrégeoises citezcités, la jeunesse Argienneargienne :
Veut forcer son germain, qui ne luylui veut cedercéder
320Le royaume usurpé, qu’il veut seul possederposséder.
--- 213 v° ---Le terroir Cadmeancadméen fourmille de gendarmes,
Tout est plein de chevaux, de dards, de feux, de larmes,
De plaintes et de cris : le laboureur s’enfuit,
Tout ce bord retentistretentit de tumulte et de bruit.
Antigone.
325Quand vous n’auriez, mon perepère, autre cause de vivre,
Que pour ThebesThèbes defendredéfendre et la rendre delivredélivre
Des combats fraternels, vous ne devez mourir,
Ains11 vos jours prolonger pour ThebesThèbes secourir :
Vous pouvez amortir cette guerre enflamméeenflammee,
330Seul vous avez puissance en l’une et l’autre armeearmée :
Des mains de vos enfansenfants vous pouvez arracher
Le fer desjadéjà tiré pour s’entredehacherentre-déhacher.
Vous pouvez arresterarrêter la fureur qui chemine,
Comme un ardantardent poison, par leur chaude poitrine,
335Et de votre patrie esloigneréloigner les dangers
Qui la vont menassantmenaçant de soudarssoudards estrangersétrangers :
La mettant en repos, et comme d’une corde
Serrant nos cœurs unis d’une sainte concorde.
Vivez donc je vous prypri’, vivez doncques pour nous.
340Si vivre desormaisdésormais vous ne voulez pour vous :
VostreVotre vie est la nostrenôtre, et qui l’auroitaurait ravie,
AuroitAurait ravi de nous et d’un chacun la vie.
EdipeOedipe.
Que ces maudits enfansenfants ayentaient respect à moymoi ?
Qu’ils desarmentdésarment leurs mains, et se gardent la foyfoi ?
345Les traistrestraîtres, les mechantsméchants, affamezaffamés de carnages,
Confits en cruautezcruautés, en fraudes et outrages,
D’empires convoiteux, ne sçauroyentsauraient faire bien,
Dignes de moymoi leur perepère, et du lignage mien.
Ils sont plongezplongés en mal, leur esprit ne propose
350Qu’ourdir et que tramer toute execrableexécrable chose,
Leur esprit n’est poussé que de toute fureur,
--- 214r° ---La crainte des grands Dieux ne leur donne terreur,
Ils ne reverentrévèrent rien, la honte paternelle,
Nyni l’amour du pays ne leur est naturelle :
355Ils s’entremeurtriront, si la bonté des Dieux
Ne retient aujourd’huyaujourd’hui leur glaive furieux.
C’est pourquoypourquoi me convient souhaiter que je meure,
C’est pourquoypourquoi trop long tempslongtemps au monde je demeure,
EstantÉtant presprès de souffrir, differantdifférant mon trespastrépas,
360De pires passions que je ne souffre pas.
Antigone.
Par vos cheveux grisons ornement de vieillesse,
Par cette douce main tremblante de foiblessefaiblesse,
Et par ces chers genoux que je tiens embrassezembrassés,
Ce mortel pensement je vous prie effacez
365De vostrevôtre ameâme affligeeaffligée, et laissez cette envie
De mourir, où le sort trop cruel vous convie.
Vivez tant que Nature ici vous souffrira,
Puis recevez la mort quand elle s’offrira :
Elle vient assez tosttôt, et jamais ne rameneramène
370Une seconde vie en la poitrine humaine.
EdipeOedipe.
Ma fille, levelève toy-toi, tu me transis le cœur,
Ton louable desirdésir sera du mien vainqueur :
AppaiseApaise ta douleur, ma cherechère vie, appaiseapaise
La tristesse et l’ennuyennui que te fait mon malaise.
375Ces larmoyanslarmoyants soupirs que tu pousses en l’air
Me traversent les os et me font affoler.
Je vivrayvivrai, ma mignonemignonne, à finafin de te complaire,
Et traineraytraînerai mon corps par ce mont solitaire
Autant que tu voudras, rien ne me peut douloir
380Qui se facefasse à ton gré, je n’ayai autre vouloir.
Je franchirayfranchirai les flots de la mer Egeaneégéane12,
Je plongerayplongerai ma testetête en la flamme Etneaneetnéane13,
--- 214v° ---S’il te plaistplaît : et d’un roc, touchant le ciel des bras,
Je m’irayirai sans frayeur precipiterprécipiter à bas :
385S’il te plaistplaît maintenant je serayserai la viande
D’un Lyonlion ravisseur, d’une louveLouve gourmande.
Je vivrayvivrai, je mourraymourai, selon qu’il te plaira,
Ta seule volonté ma conduitteconduite sera.
Antigone.
Vivez doncque en repos, sans que vostrevôtre penseepensée
390Soit des malheurs passezpassés desormaisdésormais offenseeoffensée.
EdipeOedipe.
Je me veux reposer en cet antre cavé,
Dans ces horribles monts tristement enclavé,
Qu’un fort buisson encerne, et d’une ondeuse source
Le beau crystalcristal errant en eternelleéternelle course.
395Là sur un tuf assis, et du coude appuyé
J’entretiendrayentretiendrai d’espoir mon esprit ennuyé,
Que la mort secourable en briefbref me viendra prendre,
Et mon ameâme fera sur l’ErebeÉrèbe descendre :
Tandis, mon reconfortréconfort, que tu auras le soingsoin
400De me faire apporter ce qui m’est de besoingbesoin.
Or retourne à ta meremère, et si tu peux l’incite
D’appaiserapaiser de ses fils la querelle maudite.
Chœur de ThebainsThébains.
OÔ PerePère que par noms divers
L’on invoque par l’univers,
405Nomien, Evaste, Agnien,
Bassarean, Emonien,
TousjoursToujours orné de pampres verdsverts :
Qui parmyparmi le foudre nasquisnaquis,
Et dedans la cuisse vesquisvéquis14
410De Jupiter, qui te porta
Jusques à tant qu’il t’enfanta
--- 215r° ---À Nyse, qu’apresaprès tu conquis :
Qui l’ombreuse croupe du mont
Du saint Parnasse au double front,
415Fais retentir, et Cithéron,
Et les montagnes d’environ,
Au bruit que tes MenadesMénades font :
Quand avec les Satyres nus
Aux pieds de bouc, aux fronts cornus,
420DançantDansant en maints follastresfolâtres tours,
CelebresCélèbres au son des tabourstambours
Tes hauts mysteresmystères inconnus.
Lors que les rebelles GeansGéants
Gravirent aux champs PhlégréansPhlegreans
425Contre le ciel, à grands efforts,
Gyge et Mimas tu rendis morts
Dedans les fourneaux Etneans.
Tu t’es, magnanime, vengé
Du RoyRoi thracienThracien enragé :
430Agave et l’édonideEdonide chœur
Ont punypuni Penthé ce mocqueurmoqueur,
Qui ton nom avoitavait outragé.
Sans crainte aux Enfers tu descensdescends,
Les Tigres te sont blandissansblandissant,
435Les bruyansbruyants fleuves tu flechisfléchis,
Les barbares mers tu franchis
Leurs flots te sont obeissansobéissants.
Ton nom s’est espanduépandu fameux
Au Gange et Araxe escumeuxécumeux,
440Et ton exercite15 pampré
Victorieux a penetrépénétré
Bien loingloin jusqu’aux peuples gemmeux.
--- 215v° ---
Escouteécoute perepère, ô bon Denys,
Rassemble les cœurs desunisdésunis
445Des freresfrères plongezplongés en discords,
Et de nos Beotiquesbéotiques bords
Toutes calamitezcalamités banisbannis.
Garde la Thebainethébaine cité
De domestique adversité :
450Ta meremère à ThebesThèbes te conceutconçut,
Et ton perepère à ThebesThèbes receutreçut
Ta premiere nativité.
IcyIci tes Thyades, hurlant,
Vont au soir l’herbette foulant,
455Leurs thyrses nyseans vestusvêtus
De vigne aux branchages tortus,
À cheveux esparsépars sautelant.
VienViens, ô vienviens Evach, Agyeu,
VienViens nostrenotre tutelairetutélaire Dieu,
460Nous t’invoquons, nous te prions,
À toytoi, desolezdésolés, nous crions,
Chasse tout malheur de ce lieu.
Si nous recevons, ô seigneur,
De toytoi ce desirédésiré bonheur
465Tandis que le ciel tournera,
Tandis que la mer floteraflottera,
Nous chanterons à ton honneur.
ACTE II
Jocaste.
Soleil qui gallopantgalopant par ce rond spacieux,
Illumines la terre et la voûte des Cieux,
470Regarde par pitié, cernant ce grand espace,
Le desastreuxdésastreux esmoyémoi de nostrenotre pauvre race :
VoyVois qu’apresaprès tant de maux, l’un sur l’autre amassezamassés,
D’un extremeextrême mechefméchef nous sommes menacezmenacés.
ThebesThèbes tombe en ruïneruine, et les grecquesGrecques cohortes
475Viennent en grand’ fureur pour forcer nos sept portes :
Mes enfansenfants embrasezembrasés d’un desirdésir enragé
D’occuper mechammentméchamment le royaume outragé
De leur vieil geniteurgéniteur, taschenttâchent d’effort contraire
À s’entredespouillerentredépouiller du sceptre hereditairehéréditaire.
480 Agave bassarideBassaride a de son thyrse saint
L’irreverendirrévérent Penthé mortellement atteint,
Penthé sa genituregéniture, et de son sang liquide
A, cruelle, arrosé le chœur aëdonideAëdonide :
Mais le sanglant mesfaitméfait de son cœur insensé
485De bacchiquesBacchiques fureurs plus outre n’a passé.
MoyMoi je n’ayai pas estéété tant seulement mechanteméchante,
Mais j’ayai faictfait ces mechantsméchants de qui je me lamente :
Je les ayai engendrezengendrés pour estreêtre le flambeau
De cette grand’ Cité prochaine du tombeau.
Messager.
490Race du vieil CreonCréon, secourez je vous prie,
Secourez promptement la commune patrie.
Accourez, hastezhâtez-vous, repoussez les tisons
JaJà jajà prestsprêts à lancer sur les toictstoits des maisons.
L’ennemyennemi se presenteprésente, et cette longue plaine
495Fourmille de soudardssoudars16, que Polynice ameineamène,
Demandant animeux, que l’accord convenu
Pour le sceptre Thebainthébain luylui soit entretenu.
--- 216v° ---Il a toute la GreceGrèces arrangeearrangée en bataille,
Sept divers escadrons entournent la muraille,
500PrestsPrêts de venir aux mains : secourez, defendezdéfendez
Nos murs, de vos enfansenfants contrairement bandezbandés.
Antigone.
Allons Madame, allons, vos maternelles larmes
De leurs guerrieresguerrières mains feront tomber les armes.
Vous les pourrez rejoindre en une bonne amour,
505Et faire qu’au Royaume ils commandent par tour.
Jocaste.
Las je ne sçaysais que faire ? à bon droictdroit Polynice
Se plaint qu’en le chassant EteocleÉtéocle jouisse
Seul du sceptre ancien, combien qu’il soit celuycelui
Qui le doive pretendreprétendre aussi bien comme luylui :
510ToutesfoisToutefois dejettédéjeté de sa native terre,
JaJà depuis trois moissons de ville en ville il erre
MiserableMisérable et chetifchétif, jusqu’à tant qu’il s’est veuvu
Chez Adraste, qui l’a pour son gendre receureçu.
Il a des Rois voisins imploré les armeesarmées,
515Dont il couvre aujourd’huyaujourd’hui les campagnes Cadmeescadmées,
Pour recouvrer des mains d’EteocleÉtéocle, l’honneur
D’estreêtre de nos citezcités legitimelégitimes seigneur.
Il fait bien de vouloir ce que le droictdroit luylui donne,
Et taschertâcher de l’avoir, mais d’une façon bonne.
520Pour qui me banderaybanderai-je ? helashélas ? auquel des deux
Ma faveur donneraydonnerai-je, estantétant la meremère d’eux ?
Je ne puis plaire à l’un, sans à l’autre desplairedéplaire :
Faire du bien à l’un, sans à l’autre malfaire,
NyNi souhaiter que l’un ait prospereprospère succezsuccès,
525Sans souhaiter aussi que l’autre l’ait mauvais.
Tous deux sont mes enfansenfants : mais bien que je les aime
D’egaleégale affection, comme mon ameâme mesmemême,
J’incline toutesfoistoutefois beaucoup plus pour celuycelui
--- 217r° ---Dont la cause est meilleure, et qui a plus d’ennuyennui.
530» On a communément pitié des miserablesmisérables,
» Et leur condition nous les rend favorables.
Messager.
Tandis qu’à lamenter vous despensezdépensez le temps,
On approche des murs les estendarsétendards flotansflottants,
Les bataillons serrezserrés dans la plaine herissenthérissent
535Comme espicsépis ondoyansondoyant qui par les champs blondissent :
Ils reluisent du fer qui leur couvre le dos :
Le front, qui leur pallistpâlit sous les armes enclos,
Sourcille de fureur : les yeux leur estincellentétincellent
Comme esclairséclairs flamboyansflamboyants, quand les astres querellent.
540JaJà desjadéjà la trompette esclateéclate un son affreux,
JaJà les fiers escadrons s’encourageantsencourageant entr’entre eux
DemarchentDémarchent arrangezarrangés par la plaine poudreuse,
PrestsPrêts de s’entrechoquer d’une ardeur colereusecoléreuse.
Voyez comme les chefs la longue picquepique au poing
545S’avancent les premiers, de leurs batailles loingloin,
EnragezEnragés de combatrecombattre, et d’acquerre17 une gloire
Au danger de leur sang, par l’heur d’une victoire.
Allez, avancez-vous, il est temps, depeschezdépêchez,
Vous les verrez bien tostbientôt l’un à l’autre attachezattachés.
Antigone.
550Or allez donc, Madame, et sans leurs armes craindre
Abordez-les premier qu’ils viennent à se joindre :
Faites leur choir des mains leurs targues et leurs darsdards,
SacquezSaquez de leur costécôté leurs meurtrissants poignarspoignards
AlterezAltérés de leur sang : et si la soif gloutonne
555De s’entre-homicider si fort les espoinçonneépoinçonne,
Qu’ores la reverencerévérence obeïsseobéisse au mesprismépris,
Et leurs cœurs obstinezobstinés soyentsoient de trop d’ire esprisépris :
Plantons-nous au milieu des phalanges contraires18,
Opposons la poitrine aux picquespiques sanguinaires,
--- 217v° ---560AppaisonsApaisons cette guerre, ou que les premiers coups
Des freresfrères animezanimés se donnent contre nous.
Jocaste.
J’irayirai, j’irayirai soudaine, et serayserai toute presteprête
D’affronter leurs cousteauxcouteaux, et leur tendre la testetête,
Leur tendre la poitrine, à finafin que celuycelui d’eux
565Qui meurtrira son frerefrère, en puisse meurtrir deux.
S’ils ont quelque bonté, mes pitoyables larmes
Les devront esmouvoirémouvoir à mettre bas les armes
Mais s’ils n’en ont aucune, ils devront commencer
En moymoi, leur parricide, et sur moymoi s’eslancerélancer.
Antigone.
570Les estendarsétendards dressezdressés par les troupes remuent,
Les scadrons ennemis sur les nostresnôtres se ruent,
L’air courbé retentistretentit sous le fremissementfrémissement
De tant de legionslégions au combat s’animant :
Recourez recourez à vos douces prieresprières,
575Pour retarder l’effort de leurs dextres guerrieresguerrières.
Ils marchent pesamment, vous les aurez atteints
Devant19 qu’entre-affrontezaffrontés ils soyentsoient venus aux mains.
Jocaste.
Les camps vont lentement, mais les deux Capitaines
Ont pour se rencontrer les demarchesdémarches soudaines.
580Quel tourbillon de vent me portera par l’air ?
Quel stymphalideStymphalide oiseau fera mon corps voler ?
Quel Sphinx, quelle Harpye à la gorge affameeaffamée
Ira fondre au milieu de l’une et l’autre armeearmée,
Me portant sur le dos, pour à temps m’y trouver,
585Et vers mes fiers enfansenfants ma priereprière esprouveréprouver ?
Messager.
Elle court furieuse, ainsi qu’une MenadeMénade
Court au mont Cithéron, de son esprit malade :
Ou comme un trait volant par un Scythe eslancéélancé,
Ou comme au gré du NortNord un navire poussé,
590Ou comme on voit au soir une estoileétoile luisante
--- 218r° ---Se glissant parmyparmi l’air courir estincelanteétincelante.
Permettent les bons Dieux, que nous Princes esmeusémeus20
De sa forçante voix, ne souillent animeux
Leurs glaives conjurezconjurés d’une mort fraternelle,
595Ains que s’entre-embrassant ils rompent leur querelle ?
Chœur.
QUE l’ardente ambition
Nous cause d’affliction ?
Qu’elle nous file d’esclandre ?
Si l’alme paix ne descend
600Sur nous peuple perissantpérissant,
Nous verrons ThebesThèbes en cendre.
Ce malheur tousjourstoujours nous joint,
Et collé ne cesse point
De presser les Labdacides,
605Depuis que nos anciens
Quittant les champs tyriensTyriens,
BeurentBurent les eaux castalidesCastalides :
Et que CadméCadme poursuivit
Le faux ToreauTaureau, qui ravit
610Sur sa blandissante crope21
La belle Europe sa sœur :
Et que le caultcaut ravisseur
La passa dedans l’Europe.
Que, las d’avoir traversé
615Jusqu’à l’ondeuse Dircé,
Sans recouvrer la pucelle,
NyNi son mugissant larron,
FistFit au pied de Cithéron
Sa residencerésidence nouvelle.
--- 218v° ---
620Il bastitbâtit nostrenotre Cité,
Et son terroir limité
Du Boeuf, nomma BoeocieBéotie :
Depuis ce temps-là tousjourstoujours
Les malheurs y ont eu cours,
625Dont elle est ore farcie.
Depuis les monstres cruels
Y naissent continuels :
Sur la rive diapreediaprée
De CephiseCéphise un fier serpent,
630En cent tortices rampant,
Envenima la contreecontrée.
Plus haut que les chesneschênes vieux
Il elevoitélevait furieux
Sa longue testetête sifflante,
635Restant la plus partplupart du corps
En maint et maint nœud retors,
DessurDessus l’herbe flestrissanteflétrissante.
Les champs de ses dents semezsemés
Furent d’hommes animezanimés,
640Qui sortis, nouveaux gendarmes,
En bataillons ordonnezordonnés,
Aussi tostAussitôt qu’ils furent neznés
S’entre-occirent de leurs armes.
Ils ne firent qu’un seul jour
645DessurDessus la terre sejourséjour :
Le matin fut leur jeunesse,
Le midymidi leur âge meur22,
Du soir la brune noirceur
Fut leur extremeextrême vieillesse.
