Pour retrouver toutes les informations sur cette pièce, cliquez ici.
Athlette
- Pré-édition
- Transcription, Modernisation, Annotation et Encodage : Pascal Macquet
- Relecture : Milène Mallevays
PASTOURELLE,
OU FABLE
Bocagere.
PAR
Ollenix du Mont-sacré gentil-
homme du Maine.
A PARIS,
Chez GILLES BEYS, rue S.
Jacques, au Lis Blanc.
M. D. LXXXV.
Avec privilege du Roy.
--- 1v° ---
ARGUMENT OU SUBJECTSUJET DE LA PRESENTEPRÉSENTE PASTOURELLEPASTORALE.
Athlette fut une BergereBergère des plus belles et gentilles de son temps, de laquelle maints Pasteurs devindrentdevinrent amoureux, et entre aultresautres deux, l’un nommé Menalque, et l’autre Rustic : de ces deux elle en aymoitaimait un qui estoitétait Menalque, et haissoithaïssait l’autre qui estoitétait Rustic, dont il haissoithaïssait de sorte sa vie et son amour, que tous ses souhaits s’adressoientadressaient à la mort, qu’il invoquoitinvoquait à toute heure pour dernier remederemède à sa douleur. Ce Menalque d’autre costécôté estoitétait ayméaimé d’une Magicienne nommée Delfe, de laquelle il ne faisoitfaisait compte, d’autant qu’il adoroitadorait Athlette, et pareillement il estoitétait bienvenu d’elle. La Magicienne depitéedépitée de se voeirvoir tant de fois esconduiteéconduite, et refusée du Berger, resolutrésolut de s’en vangervenger, et sçachantsachant bien que Menalque ne pouvoitpouvait vivre sans son Athlette, deliberadélibéra de la faire mourir, pensant --- 2v° --- induire Menalque à l’aymeraimer apresaprès qu’il seroitserait privé d’Athlette, et qu’il en auroitaurait perdu la veuëvue et la souvenance, ce qu’elle esperoitespérait qu’il feroitferait par le temps, apresaprès qu’il seroitserait privé d’elle, se confiant au dire commun, Queque le temps devoredévore et lime toutes choses. Et pour executerexécuter sa mauldictemaudite deliberationdéliberation, elle voulut s’ayderaider de Rustic, auquel elle donna une pomme empoisonnée, luylui faisant accroire qu’Athlette n’en auroitaurait pas si tosttôt tastétâté qu’elle n’oubliastoubliât l’amour de Menalque, pour l’aymeraimer : Rustic la creutcrut, et de ce pas alla trouver Menalque, auquel il donna la pomme empoisonnée, se doubtantdoutant bien que pour la beauté d’icelle il en feroitferait un presentprésent à son Athlette (à laquelle il n’osa luylui-mesmesmême la presenterprésenter, craignant d’estreêtre refusé d’elle comme il eusteut estéété.) Menalque joyeux d’un tel presentprésent, ne faillit pas à la donner à la BergereBergère, si tosttôt qu’il l’eusteut veuëvue. Laquelle ne se doubtantdoutant de rien mordit dans la pomme, et tout aussi tosttôt elle sentit le mortel venin espandreépandre dans toutes les parties nobles de son corps, de sorte qu’elle estoitétait presteprête de mourir, et Menalque de s’enferrer de son espieuépieu, pour finir sa vie quand et celle de sa dame. Lors que Delfe se repentant de sa meschancetéméchanceté, et craignant que Menalque de desespoirdésespoir ne se tuasttuât voyant Athlette morte, arriva sur la place, laquelle empeschaempêcha le Berger de se meffaireméfaire, et faisant avalleravaler une contre-poison à la Ber---- 3r° --- geregère, et luylui frottant les templestempes d’une huile qu’elle apporta, la guaritguérit, et fistfit retourner en vie, rendant les deux amants sains, joyeux, et contents, et par apresaprès par un breuvage guaristguérit Rustic de son amour, et en fin elle s’en guaritguérit elle -mesmemême, de sorte que ces deux amants, sans estreêtre plus importunezimportunés de personne, vescurentvécurent en paix et en repos le reste de leur vie.
SONNET À L’AUTHEURAUTEUR.
C’estoitétait trop peu pour toytoi, que d’un docte artifice
EstallerÉtaler doctement en prose tes discours,
Et par un chaste vers souspirersoupirer les amours,
Qui ont gesnégêné tes ans, d’un amoureux suplicesupplice.
C’estoitétait trop peu d’avoir tonné contre le vice,
Par tes tragicquestragiques vers : plainspleins de sang et destoursdétours,
Et par ungun Versvers comique eternisééternisé tes jours,
Si tu ne souspiroissoupirais, le rural exercice.
(Docte du Mont-sacré) ce que cent mill’ esprits
Ont sçeusu diversemment, tout seul tu l’as compris :
Car rien ne t’est caché, soit en vers ou en prose.
Une chose je plains, c’est qu’on ne sçaurasaura pas,
Combien tu fuzfus parfait apresaprès le tien trespastrépas :
Car l’on ne croit qu’en toytoi tant de sçavoirsavoir repose.
Pierre Boüillon de Barenton.
ACTE PREMIER
SCENESCÈNE PREMIEREPREMIÈRE.
DELPHE MAGICIENNE.
Le front ternyterni d’une teinctureteinture pallepâle,
Qui sert d’augure à ma peine fatallefatale ;
Et la fureur à l’entour de mes yeux,
Je sors du fond de mon antre hideux,
5Où le Soleil au fort de sa carrierecarrière
Ne fistfit jamais reluire sa lumierelumière ;
Antre où l’horreur demeure nuictnuit et jour,
Et les esprits de l’infernal sejourséjour,
Esprits affreux, dont l’orgueilleuse bande,
10 FaictFait à l’instant, ce que je leur commande,
Quand les pieds nudsnus, les cheveux esventezéventés ;
Et les deux yeux roüantsrouants de tous costezcôtés ;
Le sein ouvert, les manches delacéesdélacées,
Et jusqu’au couldecoude ardamment retroucéesretroussées :
15Au creux d’un cerne, ayant la verge au poing
Je les conjure à mon plus grand besoingbesoin,
En remaschantremâchant d’une estrangeétrange manieremanière,
Tous les propos de l’art d’une sorcieresorcière,
--- 4v° ---Pour assembler par un conjurement,
20Ceux de l’Enfer, et ceux du Firmament.
La terre au bruit de mes paroles tremble.
L’eau et le feu confusément j’assemble.
L’air se ternistternit, et au son de mes vers,
Le cours du Ciel chemine de travers.