650ActeonActéon est devenu
--- 219r° ---Par son desastredésastre, cornu :
Du Spinx la monstreuse23 forme
Nous veismesvîmes à nostrenotre mal :
D’Edip’Oedip’ l’inceste brutal,
655Et le parricide enormeénorme.
Jocaste.
TOurnez vos yeux vers moymoi, magnanimes guerriers,
Dressez vers moymoi vos dards et vos glaives meurtriers,
SacquezSaquez-les dans mon sein, dedans cette poitrine,
Qui coupable a porté la semence mutine
660De ces maudits combats : employez les efforts
De vos robustes mains sur ce mourable corps.
Soit vous qui accourez du rivage argolideArgolide,
Soit vous qui descendez du fort Agenorideagénoride,
EstrangersÉtrangers, Citoyens, pesle-meslepêle-mêle visez
665À moymoi, qui ayai produictproduit ces freresfrères divisezdivisés :
Qui les ayai engendrezengendrés de mon enfant leur frerefrère,
Encore degoutantdégoûtant du meurtre de son perepère.
DeschirezDéchirez-moymoi le corps, mes membres arrachez,
Et de mon tiedetiède sang vostrevotre soif estanchezétanchez.
670Vous doutez ? vous tardez ? PourquoyPourquoi, ma GenitureGéniture,
Voulez-vous à demydemi violer la nature ?
Que ne destrempezdétrempez-vous vos armes en mon flanc,
Si vous n’avez horreur de les souiller au sang
Tiré de mesmemême ventre, au sang de mes entrailles,
675Vous entremassacrant au pied de ces murailles ?
Mettez les armes bas, ces armes despouillezdépouillez,
Ou au sang maternel sans crainte les mouillez.
--- 219v° ---Ne soit d’aucun respect vostrevotre main retenue,
Je vous tenstends le gosier et la poitrine nue :
680Je suis entre vous deux : qui doydois-je le premier
De ma pleureuse voix à la paix convier ?
Auquel m’addresserayadresserai-je ? auquel, commune meremère,
D’une accolade sainte irayirai-je faire cherechère ?
C’est à vous qui avez si longuement erré,
685Du cher embrassement des vostresvôtres separéséparé.
Approchez, mon enfant, que vostrevotre main nerveuse
Renferme en son fourreau cette espeeépée odieuse :
Fichez -moymoi cette hache en terre bien avant,
OstezÔtez ce grand pavois qui vous arme au -devant,
690DelacezDélacez cet armet, qui d’une longue crestecrête
Horrible m’effroyant, vous poisepèse sur la testetête.
DecouvrezDécouvrez vostrevotre face. Hé pourquoypourquoi doutez-vous,
Et vostrevotre ardantardent regard eslancezélancez à tous coups
Dessus vostrevotre germain ? craignez-vous qu’il remue,
695Et qu’en vous embrassant traistrementtraîtrement il vous tue ?
Non non ne craignez point, n’en ayez point de peur,
Je vous defendraydéfendrai bien de son glaive trompeur
Vous targuant de mon corps, lequel faudra qu’il perce
Devant que l’inhumain jusqu’au vostrevôtre traverse.
700Que doutez-vous donc plus ? doutez-vous de ma foyfoi ?
Auriez-vous bien, helashélas ? desfiancedéfiance de moymoi ?
MoyMoi qui suis vostrevotre meremère ?
Polynice.
ApresAprès un tel parjure
De mon frerefrère, il n’est rien qui desormaisdésormais m’assure.
Jocaste.
Retirez du fourreau ce large coutelas,
705Reprenez la rudache et la mettez au bras,
Rebouclez vostrevotre armet, ne vous mettez en prise
À vostrevotre frerefrère armé, de crainte de surprise.
C’est à vous de lascherlâcher les armes le premier
--- 220r° ---Qui estesêtes cause seul de faire desfierdéfier :
710Laissez-les, je vous prypri’, pour un petit d’espace,
Afin que Polynice à mon aise j’embrasse
ApresAprès son long exil : c’est mon accueil premier,
HelasHélas ? et j’ayai grand peur que ce soit le dernier.
Desarmezdésarmez-vous enfansenfants. Est-ce chose seanteséante
715De vous tenir armezarmés vostrevotre meremère presenteprésente ?
LuyLui offusquer les yeux d’un acier flamboyant,
Et aller de soudarssoudards sa vieillesse effroyanteffrayant ?
Vous faites une guerre, où plus grande est la gloire
De se trouver vaincu, que d’avoir la victoire.
720» Craignez-vous qu’on vous trompe ? HàHa qu’il vaut beaucoup mieux
» EstreÊtre trompé, que d’estreêtre aux siens fallacieux,
» Souffrir quelque forfait que le faire soymesmesoi-même,
» Et perdre que ravir un royalRoyal diadêmediadème.
Mais ne craignez, enfansenfants, vostrevotremeremère fera
725Que l’un trop fraudulent l’autre ne trompera.
Je ne vienviens pas icyici, je n’y suis pas venuëvenue
Travailler de labeur ma vieillesse chenuëchenue,
Pour estreêtre le tison de vos impietezimpiétés,
Mais pour fendre le roc de vos cœurs irritezirrités.
730EteocleEtéocle a fiché sa hache contre terre,
JettéJeté sa targue bas, ça donc que je vous serre
De mes bras maternels, je ne me puis soulersoûler
De vous voir Polynice, et de vous accoler.
OÔ mon cher Polynice, une terre estrangereétrangère
735A long tempslongtemps retenu vostrevotre ameâmepassagere passagère ?
Vous avez longuement erré par les desersdéserts,
Par les rivages cois, par les vagueuses mers,
Fugitif, exilé, couru de la Fortune,
--- 220v° ---Sans secours, sans addresseadresse, et sans retraitteretraite aucune.
740Las ? je n’ayai,vostrevotre meremère, à vos nopcesnoces estéété
Je n’ayai conduit l’espouseépouse à la solennité :
Je n’ayai pour honorer la festefête nuptiale
Enfleuré le lambris de la maison royale,
Des odeurs de SabeeSabée embasméembaumé vostrevotre lictlit,
745NyNi d’or elabouréélaboré decorédécoré le chaslictchâlit.
Des vostresvôtres dechassédéchassé, vous estesêtes allé rendre
À un prince ennmyennemi, qui vous a faictfait son gendre :
Et ore, apresaprès avoir si long tempslongtemps sejournéséjourné
LoingLoin de mes yeux, en finenfin vous estesêtes retourné,
750Non, comme j’esperoisespérais, au gré de vostrevotrefrerefrère,
Mais au sac du pays, comme un prince adversaire.
OÔ mon fils, mon cher fils, ma crainte et mon espoir,
Que j’ayai tant souhaittésouhaité, tant desirédésiré revoir,
Vous me privez du bien que je devoisdevais attendre,
755Nous venant assaillir au lieu de nous defendredéfendre.
HelasHélas ? faut-il mon fils, mon cher fils, et faut-il
Qu’au retour desirédésiré de vostrevotre long exil,
Pour le commun esclandre en larmes je me noyenoie,
Au lieu que je pensoispensais ne pleurer que de joyejoie ?
760Mon fils, et falloitfallait-il ne vous revoir jamais,
Ou en vous revoyant bannir la douce paix
Du cœur de la patrie, et de fureur civile
Nos peuples saccager et nostrenotre belle ville ?
Ainsi sans vous la guerre on ne verroitverraiticyici,
765Ainsi vous sans la guerre on ne verroitverrait aussi.
La guerre vous estreintétreint d’une si forte serre,
Qu’on ne vous peut avoir sans que lonl’on ait la guerre.
Mais combien que me soit vostrevotre voyage dur,
Venant pour saccager l’amphioniqueAmphionique mur
--- 221 r° ---770Et nos champs plantureux, si tressaillé-je d’aise
De ce que je vous voyvois, vous embrasse, et vous baise :
Je vollevole de plaisir, pourveupourvu que vos debatsdébats
Ne passent point plus outre, et cessent vos combats.
Combien s’en est fallu, que je n’ayai veuvu descendre
775Sur vous, mes deux enfansenfants, un carnager esclandre ?
Je tremble et je fremisfrémis de la glaceuse peur
Que vos flambansflambants harnois m’ont coulé dans le cœur,
Je vous prypri’par les flancs, où neuf Lunes vous fustesfûtes,
Et où vostrevotre naissance, ains que24 naistrenaître,vous eusteseûtes,
780Par mes cheveux grisons, par les adversitezadversités
Dont vostrevotre perepère et moymoi sommes tant agitezagités,
Et par la pietépiété, par le cœur debonnairedébonnaire
De la pauvre Antigone appuyappui de vostrevotre perepère,
Rechassez cette armeearmée, et loingloin de nos creneauxcréneaux,
785LoingLoin de nos belles tours destournezdétournez ces flambeaux.
Faites marcher ailleurs vos guerrieresguerrières phalanges25,
Commandez retirer tous ces peuples estrangesétranges :
Portez vos estendarsétendards en d’autres regionsrégions
Sans nous espouvanterépouvanter de tant de legionslégions.
790C’est assez offensé vostrevotre cherechère patrie
Qui les larmes aux yeux à jointes mains vous prie :
C’est assez tourmenté vostrevotre sejourséjour natal,
Vous luylui avez assez faictfait endurer de mal.
VostreVotre patrie a veuvu ses nourricieresnourricières plaines
795De chevaux, de harnois, et de gendarmes pleines :
Elle a veuvu ses coustauxcoteaux reluire, comme esclairséclairs,
D’armets estincelansétincelans, de targues, de bouclers26,
Ses champs herissonnerhérissonner de picquespiques menassantesmenaçantes
Au lieu de beaux espicsépis aux pointes blondissantes :
800Elle voit ses gueretsguérets par les chevaux poitrispétris
--- 221v° ---Les pasteurs dechassezdéchassés et leurs troupeaux meurtris :
Les chefs au front superbe, elevezélevés apparoistreapparaître
Sur des chars triomphanstriomphants, et leurs gens reconnoistrereconnaître :
Les villages flamber, les cases de bergersBergers
805Servir de corps de garde aux soudarssoudards estrangersétrangers :
Et ce qui est le pire, elle voit les deux freresfrères
L’un sur l’autre acharnezacharnés de fureurs sanguinaires,
Se chercher de la vie, et comme oursOurs furieux,
Se vouloir deschirerdéchirer de coups injurieux.
810C’est la ville, mon fils, où Dieu vous a fait naistrenaître,
Et où vous desirezdésirez l’unique seigneur estreêtre.
Quelle bouillante rage et quel forcenementforcènement
Vous espoindépoint de vouloir destruiredétruire en un moment
VostreVotre propre royaumeRoyaume, et le voulant conquerre27
815Le faire saccager par les hommes de guerre ?
Comment ? et voudrez-vous jetterjeterpiépied contre-montcontremont
Ces grands monceaux pierreux, qui sourcillent le front,
Ouvrage d’Amphion ? les riches edificesédifices
De tant de beaux palais, decorezdécorés d’artifices ?
820Aurez-vous, Polynice, aurez-vous bien le cœur
D’y prendre du butin, si vous estesêtes vainqueur ?
Et aurez-vous, helashélas ? aurez-vous le courage
De les voir ravager, les voir mettre au pillage ?
TrainerTraîner par les cheveux les vieux perespères grisons,
825Et leurs femmes de force arracher des maisons ?
Les filles violer entre les bras des meresmères ?
Et les jeunes enfansenfants mener comme forçaires
Le col en un carcan, et les bras encordezencordés,
Pour leurs maistresmaîtres servir en plaisirs desbordezdébordés ?
830Mais pourrez-vous encor voir la ville troubleetroublée
De tumultes, de cris, de carnages combleecomblée ?
--- 222r° ---Les corps des citoyens, l’un sur l’autre entassezentassés
De travers, de biais, sans ordre entrelassezentrelassés,
(Spectacle miserablemisérable ?) encombrer les passages,
835Et du sang regorgeant les rouges marescagesmarécages ?
Voir ardre les maisons, et les hosteshôtes dedans
Cruellement bruslerbrûler sous les chevrons ardansardents ?
Et briefbref faire un tombeau, un bucherbûcher mortuaire
De ThebesThèbes, qui vous est un bien hereditairehéréditaire ?
840Je vous pri’ je vous pri’ despouillezdépouillez ce rancoeur,
Et d’humble pietépiété ramparezremparez vostrevotre coeur.
Polynice.
SeraySerai-je donc toujours errant parmyparmi le monde ?
TrainerayTraînerai-je ma vie à jamais vagabonde ?
Comme un homme exilé, me faut-il à jamais
845Mon vivre mendier de palais en palais,
Sans terre, sans moyens ? Quelle peine plus dure
Eussé-je deudû porter si j’eusse estéété parjure
Comme cet affronteur ? DoyDois-je souffrir le mal
Que devroitdevrait endurer un coeur si desloyaldéloyal ?
850Faut-il qu’il ait profit de sa fraude et malice ?
Où se retirera l’affligé Polynice ?
Où voulez-vous qu’il aille ? EteocleÉtéocle haa le bien
Du commun heritagehéritage, et ne me laisse rien.
Qu’il jouisse de tout, qu’il ait seul le Royaume,
855Et qu’on me baille au moins quelque maison de chaume,
Ce sera mon palais, je me pourraypourrai vanter
D’avoir quelque manoir sans ailleurs m’absenter.
Mais je n’ayai rien du tout, et me convient pour vivre,
Comme esclave habiter chez Adraste et le suivre.
860» OÔ que c’est chose dure et qui tourmente bien,
Se voir de maistremaître esclave, et de RoyRoi n’estren’être rien ?
Jocaste.
Si vous avez désir d’estred’être supremesuprême Prince,
--- 222v° ---D’avoir sous vostrevotre main sujette une province,
Et que ne puissiez vivre exempt de royauté,
865Laissez là votre frerefrère, et sa desloyautédéloyauté,
Cherchez nouveau partyparti : cestecette masse terrestre
De cent sceptres plus beaux ornera votre dextre.
Poussez de vos soldarssoldats les fieresfières legionslégions
Dans les champs lydiensLydiens, fertiles regionsrégions,
870Où les fameuses eaux de l’opulent Pactole
Coulent en cent replis des rochers de Tymole :
MonstrezMontrez vos estendarsétendards aux rivages retortsretors
Du sommeilleux MeandreMéandre, et les monstrezmontrez aux bords
Du creux EurymédonEurymedon, aux claires eaux de Xanthe,
875Qui du mont IdéanIdean a sa course naissante.
Donnez en la Lycie, et aux champs syriensSyriens,
D’où jadis sont issus nos perespères tyriensTyriens.
Faites bruire le fer de vos lances argivesArgives,
Et craquer vos harnaisharnois sur les lointaines rives
880Du TygreTigre Armenienarménien, où le beau soleilSoleil blond
Devant qu’il soit à nous monstremontre l’or de son front.
C’est là qu’Adraste doit guider ses forces prestesprêtes,
C’est là qu’il doit pretendreprétendre à faire ses conquestesconquêtes :
Là vaudra beaucoup mieux vos forces employer
885Pour un sceptre nouveau que de nous guerroyer :
Vous y pourrez, sans crime, acquerre28 un diadêmediadème.
Là ThebesThèbes vous aurez, et vostrevotre frerefrère mesmemême
Suivant vos estandarsétendards, et nous qui sommes vieux,
Pour l’heur de vostrevotre arméearmee invoquerons les Dieux.
890Proposez-vous aussi les douteuses issues
Des batailles souvent insperémentinspérément perdues :
Combien Mars est instable, et que le sort humain
Est tousiourstoujours, mais sur toutsurtout aux combats, incertain.
--- 223r° ---Car bien que l’Achaie et l’Inachie ensemble,
895Portant vostrevotre querelle, en vostrevotre camp s’assemble :
Si est-ce que tousjourstoujours Fortune y aura part,
Et que l’evenementévènement despendradépendra du hasard.
Laissez donc cestecette guerre, où tout est plein de doute,
Où la victoire n’est plus seuresûre que la route,
900Qui destruitdétruit la patrie, et saccage des Dieux,
Nos publiques patrons, les temples precieuxprécieux.
Polynice.
Et que pour le loyer de sa fraude impudente
Il tienne le royaume, et que moymoi je m’absente ?
Jamais jamais Madame, il faut qu’il soit punypuni
905De m’avoir traistrementtraîtrement de ma terre bannybanni.
Jocaste.
Celuycelui est bien puni qui à ThebesThèbes commande,
Nul n’y a maistrisémaitrisé sans adversité grande.
Depuis CadméCadme nombrez, vous n’en verrez aucun
Qui n’ai estéété battu de ce malheur commun.
Polynice.
910» Il n’y a tel malheur que perdre son empire.
Jocaste.
» Qui fait guerre à son frerefrère est encore en un pire.
Polynice.
De poursuivre un parjure appellezappelez-vous malheur ?
Jocaste.
Il est vostrevotre germain.
Polynice.
Mais ce n’est qu’un volleurvoleur,
Un volleurvoleur de Royaume.
Jocaste.
Il est plus agreableagréable
915Aux citoyens que vous.
Polynice.
Et moymoi plus redoutable.
Jocaste.
Les voudriez-vous regirrégir contre leur volonté ?
Polynice.
» Un peuple contumax par la force est dontédompté.
Jocaste.
En la haine des miens je ne voudroisvoudrais pas vivre.
Polynice.
Ne regnerègne, qui voudra de haine estreêtre delivredélivre.
920» Car avec le Royaumeroyaume est la haine tousjourstoujours,
» TousjoursToujours elle se voit dans les royales coursCours :
Et croycrois que Jupiter sur les cieuxCieux ne commande,
Sans estreêtre mal-voulu de la celestecéleste bande.
Ne me chaultchaut de me voir de mes peuples haï,
--- 223v° ---925Moyennant que je sois et craint et obéï.
Jocaste.
» C’est une grande charge, un faix insupportable.
Polynice.
» Il n’est rien de si doux, nyni de si delectabledélectable.
Pour garder un royaumeRoyaume, ou pour le conquerirconquérir
Je feroisferais volontiers femme et enfansenfants mourir,
930BruslerBrûler temples, maisons, foudroyer toute chose
Bref il n’est rien si saint, que je ne me propose
De perdre mille fois, et mille fois encor,
Pour me voir sur la testetête une couronne d’or.
» C’est tousiourstoujours bon marché, quelque prix qu’on y mette.
935» Nul n’achetteachète trop cher qui un Royaume achetteachète.
Choeur .
Fortune, qui trouve tousjourstoujours
Le repos des royalesRoyales cours,
Balançant d’une main trompeuse
Sur la testetête d’un empereurEmpereur
940Le trop variable bon-heurbonheur
D’une couronne glorieuse :
Toutes grandeurs tu vas plaçant
Sur un rocher apparoissantapparaissant,
Environné de precipicesprécipices,
945PrestesPrêtes de cheoirchoir au premier vent,
Qui les atterre plus souvent
Qu’il ne fait les bas edificesédifices.
» Sans fin les Rois sont agitezagités
» De diverses adversitezadversités,
950» Le soingsoin et la peur ne les lascheslâche :
» Ils ne reposent nullement.