25Dessus la mer, la plus fierefière tempestetempête ;
SoubzSous le voulloirvouloir de mes charmes s’arrestearrête.
Le cours de l’eau, qui roulleroule d’ungun haulthaut mont
Quand il me plaistplaît, retourne contremont.
Du blond Soleil, les torches lumineuses
30Quand il me plaistplaît, palissent tenebreusesténèbreuses.
Je rensrends le frondfront de la Lune argenté,
Par mes propos, nocturne et sans clarté.
Le sein des prezprés verdoyant de nature,
À mon plaisir ; prend nouvelle teinture,
35Et les forestzforêts, vertes au temps d’estéété
Changent de teinctteint selon ma volonté.
Pluton me crainctcraint, Minos et Radamante
Tremblent de peur, soubzsous les vers que je chante.
Et bref le ciel, la terre, les enfers,
40Et l’OceanOcéan, fremissentfrémissent soubzsous mes vers.
Je rensrends au bal de ma langue, docillesdociles
Les animaux, de leur nature agillesagiles,
Le bon limier, ne crainctcraint tant le chasseur,
Que chacun d’eux redoubteredoute ma grandeur.
45Bref tout me crainctcraint, les NimphesNymphes de Diane ;
Vont honorant Delfe Magicienne.
Amour est seul, le dangereux archer
Qui ne crainctcraint point de me faire fascherfâcher :
Amour est seul, qui superbe en ses armes ;
50N’a point soucysouci de mes nocturnes charmes,
--- 5r° ---Et qui se rit des cernes que je faictsfais,
Que par mon art, quand je veux je deffaictsdéfais.
Ô traistretraître amour, faultfaut -il que ton enfance
SeulleSeule entre tous, resisterésiste à ma puissance ?
55Et quoyquoi, faultfaut -il qu’un enfançon sans yeux
VaincqueVainque tout seul, ce qui dompte les Dieux ?
LuyLui qui n’a rien, pour armes qu’une trousse
Pleine de traictztraits, que dans nos cœurs il pousse :
Qui est tout nudnu, sans raison nyni soucysouci,
60 HayHaï des Dieux, et des hommes aussi :
Qui n’a qu’un arc, et deux ou trois sagettes
Dont par hazardhasard il faictfait tant de conquestesconquêtes.
Que dira l’on, que dessoubsdessous une peau
Toute ridée, encore un feu nouveau
65Se soit esprisépris, et que je sois servilleservile
Aux loixlois d’amour, comme une jeune fille ?
Que dira l’on, que mes deux yeux collezcollés
Par l’aageâge vieil, soient d’amour affollezaffolés ?
Que dira l’on, si l’on sçaitsait que mon ameâme
70S’eschauffeéchauffe encor d’une nouvelle flamme,
Et que mon cœur, chargé d’ans à foison
S’embrazeembrase encor, soubzsous l’amoureux tison,
Et que je serve une follastrefolâtre enfance
Au temps qui doibtdoit donner l’experianceexpérience ?
75Mais que feroisferais-je ? Et bien, il faultfaut aymeraimer,
Et par mon art mon angoisse charmer :
J’aymeaime Menalque, et faultfaut que toute casse
Comme je suis, que Menalque j’embrasse,
Soit par mon art, ou par ma loyaultéloyauté ;
80Je veux joüirjouir de sa belle beaultébeauté.
SCENESCÈNE SECONDE.
RUSTIC.
Que me sert-il, que le jour illumine
D’un pourpris2 d’or cestecette ronde machine ?
Que me sert-il, que les rocs sourcilleux
Luisent aux raizrais du soleil amoureux,
85Et qu’au profond des ruisseaux il se mire ;
Si le voyant, j’allonge mon martiremartyre ?
Et si l’amour, tant le jour que la nuictnuit,
Pour m’outrager, de ses dards me poursuit ?
Pauvre Rustic, au millieumilieu de ta peine,
90Pour t’ascheverachever, ton attente gistgît vaine
Le seul espoir qui r’alongeoitralongeait tes jours,
ParmyParmi tes maulxmaux, n’aydeaide plus tes amours :
Et en pleurant, tu n’as plus esperanceespérance ;
Qu’au seul trespastrépas, qu’il faultfaut que tu t’advanceavances ;
95Pour terminer, par un semblable sort,
Avec tes ans, le soucysouci qui te mort :
Et que l’amour, dont le dard te martyre,
En trespassanttrépassant loingloin de toytoi se retire ;
ApresAprès m’avoir faictfait quitter mes troupeaux
100Pour à l’escartécart aller plaindre mes maulxmaux :
ApresAprès m’avoir faictfait laisser ma Musette3
Où j’entonnoisentonnais, seul mainte chansonnette,
PenduëPendue au croc4, et mon rebec5 laschélaché,
Au bout du banc tout oysifoisif attaché :
105Injuste amour, plus cruelle Cinthye,
Par un refus tu me priveprives de vyevie :
Et ta rigueur, pour retarder mon bien
Tient mon esprit serré dans ton lien,
Ne me laissant, que les cris et les larmes
--- 6r° ---110Et les regrets, que je semesème en ces carmes6 ;
Pour tesmoignertémoigner par ce funeste dueildeuil,
Que ce mien corps n’est encor’encore au cercueil :
Et qu’en souffrant par les fois il souspiresoupire
Par les desertsdéserts, l’horreur de son martiremartyre,
115Seul en ces bois, separezséparés des humains,
PeresPères d’horreur, et de crainctecrainte tous plainspleins :
Et où du jour la clarté me redonne
Je veulxveux plorerpleurer le mal qui me poinçonne ;
Et accuser cent mille fois le jour,
120Où par trop voir, je fuzfus blessé d’amour :
Et que les traictstraits des beaux yeux de ma dame
En un instant, m’oultreoutre-perserentpersèrent l’ameâme.
Depuis ce jour, je n’ayai faictfait que plorerpleurer,
Et mille fois le trespastrépas desirerdésirer,
125Pour ne pouvoir flechirfléchir cestecette rebelle ;
Fille d’un Tigre, ou d’une Ourse cruelle ;
Qui dedaignantdédaignant mon amour et ma foyfoi,
En aymeaime un aultreautre, et se mocquemoque de moymoi :
CheritChérit Menalque, et Menalque me prive
130Du seul espoir qui faictfait que Rustic vive.