» Car il leur semble à tout moment
» Que la couronne on leur arrache.
--- 224r° ---
» La mer aux deux Syrtes flottant
955» Les ondes ne boulverseboul’verse tant,
» Et ScyllaScylle si fort ne tempestetempête
» Un navire de ses abois,
» Que la peur tourmente les Rois
» Des soupçons qu’ils ont en la testetête.
960» Ils vont redoutansredoutant leurs voisins,
» Ils craignent leurs sujets mutins,
» La peur en leur ameâme est empreinte :
» Ils veulent que d’eux on ait peur,
» Et toutesfoistoutefois tremblent au cœur
965» S’ils voyent voient que l’on en ait crainte.
Nous ne voyons nos roisRois Thebainsthébains
Plus amis pour estreêtre germains :
L’ambition qui les commande,
Ne permet qu’en sinceresincère amour
970Ils tiennent le sceptre par tour,
Et que l’un à l’autre le rende.
L’un le retient à son pouvoir.
L’autre s’efforce de l’avoir :
Cependant le peuple en endure,
975C’est luylui qui porte tout le faix.
Car encor qu’il n’en puisse mais,
Il leur sert toujours de pasturepâture.
Mars dedans la campagne bruit,
NostreNotre beau terroir est detruitdétruit :
980Le vigneron quitte la vigne,
Le courbe laboureur ses boeusbœufs,
Le bergers ses pastispâtis herbeusherbeux,
Et le morne pescheurpêcheur sa ligne.
ACTE III
Messager.
OÔ ThebesThèbes miserablemisérable ? ô royautéRoyauté combleecomblée
985D’adversité cruelle aujourdhuy aujourd’hui redoubleeredoublée ?
Ah rancœur fraternelle ?
Antigone.
Hé mon ami, pour Dieu
Ne passe point plus outre, ainsi t’arreste arrête en ce lieu.
Demeure, où refuis-tu ?
Jocaste.
Las je tremble de crainte.
Antigone.
Dy Dis-nous, dy dis, je te pri’, la cause de ta plainte.
Messager.
990Tout est perdu.
Antigone.
Bons Dieux ?
Jocaste.
Hà pauvre femme ?
Antigone.
HelasHélas ?
Jocaste.
HelasHélas que ferons-nous ?
Antigone.
Ne vous desolezdésolez pas,
Madame, moderezmodérez la douleur de votre ameâme,
ModerezModérez vostrevotre dueildeuil, moderezmodérez-le.
Jocaste.
Je pasmepâme.
Hà ma fille ?
Antigone.
Hà madame ?
Jocaste.
Hé hé que ferons-nous ?
Antigone.
995Las c’est tout un pour moy moi, je n’ayai soin que de vous,
Je ne plains que vous seule.
Jocaste.
Et moymoi que vous m’amie.
Antigone.
Sans vous je voudroisvoudrais estre être en la salle blesmieblêmie
Du Roy Tartareantartaréan.
Jocaste.
Il m’y faut devalerdévaler.
Antigone.
Mais plustostplutôt nous devons nous entre-consoler.
Jocaste.
1000EteocleÉtéocle est donc mort ?
Messager.
Aussi est Polynice.
Jocaste.
HaHà chetive chétive vieillesse ? au moins que je les veissevisse.
Antigone.
Sont-ils morts au combat en hommes belliqueux ?
Messager.
Ils font morts au combat, mais il n’y avait qu’eux.
Jocaste.
Se sont-ils combatuscombattus ?
Messager.
De lance et coutelace.
Antigone.
1005Et s’entre-sont tueztués ?
Messager.
Tous deux dessurdessus la place.
Jocaste.
OÔ pauvre meremère, helashélas ?
Antigone.
SoudartSoudard je te supplysuppli’,
FayFais nous de cet esclandre un discours accomplyaccompli.
Messager.
Jà Mars s’allentissoits’alentissait, et la creuse trompette
--- 225 r° ---SonnoitSonnait de toutes parts la sanglante retraitteretraite :
1010Tout sentoitsentait le carnage, et la campagne estoitétait,
Ensevelie au sang, qui par onde flotoitflottait
Sur les corps encombrezencombrés, que l’orageuse foudre
Du bouillant Mars avait renversezrenversés sur la poudre.
Le belliqueux TydeeTydée à terre gisoitgisait mort,
1015Le preux HippomédonHippomedon recevoit recevait pareil sort,
Le vaillant CapanéeCapanee, Acron et MénécéeMenecee,
AmphiaréeAmphiaree, Actor, le courageux HypséeHypsee,
En tant d’autres guerriers de l’un et l’autre camp,
Qui gisoyentgisaient par monceaux estenduétendu sur le champ :
1020Quand Polynice épointespoind d’un regret miserablemisérable
De se voir de la mort de tant d’hommes coupable,
Adraste va trouver et l’arraisonne ainsi. :
"Je suis cause tout seul de cetcest esclandre ici,
Mon perepère, et pour moymoi seul tant d’amesâmes genereuses généreuses
1025Vont maintenant trouver les rives tenebreusesténébreuses :
Je veux venger leur mort sur moymesmemoi-même, sur moymoi,
Ou sur ce faux tyranTyran violateur de foyfoi :
Afin que de nous deux, leurs communs homicides,
Ne se puissent douloir les femmes Argolides.
1030Il eusteût bien mieux valluvalu, je le connoisconnais trop tard,
Que j’eusse en ma personne entrepris ce hasard,
Premier qu’en bataillons les troupes ordonneesordonnées
De contraires fureurs se fussent moissonneesmoissonnées,
Et tant de braves chefs outrepercezoutrepercés de coups
1035Fussent trebuscheztrébuchés mort le visage dessous.
Mais puisque je ne puis cette faute desfairedéfaire,
Aumoins Au moins ores je veux m’esprouveréprouver à mon frerefrère :
Je m’en vayvais le combattre. Adieu, prenez souci
De l’honneur de ma tombe, et de ma femme aussi. »
--- 225v° ---1040Ces propos, achevezachevés, il rendosse ses armes,
Laissant Adraste là, qui fondoitfondait tout en larmes,
Comme on voit au printemps que Rhodope le mont
Couvert de neige blanche, en cent ruisseaux se fond :
Il franchistfranchit son cheval, qui le frein dans la bouche,
1045Battant du piépied la terre, attend qu’on l’écarmoucheescarmouche :
Puis le piquant alaigreallègre, eslancéélancé de douleur,
Le visage terni d’une pallepâle couleur,
Les yeux estincelansétincelants d’une rage allumeeallumée,
Se va planter au pied de la cité Cadmeecadmée.
1050Appelle à haute voix EteocleÉtéocle, et voyant
Que nul ne descendoitdescendait sur le camp poudroyant,
S’appuye de sa lance, et de ses yeux mesure
Un lieu capable et propre à leur guerre future.
EteocleÉtéocle tandis dans le temple prioitpriait
1055Ses tutelairestutélaires dieux, et leur sacrifioitsacrifiait,
Quand EphiteÉphite accouru, l’estomachestomac hors d’haleine,
Et le poumon battant, luylui distdit à grande peine,
(Ainsi l’ayai-je entendu) : " Laissez, Sire, ces vœux,
Et ne vous amusez aux entrailles des boeuxbœufs,
1060Il n’est temps de vaquer à faire sacrifice :
VoylaVoilà devant les murs l’indigné Polynice,
Qui vous somme au combat, hastezhâtez-vous de sortir,
Il veut vos differentsdifférends par le fer departirdépartir. »
À ces mots il s’enflamme, ainsi qu’en un bocage
1065On voit un fier ToreauTaureau s’enflammer le courage,
Oyant dans un vallon buglerbeugler son ennemi :
Il levelève haut la testetête, et boursouflantboursoufflant parmi
L’espaisépais d’un fort buisson, courageux se presenteprésente
Au -devant du troupeau que sa rage espouvanteépouvante.
1070EteocleÉtéocle en la sorte, outré dedans le cœur,
--- 226r° ---Souffle par les nazeauxnaseaux la rage et la rancœur :
Le feu luylui sort des yeux, le front luylui devient pallepâle,
Et le sang retiré dans le sein luylui devalledévale.
On luylui couvre le corps d’un acier flamboyant,
1075On luylui met sur la testetête un armet effroyant :
Son coursier on ameineamène, où d’alaigresseallégresse promteprompte
Avec un ris amer sans avantage il monte :
Il empoigne une lance au fer bien aceréacéré,
Son espeeépée on luylui donne et son pavois doré :
1080Puis il se jette aux champs, et presprès de Polynice,
D’une juste carrierecarrière il entre dans la lice.
Le peuple Agenoreeagénorée accourt de toutes parsparts,
Grimpe dessus les tours, et dessurdessus les remparsremparts,
Tout le monde lamente, et les larmes coulantes
1085Arrosent d’un chacun les faces blesmissantesblémissantes.
Jocaste.
HelasHélas ? ma fille helashélas ? que faisoyentfaisaient lors nos pleurs ?
Que ne larmoyons-nous nos aigrissansaigrissants malheurs ?
Messager.
Les vieillarsvieillards recourbezrecourbés et les meresmères chenues,
Outrageant leurs cheveux et leurs poitrines nues,
1090PleuroyentPleuraient d’avoir trainétraîné si longuement leurs jours,
Et se vouloyentvoulaient, de dueildeuil, precipiterprécipiter des tours.
Deux fois l’un contre l’autre envenimezenvenimés coururent,
Et deux fois rencontrezrencontrés s’entre-offenser ne peurentpurent :
Polynice à la fin mistmit le bois dans le flanc
1095Du roussin d’EteocleÉtéocle, et le rougit de sang.
Le cheval trebuchatrébucha d’une cheutechute pesante,
Comme quand un sapin, battu de la tourmente,
S’eclateéclate par le corps sur Parnasse le mont,
Et faisant un grand bruit tombe pié-pied contre-mont.
1100Ce chevalier pensa que le fer sanguinaire
De sa lance eusteût plongé dans l’aine de son frerefrère,
--- 226v° ---Saque l’espeeépée au poing, et d’aveugle desirdésir
Court à luylui le voyant sur la terre gesirgésir :
Mais comme le palfroypal’froi trop bouillant il talonne,
1105Qui l’emporte agité du fer qui l’esperonneéperonne,
Vers le pauvre EteocleÉtéocle, il tombe renversé
Sur le cheval gisant le corps outre-percé.
Ils se leventlèvent sur pieds, et l’espeeépée en la dextre29,
Et le pavois luisant dessurdessus le bras senestre30,
1110S’attaquent l’un à l’autre avec tout leur effort,
ResolusRésolus de donner ou recevoir la mort.
La haine et le courroux sous l’armet apparoissent31
La force et la vigueur, en se voyant, leur croissent :
Ils roidissentraidissent le corps d’une jambe avancezavancés,
1115CourbezCourbés sur leurs estocs, et leurs bras eslancezélancés :
Se tirent coups de poinctepointe, ore par la visierevisière
Ore par l’estomachestomac, d’une addresseadresse guerriereguerrière :
S’entre-fouillent au vif, faisant à chaque fois
Le rouge sang couler au travers du harnois.
1120Ils cherchent les defautsdéfauts, decoupentdécoupent les courrayes,
Se desarmentdésarment le corps, et se couvrent de playesplaies.
Les deux camps arrangezarrangés les regardent douteux,
Qui sera le vaincueurvainqueur de ce combat piteux.
Comme quand deux sangliersSangliers, que l’amour aiguillonne,
1125Se viennent à choquer aux forestsforêts de Dodonne,
Ils s’amassent le corps horriblement grondansgrondants
Se herissenthérissent le poil, escumassentécumassent des densdents,
Font sonner leur machoiremâchoire, et de grand’ fureur portent
Dans le col ennemyennemi les crochets qui leur sortent,
1130Se font rougir le centre : adonques le pasteurPasteur
Qui d’un coustaucôteau les voit se mussote32 de peur,
Fait signe à son mastinmâtin des mains et de la testetête,
--- 227r° ---Qu’il se tapisse coycoi de crainte de la bestebête.
Ainsi les deux guerriers, seul à seul bataillant,
1135D’un courage indomtéindompté s’entre-alloyentallaient chamaillant :
Se ruoyentruaient acharnezacharnés coups d’estoc et de taille,
DetranchoyentDétranchaient mainte lame, et mainte forte maille,
Se marteloyentmartelaient le corps, sur l’acier tempestanttempêtant,
Comme deux forgerons sur l’enclume battant,
1140Un fer à tour de bras, qu’on voit geindre de peine,
Se courber, refrongnerrenfrogner, et sortir hors d’haleine.
Ou comme on voit aussi la greslegrêle craqueter
Sur le toicttoit des maisons, quand l’ireux Jupiter
Contre l’alme CerésCérès en Estéété se colerecolère,
1145Ou qu’il froisse le chef de Bacchus le bon perepère.
À la fin Polynice, à qui les lascheslâches tours
De son frerefrère ennemyennemi se presententprésentent tousjourstoujours,
Son exil vergongneuxvergogneux et la foyfoi parjureeparjurée,
Se faschefâche qu’il ait tant contre luylui de dureedurée,
1150Grince les dents de rage, et se tenant tendu
Va de pieds et de mains, se jette à corps perdu
Contre son adversaire, et de tel effort entre
Qu’il luylui met demydemi pied de son espeeépée au ventre :
Le sang en sort fumeux, comme sur un autel
1155Le sang d’un aigneauagneau fume apresaprès le coup mortel,
Que le prestreprêtre sacré dans la gorge luylui donne.
EteocleÉtéocle pallistpâlit, devient foiblefaible, et s’estonneétonne
De voir son sang couler d’une telle roideur :
Il sent glacer son front de mortelle froideur,
1160Ses genousgenoux trembloter, toutefois il essayeessaie
Avec son peu d’effort, d’apparier sa playeplaie
Sur le corps de son frerefrère : il le suit et resuit,
Et l’autre, en le moquant, se destournedétourne et le fuit.
--- 227v° ---Ce pendantCependant il se lasse, et n’a plus de puissance
1165De supporter son corps ; il perd toute esperanceespérance :
Il tombe renversé, ses armes font un bruit,
Et ses yeux sont voilezvoilés d’une effroyable nuit.
Jocaste.
OÔ miserablemisérable femme ?
Antigone.
OÔ fille infortuneeinfortunée ?
Jocaste.
OÔ detestabledétestable jour ?
Antigone.
OÔ maudite journeejournée ?
Messager.
1170Polynice asseuréassuré d’avoir du tout vaincu,
Jette l’espeel’épée à bas, à bas jette l’escuécu
Se desarmedésarme le corps de sa forte cuiracecuirasse :
Puis, elevantélevant au ciel les deux mains et la face,
Rend gracegrâce aux immortels d’une gayegaie ferveur,
1175De luylui avoir donné ce jourdhuyce jourd’hui leur faveur.
Approche d’EteocleÉtéocle, et pensant qu’il deustdût estreêtre
Du tout desanimédésanimé, comme il faisoitfaisait paroistreparaître,
LuyLui veut, comme vaincueurvainqueur, le harnois arracher :
Mais ainsi que, mal-sage, il vient à se pencher,
1180Courbé dessurdessus la face, et les genousgenoux à terre,
Son frerefrère le guignant33, tout le reste reserreresserre
De sa force escouleeécoulée, et s’animant le cœur
Et les nerfs languissanslanguissants de sa vieille rancœur,
Sa vengeresse espeeépée en l’estomachl’estomac luylui plante,
1185Puis vomistvomit, trespassanttrépassant, son ameâme fraudulente.
Polynice du coup se sentant affoiblyaffaibli,
Et son ameâme noüernouer dans le fleuve d’Oublyoubli,
DistDit avec un sanglot qu’il poussa des entrailles :
"Tu vis donc, desloyaldéloyal, et encore batailles
1190De ruse et de cautèle allons allons là-bas
Aux lices de Pluton achever nos combascombats."
À ces mots il tomba sur le corps de son frerefrère,
MeslantMêlant son tiède sang de son sang adversaire.
Jocaste.
Dires du creux TenareTénare élancez-vous sur moymoi,
--- 228r° ---1195Sur moymoi qui fayfais troubler de nature la loyloi,
Sur moymoi qui ayai produit cestecette guerre funeste,
Produisant ces enfansenfants d’un execrableexécrable inceste.
J’ayai malheureuse, EdipeOEdipe et d’EdipeOEdipe conceuconçu :
J’ayai mon enfant, ô crime ? en ma couche receureçu,
1200Mon enfant parricide, et la dextre ayai baiseebaisée
Que mon espouxépoux avoitavait de son sang arroseearrosée.
Que pouvoitpouvait, que devoitdevait estreêtre au monde produit
D’un execrableexécrable Hymen qu’un execrableexécrable fruit ?
Ils se sont massacrezmassacrés d’une horrible furie :
1205Des yeux de mon marymari la lumierelumière est periepérie,
Qui non contantcontent de fuir la celestecéleste clarté,
S’est de ThebesThèbes bannybanni, s’est de nous escartéécarté.
À cetteceste heure CreonCréon trouvant le thrônetrône vuidevide,
Sans peine usurpera le sceptre AgénorideAgenoride :
1210Et nous, sexe imbecileimbécile34, esclaves servirons
Sous le joug d’un tyran, sinon que nous mourons :
Mais j’aime mieux mourir, encore que tardive
La mort pour mon bon-heurbonheur doresnavantdorénavant m’arrive :
Et que je deussedusse helashélas ? si le ciel l’eusteût voulu,
1215Mourir auparavant que mon corps fustfût polupollu
Du sale embrassement de vous, ma Genituregéniture35
De vous EdipeOEdipe, autheurauteur des malheurs que j’endure.
Mais, ô ma cherechère fille, accompagnez ses pas,
Et ne l’abandonnez jusqu’au derniers trespastrépas :
1220Les Dieux ne permettront qu’un faictfait si debonnairedébonnaire
Passe inutilement sans un juste salaire :
Ains36 le recoignoistrontreconnaîtront, et vostrevotre pietépiété
FleuriraFlorira celebreecélébrée en immortalité.
MoyMoi je m’en vayvais descendre aux caves plutoniquesPlutoniques,
1225Pour refraischirrafraichir les pleurs de nos malheurs antiques.
--- 228v° ---JaJà de long tempslongtemps je porte en mon sein douloureux
Ce poignard pour donterdompter mon destin rigoureux.
Antigone.
Dieux ? qu’est-ce que je voyvois ?
Jocaste.
Un poignard salutaire.
Antigone.
Salutaire ? Et comment ?
Jocaste.
Pour sortir de miseremisère.
Antigone.
1230OÔ Jupiter ? ô ciel ? que dites-vous ? Bons Dieux ?
Que vous ferez mourir ?
Jocaste.
Que puis-je faire mieux ?
Quel remederemède à mon dueildeuil, à ma langueur extremeextrême,
Que d’avancer mon jour et mon heure supremesuprême ?
VienViens ô vienviens cherechère Mort, vienviens tosttôt me secourir.
Antigone.
1235Je ne permettraypermettrai pas que vous faciezfassiez mourir.
Çà ce glaive outrageux, il convient que je l’ayeaie.
Jocaste.
Non non je veux chercher, je veux trouver mon LayeLaie37
Au silence d’ErebeÉrèbe. OÔ Laye, ô mon espouxépoux,
Ne me refusez point d’errer avecques vous
1240Sur les rivages noirs, mon offense est nettie38.
En vous sacrifiant mon ameâme pour hostie.
Antigone.
Hé Madame, pour Dieu, ne me vueillezveuillez laisser ?
Jocaste.
Ma fille, ne vueillezveuillez ma volonté presser.
Antigone.
C’est pour vous destournerdétourner d’un propos dommageable.
Jocaste.
1245Mais pour me destournerdétourner d’un repos profitable.
Antigone.
Si je fis jamais rien qui fustfût à vostrevotre gré,
Si à vous obéïrobéir j’ai mon cœur consacré,
Et si mon perepère vieil en ses langueurs je guide,
Je vous supplysuppli’ laschezlâchez cette dague homicide,
1250Et vostrevotre ameâme purgez du desirdésir qui l’espoindépoint :
Vivez vivez Madame, et ne vous tuez point.
Jocaste.
Au contraire si onc vostrevotre cœur pitoyable,
À vostrevotre perepère et moymoi fut jamais agreableagréable :
Si vous m’avez tousjourstoujours obeissanteobéissante estéété,
1255Ne vueillezveuillez maintenant forcer ma volonté.
Antigone.
Voulez-vous que j’approuve une chose mauvaise ?
--- 229r° ---Jocaste.
Voulez-vous reprouverréprouver un dessein qui me plaise ?
Antigone.
Je ne vous puis complaire en ce mortel desirdésir.
Jocaste.
Rien que la seule mort ne me donne plaisir.
Antigone.
1260Si la mort vous plaistplaît tant, si cette frenesiefrénésie
Est tellement empreinte en vostrevotre fantaisie,
Qu’il vous faille mourir, je mourraymourrai donc aussi.
Descendriez-vous là-bas, moymoi demeurant ici ?
Je ne vous lairray39 ains40 je suivraysuivrai vostrevotre ombreOmbre,
1265Sa compagne eternelleéternelle en la demeure sombre.
Jocaste.
Non non, vivez ma fille, et pourquoypourquoi mourrez-vous ?
Les Dieux sur vostrevotre chef ne dardent41 leur courroux
Comme sur moymoi chetivechétive : et leur douceur, peutestre-être,
Comme à moymoi leur rigueur, ils vous feront cognoistreconnaître.
Antigone.
1270Je ne veux vous survivre, ains veux que ce poignard
VostreVotre cœur et le mien perce de part en part.
Jocaste.
En la fleur de vos ans ?
Antigone.
LaisseroyLaisserai-je ma meremère ?
Jocaste.
Laisserez-vous plustostplutôt vostrevotre langoureux perepère,
Solitaire42, affligé d’incurables ennuis,
1275Ayant les yeux plongezplongés en tenebreusesténébreuses nuictsnuits ?
Antigone.
Hé que ferayferai-je donc ? ô l’estrangel’étrange destressedétresse ?
Je ne puis estreêtre à l’un que l’autre je ne laisse :
Si ma meremère je fuyfuis, desourdissantdésourdissant mes jours,
Mon perepère je lairray43 despourveudépourvu de secours.
1280Auquel m’adresserayadresserai-je ? Et auquel, ô pauvrette,
Suis-je plus attenue et suis-je plus sugettesujette ?
Tous deux je les honore en un devoir egalégal,
Mais l’un d’eux veut mourir, l’autre plorerpleurer son mal.
J’aimeroisaimerais mieux la mort de tant de maux outreeoutrée,
1285Et rien tant que la mort aujourdhuyaujourd’hui ne m’agreeagrée.
Mais quoyquoi ? mon pauvre perepère en accroistroitaccroîtrait son dueildeuil,
Et si44 je ne pourroispourrais l’enfermer au cercueil.
--- 229v° ---Son heure estantétant venue, et ne pourroispourrais encore
ApresAprès les derniers mots ses deux paupièrespaupieres clorreclore.
1290Il faut donc, malgré moymoi, que je survive, helashélas ?
Que je reste apresaprès vous, veufveveuve de tout soulas45.
OÔ miseremisère ? ô langueur ? ô fortune funeste ?
Madame, mon espoir, le seul bien qui me reste
Avec mon chetifchétif perepère, estoufezétouffez, arrachez
1295Ce desirdésir de la mort, qu’aux glaives vous cherchez.
La mort vous est prochaine, attendez sa venue,
VostreVotre ameâme ne peut guiereguère estreêtre en vous retenue :
Elle viendra soudaine, et vostrevotre corps âgé
Se verra sans effort de tourmenstourments dechargédéchargé.
1300N’avancez point vostrevotre heure.
Jocaste.
Elle est toute arriveearrivée,
JaJà la mortelle darde est en mon cœur graveegravée.
Dieu des profonds manoirs, qui les ombres des morts
Reçois de toutes parts aux Acherontezachérontés bords,
RoyRoi du monde noirci prenprends mon ameâme esploreeéplorée,
1305Fuyant avec ce corps la grand’ voûte azureeazurée :
PrenPrends mon ameâme plaintive et la mets en requoyrecoi
Elle a souffert tousjourstoujours depuis qu’elle est en moymoi,
Elle sort des enfers en sortant de ce monde,
Et cherche son repos en la stygieuseStygieuse onde46.
1310VienViens poignard doucereux, vienviens en moymoi te plonger,
Et me fayfais promptement de ce corps deslogerdéloger :
Je tarde trop, craintive.
Antigone.
Et que voulez-vous faire ?
Au secours au secours, elle se veut desfairedéfaire.
Vous ne vous tureztu’rez pas, je vous empescherayempêcherai.
Jocaste.
1315Ma fille c’est en vain, je mourraymourrai je mourraymourrai,
Laissez-moymoi, laschez-moylâchez-moi, ma mort est resoluerésolue :
Je voyvois jajà de Charon la testetête chevelue
Et les larves d’Enfer, j’entensj’entends l’horrible voix
--- 230 r° ---Du chien tartaréanTartarean hurlant à trois abois.
1320Entre glaive en mon cœur, traverse ma poitrine,
Et dedans mes rongnonsrognons jusque jusqu’aux gardes chemine :
Adieu ma cherechère fille, or je meurs, las ? je meurs,
Soustenez-moySoutenez-moi, je tombe.
Antigone.
OÔ malheur des malheurs ?
OÔ désastreux encombre ? ô RoyneReine miserablemisérable ?
1325OÔ lugubre infortune ? ô trespastrépas deplorabledéplorable ?
Hé madame, pourquoypourquoi me laissez-vous ainsi ?
Hé pourquoypourquoi mourez-vous que je ne meurs aussi ?
OÔ rigoureux destin ? ô Parque trop cruelle ?
Las vos yeux vont noüantnoyant en la nuictnuit eternelleéternelle :
1330VostreVotre vie est esteinteéteinte, et vostrevotre esprit dolent
Aux goufresgouffres de TénareTenare est ore devalantdévalant :
Une froide palleurpâleur vous ternistternit le visage :
Vous ne respirez plus, funebrefunèbre tesmoignagetémoignage.
Hé Madame, hé Madame, aumoinsau moins que j’eusse part
1335À l’homicide effort de ce rouge poignard.
Larmoyable ÉrigoneErigone, apresaprès tes dures plaintes
FaittesFaites dessurdessus ton perepère, et tant de larmes saintes
Qu’au bois de Marathon triste tu respandisrépandis,
Indulgente à ton dueildeuil, d’un licol te pendis.
1340AyAi-je moins de douleur qu’en souffrit ÉrigoneErigone ?
Fut-elle plus piteuse en son cœur qu’Antigone ?
Et toutesfoistoutefois je vyvis, je vyvis, mais en vivant
Je porte plus de mal que la mort esprouvantéprouvant.
VoilaVoilà mes deux germains morts dessurdessus la poussierepoussière,
1345Ma meremère entre mes bras vient d’ estreêtre sa meurtrieremeurtrière,
Mon perepère erre aveuglé par les rochers segrets47,
Remplissant l’air de cris, de pleurs et de regrets :
NostreNotre peuple est destruitdétruit, le sceptre Thebaïdethébaïde
N’ornera desormaisdésormais la race agénorideAgenoride.
--- 230v° ---1350Nous avons tout perdu : ce jour, ains48 ce moment
NostreNotre antique lignage accable entieremententièrement.
Et je vyvis miserablemisérable ? hélashelas voire, helashélas voire ?
Mais je voudroisvoudrais desjadéjà dans le Cocyte boire.
Je survisurvis malgré moymoi, pour ces corps enterrer
1355De peur que les mastinsmâtins les aillent dévorer :
Et je survis aussi, pour conduire mon perepère
Et le reconforterréconforter en sa tristesse amereamère,
L’inhumer de mes mains, son corps ensevelir
Aussi tostAussitôt que la mort me le viendra tollir49 :
1360Autrement autrement de mourir je suis presteprête,
Il n’y a que cela qui mon trespastrépas arrestearrête.
HemonHémon.
QuoyQuoi ? ma cherechère Antigone, aurez-vous à jamais
VostreVotre esprit angoissé d’un desastredésastre mauvais ?
Ces beaux yeux que j’adore, et qui m’embrasent l’ameâme,
1365Arroseront tousjourstoujours de pleurs leur douce flameflamme ?
Quel malheur est-ce là ? qui est ce corps gisant,
Que vous allez ainsi de larmes arrosant ?
DequoyDe quoi sert ce poignard en vostrevotre dextre chaste ?
Antigone.
HelasHélas ? c’est nostrenotre Roynereine, helashélas ? c’est Iocaste.50
HemonHémon.
1370Qui cause ce mechefméchef ? ses deux enfansenfants occis
Sont-ils cause d’avoir ses vieux jours accourcis ?
Antigone.
De ses fils, mes germainsGermains, la fortune annonceeannoncée,
LuyLui a dans l’estomac cestecette dague enfonceeenfoncée,
EncorEncor’ moite de sang, et son esprit desclosdéclos
1375Vagabonde poussé de soupireux sanglots.
Suis-je pas bien perdue ?
HemonHémon.
HelasHélas ma cherechère vie ?
Vous estesêtes longuement du malheur poursuivie.
Je plains vostrevotre desastredésastre : ô que n’est vostrevotre esmoyémoi,
Sans vostrevotre ameâme affliger, tout enclos dedans moymoi ?
1380Vous me navrez le cœur de vos piteuses plaintes,
--- 231r° ---Ces soupirs gémissants me sont autant d’estreintesétreintes :
AppaisezApaisez-vous, mon âme, appaisezapaisez vos douleurs.
» Un mort ne revient pas pour nos dolentes pleurs.
Antigone.
Puissé-je tant plorerpleurer qu’avec les pleurs je verse
1385Mon ameâme, qu’un tourment si redoublé traverse.
HemonHémon.
La mienne donc aussi la puisse accompagner :
Car je ne veux, mon cœur, jamais vous esloigneréloigner.
Tandis que vous vivrez je vivrayvivrai, mais désdès l’heure
Que vous prendra la Parque, il faudra que je meure.
1390En vous seule je vyvis, sans vous certes sans vous
Je trouveroistrouverais amer le plaisir le plus doux.
Si vous avez du dueildeuil, j’aurayaurai de la tristesse :
Si vous avez plaisir, j’aurayaurai de l’alaigresseallégresse.
Antigone.
J’ayai perdu tout esbatébat, je ne souhaittesouhaite plus
1395Que vivre avec mon perepère en un antre reclus.
HemonHémon.
Vivez aux creux desertsdéserts de l’Afrique rostierôtie
Entre les Garamants, vivez en la Scythie,
Sur les HyperborezHyperborés, que les vents orageux
Chargent continûmentcontinument de grands monceaux neigeux,
1400J’y vivrayvivrai comme vous : nyni chaleur nyni froidure,
Tant que vous y serez, ne me semblera dure.
Antigone.
HemonHémon, je vous supplysuppli’ destournezdétournez vostrevotre cœur
De moymoi pauvre esploreeéplorée, et confite en langueur :
Mon amour est beantbéant après la sepulturesépulture,
1405Je n’ ayai plus de desirdésir que d’une tombe obscure.
HemonHémon.
PlustostPlutôt l’ondeux Triton sur la terre naistra naîtra
Et le mouton laineux dedans la mer paistrapaîtra,
Que j’esteindeéteigne l’ardeur que j’ayai dans la mouëllemoelle
Pour aimer saintement vostrevotre beauté trop belle.
1410Le jour quand PhebusPhébus marche, et la nuit quand les cieux
MonstrentMontrent pour ornement mille astres radieux,
--- 231v° ---Je vous ayai dans mon ameâme, et tousjourstoujours vostrevotre image
Errant devant mes yeux me fait un doux outrage.
Antigone.
Et je vous aime aussi : mais mon affection
1415Se trouble maintenant par trop d’affliction.
Je n’ayai dedans l’esprit que morts et funeraillesfunérailles.
HemonHémon.
MoyMoi j’ayai tousjourstoujours l’amour cousu dans mes entrailles.
Antigone.
Que j’ayai d’adversitezadversités ?
HemonHémon.
Vous en avez beaucoup.
» Communément les mots nous viennent tous au coup.
1420» Mais comme apresaprès l’hiver le printemps on voit naistrenaître
» Et après longue pluyepluie un beau temps apparoistreapparaître :
» Ainsi quand les malheurs ont sur nous tempestétempêté
» Nous devons espererespérer de la prosperitéprospérité.
Antigone.
Je n’ayai plus qu’espererespérer, mes liesses perdues
1425Ne me sçauroyentsauraient helashélas ? estreêtre jamais rendues.
» Quand la mort nous a prinspris nous ne renaissons pas,
» Nous perdons sans retour ceux qui vont au trespastrépas.
HemonHémon.
» Un chacun doit mourir, et la Parque felonnefélonne
» De ce commun devoir ne dispense personne.
1430Si vostrevôtre meremère âgeeâgée et vos freresfrères sont morts,
Ce ne sont que d’Atrope ordinaires efforts :
Leur jour estoitétait venu, comme celuycelui, peut estre-être,
Qui doit devant Minos nous faire comparoistrecomparaître.
Car s’il plaistplaît à Clothon, à l’instant il faudra
1435Que soyons le butin de la mort qui viendra.
Antigone.
Qu’elle vienne couper le filet de ma vie,
Car aussi bien je suis de ce monde assouvie.
Je ne vyvis qu’à regret, et sans mon geniteurgéniteur
DesjaDéjà m’eustm’eût ce poignard outrepercé le cœur,
1440Je fusse avecque vous, ma meremère : hé miserablemisérable ?
Je n’ayai peupu je n’ayai peupu vous estreêtre secourable :
Je n’ayai peupu destournerdétourner, je n’ayai peupu divertir
--- 232r° ---VostreVotre esprit de vouloir de sa geolegeôle sortir.
RequerezRequérez à Pluton que bien tostbientôt je vous suive,
1445Et qu’ici loin de vous longuement je ne vive.
Madame, hé que je baise encore ces doux yeux,
Cette bouche et ce col qui me sont precieuxprécieux.
C’est la dernieredernière fois que cette main je touche :
Las helashélas ? je ne puis en retirer ma bouche.
HemonHémon.
1450Mon œil, laissez ces pleurs et ces gemissemensgémissements,
Car ils ne font sinon rengregerrengréger vos tourmenstourments.
Qu’on la porte en la ville, à finafin qu’on luylui procure,
Pour office dernier, royale sepulturesépulture.
C’est desormaisdésormais, mon cœur, tout le besoin qu’elle a :
1455Tout ce qu’elle veut plus, c’est un sepulchresépulcre.
Antigone.
HaHà là.
Chœur .
Tu meurs, ô race genereusegénéreuse,
Tu meurs, ô Thebainethébaine cité,
Tu ne vois que mortalité,
Dans ta campagne plantureuse :
1460Tes beaux coustauxcoteaux sont desertezdésertés,
Tes citoyens sont escartezécartés,
Dans les majeurs veirentvirent esclorreéclore
Sous les enseigne de Bacchus,
Les premiers rayons de l’Aurore,
1465EsclairansEclairants les Indois vaincus.
Ils veirentvirent l’odoreux Royaume
Des Arabes industrieux :
Et les coustauxcoteaux delicieuxdélicieux,
Où les bois distilentdistillent le baume.
1470Ils donterentdomptèrent les SabeansSabéens,
Et les peuples Nabatheansnabatéens :
--- 232v° ---Ils veirentvirent la belle contreecontrée
Des Perses, et des Parthes prompts,
Et les bords de l’onde ErythreeÉrythrée
1475Avec les Gedrosiquesgédrosiques monts.
Nous enfansenfants de si preux ancestresancêtres,
Sommes presque tous accablezaccablés
Par les Argiens assemblezassemblés
Pour de nous se rendre les maistresmaîtres.
1480L’herbe s’abreuve de nostrenotre sang,
La plaine est changeechangée en etangétang,
Et de corps Thebainsthébains tapisseetapissée.
Tout ce qui est peu demeurer,
De reste en la ville Dirceedircée,
1485Ne suffistsuffit à les enterrer.
Nos chefs aux indontezindomptés courages
TresbuchezTrébuchés morts devant nos murs,
Relaissent aux sieclessiècles futurs
De leur vertu maints tesmoignagestémoignages.
1490Ils ont meslémêlé leur sang parmyparmi
Le sang argolique ennemyennemi
JettantJetant leur arme avantureuseaventureuse
À travers les glaives pointus,
Sans craindre la tourbe nombreuse
1495Des Danois, qu’ils ont combattus.
Ils ont receureçu pareil esclandre :
S’ils nous ont vaillans assaillis,
Nous n’avons eu les cœurs faillis,
NyNi les bras gourds à nous defendredéfendre.
1500Ils ne sont pas plus demeurezdemeurés
De nos soldats en ces guerezguérets
Que de leur outrageuse armeearmée.
--- 233r° ---S’ils pensent nous avoir vaincus,
C’est d’une victoire Cadmeecadmée,
1505Où les vainqueurs pleurent le plus.
Ce qui reste de la bataille
Est malade aux tentes gisant :
Ou n’est en nombre suffisant
Pour assaillir nostrenotre muraille.
1510Polynice a bien tostbientôt suivysuivi
Son frerefrère, de la mort ravyravi
Par une playeplaie mutuelle.
» Il n’est forcenementforcènement si grand
» Que d’une rancœur fraternelle,
1515» Quand la convoitise s’y prend.
ACTE IIIIIV
Antigone.
Ma cherechère sœur IsmeneIsmène, aujourdhuyaujourd’hui la fortune
Se monstremontre à nostrenotre race asprementâprement importune.
Quel malheur, je vous prypri’, peut un homme agiter,
Que n’ait versé sur nous l’ire de Jupiter ?
1520Qu’y a tila-t-il de cruel, que devant nos murailles
Ne remarquent nos yeux en tant de funeraillesfunérailles ?