Heureux Menalque, un soucysouci ne te poingtpoint
D’estreêtre cherychéri, ou de ne l’estreêtre point :
Tu ne vis point soubssous la course des astres,
D’esesperéDésespéré de franchir tes desastresdésastres :
135Et tes deux yeux, comme les miens ne sont
BordezBordés d’ennuyennui, nyni de crainctecrainte ton front :
Amour te faictfait paroistreparaître le contraire
Par un bon-heurbonheur, de ma pallepâle miseremisère ;
Et toytoi et moymoi, tous differensdifférents d’ardeur
140Nous tesmoignonstémoignons sa celestecéleste grandeur,
ToyToi en goustantgoûtant le plaisir qu’il t’eslanceélance ;
--- 6v° ---Et moymoi souffrant, le mal dont il m’offenceoffense :
Mal qui n’a point de pareil en ces lieux
Ainsi qu’amour n’a son pareil ésès7 Cieux :
145Et je croycrois bien que sa faveur de mesmemême
Est de tous bien, la plus doulcedouce et supresmesuprême.
Que si j’avoisavais par un fatal destin
GoustéGoûté ce bien, avant ma triste fin :
Si comme toytoi, de ses levreslèvres molettes
150 CouchezCouchés dessus le beau sein des fleurettes
J’avoisavais vollévolé un amoureux baiser,
Je n’auroisaurais point regret de trespassertrépasser :
Car c’est à tort, que celuycelui là souspiresoupire
Qui en mourant a tout ce qu’il desiredésire.
155Et qui s’en va finissant à loisir
ApresAprès avoir contenté son desirdésir,
Puis qu’il vaultvaut mieux mourir en sa victoire,
Que vivre encor, pour en perdre la gloire ;
Et que celuycelui clostclôt les yeux doucement,
160Qui n’a jamais, faictfait preuve du tourment.
Mais, ô mal’heurmalheur, je n’ayai point d’esperanceespérance,
Ou mort ou vif, de sortir de souffrance :
Et je voyvois bien que mes cris et mes pleurs
Jusqu’au tombeau, nourriront mes douleurs.
SCENESCÈNE TROISIESMETROISIÈME.
SYNOPS.
165 D’où vient, Rustic, que depuis deux années
Je n’ayai point veuvu tes plaintes terminées,
Et que tes yeux tristement esplorezéplorés ;
Ne cherchent plus que les lieux esgarezégarés,
Et les desertsdéserts les plus espouventablesépouventables,
--- 7r° ---170Pour ne veoirvoir point aucun de leurs semblables ?
PourquoyPourquoi ton sein garde de tes desirsdésirs,
En bondissant, laschelâche tant de haulthauts cris ;
Et que les rocs, soubssous leurs cavernes sainctessaintes
Vont redisant les accents de tes plainctesplaintes ?
175Et quoyquoi, faultfaut-il, que l’amereamère poison
Des loixlois d’amour, commande à ta raison ?
FaultFaut-il qu’un feu par la saison nouvelle
Comme les prezprés, en ton cœur renouvelle,
Et que l’estéété en ramenant les fleurs,
180 RameineRamène aussi l’aigreur de tes douleurs ?
Des feux d’amour, la plus cruelle flamme
Quand l’on est caultcaut8, ne peultpeut vaincre nostrenôtre ameâme :
Car ce n’est rien qu’une vulgaire erreur
Qui se nourrit de traison9 et fureur,
185Et qui soudain s’esvanoüists'évanouit estaincteéteinte
Lors que contre elle on use de contrainctecontrainte,
Ainsi qu’un dard, que l’on vient de poulcerpousser
Contre un HarnoisHarnais, qui ne le peultpeut percer :
Il est bien vrayvrai, que si l’on perd courage,
190Et que l’amour aytait sur nous l’advantageavantage ;
Que par apresaprès il n’est pas bien aisé,
D’estreêtre10 vaincu, nyni moingsmoins d’estreêtre appaisé
Car peu souvent, le cœur qu’il tient il laschelâche ;
Bien qu’à bon droit, contre luylui l’on se faschefâche.
RUSTIC.
195Ah, ô Synops, qui pourroitpourrait resisterrésister
À ce grand Dieu, que mesmesmême JuppiterJupiter,
Qui tient au poing le Tonnere et l’orage
N’a peupu jamais se sauver de sa rage ?
Ne vois -tu pas, qu’il n’est pas jusqu’aux feux
200Qu’on voytvoit au Ciel, qui ne soient amoureux ?
Que chacun d’eux, ou se donne la chasse
--- 7v° ---Ou seul à seul se rebaise et s’embrasse ;
Ne vois tu pas, le lascif Passereau
Se mignarder, en l’ombre d’un Ormeau,
205Et quand la terre au printemps renouvelle,
Le Ciel luylui rit et est amoureux d’elle ?
Ne vois -tu pas, les fleurs s’entrebaiser
Et mille seps aux Ormeaux s’enlasser ?
Les animaux se carressent de mesmemême,
210Et pour quoypourquoi donc, me blasmeblâmes -tu si j’aymeaime ?
Ha ha Synops, si tu sçavoissavais combien
Je suis heureux en un si doux lien,
Si tu sçavoissavais combien j’aymeaime mon ameâme,
Pour revererrévérer une si belle dame,
215Et en mourant combien je suis heureux,
Tu priseroispriserais mes larmes et mes feux.
SYNOPS.
Un mesmemême mal au temps de mon enfance
Comme le tien, me priva d’esperanceespérance
Comme tu es, je courruzcourus insensé
220Ayant le cœur de mille dards persépercé ;
Rien que les bois, et l’horreur solitaire,
Des creux desertsdéserts, n’allegeoitallégeait ma miseremisère,
Mes yeux estoientétaient tousjourstoujours lavezlavés de pleurs,
Je ne faisoisfaisais que pleindreplaindre mes douleurs,
225Mais à la fin, par le cours des années
J’ayai veuvu mon mal et mes peines bornées :
Et j’ayai perdu au changement des temps,
La prime ardeur de mon jeune Printemps,
Tant que je suis de ces flammes delivredélivre
230Et sans aymeraimer à jamais je veux vivre.
Mais, ô Rustic, il faultfaut estreêtre constant
Avant qu’on soit de ces travaux content :
C’est assez dictdit, allons soubssous cestcet ombrage
--- 8r° ---Manger mon laictlait, mon beurre, et mon fourmagefromage,
235Un creux ruisseau serpente tout autour,
Qui ne sent point l’aspreâpre chaleur du jour,
Et le Soleil abbaissantabaissant sa lumierelumière
S’ira coucher dans sa couche ordinaire.
RUSTIC.
Je le veux bien, ô Pan assiste nous
240Et loingloin de nous detournedétourne ton courroux.
MENALQUE.
Le jour n’avoitavait de ses chaleurs ardentes
Encor’ doré les roches aboyantes :
Les rocs en l’ombre encor enveloppezenveloppés,
CachoientCachaient le froncfront de leurs sourcils huppezhuppés :
245Le somme doux enchantoitenchantait la paupierepaupière,
De noznos AignaulxAgneaux, en leur toicttoit solitaire ;
Et les OyseauxOiseaux par leur chant non pareil,
Ne decelloientdécelaient le retour du Soleil :
La pallepâle horreur de la nuictnuit estoilléeétoilée,
250 EstoitÉtait encor sur la terre espanchéeépanchée :
Morphée encor de mille visions,
TrompoitTrompait nos yeux et nos affections,
Quand desireuxdésireux de voir ma cherechère Athlette ;
Je sors du lictlit, et enfle ma musette11 ;
255Tout forcené, je sors de la maison,
Et en l’obscur je chante une chanson,
Qu’en mes fureurs, je composécomposais pour elle
Lors qu’Lorsqu'elle estoitétait à mon amour cruelle.
Athlette helashélas ! disoisdisais-je en souspirantsoupirant,
260Vien presprès de moymoi qui te vois desirantdésirant,
Qu’entre mes bras ne te tiens-je collée
Puis qu’Puisqu'en la nuictnuit toute chose est celléescellée ?
Par mille jeux et mille embrassements
Nous finirions nos amoureux tourments :
265Par cent baisers, nous trancirionstransirions la peine
--- 8v° ---Qui sans joüirjouir, nous travaille inhumaine,
En attendant l’heur12 de baiser tes yeux,
Je n’useroisuserais ces souspirssoupirs amoureux :
Je ne verroisverrais de mes larmes moüilléesmouillées
270Ces belles fleurs, nyni de crainctecrainte affollées :
Et toytoi et moymoi embrassezembrassés en un coingcoin,
De nos plaisirs, le pré seroitserait tesmoingtémoin.
Ah où es -tu ? faultefaute de ta presenceprésence
Je persperds ce bien, où gistgît nostrenôtre esperanceespérance :
275Et la nuictnuit eusteut de son voillevoile noircynoirci
Couvert nostrenôtre heur13, et nos baisers aussi.
Je n’avoisavais pas achevé ces parollesparoles,
Que la verdeur moulloitmoulait les herbes molles,
Et le Soleil sur la voultevoûte des cieux,
280 VouloitVoulait jaulnirjaunir les rochers sourcilleux.
Il estoitétait jour, et jajà14 mes Brebiettes,
BelloientBêlaient au fond de leurs basses logettes ;
VoulansVoulant aller broutterbrouter les belles fleurs,
Que le Soleil, seichoitséchait de ses challeurschaleurs :
285Lors le sommeil de ses plumes muettes ;
Me vint toucher les paupierespaupières molettes,
Durant le jour, sussur les fleurs il m’endort
Tant qu’à me veoirvoir l’on m’eusteut estimé mort ;
Là si long tempslongtemps à recoyrecoi15 je sommeille
290Qu’il m’est advisavis qu’encores je m’esveilleéveille,
Et en dormant, je vis devant mes yeux
Se presenterprésenter un Serpent cauteleux16,
Qui en jettantjetant par la gueullegueule la flamme,
RampoitRampait à mont du beau sein de ma dame :
295Lors plein de peur je cours soudainement
Tout droit vers elle, et plein d’estonnementétonnement
Je veux tuer cestecette maudictemaudite bestebête,
--- 9r° ---Qui me voyant rampe contre ma testetête,
PicquePique mon froncfront, ainsi qu’elle avoitavait faictfait
300 CeluyCelui d’Athlette, à demydemi jajà17 deffaictdéfait.
Nous attendions, de mourir toute à l’heure
Ensemblement, d’une telle morsure,
Et trepassertrépasser, tenanstenant nos bras croisezcroisés,
Et l’un dans l’autre en mourant enlassezenlassés,
305Quand il sortit de la forestforêt voisine,
Une Lionne à son marcher mutine,
Qui s’attaqua à ce Serpent hideux ;
Le fistfit mourir, et nous sauva tous deux.
De grand plaisir de veoirvoir ma dame saine,
310Je m’esveillééveillé, à demydemi hors d’haleine,
Suant, tremblant, et encores pensant
Que ce Dragon nous alloitallait offensant :
Ha qu’est-cecyceci ? souspiroissoupirais-je en moymoi-mesmemême,
HellasHélas ! FaultFaut-il que celle-là que j’aymeaime
315Plus que mes yeux, soit en si grand danger,
Et qu’il me faille en son mal’heurmalheur songer ?
Ô Dieux du Ciel, de ce songe effroyable,
DestournezDétournez loingloin l’effecteffet espouvantableépouvantable,
Songez en nous, et ne nous faictesfaites pas
320En mesmemême jour, sentir mesmemême trespastrépas :
Contentez vous d’un tout seul sacrifice,
Sans que madamema dame, ainsi que moymoi perissepérisse,
Conservez -la, et me faictesfaites mourir,
Si mon tombeau, seul la peultpeut secourir.
ACTE SECOND.
SCENESCÈNE PREMIEREPREMIÈRE.
FRANCINE.
325 Dis -moymoi, Athlette, est-ce pas chose estrangeétrange,
Que ta rigueur nullement ne se change,
Et que tes yeux, facentfassent mourir par jour,
Cent mille cœurs, esprisépris de ton amour ?
Comment ; veux -tu estreêtre à jamais blasméeblâmée,
330De n’aymeraimer ceux, desquels tu es ayméeaimée,
Et par un sort, du tout contraire au mien ;
Faire mourir ceux qui veulent ton bien ?
Un trop grand heur18 des astres tu refuserefuses,
Et d’un tel bien follement tu abuseabuses.
335Quand l’aageâge vieil, d’un teinctteint tout basannébasané
Aura blanchyblanchi ton chef si bien peigné,
Quand tes cheveux cendrezcendrés de leur nature,
Par les saisons, changeront de teinctureteinture,
Et que tes yeux comme les miens seront
340 BordezBordés de rouge, et de riddesrides ton front :
Lors mille fois en un desertdésert seulletteseulette,
Tu maudiras le grand’ faultefaute qu’as faictefaite,
De n’avoir point rajeunyrajeuni ton printemps ;
Comme j’ayai faictfait, d’amoureux passe-temps :
345Tu regrettrasregrett'ras19 mille nuictsnuits en ta vie,
Où tu auras dormydormi sans compagnie,
Et mille jours que tu persperds en ces prezprés
Sans t’allonger soubssous ces jeunes cyprezcyprès :
--- 10r° ---Mais en ce temps, qu’il fauldrafaudra que tu pleurepleures,
350De t’esjouyréjouir, il ne sera plus heure,
Car nul Pasteur ne voudra plus de toytoi,
Non plus qu’aucun, n’a plus cure de moymoi :
Tu auras beau les supplier de mesmemême,
Que faictfait Rustic, tes beaux Soleils qu’il aymeaime,
355Et les prier, vouloir te caresser,
Pas un n’aura le cœur de t’embrasser.