Nous avons d’Iocastede Jocaste enseveli le corps,
Mais nos freresfrères germains sans tombeau gisent morts.
Prenons le soingsoin, ma sœur, de les couvrir de terre,
1525Attendant qu’on leur dresse un monument de pierre.
IsmeneIsmène.
CreonCréon a promptement EteocleÉtéocle inhumé,
Pour autant qu’on l’a veuvu pour la patrie armé,
Et qu’il est mort pour elle, avecque mille et mille
--- 233v° ---Belliqueux nourriçonsnourrissons de la Thebainethébaine ville :
1530Mais il a defendudéfendu que Polynice fustfût
Transporté de sa place, et que sepulchresépulcre il eusteût,
Comme indigne d’avoir la tombe funeralefunérale,
ApresAprès avoir faictfait guerre à sa ville natale :
Et veut (ô cruel cœur ?) que les corbeauxCorbeaux becus
1535Se gorgent de sa chair et des autres vaincus.
Antigone.
Que Polynice serve aux bestesbêtes de pasturepâture,
Sur la terre gisant privé de sepulturesépulture ?
Qu’on ne le pleure point ? que le grondeux Charon
Le facefasse errer cent ans sans passer l’AcheronAchéron ?
1540» C’est chose trop cruelle. Il faut que toute envie,
» Et que toute rancœur meure avecque la vie.
IsmeneIsmène.
Il menace de mort ceux qui contreviendront
À sa dure defensedéfense, et l’enterrer voudront.
Antigone.
MonstronsMontrons nostrenotre bon cœur, que nostrenotre bienveillance
1545Surmonte de CreonCréon la severesévère defensedéfense.
IsmeneIsmène.
Que ferons-nous ? Il faut au Prince obtempererobtempérer.
Antigone.
Je voyvois bien que la peur vous fait degenererdégénérer.
IsmeneIsmène.
Regardez au danger d’une telle entreprise.
Antigone.
En un affaire tel vous estesêtes trop remise.
1550AdvisezAvisez s’il vous plaistplaît de venir avec moymoi.
IsmeneIsmène.
Je ne veux transgresser l’ordonnance du RoyRoi.
Antigone.
» D’une ordonnance injuste il ne faut tenir compte.
IsmeneIsmène.
Mais au contrevenant la peine est toute prompte.
Antigone.
» Rien de grand sans danger entreprendre on ne voit.
IsmeneIsmène.
1555» Où le danger paroistparaît, entreprendre on ne doit.
Antigone.
» Trop couard est celuycelui qui point ne se hasarde.
IsmeneIsmène.
J’aime mieux n’avoir mal, et vous sembler couarde.
Antigone.
Regardez de rechefderechef si me voulez aider.
IsmeneIsmène.
Je vous pri’ meurementmûrement vous mesmevous-même y regarder.
--- 234r° ---Antigone.
1560Puisque vous ne voulez, j’irayirai donc toute seule.
IsmeneIsmène.
J’ayai grand’ crainte, ma sœurSœur, qu’en fin il vous en deule.
Antigone.
Advienne que pourra, j’ayai cela resolurésolu.
IsmeneIsmène.
J’iroisirais fort volontiers si CreonCréon l’eusteût voulu.
Antigone.
Je ne veux pas trahir les manesmânes de mon frerefrère.
IsmeneIsmène.
1565Il est mon frerefrère aussi, mais je ne puis que faire.
Antigone.
PourquoyPourquoi ne pouvez-vous ?
IsmeneIsmène.
Pour CreonCréon que je crains.
Antigone.
Il ne peut empescherempêcher de faires actes si saints.
IsmeneIsmène.
ConsidérezConsiderez, ma Sœur, nostre sexe imbécileimbecile,
Aux périlleuxperilleux dessein de ce monde inhabile :
1570ConsiderezConsidérez nostrenotre âge, et repensez encor
Qu’il ne reste que nous du tige d’AgenorAgénor.
Nous sommes sans secours, l’antique bien-vueillancebienveillance
Du peuple s’est tourneetournée avecques la puissance.
CreonCréon est obeyobéi, qui, tyran, voudroitvoudrait bien
1575Déraciner du tout nostrenotre nom ancien.
» Il faut suivre des grands le vouloir qui nous lie :
» Faire plus qu’on ne peut est estimé folie.
Antigone.
Ne bougez donc, ma sœurSœur, ne vous avanturezaventurez,
Seule dans la maison en repos demeurez :
1580MoyMoi je ne souffriraysouffrira qu’une louveLouve gourmande
Du corps de mon germainGermain à plaisir s’aviande.
Je l’ensevelirayensevelirai, deussédussé-je les efforts
En mes membres souffrir de cent cruelles morts :
Je ne refuserayrefuserai de souffrir tout outrage,
1585Si souffrir le convient, pour un si saint ouvrage.
ApresAprès que j’aurayaurai faictfait, je n’aurayaurai point de dueildeuil
D’estreêtre avecque luylui mise en un mesmemême cercueil :
Vous en requoyrecoi vivez, vivez tousjourstoujours heureuse.
IsmeneIsmène.
Je feroisferais comme vous, mais je suis trop peureuse.
Antigone.
1590Cette peur vous provient de faute de bon cœur.
--- 234v° ---IsmeneIsmène.
Ce n’est pas de cela que procedeprocède ma peur.
Antigone.
DequoyDe quoi donc je vous prypri’ ?
IsmeneIsmène.
D’une foiblefaible nature,
Qui revererévère les loixlois.
Antigone.
La belle couverture ?
Et bien bien ne bougez, je vayvais l’ensevelir.
IsmeneIsmène.
1595Hé Dieux, où allez-vous ? vous me faites pallirpâlir,
Je n’ayai poil sur le chef qui d’effroyeffroi ne herissehérisse.
Antigone.
Je vayvais sepulturersépulturer mon frerefrère Polynice.
IsmeneIsmène.
AumoinsAu moins gardez-vous bien de vous en decelerdéceler :
Quant à moymoi je n’en veux à personne parler.
Antigone.
1600Parlez-en à chacun, je veux bien qu’on le sçachesache.
» Il ne faut que celuycelui qui ne fait mal, se cache.
IsmeneIsmène.
Que vous estesêtes ardente à vous brasser du mal.
Antigone.
Mal ou bien, il aura son honneur funeralfunéral.
IsmeneIsmène.
OuyOui bien si vous pouvez, mais ce n’est chose aiseeaisée.
Antigone.
1605Y taschanttâchant je serayserai du surplus excuseeexcusée.
IsmeneIsmène.
» Ce que l’on ne peut faire entreprendre on ne doit.
Antigone.
» Entreprendre il nous faut tout ce qui est de droit.
IsmeneIsmène.
» Le droit est d’observer ce que le RoyRoi commande.
Antigone.
Il faut tousjourstoujours bien faire, encor qu’il le defendedéfende.
IsmeneIsmène.
1610Mais il a Polynice ennemi declarédéclaré.
Antigone.
Voire apresaprès qu’il s’est veuvu de son sceptre emparé.
IsmeneIsmène.
Je vous supplysuppli’ laissez cette emprise51 douteuse,
Pour un qui ne vit plus.
Antigone.
Que vous estesêtes fascheusefâcheuse ?
Laissez-moymoi, je vous prie, en ma temeritétémérité,
1615VostreVotre propos ne m’est qu’une importunité.
Mon dessein est louable, et ne m’en peut ensuivre
Autre mal que me voir de mes langueurs delivredélivre52
Par une belle mort, qui des tombeaux obscurs
Fera voler mon nom jusque jusqu’aux sieclessiècles futurs.
IsmeneIsmène.
1620Or allez de par Dieu, le bon-heurbonheur vous conduise,
Et tourne à bonne fin vostrevotre sainte entreprise.
Chœur.
LE Ciel retire de nous
Son courroux
Et nous est ores propice :
1625Nous devons pour le bienfait
Qu’il nous fait,
Aux Immortels sacrifice.
De nos murs ils ont eu soingsoin
Au besoingbesoin,
1630La main ils nous ont tendue :
NostreNotre cite ne fustfût point
En ce poinctpoint,
S’ils ne l’eussent defenduedéfendue.
Qui eusteût CapaneeCapanée estantétant
1635Combattant
Sur la brechebrèche démureedémurée,
Bouleversé mort à bas,
Sans le bras
Du foudroyant fils de RheeRhée ?
1640Sous l’escuécu qui le targoittarguait,
Se mocquoitmoquait
De feux et flechesflèches volantes,
Que lançoyentlançaient de toutes parsparts
Nos soudarssoudards
1645Sur ses armes flamboyantes.
Il les alloitallait en passant
Terrassant,
Comme un sanglier qui traverse
Quelques escadrons mutins
1650De mastinsmâtins,
Qu’il abat à la renverse.
--- 235v° ---
Ou comme dedans un pré
Diapré
Le faucheur fait tomber l’herbe,
1655Et les espicsépis trebuchantstrébuchants
Par les champs,
Qu’il entasse en mainte gerbe.
Quand Jupiter l’avisant
Destruisant Détruisant
1660Thebes Thèbes de son malheur presteprête,
PrintPrit son rouge foudre en main,
Et soudain
Luylui en escrasa écrasa la testetête.
Voyant Amphiare aussi
1665Sans merci
Nous faire un mortel esclandre,
Le fistfit pour nous garantir
Engloutir
Et vif aux Enfers descendre.
1670Ainsi des bons Dieux sauveurs
Les faveurs,
Et non la prouesse humaine,
Nous ont gardé maintenant,
SoustenantSoutenant
1675La pauvre ville Thebainethébaine.
Aux Dieux l’on trouve tousjourstoujours
» Du secours :
» Ils presidentprésident aux batailles,
» Ils repoussent les efforts
1680» Des plus forts,
» Et preserventpréservent nos murailles.
À jamais leur soit l’honneur
--- 236r° ---Du bon-heur bonheur
Qu’ils nous donnent de leur gracegrâce :
1685Que tous les ans au retour
De ce jour
Un sacrifice on leur facefasse.
Nos ennemis foudroyez foudroyés,
EffroyezEffrayés,
1690Courent eslancezélancés de crainte :
Laissant par ces rudes monts,
Vagabonds,
De leur sang la terre teinte.
Ils n’ont enterré les corps
1695De leurs morts,
Tant la froide peur les presse :
En danger que des Vautours vautours
Et des Ours ours
La gloute53 faim s’en repaisse.
1700Ils marchent sans estendarsétendards
Tous esparsépars :
Ils n’osent lever la teste tête,
EnvergongnezEnvergongnés de se voir
Recevoir
1705La perte au lieu de conqueste conquête.
du corps de Polynice. Antigone. IsmeneIsmène. HemonHémon.
CreonCréon.
GraceGrâce aux Dieux immortels qui de nous ont eu soingsoin,
Et nous ont de faveur assistezassistés au besoingbesoin,
--- 236v° ---Nos ennemis rompus se sont jettezjetés en fuittefuite,
Quittant honteusement nostrenotre terre destruittedétruite.
1710La campagne sanglante est couverte de morts :
CephiseCéphise va pourprant ses rivages retortsretors
De divers sang meslémêlé, qui colore ses ondes,
Ainsi que de CerésCérès les chevelures blondes.
Ils avoyentavaient amené les peuples argiensArgiens,
1715Les troupes de MegareMégare, et les MyceniensMycéniens :
Les bandes d’AchaieAchaïe à nos murs se camperentcampèrent,
Et d’innombrables dards nos tours espouvanterentépouvantèrent.
Adraste, leur grand Royroi s’estoits’était desjadéjà promis
De voir son Polynice en son thrônetrône remis,
1720Pour commander de force, et presser de servage
Le peuple ogygienOgygien d’indontableindomptable courage.
Mais luylui mesme-même, tombant, a la terre mordu :
LuyLui mesme-même reste mort sur la plaine estenduétendu :
Les corbeaux se paistrontpaîtront de sa chair, qui n’est digne
1725Du tombeau de Cadmus, dont le mechantméchant forligne.
Il a, plein de fureur, son peuple guerroyé,
Et de flamme et de fer le pays foudroyé :
Son nom doit estreêtre infameinfâme à la race future,
Et son corps execréexécré pourrir sans sepulturesépulture.
1730Or moymoi, comme celuycelui qui plus proche de sang
Du malheureux Edip’Oedip’, viens regnerrégner en mon rang,
J’ayai par publique edictédit fait expresse defensedéfense
D’inhumer ce mechantméchant : que si aucun s’avance
De faire le contraire et enfreindre ma loyloi,
1735S’asseureS’assure d’esprouveréprouver le colerela colère d’un Royroi.
Je jure par le ciel qui ce monde environne,
Par cet honoré sceptre, et par cette couronne,
Que si aucun ThebainThébain j’y voyvois contrevenir,
--- 237r° ---Sans espoir de pardon je le ferayferai punir,
1740» FustFût-il mon enfant propre. Une ordonnance est vaine,
» Si l’infracteur d’icelle est exempt de la peine.
J’ayai des gardes assis sur les coustauxcoteaux d’autour,
Qui les corps ennemis veilleront nuictnuit et jour :
Car quant aux citoyens qui ont vomyvomi leur vie,
1745Combattant valeureux pour leur cherechère patrie,
Je veux qu’on les regrette, et qu’en publiques pleurs
Les ensepulturantensépulturant lonl’on chante leurs valeurs.
Choeur.
Vous voulez qu’un chacun ait son juste sallairesalaire :
Les uns de faire bien, les autres de malfaire.
CreonCréon.
1750» Toute principauté en repos se maintient,
» Quand on rend à chacun ce qui luylui appartient.
» Il faut le vicieux punir de son offense,
» Et que l’homme de bien le princePrince recompenserécompense.
» La peine et le loyer sont les deux fondemensfondements,
1755Et les fermes piliers de tous gouvernemensgouvernements.
Choeur.
Vous plaistplaît-il commander encoresencore quelque chose ?
CreonCréon.
Qu’à garder mon edictédit un chacun se dispose.
Choeur.
Qui sera si hardyhardi, que pour un homme mort
Il se mette en danger de recevoir la mort ?
CreonCréon.
1760Il se trouve tousjourstoujours des citoyens rebelles.
Choeur.
Je n’en cognoisconnais aucuns qui ne vous soyentsoient fidellesfidèles.
Gardes.
Vous viendrez, vous viendrez.
Antigone. .
Je n’y recule pas.
Choeur.
Quelle Dame est-ce-là qu’ils tiennent par les bras ?
C’est la pauvre Antigone : hàha fille miserablemisérable ?
1765Vous avez volontiers estéété trop pitoyable.
CreonCréon.
Amenez, attrainezattrayez : vous estesêtes gens de bien.
Où l’avez-vous surprise ?
Gardes.
Autour du frerefrère sien.
CreonCréon.
Autour de Polynice ?
Gardes.
En le couvrant de terre.
Choeur.
Qu’un obstiné malheur cette maison atterre ?
--- 237v° ---CreonCréon.
1770Par les Dieux vous mourrez ; mais dites- moymoi comment
L’avez-vous peupu surprendre en cet enterrement ?
Gardes.
Nous estionsétions à l’escartécart derrierederrière ces collines,
De peur que l’air des corps ne vintvînt à nos narines,
Dessous l’abryabri du vent, regardant soucieux
1775Qu’aucun ne vintvînt ravir ce corps tant odieux :
Quand nous appercevonsapercevons cette fille esploreeéplorée
Portant en une main une paellepaille ferreeferrée,
Un riche vase en l’autre, approcher du corps mort ;
Et sur luylui se ruant avec grand deconfortdéconfort,
1780Faire mille regrets, mille piteuses plaintes,
Qui les tigresTigres des bois eussent au dueildeuil contraintes.
Sa lamentable voisvoix resonnoitrésonnait tout ainsi
Que celle d’un oiseau de tristesse transi,
Qui dans son nid portant l’ordinaire becheebecquée
1785Ne trouve plus dedans sa petite nichéenichee.
Quand elle eut quelque temps ses desastresdésastres plorépleuré,
Et les playesplaies du mort de baisers honoré,
FistFit ses effusions, propitiant les ManesMânes,
Et les noms invoquant des vierges stygianesStygianes.
1790Puis le vase laissant, la paellepaille prit en main,
Et du sable plus sec luylui empoudra le sein.
Adonc nous accourons sans davantage attendre,
Afin de la pouvoir en ce delictdélit surprendre,
Et la mettre en vos mains : Mais sans s’espouvanterépouvanter
1795Elle se vint à nous franchement presenterprésenter,
Confessant librement le sepulchralsépulcral office
Qu’elle desiroitdésirait faire au corps de Polynice.
Elle m’en fait pitié : mais le devoir m’enjoint
De-vous conter le faictfait, et ne le taire point.
CreonCréon.
1800Est-il vrayvrai ? avez-vous cette faute commise ?
--- 238r° ---Y avez-vous estéété par ces gardesGardes surprise ?
Levez les yeux de terre, et ne desguisezdéguisez rien.
Antigone.
Il est vrayvrai, je l’ayai fait.
CreonCréon.
Ne scaviezsaviez-vous pas bien
Qu’il estoitétait defendudéfendu par publique ordonnance ?
Antigone.
1805OuyOui, je le scavoissavais bien, j’en avoisavais cognoissanceconnaissance.
CreonCréon.
Qui vous a doncques fait enfreindre cette loyloi ?
Antigone.
L’ordonnance de Dieu, qui est nostrenotre grand RoyRoi.
CreonCréon.
» Dieu ne commande pas qu’aux loixlois on n’obeïsseobéisse.
Antigone.
» Si fait, quand elles sont si pleines d’injustice.
1810» Le grand Dieu, qui le Ciel et la Terre a formé,
» Des hommes a les loixlois aux siennes conformé,
» Qu’il nous enjoint garder comme loixlois salutaires,
» Et celles rejetterrejeter qui leur seront contraires.
» Nulles loixlois de Tyrans ne doivent avoir lieu,
1815» Que l’on voit repugnerrépugner aux preceptespréceptes de Dieu.
Or le Dieu des Enfers qui aux Ombres commande,
Et celuycelui qui presidepréside à la celestecéleste bande,
Recommandent sur toutsurtout l’humaine pietépiété :
Et vous nous commandez toute inhumanité.
1820Non non je ne fayfais pas de vos loixlois tant d’estime
Que pour les observer j’aille commettre un crime,
Et viole des Dieux les preceptespréceptes sacrezsacrés,
Qui naturellement sont en nos cœurs encrezencrés ;
Ils durent eternelséternels en l’essence des hommes,
1825Et neznés à les garder désdès le berceau nous sommes.
AyAi-je deudû les corrompre ? ai-je deudû, ai-je deu54
Pour vostrevotre authoritéautorité les estimer si peu ?
Vous me ferésferez mourir, j’en estoisétais bien certaine,
Mais la crainte de mort en mon endroit est vaine,
1830Je ne souhaittesouhaite qu’elle en mon extremeextrême dueildeuil.
» Quiconque haa grands ennuis desiredésire le cercueil.