Ainsi, Athlette, ainsi par ta folie
Sans nul plaisir tu passeras ta vie,
Tes yeux seront privezprivés des feux du jour,
360Sans que tu esaies goustégoûté les fruictzfruits d’amour :
Mais sus dis -moymoi, d’où vient que tu dedaignedédaignes
Le beau Rustic, et te ris de sa peine ?
N’est-il pas beau ? n’a--t-il pas les cheveux
Blonds, et serrezserrés en plus de mille neudsnœuds ?
365N’a-t-il les yeux aussi luisants qu’estoillesétoiles,
Le froncfront pollypoli, et les levreslèvres vermeilles ?
Il n’y a point de pareille beauté
En tout ce pays, nyni de fidelitéfidélité
Qui soit semblable à celle qui le dompte,
370Et ce pendant tu n’en fais point de compte.
Ô cruaultécruauté ! ô trop rigoureux sort,
Quand pour aymeraimer, l’on endure la mort !
PourquoyPourquoi ne suis -je en Athlette muée,
Et comme elle est, de Rustic désirée ?
375Combien de fois je l’auroisaurais embrassé,
Depuis le temps qu’il fut de toytoi blessé :
Que nous aurions passé nostrenotre jeune aageâge
Heureusement, en ce desertdésert sauvage,
L’un presprès de l’aultreautre, esgauxégaux en volonté,
380Conformes d’ans, d’heur20, et de liberté.
--- 10v° ---Ô que de nuictsnuits, que d’antres effroiableseffroyables,
AuroyentAuraient celléscellé nos plaisirs delectablesdélectables :
Que nous aurions consommé de beaux jours,
À recueillir les fruictsfruits de noznos amours,
385Et que nos cœurs liezliés de mesmesmêmes chesneschaînes,
AuroientAuraient de fois mollymolli nos tendres peines :
Mais las ! dis -moymoi, d’où vient que tu haizhais tant
Ce beau Pasteur qui te va souhaitant,
Que t’a--t-il faictfait ? conte le moymoi, Athlette,
390En ce pendant que je te voyvois seulette.
ATHLETTE.
PourquoyPourquoi veux -tu par un lascif propos ;
Troubler mon aageâge et mon jeune repos ?
Et qui te faictfait par un conseil damnable
Eschauguetter mon vouloir immuable ?
395Ne t’esai-je dictdit cent mille et mille fois,
Que j’abhorroisabhorrais les amoureuses loyslois,
Et que j’avoisavais voüévoué désdès ma jeunesse,
Ma chasteté à Pallas la DeesseDéesse ?
C’est assez dictdit ; je t’ayai desjadéjà conté
400Par quatre-fois, qu’elle est ma volonté :
Contente toytoi, et fais si tu es sage
Que Rustic laisse, à m’aymeraimer davantage,
Car tous les cieux seront sans mouvement,
PlustostPlutôt qu’il aytait de moymoi contentement.
FRANCINE.
405Ô quel dedaindédain, voyez comme sa face
Coup de sur coup, s’est esprinseéprise d’audace,
Voyez son port ; voyez ses yeux ardansardents,
Et la fureur qui roulleroule par dedans,
Qui eusteut pensé qu’au cœur d’une pucelle,
410Il eusteut logé un ardeur si cruelle ?
Qui eusteut pensé que son ameâme eusteut estéété,
--- 11r° ---Si temerairetéméraire, et plein’ de cruaultécruauté ?
Avez -vous veuvu, comme elle est departyedépartie
D’aupresauprès de moymoi, attaincteatteinte de furie ;
415L’avez -vous veuëvue aussi tostaussitôt s’en aller,
Comme j’ayai faictfait mine de luylui parler ?
Ô cruaultécruauté qui n’as point de semblable,
Pauvre Rustic entre tous miserablemisérable !
HelasHélas ! FaultFaut-il qu’en ton aageâge plus beau
420Un fier dedaindédain te conduise au tombeau ?
HelasHélas faultfaut-il qu’une fierefière maistressemaîtresse
Par son refus, termine ta jeunesse,
Et que tu meuremeures au temps que la vigueur,
DoibtDoit esveilleréveiller les flammes de ton cueurcœur ?
425Que diras -tu, quand avec toytoi seulletteseulette
Je te diraydirai la responseréponse d’Athlette ?
Que diras -tu, quand tu sçaurassauras de moymoi,
Le peu de cas qu’elle faictfait de ta foyfoi,
Et que jamais mes pleurs et mon langage
430N’ont sçeusu mollir l’ardeur de son courage ?
Que diras -tu, d’entendre le discours
Qu’elle m’a faictfait de ses jeunes amours,
Et comme elle est à Pallas destinée,
Mais bien plustostplutôt à Menalque donnée ?
435Alors, Rustic, tu mourras desperé21
Jusques au vif, par ce refus navré :
L’on te voirraverra trancirtransir dessus la place ;
Et ta chaleur se froidir comme glace.
J’eusse plustostplutôt, mille fois appaiséapaisé
440Un Dieu du Ciel, ou un Tigre offensé ;
J’eusse plustostplutôt adoulcyadouci les Satires,
Et les Silvains des Sauvages les pires,
Que je n’ayai faictfait changer de volonté
--- 11v° ---À cestecette fille, où regnerègne la fierté :
445Ah ô amour, ne prendras -tu vengeance,
Par mille traictstraits d’une telle arrogance ?
Souffriras -tu, la honte que te faictfait
Une BergereBergère, exempte de ton traicttrait ?
ToyToi qui deffaictzdéfais les plus fiers de courages,
450Te lairras tu vaincre dans un bocage,
Par une fille ? où l’aageâge et la saison
N’ont point encor’ amené de raison :
Ah venge - toytoi, et d’une mesmemême flecheflèche
VangeVenge Rustic, et reparerépare sa brechebrèche ;
455Ne permets pas que Rustic en aymantaimant,
Ferme les yeux, soubssous l’effort du tourment,
Et que les fruictsfruits de son amour fidellefidèle,
SoyentSoient le travail, et la Parque cruelle :
C’est assez dictdit, je m’en vais le chercher
460Et si je puis sa douleur estancherétancher.
SCENESCÈNE SECONDE.
ATHLETTE.
Mais je ne sçaysais d’où vient que cestecette Vieille,
De l’amitié de Rustic me reveilleréveille,
VeuVu qu’elle sçaitsait, que je ne l’aymeaime point,
Et que mon cœur d’aultreautre amour est espointépoint :
465Tout ses propos, qu’elle sçaitsait si bien feindre,
D’aymeraimer Rustic, taschenttâchent à me contraindre :
TousjoursToujours Rustic, son amour, et sa foyfoi
Sont en sa bouche, estantétant au presauprès de moymoi :
Du seul Rustic seulement elle chante,
470Et si rien moins que Rustic me contente,
Car ce pendantcependant que Menalque vivra ;
--- 12r° ---Autre que luylui, Athlette ne suyvrasuivra :
À luylui tout seul, en aymantaimant j’ayai envie,
D’asubjectirassujettir mon amour et ma vie :
475C’est donc en vain, que l’on veultveut me forcer,
D’aymeraimer Rustic, et Menalque laisser.
Mais où est-il ? de toute la journée
Je ne l’ayai veuvu s’esbattreébattre en cestecette prée ;
LuyLui qui soulloitsouloit22 enfler son chalumeau23
480Durant le jour, au bord de ce ruisseau,
Que maints CypresCyprès ombragent de manieremanière,
Que le Soleil n’y espandépand sa lumierelumière :
Que maints gazons enlacezenlacés gentiment,
Font un chevet, pour dormir doulcementdoucement :
485Qui les passants, à s’y coucher attirent,
Et que mes yeux sur tous endroictsendroits desirentdésirent :
En ce beau lieu mon Menalque soulloitsouloit24
Se retirer, à l’heure qu’il vouloit25,
Ou s’endormir, ou enfler sa musette26,
490Ou pour disnerdîner, mettre la serviette,
En ce pendantcependant, que ses blancs AigneletsAgnelets
BroutoientBroutaient les fleurs de ces prezprés verdelets,
Et ce pendantcependant que la challeurchaleur ardente
Du clerclair Soleil, tournoyoittournoyait violente :
495Là je soulloissoulois27, tout le jour me rengerranger
AupresAuprès de luylui, et mes bras allonger
Entre les siens : là toute la journée
Dessus ses yeux ma bouche estoitétait collée :
Ores j’alloisallais noüantnouant ses blonds cheveux,
500Ores mirant mon froncfront dedans ses yeux :
Ores j’estoisétais de sa bouche ydolastreidolâtre ;
Or’ de son sein, plus blanc que n’est l’AlbastreAlbâtre ;
Ores j’alloysallais baisant et rebaisant
--- 12v° ---Son froncfront pollypoli, en voultevoûte de croissant,
505Or’ ses sourcils et sa joüejoue vermeille,
Et cestecette main qui n’a point de pareille :
Ores ardente à l’entendre chanter,
Je me sentoissentais par sa voix enchanter :
Autant de fois qu’il souspiroitsoupirait ses peines,
510 AultantAutant de traictstraits moultremoulte-persoientperçaient les veines :
Je me pasmoispâmais entre ses bras noüeuxnoueux,
Quand il chantoitchantait noznos travaux amoureux,
Et qu’au doux son de sa musette28 chere ;
Il souspiroitsoupirait nostrenotre amitié premierepremière.
515Puis quand j’estoisétais soullesaoule29 de le baiser,
Et qu’il vouloitvoulait ses desirsdésirs appaiser,
Sans estreêtre veuzvus d’aucune creaturecréature,
En ce sainctsaint lieu escartéécarté de nature,
Nous recueïllonsrecueillons sur la couche du jour
520Par mille esbatsébats, les fruictsfruits de nostrenotre amour,
ApresAprès avoir d’un semblable courage,
Mangé seulets, nostrenotre pain et fourmagefromage,
Et quelquesfoisquelquefois du friant laictlait caillé ;
Lequel j’avoisavais à ma meremère vollévolé :
525Là nous beuvionsbuvions, sans bouger de la place
L’eau du ruisseau, aussi froydefroide que glace ;
Le plus souvent au fond de son chappeauchapeau ;
Et quelquesfoisquelquefois, dessus le bord de l’eau.
VoylàVoilà comment quand en ce lieu nous sommes ;
530Nous esbattonsébattons, hors la crainctecrainte des hommes,
Mais en ce lieu Menalque n’est venu
Comme il soulloitsouloit, il luylui est advenu
S’ayai-je grand peur, quelque fascheuxfâcheux desastredésastre
Qui l’a tenu de s’y venir esbattreébattre :
535Mais je m’envoisen vais l’attendre en ce beau lieu,
--- 13r° ---Et ce pendantcependant sommeiller quelque peu :
MENALQUE.
Que fais-je icyici, quel mal’heurmalheur m’y arrestearrête ;
Sans m’en courir chercher ma cherechère Athlette ?
Qui me retient en songes trans-formétransformé,
540Sans m’en aller au lieu accoustuméaccoutumé ?
JaJà le Soleil, presque à demydemi se couche,
Et je n’ayai point encores veuvu sa bouche,
HelasHélas ! je crains, qu’elle soit en esmoyémoi,
Ou de despitdépit courroucée contre moymoi,
545Ne m’ayant point r’encontrérencontré d’adventureaventure ;
Dedans le bois et dans cestecette verdure :
Si je passoispassais un jour sans voir ses yeux,
Je me diroisdirais à jamais mal’heureuxmalheureux.
Je m’en voysvais donc, la chercher à cestecette heure :
550Mais qu’est cecyceci, qui d’une grave alleure30,
Vient droictdroit à moymoi ? c’est Delfe sans doubterdouter,
Qui vient encor mon esprit tourmenter,
Je ne veux point, quoyquoi qu’il en soit, l’entendre,
Car je sçaysais bien ce qu’elle veultveut pretendreprétendre.
ACTE SECOND.
SCENESCÈNE TROISIESMETROISIÈME.
DELFE.
555 Et bien Menalque, et bien, ne veux -tu point
Donner remederemède au tourment qui me poingtpoint ?
Ne veux -tu point, ô cruel, que je sente,
--- 13v° ---L’heureux plaisir, que l’amour nous presenteprésente ?
Seras -tu seul de mon tourment autheurauteur,
560Et seul de tous contraire à mon bon-heurbonheur ?
QuoyQuoi ; n’ayai-je pas, tremblant soubssous ton audace
Assez souffert, pour meritermériter ta gracegrâce ?
Et n’ayai-je assez de travaux enduré ;
Pour ce plaisir, que j’ayai tant desirédésiré ?