--- 238v° ---QuoyQuoi ? eussé-je, CreonCréon, violentant nature,
Souffert mon propre frerefrère estreêtre des loupsLoups pasturepâture,
Faute de l’inhumer, comme il est ordonné ?
1835Mon frerefrère, mon germain, de mesmemême ventre né ?
J’eusse offensé les Dieux aux morts propitiables,
Et les eusse vers moymoi rendus impitoyables.
Choeur.
Cette pauvre Antigone en sa miseremisère faut :
Pour sa condition elle a le cœur trop haut.
CreonCréon.
1840» La puissance du RoyRoi les cœurs rebelles dontedompte,
» Et les soumet aux loixlois, dont ils ne tiennent contecompte.
Cette cyci seulement ma defensedéfense n’enfreint,
Mais comme si l’enfreindre estoitétait un œuvre saint,
Elle s’en glorifie, et d’impudente audace
1845Maintient avoir bien fait, mesmemême devant ma face.
Se rit de ma puissance, et pense volontiers
Que pour le vain respect des Rois ses devanciers,
Elle n’y soit sugettesujette, et que la felonniefélonie
Dont elle use envers moymoi, luylui doive estreêtre impunie.
1850Mais ores qu’elle soit sœur et fille de Rois,
De ma sœur engendreeengendrée en maritales loixlois,
Je la ferayferai mourir, et sa sœur avec elle,
Si je trouve sa sœur estreêtre de sa cordelle.
Qu’on la facefasse venir : car n’aguierenaguère à la voir,
1855J’ayai creucru qu’elle devoitdevait en son esprit avoir
Quelque grand pensement55, tant elle estoitétait esmeuëémue.
» Souvent nostrenotre secret se decouvredécouvre à la veuëvue.
Antigone.
Vous ne pouvez au plus que me faire tuer.
CreonCréon.
Et aussi je ne veux rien plus effectuer.
Antigone.
1860Qu’attendez-vous donc tant ? qu’est-ce qui vous retarde ?
CreonCréon.
Sera quand je voudrayvoudrai : car rien ne m’en engarde.
Antigone.
Il m’est à tard d’avoir mon destiné trespastrépas.
--- 239r° ---CreonCréon.
Il ne tardera guereguère, il avance ses pars.
Antigone.
Je mourraymourrai contrez droictdroit pour chose glorieuse.
CreonCréon.
1865Vous mourrez justement comme une audacieuse.
Antigone.
Il n’est celuycelui qui n’eusteût commis semblable faictfait.
CreonCréon.
Il n’est celuycelui pourtant d’entre tous qui l’ait faictfait.
Antigone.
S’ils parloyentparlaient librement, ils loüroyentlou’raient mon emprise56.
CreonCréon.
Qui les empescheroitempêcherait d’en parler sans feintise ?
Antigone.
1870La crainte d’offenser un Royroi trop animeux.
CreonCréon.
PourquoyPourquoi ne craignez-vous de l’offenser comme eux ?
Antigone.
Pour ne craindre la mort remederemède à ma miseremisère.
[Creon] Créon57.
» Le mesprismépris de la mort vous incite à mal-fairemal faire.
Antigone.
» Ce n’est mal d’inhumer son frerefrère trespassétrépassé.
CreonCréon.
1875Vous avez l’inhumant mes edictsédits transgressé.
Antigone.
Mais la loyloi de nature et des Dieux est plus forte.
CreonCréon.
Vous n’avez honoré l’autre de mesmemême sorte.
Antigone.
De mon autre germain vous avez eu souci.
CreonCréon.
Et si je ne l’eusse eu ?
Antigone.
J’en eusse faictfait ainsi.
CreonCréon.
1880Cettui-cyCelui-ci sa patrie a saccagé par guerre.
Antigone.
Le tort est provenu de sa native terre.
CreonCréon.
D’y avoir amené nos mortels ennemis ?
Antigone.
De poursuivre ses droits à chacun est permis.
CreonCréon.
Je poursuivraypoursuivrai les miens encontre vous rebelle.
Antigone.
1885Je n’ayai rien entrepris que d’amour naturelle.
CreonCréon.
Un ennemyennemi public aimer il n’appartient.
Choeur.
Voici venir IsmeneIsmène.
CreonCréon.
Où est-elle ?
Choeur.
Elle vient :
En ondoyantes pleurs le visage luylui nouë,
Qui luylui vont effaçant le vermeil de sa jouëjoue.
1890HaHà fille que j’ayai peur ?
CreonCréon.
Les voici les serpensserpents,
Les pestes, que j’aimoisaimais plus cher que mes enfansenfants.
Avez-vous consenti à cette sepulturesépulture ?
IsmeneIsmène.
Ce fut moymoi qui en eut la principale cure.
--- 239v° ---S’il y a du pechépéché, s’il y a du mesfaictméfait,
1895Seule punissez -moymoi, car seule je l’ayai faictfait.
Antigone.
Non non elle vous trompe, elle en est innocente,
Et ne doit à ma peine estreêtre participante :
Elle n’en a rien sceusu, non ne la croyez pas.
IsmeneIsmène.
J’y alloisallais apresaprès elle, et la suivoissuivais au pas.
Antigone.
1900Si je luylui eusse dictdit elle m’eusteût deceleedécelée.
IsmeneIsmène.
Au contraire sans moymoi elle n’y fustfût alleeallée.
Antigone.
Elle n’a pas, CreonCréon, le courage assez fort.
IsmeneIsmène.
Je vous ayai inciteeincitée à ne craindre la mort.
Antigone.
Elle veut avoir part à ma gloire acquesteeacquêtée.
IsmeneIsmène.
1905Vous me voulez tollir ma gloire meriteeméritée.
Antigone.
C’est à finafin de mourir qu’elle dit tout ceci.
IsmeneIsmène.
Mais c’est pour me sauver que vous parlez ainsi.
Antigone.
Et pourquoypourquoi voulez-vous sans meritemérite me suivre ?
IsmeneIsmène.
Et pourquoypourquoi voulez-vous me contraindre de vivre ?
Antigone.
1910VueillezVeuillez plustostplutôt, ma sœur, vos beaux jours allonger.
IsmeneIsmène.
PourquoyPourquoi donc voulez-vous les vostresvôtres abregerabréger ?
Antigone.
Je ne me jette pas comme vous au supplice.
IsmeneIsmène.
Vous y estesêtes jetteejetée enterrant Polynice.
Antigone.
J’ayai mieux aimé mourir que faillir au devoir
1915Que vivants il nous faut des trespasseztrépassés avoir :
Mais vous faute de cœur ne m’avez osé suivre.
IsmeneIsmène.
Ah que j’aurayaurai de mal s’il me faut vous survivre.
CreonCréon.
Je croycrois que cette fille a son esprit troublé.
IsmeneIsmène.
» Un esprit, ô CreonCréon, d’amertumes comblé
1920» N’en est pas si rassis : c’est chose bien certaine.
CreonCréon.
Vous l’avez bien perdu de courir à la peine.
IsmeneIsmène.
Sans elle je ne puis vivre qu’en desplaisirdéplaisir.
CreonCréon.
Quant à elle bien tostbientôt la mort l’ira saisir.
IsmeneIsmène.
Celle qu’à vostrevotre fils vous avez accordeeaccordée ?
--- 240r° ---CreonCréon.
1925Sa peine pour cela ne sera retardeeretardée.
IsmeneIsmène.
Au bien de vostrevotre fils n’aurez-vous autre esgardégard ?
CreonCréon.
Je prendrayprendrai pour mon fils une femme autre part.
Antigone.
Voyez mon cher HemonHémon combien on vous estime ?
CreonCréon.
Il n’aura point de femme, où se trouve aucun crime.
IsmeneIsmène.
1930Le crime qu’elle a fait n’est que de pietépiété.
CreonCréon.
Elle n’a qu’entrepris sur mon authoritéautorité.
IsmeneIsmène.
Le voulez-vous priver d’une si cherechère amie ?
CreonCréon.
OuyOui, fustfût-elle son cœur et son ameâme demie.
IsmeneIsmène.
Elle est fille, elle est sœur, elle est niepcenièce de roisRois.
CreonCréon.
1935Le fustfût-elle des Dieux, elle est sugettesujette aux loixlois.
IsmeneIsmène.
Avecque vostrevotre fils elle est en fiançailles.
CreonCréon.
Elle ira chez Pluton faire ses espousaillesépousailles.
IsmeneIsmène.
O cruauté felonnefélonne ? ô fierefière immanité ?
CreonCréon.
Gardez-vous d’encourir mesmemême infelicitéinfélicité.
IsmeneIsmène.
1940Je ne crains d’un tyranTyran les injustes colerescolères.
CreonCréon.
Prenez-les toutes deux, prenez ces deux viperesvipères
Et me les enfermez, je leur ferayferai sentir
Combien de me fascherfâcher on a de repentir.
Choeur.
Voici le pauvre HemonHémon vostrevotre enfant debonnairedébonnaire,
1945Ternissant de chagrin l’air de sa face claire :
Il monstremontre estreêtre bien triste, et avoir dans le cueurcœur,
À le voir souspirersoupirer, une extremeextrême langueur.
C’est volontiers l’effecteffet d’une amour desbordeedébordée,
De voir arriver mal à sa douce accordeeaccordée,
1950Il la plaint. Or l’oyant ainsi deconforterdéconforter
Je pense qu’il ne peut son malheur supporter.
HemonHémon.
Que tu meures, ma vie, et qu’on t’osteôte, mon ameâme,
À mon cœur qui ne vit que de ta douce flameflamme ?
Que tu meures sans moymoi, que sans moymoi le trespastrépas
1955Te meinemène chez Pluton et je n’y voise58 pas ?
--- 240v° ---Que je vive sans toytoi, que mon ameâme esploreeéplorée
Soit absente de toytoi, soit de toytoi separeeséparée ?
Non non je ne sçauroissaurais : quiconque t’occira,
Ma mort avec la tienne ensemble appariraappari’ra.
CreonCréon.
1960Mon fils, avez-vous sceusu la sentence donneedonnée
Contre vostrevotre Antigone à la mort condamneecondamnée ?
HemonHémon.
On me l’a dit, mon perepère, et en porte un grand dueildeuil.
CreonCréon.
Ne vous voulez-vous pas conformer à mon vueilveuil ?
HemonHémon.
Mon perepère je vous veux complaire en toute chose :
1965VostreVotre commandement de mon vouloir dispose.
CreonCréon.
» C’est parler comme il faut : un debonnairedébonnaire enfant
» Ne s’affecte à cela que son perepère defenddéfend.
C’est pourquoypourquoi des enfansenfants tout le monde desiredésire,
Qui n’aillent, arrogansarrogants, leurs perespères contredire :
1970Comme on en voit aucuns qui ne prennent plaisir,
Que d’avoir à leur perepère un contraire desirdésir.
Gardez-vous, mon enfant, que l’amour d’une femme,
MortifereMortifère poison, par trop ne vous enflamme.
» C’est un mal où vostrevotre âge est volontiers enclin,
1975Mais avec la raison destrempezdétrempez ce venin :
DontezDomptez cette fureur, de peur qu’elle maistrisemaîtrise
D’un reprochable joug vostrevotre jeune franchise.
» Une femme mechanteméchante apporte bien du mal
» À celuycelui qu’elle estreintétreint d’un lien conjugal :
1980Telle qu’est cette-cyci, qu’aux tenebresténèbres j’envoyeenvoie
Du nuiteux AcheronAchéron, privé de toute joyejoie.
N’y mettez vostrevotre cœur, souffrez qu’au lieu de vous
Elle voise59 là -bas chercher un autre espouxépoux.
C’est une audacieuse, une fille arrogante,
1985À qui nostrenotre grandeur est au cœur desplaisantedéplaisante.
» Si est-ce qu’il n’est rien qui soit tant perilleuxpérilleux
--- 241r° ---» À l’estatétat d’un grand Roy, qu’un sujet orgueilleux,
» Qu’un sujet contumax, qui sans fin s’evertueévertue
» D’estreêtre contrariant à tout ce qu’il statue.
HemonHémon.
1990Il est vrayvrai : mais souvent autre est l’intention
» D’un sujet, qu’il ne semble à nostrenotre opinion :
» Tel forfait griefvementgrièvement qui forfaire ne pense.
» La plus partplupart des delictsdélits se fait par imprudence.
CesteCette Vierge exerçant un pitoyable faictfait
1995A contre son vouloir à vos editsédits forfaictforfait.
Chacun en a pitié, toute la cité pleure,
Qu’une royaleRoyale fille innocentement meure
Pour un acte si beau, que l’on deustdût premïerpremier,
Comme un faictfait de vertu, qu’on ne peut denïerdénier.
2000 " Quel mal (ce disent-ils) a fait cette pauvrette,
De vouloir inhumer la charongnecharogne muette
De son frerefrère defunctdéfunt, apresaprès l’avoir plorépleuré,
Pour n’estreêtre des corbeauxCorbeaux nyni des loupsLoups devorédévoré ? »
VoilaVoilà qu’on dit de vous sans vous le faire entendre :
2005Car craignant vous desplairedéplaire on ne l’ose entreprendre.
» Communément un Royroi ne saitsçait que ce qui lui plaistplaît,
» Que chose de son goustgoût, car le reste on luylui taisttait.
Mais moymoi, qui vostrevotre enfant, sur tous autres desiredésire
Que long tempslongtemps en honneur prospereprospère vostrevotre empire :
2010Qui sans feinte vous aime, ouvertement je vienviens
Vous conter la rumeur du peuple ogygienOgygien.
Conformez vostrevotre esprit à la raison maistressemaîtresse,
Et qu’à la passion surmonter ne se laisse :
Ne ressemblez à ceux, qui pensant tout sçavoirsavoir,
2015Ne veulent le conseil d’un autre recevoir.
» Ce n’est point deshonneurdéshonneur à un princePrince bien sage,
» D’apprendre quelquefois d’un moindre personnage,
--- 241v° ---» Et suivre son advisavis, s’il le conseille bien,
» Sans par trop s’obstiner et arresterarrêter au sien.
CreonCréon.
2020Penses-tu que de toytoi je vueilleveuille conseil prendre ?
Et en l’âge où je suis tes preceptespréceptes apprendre ?
HemonHémon.
» Il ne faut la personne, ains60 la chose peser,
» Et selon qu’est l’advisavis le prendre ou refuser.
CreonCréon.
C’est un brave conseil, qu’un mechantméchant je guerdonne.
HemonHémon.
2025De bien faire aux mechansméchants conseil je ne vous donne.
CreonCréon.
Tu veux que je pardonne cestecette peste ici.
HemonHémon.
Sa faute est bien legerelégère, et digne de merci.
CreonCréon.
D’enterrer un mechantméchant est-ce chose legerelégère ?
Un ennemyennemi publiq’ ?
HemonHémon.
Voire61 mais c’est son frerefrère.
CreonCréon.
2030Corrompre mes EditsÉdits ? m’avoir en tel mesprismépris ?
HemonHémon.
De corrompre vos loixlois ell’ n’avoitavait entrepris.
CreonCréon.
Je luylui ferayferai porter de son orgueil la peine.
HemonHémon.
Ce ne sera l’advisavis de la cité Thebainethébaine.
CreonCréon.
Qu’ayai- je affaire d’advisavis ? telle est ma volonté.
HemonHémon.
2035N’estesêtes-vous pas sugetsujet aux loixlois de la cité ?
CreonCréon.
Un princePrince n’est sujet aux loixlois de sa province.
HemonHémon.
Vous parlez d’un tyran, et non pas d’un bon princePrince.
CreonCréon.
Tu veux que mes sujets me prescrivent des loixlois.
HemonHémon.
» Ils doivent au contraire obeirobéir à leurs roisRois,
2040» À leurs roisRois leurs seigneurs, les aimer et les craindre ;
» Aussi la loyloi publique un Royroi ne doit enfreindre.
CreonCréon.
Il a soingsoin d’une femme, et la sert au besoingbesoin.
HemonHémon.
Femme vous seriez donc : car de vous seul j’ayai soingsoin.
CreonCréon.
Oses-tu, malheureux, à ton perepère debatredébattre ?
HemonHémon.
2045J’ose pour l'équitéequité l'injustice combatrecombattre.
CreonCréon.
Injuste te semblé-je en defendantdéfendant mes droits ?
HemonHémon.
Injuste en ordonnant des tyranniques loixlois.
CreonCréon.
Que tu es abestiabêti des fraudes d’une femme.
--- 242r° ---HemonHémon.
Cautelle62 nyni malice Antigone ne trame.
CreonCréon.
2050Tu ne la verras plus, son jour fatal est presprès.
HemonHémon.
Elle ne mourra pas qu’un autre n’aille apresaprès.
CreonCréon.
Il me menace encorencore, ô l’impudente audace ?
HemonHémon.
Vers mon perepère et mon Royroi je n’use de menace.
CreonCréon.
Esclave efféminé, si tu contestes plus
2055Je t’envoirayenverrai gronder aux infernaux palus63.
HemonHémon.
Vous voulez donc parler et n’entendre personne.
CreonCréon.
J’atteste Jupiter, qui de foudres estonneétonne
Les rochers Capharezcapharés, que la punition
TallonneraTalonnera de presprès cestecette présomption.
2060Sus qu’on m’ameineamène tosttôt cestecette bestebête enrageeenragée.
Qu'aux yeux de ce galantgaland elle soit égorgéeesgorgee.
HemonHémon.
Il n’en sera rien fait : je mourraymourrais mille morts
Plustostplutôt qu’en ma presenceprésence en outrage son corps.
Vous ne me verrez plus, exercez vostrevotre rage
2065Sur ceux qui patienspatients endurant tout outrage.
Choeur.
Il sort d’un pas legerléger piqué d’ire64 et d’amour :
J’ayai grand’peur qu’il projette à faire un mauvais tour.
CreonCréon.
Facefasse ce qu’il voudra, qu’il tonne, qu’il tempestetempête,
Qu’il facefasse l’orgueilleux, qu’il eleveélève la testetête
2070Encontre moymoi son perepère, il n’exemptera pas
Cette viperevipère icyici du destiné trespastrépas.
Choeur.
C’est un honnestehonnête amour qui son ameâme bourrelle.
CreonCréon.
Il luylui doit prefererpréférer la crainte paternelle.
Choeur.
Il n’est rien qui ne cedecède à cette passion.
CreonCréon.
2075Si ne m’en doit-il moins porter d’affection.
Choeur.
À quel genre de mort l’avez-vous condamneecondamnée ?
CreonCréon.
En un obscur desertdésert elle sera meneemenée,
Sauvage, inhabité, puis sous un antre creux
On l’enfermera vive en un roc tenebreuxténébreux.
--- 242v° ---2080Je luylui ferayferai bailler65 quelque peu de viande,
Laquelle defaillantdéfaillant que la mort elle attende,
Et requiererequière à Pluton, qu’elle adore sur tous,
Qu’il luylui vueilleveuille donner un trespassementtrépassement doux.
Elle apprendra combien c’est une chose vaine
2085De faire honneur aux Dieux de l’infernale plaine.
Chœur.
» Les Dieux qui de là -haut
» SçaventSavent ce qu’il nous faut.
» Nous donnent la Justice,
» Pour le propre foyer
2090» Aux vertus octroyer.
» Et reprimerréprimer le vice.
» Mortels, nous n’avons rien
» Sur ce rond terrien,
» Qui tant nous soit utile,
2095» Que d'observer les loixlois,
» Sous qui les justes Rois
» Gouvernent une ville.
» La Justice nous fait
» Vivre un âge parfait
2100» En une paix heureuse
» Les bons elle maintient.
» Et des mechantsméchants retient
» La main injurieuse.
» Par elle l’estrangerétranger
2105» Voyage sans danger :
» Par elle l’homme chiche
» Conserve son argent :
--- 243r° ---» Par elle l’indigent
» N’est opprimé du riche.
2110» Elle rend vers les Dieux
» L’homme religieux :
» C’est elle que la veufveveuve
» Et le foiblefaible orphelin
» Destiné pour butin,
2115» À sa defensedéfense treuve.66
» La meremère en seuretésûreté
» Garde la chasteté
» De sa fille par elle :
» MonstrantMontrant au ravisseur
2120» Le tourment punisseur
» D’un forceur de pucelle.
» Mais le Vice tortu
» Imite la Vertu
» De telle ressemblance,
2125» Que, ne l’appercevantapercevant,
» Nous ne voyons souvent
» Des deux la differencedifférence.
» Le bon chemin est droictdroit,
» Mais tellement estroictétroit
2130» Que sonnent en devoyedévoie :
» Entrant dans les chemins
» Des deux vices, voisins
» De cette droictedroite voyevoie.
» Car celuycelui mainte fois
2135» Qui de cruelles loixlois
» Une cité police,
» Par sa rigueur mesfaitméfait
» Plus que celuycelui ne fait
--- 243v° ---» Dont il punistpunit le vice.
2140PourceParce que d’EquitéÉquité
» Prenant l’extremitéextrémité,
» De sa route destournedétourne
» Aussi bien que celuycelui,
» Qui dissemblable à luylui
2145» Surpasse l’autre bourne67.
CreonCréon a vraymentvraiment tort,
De livrer à la mort
Cette vierge royale.
Il pense tesmoignertémoigner
2150Pour les siens n’espargnern’épargner
Qu’il fait justice égaleegale.
Mais le crime n’est tel
Qu’il doive estreêtre mortel
À sa bru et sa niepcenièce :
2155Les amours dedaignantdédaignant
De son fils se plaignant
D’une telle rudesse.
Antigone.
Voyez, ô Citoyens qui ThebesThèbes habitez,
Le supremesuprême combat de mes adversitezadversités ?
2160Voyez mon dernier mal, ma torture dernieredernière ?
Voyez comme on me meinemène en une orde68 tanière
Pour y finir mes jours ? voyez helashélas voyez
Pour mes derniers repas les vivres octroyezoctroyés ?
Voyez les durs liens qui les deux bras me serrent ?
2165Voyez que ces bourreaux toute vive m’enterrent ?
--- 244r° ---Voyez qu’ils vont mon corps en un roc emmurer,
Pour avoir mon germain voulu sépulturer ?
Une fille royale on livre à la mort dure,
On me condamne à mort sans autre forfaiture.
Choeur.
2170Consolez-vous, ô vierge, et ne vous affligez,
D’un magnanime cœur vos tourmenstourments soulagez.
Vous n’irez sans louange en cet antre funebrefunèbre :
Vostrevotre innocente mort vivra tousjourstoujours celebrecélèbre,
Et celebrecélèbre le los de vostrevotre pietépiété.
2175Chaque an l’on vous fera quelque solennité
Comme à une DeesseDéesse, et de mille cantiques
Le peuple honorera vos ombres plutoniquesPlutoniques.
Antigone.
OÔ fontaine dircéeDircee69 ! ô fleuve IsmeneIsmène ? ô prezprés ?
OÔ forestsforêts ? ô coustauxcoteaux ? ô bords de sang pourprezpourprés ?
2180OÔ soleilSoleil jaunissant, lumierelumière de ce monde ?
OÔ ThebesThèbes, mon pays, d’hommes guerriers fecondeféconde,
Et maintenant fertile en dure cruauté,
Contrainte je vous laisse et vostrevotre royauté ?
Adieu ThebesThèbes, adieu : l’austereaustère maladie
2185De ses pallespâles maigreurs n’a ma face enlaidie,
Les cousteauxcouteaux on ne vient en ma gorge plonger,
Et toutesfoistoutefois la mort me contraint deslogerdéloger.
Choeur.
Heureuse est vostrevotre mort terminant les miseresmisères,
Qui ont accompagné vos labdacidesLabdacides perespères
2190Jusqu’à vous miserablemisérable, et depuis le berceau
Vous ont jointe tousjourstoujours jusqu’au pied du tombeau.
Antigone.
Que fera désormais la vieillesse esploreeéplorée
De mon perepère aveuglé, d’avec moymoi separeeséparée ?
Que ferez-vous ? helashélas ? qui vous consolera ?
2195Qui conduira vos pas, et qui vous nourrira ?
HàHa je sçaysais que bien tostbientôt sortant de ma caverne,
--- 244v° ---Je vous verrayverrai mon perepère au profond de l’Averne70 ?
Vous ne vivrez long tempslongtemps apresaprès mon triste sort,
Cette nouvelle icyici vous hasterahâtera la mort.
2200Je vous verrayverrai ma meremère esclandreuse Jocaste,
Je verrayverrai EteocleÉtéocle, et le gendre d’Adraste,
N’aguerresNaguère devalezdévalés sur le noir Achéron,
Et non passezpassés encorencor’ par le nocher Charon.
Adieu brigade aimeeaimée, adieu chereschères compagnes,
2205Je m’en vayvais lamenter sous les sombres campagnes :
J’entre vive en ma tombe, où languira mon corps
Mort et vif, esloignééloigné des vivansvivants et des morts.
Choeur.
OÔ desastredésastre cruel ? ô fierefière destineedestinée ?
OÔ du vieillard CreonCréon ire trop obstineeobstinée ?
2210Vienne la mort soudaine et de son heureux dard
Nous traverse en ce lieu toutes de part en part.
Antigone.
Voicyvoici donc ma prison, voicyvoici donc ma demeure,
Voicyvoici donc le sepulchresépulcre où il faut que je meure ?
Je ne veux plus tarder, il faut entrer dedans.
2215Adieu luisant soleilSoleil, adieu rayons ardansardents
Adieu pour tout jamais ? car dans ce pleureux antre,
Mon supremesuprême manoir, jamais ta clairtéclarté n’entre.
Adieu mon cher HemonHémon vous ne me verrez plus,
Je m’en vayvais confiner en cet antre reclus :
2220Souvenez-vous de moymoi, que la mort on me donne,
Qu’on me livre à la mort pour avoir estéété bonne.
Vous degoutezdégouttez de pleurs, vos yeux en sont noyeznoyés,
Ne larmoyez pour moymoi, mes sœurs, ne larmoyez.
PourquoyPourquoi sanglotez-vous ? pourquoypourquoi vos seins d’albâtre
2225Allez-vous meurtrissant de force de vous battre ?
Adieu mes chereschères sœursSœurs, je vous fayfais malaiser,
Je ne veux plus de vous que ce dernier baiser.
--- 245r° ---Adieu mes sœursSœurs, adieu, trop long tempslongtemps je retarde
De mes piteux regrets la mort qui me regarde.
Choeur.
2230HàHa que nos jours sont pleins
D’esclandres inhumains ?
Hé Dieux que de traverses ?
Que d’angoisses diverses ?
Que nos cheveux retors
2235Sortent flotansflottant dehors :
Que nos faces soyentsoient teintes
De sanglantes atteintes.
Que nostrenotre sein ouvert
Soit d’ulceresulcères couvert,
2240Que le sang en degouttedégoutte,
Et tombe goutte à goutte.
Que sans cesse les pleurs
Humectent nos douleurs,
Que jamais ils ne cessent,
2245Et l’un sur l’autre naissent.
Que ces coustauxcoteaux segrets71
ResonnentRésonnent de regrets,
Et ces roches cornues
De plaintes continues.
2250Que nostrenotre triste cœur
N'enferme que langueur,
Soit la tristesse amèreamere
Son hostessehôtesse ordinaire.
Jamais le beau soleilSoleil
2255Ne nous luise vermeil,
Ains72 que tousjourstoujours sa lampe
En tenebresténèbres il trempe.
L’obscurité des nuits
--- 245v° ---Est propre à nos ennuis,
2260Nos importuns encombres
Se plaisent aux nuictsnuits sombres.
Or te vueillentveillent les Dieux
Conduire aux sacrezsacrés lieux,
Où les amesâmes piteuses
2265Reposent bien-heureusesbienheureuses.
Et là t’aillent payer
Le meritémérité loyer
De ton cœur debonnairedébonnaire
Vers le corps de ton frerefrère.
HemonHémon.
2270Vous avez donc, cruel, mes amours violé,
Vous m’avez, outrageux, de mon ameâme volé
Vous m’avez arraché le cœur, le sang, la vie
M’ayant par vos rigueurs ravyravi ma cherechère amie ?
Un Tigre hyrcanienHyrcanien si felonfélon n’eusteût estéété
2275Un Sarmate, un Tartare eusteût plus d’humanité.
Emmurer une vierge en une roche dure
Une fille de Royroi, mon espouseépouse future ?
VostreVotre niepcenièce, cruel, que vous deussiezdussiez cherirchérir
Ainsi que vostrevotre fille, et la faites mourir ?
2280Vous la faites mourir sans estreêtre crimineuse ?
Son crime et son offense est d’estred’être vertueuse ?
OÔ bourrelle nature ? ô trop barbare cœur,
Des oursOurs et des lionsLions surpassant la rigueur ?
AumoinsAu moins si vous l’eussiez sur le champ esgorgeeégorgée
2285Sans la faire mourir d’une faim enrageeenragée :
Vous n’estiezétiez pas saoulé d’un supplice commun
Il vous falloitfallait monstrermontrer plus cruel qu’un chacun.
--- 246r° ---Les rayons de ses yeux, la douceur de sa face,
N’ont peupu de vostrevotre cœur rompre la dure glace.
2290VraymentVraiment il est remplyrempli d’extremedextrême cruauté,
Puis qu’ilPuisqu’il a peupu blesser cestecette extremeextrême cruauté,
Beauté qui à l’amour eusteût une roche esmeueémue,
Si une roche fustfût de sentiment pourveuëpourvue.
Las que j’ayeaie sa peine ? et si ce n’est assez
2295Qu’on prenne des tyrans les tourments amassezamassés,
Et qu’on me les applique : en toute patience
On me verra souffrir leur dure violence.
Aussi bien si je vis elle ne mourra pas,
Ou commun à nous deux sera son trespastrépas.
2300Je romprayromprai la caverne, et si aucun s’oppose
Et s’efforce empescherempêcher qu’elle ne soit declosedéclose
Je luylui ferayferai sentir que c’est temeritétémérité
De vouloir contredire un amant irrité.
Mon ameâme est elleest-elle moins de son amour espriseéprise
2305Que d’AndromededAndromède fut le preux nepveuneveu d’Acrise,
Qui le monstre marin mort à terre rua,
Et detachadétacha la vierge apresaprès qu’il le tua ?
Mon ameâme est plus d’amour que la sienne eschauffeeéchauffée,
Et Antigone vainc la fille de CepheeCéphée
2310En pudique beauté : j’ayai donc le cœur moins fort,
Si je ne la delivredélivre et garantis de mort.
Mais trop long tempslongtemps je tarde, et ce pendantcependant, peut estrepeut-être,
Que d’inutiles pleurs je me viens icyici paistrepaître,
La pauvrette pourra s’estres’être ouverte le sein
2315De quelque fer plustostplutôt que d’attendre la faim :
Ou bien par faute d’air trespassertrépasser suffoqueesuffoquée,
Ou se briser la testetête encontre un roc choqueechoquée,
Il ne faut dilayerdélayer de crainte d’accident :
--- 246v° ---Car mon secret destin est du sien dependantdépendant.
2320Je m’estimoisestimais heureux qu’elle me fustfût donneedonnée,
Pour devoir celebrercélébrer un heureux hymeneehyménée :
Mais si le ciel n’aspire à mes loüableslouables vœux,
Nous irons espouserépouser en l’AcheronAchéron larveux.
Ce que n’advienne, ô Dieux ? ains73 permettez de gracegrâce
2325Que je l’ostel’ôte aujourd’huyaujourd’hui de sa caverne basse.
CHŒUR.
» OÔ Rigoureux Amour
» Dont la flecheflèche poignante
» Sans repos nuictnuit et jour
» Toutes amesâmes tourmente :
2330» Tu dontesdomptes glorieux
» Les hommes et les Dieux.
» Nul ne se peut garder
» Que ta main enfantine
» Ne le vienne darder
2335» À travers la poitrine :
» Car contre ton effort
» Il n’est rien qui soit fort.
» Les monarquesMonarques si craints,
» Les roisRois porte-couronnes,
2340» Sont aussi tostaussi tôt atteints
» Que les simples personnes :
» Voire que tu te prensprends
» Plus volontiers aux grands.
» Jupiter, qui des Dieux
2345» Est le maistremaître et le perepère
» Qui la terre et les cieux,
» Et les ondes temperetempère
--- 247r° ---» Sent ce douillet enfant,
» De son cœur triomphant.
2350» Le foudre petillantpétillant
» Dans sa main rougissante,
» NyNi son œil sourcillant
» Qui le ciel espouvanteépouvante,
» Ne le defenddéfend du trettrait
2355» De cet archerArcher segretsecret.
» Aux Enfers il descend,
» Et dans l’amel’âme cruelle
» De Pluton se glissant,
» Y laisse une estincelleétincelle,
2360» Qui n’a tourment egalégal
» Dans le creux infernal.
» Il dontedompte sous les eaux
» Les troupes escailleesécaillées
» Il navre les oiseaux
2365» Aux plumes esmailleesémaillées,
» Les plaines et les bois
» Sont sujets à ses loixlois.
» Les peuples des forestsforêts,
» Les privezprivés, les sauvages,
2370» Des tertres, des marezmarais
» Des valons, des bocages,
» Des champs et des maisons,
» Sont ards74 de ses tisons.
» Mais nous sommes sur tous,
2375» Humaines creaturescréatures,
» La butte de ses coups
» Et de ses flechesflèches dures :
» Nous allons plus souvent
--- 247v° ---» Ses flammes esprouvantéprouvant.
2380» Il niche dans les yeux
» D’une tendre pucelle,
» Sur son front gracieux,
» Sur sa gorgette belle,
» Ou ses cheveux retors,
2385» D’où se font mille morts.
» Mais las ? c’est grand’pitié,
» Que celuycelui, qu’il outrage
» D’une forte amitié,
» Sent une telle rage,
2390» Qu’il ne repose point
» Tant que ce mal le poindpoint.
» Il ne songe transi
» Qu’à la beauté qu’il aime,
» Il n’y a plus de souci
2395» De sa personne mesmemême :
» Le paternel devoir
» Luylui vient à nonchaloir.
» Il change tout d’humeurs,
» De naturel il change,
2400» Il prend d’estrangesétranges mœurs
» Sous ce tyran estrangeétrange :
» L’ancienne douceur
» DesempareDésempare son cœur.
HemonHémon voyons-nous pas
2405 Jadis si debonnairedébonnaire,
Devenu contumax
Au vouloir de son perepère,
Depuis que cet amour
A faictfait en luylui séjour ?
--- 248r° ---
2410Il ne peut consentir
Qu’on outrage sa dameDame,
Il aime mieux sentir
La mort dedans son ameâme :
Je crains que sa douleur
2415Nous cause du malheur.
ACTE V.
CreonCréon. DorotheeDorothée
Messager.
Comme Fortune escrouleécroule, esbranleébranle et bouleverse
Les affaires humains poussezpoussés à la renverse ?
» Comme elle brouille tout, et de nous se jouant
» Va sans dessus dessous toute chose rouant ?
2420» Sur les freslesfrêles grandeurs superbe elle se roule,
» Puis soudain les releverelève en retournant sa boule,
» Et si nul des mortels ne prevoitprévoit son destin.
VoilaVoilà le vieil CreonCréon si heureux ce matin,
Malheureux à cette heure. Il estoitétait sans attente,
2425Sans espoir eleuélu RoyRoi d’une ville puissante.
Il a nos ennemis presentementprésentement chassezchassés,
Que Polynice avoitavait contre nous amassezamassés :
Ores le malencontre en sa maison devaledévale,
Qui ce nouveau bonheur de tristesses esgaleégale.
2430» Car qui a du martyre en son entendement
» Bien qu’il soit un grand RoyRoi, ne vit heureusement.
» Vous avez beau couvrir de haras les montagnes,
» Et de troupeaux laineux les herbeuses campagnes,
--- 248v° ---» Avoir l’or qui jaunistjaunit sur le rivage mol
2435» Du lydien Pactole, ou du Tage espagnol,
» EstreÊtre de cent citezcités et de cent peuples maistremaître,
» Voire entre tous les roisRois un monarque apparoistreapparaître :
» Que si votre esprit n’avez contentement,
» VostreVotre felicitéfélicité ne sera qu’un tourment.
Choeur.
2440Quel sanglant infortune encoresencore nous tourmente ?
Messager.
La Fortune nous bat plus que jamais sanglante.
Choeur.
Nous est-il survenu de nouveaux accidensaccidents ?
Messager.
Tout est plein de soupirs et de pleurs là dedanslà-dedans.
Choeur.
Est-ce dans le chasteauchâteau que tombe cet esclandre ?
Messager.
2445Sur le chef de CreonCréon vient ce malheur descendre.
Choeur.
De CreonCréon ? quel malheur en son âge chenu ?
Messager.
C’est par luylui, le chetifchétif que tout est advenu.
Choeur.
Et qu’est-ce ? dy dis-nous tosttôt, sans nous tenir en trancetranse
Messager.
Ils sont tous roidesraides morts par son outrecuidance.
Choeur.
2450Jupiter ? qui sont-ils ? qui a ce meurtre fait ?
Messager.
HemonHémon le pauvre HemonHémon s’est luy lui-mesmemême desfaitdéfait.
Choeur.
Et pourquoi ? qui l’a meumû ? le courroux de son perepère ?
Messager.
Il est mort forcené d’amour et de colerecolère .
Choeur.
De l’amour d’Antigone il estoitétait esperduéperdu.
Messager.
2455D’Antigone l’amour et la mort l’ont perdu.
Choeur.
De cette pauvre vierge esteinteéteinte est donc la vie.
Messager.
Sa mort est de la mort de son HemonHémon suivie.
Choeur.
Mais j’entrevoyj’entrevois, ce semble, Eurydice qui sort :
AuroitAurait-elle entendu nouvelle de sa mort,
2460Ou bien si par Fortune elle seroitserait sortie ?
Eurydice.