565Un long service, avec une asseuranceassurance
D’estreêtre loyal, meritentméritent recompencerécompense ;
Et celuycelui-là travaille vainement,
Qui ne sent point les fruictsfruits de son tourment :
Les animaux ferocesféroces de nature
570 CognoissentConnaissent ceux, qui leur donnent pasturepâture,
Leur sont amysamis, mesmesmêmes ne doubtentdoutent pas
Pour les sauver, de courir au trespastrépas :
Et toytoi cruel, las ! tu fais conscience
De me donner de mon mal allegeanceallégeance ;
575Tu m’esconduictséconduis (moymoi qui le mal assaultassaut
Pour t’aymeraimer trop) du secours qui me faultfaut,
Ah inhumain, songe à ma peine dure,
Songe à ma foyfoi, et au mal que j’endure :
Et si tu as, sentysenti comme je sens,
580Les traictstraits d’amour, de nature cuisants :
Si tu cognoisconnais sa fureur inhumaine,
PourquoyPourquoi es -tu si cruel à ma peine ?
Que t’ayai-je faictfait ? peultpeut bien une beaultébeauté
Comme la tienne, ardre de cruaultécruauté ?
585 PeultPeut bien ton froncfront, d’une beaultébeauté si belle,
Couvrir soubssous luylui, une rigueur cruelle ?
N’ayai-je tousjourstoujours par mes charmeuxcharmants propos,
SolicitéSollicité ton bien et ton repos ?
N’ayai-je tousjourstoujours par ma noire science ;
--- 14r° ---590 FaictFait prospererprospérer les fruictsfruits de ton enfance,
En esperantespérant quelquesfoisquelquefois de toucher
Tes yeux ardansardents en l’ombre d’un rocher,
Et là humer à longs s’acquets, ensemble
Le bien qu’amour, en deux amants assemble ?
595Las qu’est-ce cyceci ! ne sçauroissaurais-je dompter
Ton cueurcœur, du roc, ou de toytoi m’absenter ?
MoyMoi qui peux bien, par ma longue doctrine
À tous tourments donner la medecinemédecine,
Et qui cognoisconnais la nature des maulxmaux,
600Ne puis-je donc appaiser mes travaulxtravaux ?
Tu ne dis mot, seulement tu ne daignedaignes
Me regarder, nyni cognoistreconnaître ma peine :
LeveLève tes yeux, as -tu honte de voyrvoir,
Celle qui vit, ésès31 loixlois de ton pouvoir ?
605 QuoyQuoi ; as -tu peur, que mon œil te menassemenace,
Ou bien crains -tu en regardant ma face ?
Suis-je trop laide, et trop vieille pour toytoi ;
Parle Menalque ? Ô cruel responsréponds moymoi !
Allons, vienviens -t’en, vienviens allegeralléger ma peine
610Dedans ce Roc, d’où sort cestecette fontaine,
Il est secret, le temps et le loisir
Sont consentansconsentants, d’un si parfaictparfait plaisir :
Mais allons donc ; Ô cruel ! ô farouche,
Tu ne dis mot, non plus que quelque souche,
615Je croycrois qu’il est honteux de me baiser,
Ou difficile encor d’aprivoiserapprivoiser :
Voyez un peu, comme il baisse la veuëvue
Encontre terre, et fainctfeint ne m’avoir veuëvue,
Ça je m’en voisvais, forcer sa volonté,
620Et malgré luylui, joüirjouir de sa beaultébeauté :
Je veux user envers luylui de main forte,
--- 14v° ---Puis qu’Puisqu'il me haythait de si extremeextrême sorte.
MENALQUE.
Non Delfe non, à une aultreautre qu’à toytoi,
J’ayai destiné mon amour et ma foyfoi,
625Je ne veux point estreêtre accusé vers elle,
D’avoir estéété en l’aymantaimant infidelleinfidèle,
Tu persperds ton temps, comme faictfait le nocher,
Qui ne veultveut pas un escueilécueil approcher,
Quand la fureur de la mer et l’orage
630Le poussent contre, et brizentbrisent son cordage.
Appartient-il un baiser seulement
À celle -là, qui par enchantement,
Et par ses vers, aux hommes faictfait la guerre,
Et pertperd les fruictsfruits, et les biens de la terre ?
635Qui faictfait mourir les jeunes arbrisseaux,
Et par son art nuistnuit à tous animaux ?
Va Delfe va, en tes cavernes sombres
Et là t’arrestearrête, à caresser les ombres
C’est ton mestiermétier, cela te viendra mieux,
640Que de chercher à faire un amoureux :
Que si tu es au fond de ta pensée
Comme tu dis, par l’amour offensée,
Ne sçauroissaurais-tu par ton art te guarirguérir,
Puis quePuisque tu peux les aultresautres secourir ?
645 GuarisGuéris -toytoi donc, de ta douleur extremeextrême,
C’est un grand bien, que se guarirguérir soysoi-mesmemême,
Sans que l’on ait aux medecinsmédecins recours,
NyNi mandiermendier des aultresautres le secours :
Car quandquant à moymoi, ô Delfe, je te jure
650Que l’on voirraverra transformer la nature,
Au paravantAuparavant que tu puissepuisses emporter,
Chose de moymoi propre à te contenter :
--- 15r° ---Car de pouvoir t’aymeraimer en quelque sorte,
Et r’adoulcirradoucir la douleur que tu porteportes,
655Ô que plustostplutôt je perseperce de ma main
Par un despitdépit, la voultevoûte de mon sein ;
Et que plustostplutôt je perde la lumierelumière,
Que je sois onc amyami d’une SorciereSorcière :
J’auroisaurais tousjourstoujours, ce me seroitserait advisavis,
660Cent mil’ esprits qui criroientcriraient à mon huyshuis32,
Et je mourroismourrais de crainctescraintes effroyables
Tant j’ayai grand peur de ces farouches Diables,
Va Delphe va ; invoque par tes cris
Pour t’acolleraccoler, quelqu’un de tes esprisesprits,
665Et si tu veux, fayfais -luylui prendre la forme
De mon visage, et en moymoi le transforme :
Par ce moyen, tu tromperas tes yeux,
GoustantGoûtant le fruictfruit qui t’est si precieuxprécieux,
Car quant à moymoi, tu faictsfais fort grand folliefolie
670Si tu t’attends d’avoir ma compagnie,
C’est assez dictdit, à Dieu Delphe, bon jour,
Par ta science, enchante cestcet amour
Qui ne veultveut pas que libre tu reposes,
Comme tu peux enchanter toutes choses :
675 ToyToi qui guarisguéris, tous ceux qui sont toucheztouchés
De cestcette ardeur, par tes vers remaschezremâchés,
Ne peux -tu pas à ton besoingbesoin extremeextrême,
Par un mesmemême art, subvenir à toytoi-mesmemême ?