OÔ ThebainsThébains mes amis, je me suis divertie.
Du service des Dieux, pour un bruit effroyanteffrayant,
Qui sortant du chasteauchâteau m’a troubleetroublée en l’oyant.
J’alloisJ’allais au sacré temple où Pallas on adore,
--- 249r° ---2465Et à peine en la rue estoyétais-je entreeentrée encore,
Quand j’entensj’entends la rumeur du peuple espouvantéépouvanté,
Qui bruyoitbruyait tristement de quelque adversité
De la maison royaleRoyale : à cette voix ouyeouïe,
EspointeÉpointe de frayeur, je tombe esvanouyeévanouie.
2470Mes femmes m’embrassant me leventlèvent comme un faix,
Et me couvrant le front me portent au palais :
Où peu apresaprès estantétant d’ecstaseextase revenue,
Et de ce fascheuxfâcheux bruit m’estantétant resouvenueressouvenue,
Je sors pleine d’ennuis, ardente de sçavoirsavoir
2475Quel infortune c’est, ce qu’il y peut avoir.
La poitrine me bat, le sang au cœur me glace,
Une froide sueur me destrempedétrempe la face,
La force me defautdéfaut, mon bras n’a plus de pouxpouls,
Et sous mon foiblefaible corps tremblotent mes genoux.
2480Je presageprésage un grand mal : car cette matineematinée
L’Orfrayeorfraie a sur nos tours sa foiblefaible voix traineetrainée
En longs gemissemensgémissements : j’ayai veuvu dessurdessus nos lits
Mille taches de sang, et dessurdessus mes habits.
J’ayai depuis estimé, que ce fussent presagesprésages
2485Du meurtre des deux roisRois, et des autres carnages
De nos bons citoyens, qui sont aujourdhuyaujourd’hui morts,
Repoussant vaillamment les argivesArgives efforts :
Mais oreor je voyvois bien que ce signe demonstredémontre,
Que sur nos propres chefs adviendra malencontre,
2490Par le visage morne et les pleurs que je voyvoi’
Du peuple, qui me suit et lamente sur moymoi.
Je l’entensentends murmurer de quelque horrible chose,
De quelque grand mechefméchef dont m’advertiravertir on n’ose.
Si le faut-il sçavoirsavoir. Dites moy-moi je vous prypri’,
2495De quel malheur provient ce lamentable crycri ?
--- 249v° ---Dites-le hardiment : je ne suis apprentive
À porter des ennuis, sans fin il m’en arrive.
Messager.
Je vous conterayconterai tout, Madame : car dequoyde quoi
Peut servir qu’on vous taise un si lugubre esmoyémoi ?
2500L’on ne le peut celer encoresencore qu’on y taschetâche.
Vous le sçaurezsaurez tousjourstoujours combien qu’on vous le cache :
Et le sçachantsachant demain vous n’aurez moins d’ennuyd’ennui,
Que vous en recevrez le sçachantsachant aujourdhuyaujourd’hui.
Eurydice.
Tu me tiens trop long tempslongtemps, despechedépêche je te prie.
Messager.
2505La fureur de CreonCréon luylui estoitétait deaspriedéâprie
Par le conseil des siens, qui donnerentdonnèrent advisavis
Que fussent des grands Dieux les oracles suivis
Qu’annonçoitannonçait TiresieTirésie, et qu’un funebrefunèbre office
L’on fistfît soudainement au corps de Polynice.
2510Nous allions attristezattristés par des chemins tortus
De caverneux rochers doublement revestusrevêtus :
PourceParce que la campagne est encore encombreeencombrée
De grands morceaux de corps, et de sang empourpreeempourprée.
Puis descendus au lieu funeste aux deux germainsGermains,
2515Trouvons ce pauvre princePrince estenduétendu sur les reins,
Tout saigneux, tout poudreux, que nous levons de terre,
Et le portons laver sur une large pierre.
ApresAprès qu’il fut par nous de pure eau nettoyé,
Et de linge odorant souefvementsuavement75 essuyé,
2520Nous invoquons HecateHécate en trois noms reclameeréclamée,
Le tenebreuxténébreux Pluton, et sa cohorte aimeeaimée,
En les propitiant, de peur que leur courroux
Pour se voir mesprisermépriser ne s’eclatastéclatât sur nous.
Nous entamons le sein de nostrenotre antique meremère,
2525Luylui creusons un tombeau sa maison solitaire,
Et couvert d’un linceul le descendons dedans,
--- 250r° ---EspandansÉpandant maints soupirs, maintes pleurs espandansépandant.
Quand tout fut achevé, nous retournons arrierearrière,
Marchant d’un pas legierléger vers la sombre tanieretanière
2530De la bonne Antigone, à finafin de l’en tirer,
Ne la voulant CreonCréon plus long tempslongtemps martyrer.
Nous n’allons gueresguères loin qu’une voix lamentable
Nous entendons sortir de la roche execrableexécrable :
Le Royroi s’en trouble tout, devient pallepâle, et ne peut
2535ProfererProférer un seul mot, tant son ameâme s’esmeuts’émeut.
Il avance le pas, il begayebégaye, et demonstredémontre
Par ses gestes divers qu’il craint du malencontre.
Nous hastehâte d’approcher de cet antre pierreux,
Lui mesmeLui-même y court soudain, s’appelle malheureux,
2540GemistGémit, souspiresoupire, pleure, et ses gourdes mains rue
Sur ses cheveux grisons et sa barbe chenue.
" Ah (dit-il) miserablemisérable ? ah c’est d’HemonHémon le crycri ?
Allez, courez, volez, secourez, je vous prypri’,
Vous n’y serez à temps, brossez dans ce bocage,
2545Et à course donnez dedans l’antre sauvage :
Sauvez moymoi mon enfant, mon enfant sauvez moymoi
Mais HemonHémon, las ? c’est luylui, c’est luy-mesmelui-même que j’oyoi’,
C’est sa voix, je l’entensl’entends ». Lors chacun s’evertues’évertue,
Chacun court, chacun poste à la roche moussue :
2550L’un veut devancer l’autre, et l’honneur acqueriracquérir
D’estreD’être entré le premier pour HemonHémon secourir.
De cet antre approchezapprochés, nous trouvons la clostureclôture
Avoir estéété briseebrisée en capable ouverture :
Nous descendons dedans, et descouvrantdécouvrant par toutpartout,
2555Nous voyons Antigone en un recoin au bout
CoucheeCouchée à la renverse, ayant le gorge ceinte
De ses liens de testetête, en mille nœuds estreinteétreinte :
--- 250v° ---Et son HemonHémon aupresauprès, qui pleurant l’embrassoitl’embrassait
Et sa mort lamentant sur elle gemissoitgémissait.
2560NommoitNommait les Dieux cruels et la Parque cruelle,
MaudissoitMaudissait, detestoitdétestait la rigueur paternelle,
Se destordoitdétordait les bras, la pucelle appelloitappelait :
Et bien qu’elle fustfût morte avec elle parloitparlait,
La nommoitnommait sa maistressemaitresse, et sa vie, et son ameâme,
2565Se disoitdisait malheureux en une chaste flameflamme.
Aussi tostAussitôt vient CreonCréon, qui l’ayant apperceuaperçu
Tire de grands sanglots, jusque auxjusqu’aux poumons esmeutému :
Et comme fanatique, avec une voix morte,
Tremblant et haletant luylui distdit en cette sorte.
2570 " Que faites -vous mon fils ? pourquoypourquoi vous perdez-vous ?
Revenez, mon amyami, laschezlâchez vostrevotre courroux :
Pardonnez moy-moi ma faute, humble je vous en prie,
Pardonnez moy-moi, mon cœur, pardonnez moy-moi, ma vie :
Veuillez moy-moi, pour ce coup, mon erreur pardonner,
2575J’en porterayporterai tel mal que voudrez m’ordonner. »
Mais luylui le regardant d’une œillade farouche,
Le guignant de travers à ces propos rebouche,
Devient plus furieux, et sans respondrerépondre mot
De ses entrailles pousse un soupireux sanglot :
2580Et au mesmemême moment il saque au cimeterre,
Dont CreonCréon effroyéeffrayé se retire grand’erre
Sortant de la caverne, et luylui tout colerécoléré
Se donne dans les flancs du coutelas tiré.
Eurydice.
HàHa qu’est-ce que j’entensj’entends ? Qu’est-ce que j’oyois dolente ?
Choeur.
2585Elle s’en va troubleetroublée ainsi qu’une Bacchante
Au haut de Cithéron, qui pleine de fureur,
Va celebrantcélébrant le Dieu des Indes conquereurconquéreur.
AcheveAchève Messager ce discours lamentable
--- 251r° ---Messager.
Si tosttôt qu’il eût l’espeel’épée en son flanc miserablemisérable
2590Il tombe sur la viergeVierge et de sang l’arrosa,
DistDit le dernier adieu, puis ses lèvres baisa :
La face luylui blesmitblêmit, les jambes luylui roidirentraidirent,
Son rire et son amour dedans l’air se perdirent.
Choeur.
OÔ couple infortuné de fidellesfidèles AmansAmants,
2595Indigne de souffrir si funebresfunèbrestourmenstourments ?
Les Dires vont estreindreéteindre aux ondes stygyalesStygyales
De leur mortel hymenHymen les torches nuptiales.
Or reposez, enfansenfants, en eternelleéternelle paix,
Et vos douces amours conservez à jamais.
2600Mais d’où vient que la Roynereine est si tosttôt retourneeretournée
Quand elle a sceusu d’Hemond’Hémon la dure destineedestinée
Sans faire aucuns regrets, sans avoir lamenté,
Sentant d’un si grand dueildeuil son cœur accravanté ?
Messager.
Je m’en estonneétonne bien, mais toutefois j’estime
2605Qu’elle a voulu presser la douleur qui la lime,
Et ne la declarerdéclarer en public devant tous :
Mais qu’elle vomira son dueildeuil et son courroux
Libre dans le chasteauchâteau sans que ses pleurs on voyevoie.
» CeluyCelui larmoyelarmoie seul qui de bon cœur larmoyelarmoie.
2610Autrement, je ne croycrois qu’il puisse avoir danger,
Que par trop de douleur elle s’aille outrager :
Elle est trop retenue et a trop de prudence.
Choeur.
Certes je n’en scaysais rien, mais ce triste silence
Me semble presagirprésager incurables malheurs :
2615» Combien qu’en un vrayvrai dueildeuil vaines sont les clameurs.
Messager.
Entrons dedans la ville, on pourra nous apprendre
Si le dueildeuil luylui a fait sur sa vie entreprendre.
Choeur.
Allons : mais voilavoilà pas CreonCréon l’infortuné ?
Messager.
C’est luy mesmelui-même c’est luylui, le vieillard obstiné.
--- 251v° ---Choeur.
2620Il fait porter un mort sur lequel il lamente.
Messager.
C’est Hémon retiré de la cave relanterelente76.
Choeur.
Il est cause tout seul d’un si cruel mechefméchef,
Mais je crains qu’il ne tombe à d’autres sur le chef.
CreonCréon.
OÔ trois et quatre fois malheureuse ma vie !
2625OÔ vieillesse chagrine au desastredésastre asservie !
OÔ crime detestabledétestable ? ô monstrueux forfait !
J’ayai par ma cruauté mon cher enfant desfaitdéfait ?
HàHa bourreau de mon sang ? une tigreTigre sauvage
Ne traittetraite ainsi les siens, que moymoi mon parentage.
2630Je me nourris de meurtre, et encoresencore ma faim
Ne se peut amortir d’un carnage inhumain :
Je guerroyeguerroie les morts, ma fureur insenseeinsensée
S’est apresaprès le trespastrépas sur les miens elanceeélancée.
J’ayai voulu Polynice aux corbeaux livrer mort
2635Et aux loups charoignierscharogniers, non contantcontent de sa mort.
J’ayai enclose Antigone en une cave noire,
Pour un piteux office, et qui meritemérite gloire.
J’ayai vive ensevelyenseveli la fille de ma sœur,
Et de mon propre fils je suis le meutrisseur.
Choeur.
2640Trop tard vous cognoissezconnaissez vostrevotre incurable offense,
Vaines y sont les pleurs, vaine la repentance,
Pour neantnéant vous jettezjetez ces lamentables cris.
» De ce qui est jajà faictfait le conseil en est pris.
» Dieu mesmemême ne sçauroitsaurait, bien que tout il moderemodère,
2645» Faire qu’un œuvre faictfait soit encoresencore à faire.
CreonCréon.
HelasHélas je le sçaysais bien à mon grand deconfortdéconfort.
Incurable est ma peine, incurable mon tort.
HelasHélas ? que ma vieillesse est de malheurs chargeechargée ?
Que mon ameâme a d’angoisse, et qu’elle est affligeeaffligée ?
DorotheeDorothée.
2650OÔ CreonCréon esplorééploré, les meurtres à foison
--- 252r° ---Viennent de plus en plus combler vostrevotre maison.
CreonCréon.
Que me peut-il rester de chose miserablemisérable,
Que ne m’ait fait sentir la fortune muable ?
DorotheeDorothée.
La Roynereine s’est tueetuée, et de son rouge sang
2655Sa chambre est ondoyante et semble d’un estangétang.
CreonCréon.
OÔ cruel AcheronAchéron aux implacables gouffres,
Qui dans tes flancs ouverts toutes choses engoufresengouffres,
PourquoyPourquoi me viens-tu perdre estantétant jajà si perdu77 ?
Que ne suis-je plustostplutôt dans l’Orque descendu,
2660Ains qu78’emplir ma maison de sang et de carnage,
Que pousser devant moymoi mon malheureux mesnageménage ?
HaAh pauvre infortuné, pauvre Royroi, Royroi chetifchétif,
Que ce bandeau royal est un heur deceptifdéceptif ?
Si tosttôt je ne l’ayai pris, qu’une horrible tempestetempête
2665D’esclandres desastreuxdésastreux m’a bourrelé la testetête.
Mon Eurydice est morte ? hàha mechantméchant c’est par moymoi ?
D’autre que de moymoi seul me plaindre je ne doydois.
Par moymoi ma niepcenièce est morte en un louable office :
Par elle mon HemonHémon, par HemonHémon Eurydice.
2670Ainsi de tant de morts je suis cause tout seul,
Et seul aussi j’en porte et la coulpe79 et le deul80.
Mon Eurydice est morte, Eurydice mon ameâme ?
OÔ sanguinaire espousépoux, ô desastreusedésastreuse Dame ?
Allons, courons la voir.
DorotheeDorothée.
Ne vous hastezhâtez jajà tant,
2675Vous ne ranimerez sa vie en vous hastanthâtant.
Trop tosttôt à vostrevotre dam vous verrez la pauvrette
PrestePrête à faire descente en la tombe muette.
CreonCréon.
Hé bons dieux que ferayferai-je ? est-il calamité
Qu’apparier je puisse à mon adversité ?
2680Que me peut-il rester ? que reste à ma vieillesse
Qu’elle ne soit confite en extremeextrême destressedétresse ?
--- 252v° ---J’ayai meurtrymeurtri mon enfant que je tiens en mes bras,
Et ma loyale espouseépouse ayai conduit au trespastrépas.
HàHa meremère trop piteuse ? HàHa fils trop debonnairedébonnaire ?
2685OÔ moymoi source du mal, ostinémentobstinément severesévère ?
OÔ trop cruel destinDestin ? cruel sort estouffantétouffant
Par mon austeritéaustérité, niepcenièce, femme, et enfant ?
DorotheeDorothée.
Elle est morte soudain, sur l’autel renverseerenversée,
D’un poignard outrageux l’estomachestomac traverseetraversée.
2690Mais devant que vomir sa triste ameâme dehors,
Les deux yeux entre-ouverts ternissansternissant par les borsbords,
Le visage desteintdéteint de sa rose premierepremière,
À son antique espouxépoux a fait dure priereprière,
Ses ManesMânes contre vous par trois fois implorant
2695Et toutes les Fureurs des Enfers adjurant,
Pour venger dessurdessus vous au creux Acherontideachérontide
De cent et cent tourmenstourments ce double parricide.
CreonCréon.
OÔ pauvre, ô miserablemisérable, helashélas je tremble au cœur ?
Je sens mon sang glacer d’une mortelle peur.
2700Que quelqu’un ne me vient d’une trenchantetranchante espeeépée
Traverser la poitrine, ou la gorge frapeefrappée ?
Arrachez-moymoi d’ici, jettezjetez moy-moi quelque part,
Où je puisse plorerpleurer dans un roc à l’escartécart.
Je suis semblable à ceux que le sepulchresépulcre enserre,
2705Tant l’ennuyennui, tant le mal mortellement m’atterre.
Vienne vienne la mortMort au severesévère sourcysourci81,
Vienne la mortMort terrible et m’arrache d’icyici.
Que ce jour le dernier de mes jours apparoisse,82
Ce jour facefasse noyer mon crime et mon angoisse
2710Au fond de l’AcheronAchéron, non pas mon crime, helashélas ?
Car il faut qu’avec moymoi je le porte là -bas,
Et le montremonstre à Minos, pour recevoir la peine
--- 253r° ---Que meritemérite l’aigreur de mon ameâme inhumaine.
Choeur.
Laissez-là ces regrets, cet inutile dueildeuil,
2715Et faites que leurs corps on enferme au cercueil.
CreonCréon.
Je ne te puis lascherlâcher ma tendre genituregéniture,
Pour inhumé te mettre en digne sepulturesépulture,
Bien que je t’ayeaie occis par ma severitésévérité,
Contre ton saint amour follement irrité :
2720NyNi vous ma cherechère espouseépouse : helashélas ce mesmemême esclandre
Et ce mesmemême forfait vient vostrevotre sang espandreépandre ?
MereMère, vous n’avez peupu, trop outrageeoutragée au cœur,
Survivre à vostrevotre enfant meurtrymeurtri par ma rigueur :
Et moymoi meurtrier je vyvis, Clothon mes jours devidede vide,
2725Qui suis espousépoux, et oncle, et perepère parricide.
Où mes yeux tourneraytournerais-je ? en quel lieu, malheureux,
Me doydois-je retirer pour n’estreêtre langoureux ?
Tu vois, pauvre CreonCréon, quelque part que tu ailles
Des meurtres impiteux, tu vois des funeraillesfunérailles.
2730De son glaive abattu ton enfant gistgît icyici,
Occise en ta maison de ta femme gistgît aussi :
Tout regorge de pleurs, de regrets et de plaintes,
Par la fortune sont tes liesses esteinteséteintes.
OÔ rigoureux Destin, qu’on ne peut eviteréviter ?
2735OÔ grands Dieux immortels ? ô perepère Jupiter ?
Terminez je vous pri’ ma douleur et ma vie,
D’Eurydice la mort soit de ma mort suivie.
Choeur.
Vos pertes, vos malheurs, que vous avez soufferts
» ProcedentProcèdent du mépris du grand Dieu des Enfers :
2740» Il le faut honorer, et tousjourstoujours avoir cure
» De ne priver aucun du droictdroit de sepulturesépulture.
FIN