L’on ne plainctplaint point, celuycelui-là qui ne veultveut
680Se rendre sain, quand guarirguérir il se peult :
Car comme on dictdit, la charité supresmesuprême
Commence à soysoi, puis à ceux que l’on aymeaime.
Or sus, va donc chercher aultreautre secours
Que mes baisers, pour guarirguérir tes amours,
--- 15v° ---685C’est assez dict : Adieu belle fillette,
Qui porte jajà soixante ans sur la testetête,
Et qui voyant que son verger morfond,
VeultVeut l’eschaufferéchauffer comme les jeunes font :
Il est trop tard, tu n’as plus que l’escorceécorce
690De la verdeur, qui verdissoitverdissait ta force,
Ton champ ne peultpeut estreêtre plus desirédésiré,
Pour le long temps, qu’il ne fut labouré,
Encore un coup, Delfe, je me commande,
Une aultreautre fois tu auras ta demande,
695Mais pour ce coup, Mignonne, assure toytoi
Que tu n’auras que des propos de moymoi.
DELFE.
C’est donc ainsi, ô barbare sauvage,
Que tu te ris de moymoi et de mon âge :
C’est donc ainsi, que tu vas rejectantrejetant
700Mon amitié, que chacun aymeaime tant :
C’est donc ainsi ; que je suis refusée
De ma demande, et de toytoi despriséedéprisée :
C’est donc ainsi que tu te sers de moymoi
Pour en gaussant, enchanter ton esmoyémoi,
705Et c’est là donc la belle recompencerécompense,
Que je devoisdevais goustergoûter de ma constance :
Ô fier Pasteur ! ô superbe Berger !
Puissé -je un jour de mon mal me vangervenger ;
Puissé-je faire, un jour que tu me priepries
710Comme j’ayai faictfait de te sauver la vie,
Ô cruaultécruauté ! ô rigueur ! ô desdaingdédain !
Qui me trancisttransit le cueurcœur dedans le sein ;
Ha qu’ayai -je faictfait au Ciel impitoyable ;
Pour dessus tous, me rendre miserablemisérable ?
715Que me sert-il, de cognoistreconnaître le cours
Des feux du Ciel, des saisons et des jours ?
--- 16r° ---Que me sert-il, de commander aux antres,
Aux mers, aux vents, aux rochers et aux plantes ?
Que me sert-il d’estreêtre crainctecrainte de tous,
720Si d’un Berger je doubtedoute le courroux ?
Que me sert-il, qu’aux esprits je commande
Si un Pasteur desdaignedédaigne ma demande ?
Ah, ô amour ! ah petit enfançon ;
As -tu bien peupu surmonter ma raison ?
725 ToyToi qui est nudnu, sans force et sans lumierelumière,
As -tu peupu vaincre une vieille SorciereSorcière ?
Ces traictstraits par toytoi, descochezdécochés de travers,
Ont-il peupu vaincre et mon cueurcœur et mes vers ?
Las qu’est-ce cyceci ? helashélas ! se peultpeut -il faire
730Qu’un Dieu du Ciel se plaise à me deffairedéfaire ?
Et que petit d’autant qu’il n’est pas veuvu,
Il soit plus crainctcraint, qu’un aultreautre plus grand Dieu ?
Mais va cruel ; par ma noire science
J’espereespère un jour prendre de toytoi vengeance,
735Et faire veoirvoir à mon traistretraître Berger,
Que quand je veux, je peux bien me venger :
C’est assez dictdit, faultfaut que je me retire,
En esperantespérant le bien que je souspiresoupire :
Car en despitdépit de ce fier desloyaldéloyal,
740Je me voirrayverrai un jour libre de mal.
RUSTIC
C’est faictfait de moymoi, c’est faictfait que de ma vie,
Athlette n’a de me guarirguérir envie :
Je suis perdu, je veux par mille pleurs
En ces desertsdéserts, racompterraconter mes douleurs :
745Je veux graver mille funestes carmes
Dans ces rochers, puis les noyer de larmes :
Je ne veux point qu’on entende autre voix
Que ma clameur, au millieumilieu de ces bois
--- 16v° ---Puis quePuisque ma peine est seulleseule au monde ardente,
750Il faultfaut que seul je la plorepleure et lamente,
Et que je fasse accourir en ces lieux,
Mille ruisseaux, des larmes de mes yeux.
Las ! que ne fus-je aveugle dés mon naistrenaître,
Ou qu’un LyonLion, de moymoi ne se vint paistrepaître,
755Si tosttôt que j’euzeus veuvu ce cruel flambeau ;
Qui me conduistconduit au profond d’un tombeau ?
Que ne perdis-je et les sens et la veüevue,
Si tosttôt que j’euzeus sa majesté congneüeconnue ?
En trespassanttrépassant, le soucysouci qui me mort
760Avecques33 moymoi, d’un mesmemême coup fustfut mort :
Je n’auroisaurais plus que faire de me plaindre,
NyNi en vivant, tant d’infortunes craindre :
Mon corps posé, dans l’horreur d’un cercueil,
SeroitSerait exempt de mon funeste dueildeuil,
765Et sa rigueur n’auroitaurait attaintatteint, cruelle,
Mon pauvre cœur d’une flecheflèche mortelle :
Mais puis qu’il plaistplaît à nos souverains Dieux,
De me priver d’un repos si heureux,
Et qu’il me faultfaut souffrir toute ma vie ;
770De me guarirguérir je veux perdre l’envie :
Je veux en tout, faire leur volonté
Et me priver d’espoir et de santé.
À celuycelui-là, à qui nul bien ne reste
Pour s’appaiser, que les mercs34 de sa perte,
775Et que le temps a privé de son heur35,
Il faultfaut les cris, pour plaindre son mal’heurmalheur :
Les cris sont ceux, qui d’une longue trame,
Vont dissoudant36 les douleurs de nostrenotre ameâme :
Les cris sont ceux, qui liment nos travaux,
780Quand aultresautres qu’eux ne consollentconsolent nos maux :
--- 17r° ---Car celuycelui-là qui sans cesse souspiresoupire ;
Sent adoucir le mal qui le martire37.
Je m’en voisvais donc, pour plaindre m’approcher,
Du flanc bossu de ce ferme rocher,
785Et là devant que veoirvoir le jour se clore,
FaultFaut que mon mal tout seulet38 je deploredéplore,
EchoÉcho.39 Plore40.
Ha ! qui respondrépond si tosttôt à mon esmoyémoi ?
EchoÉcho. Moy Moi
Que veultveut cestuy mes fortunes predireprédire ?
EchoÉcho. Dire
SçaitSait-il mon mal, sans l’avoir oncq’41 ouyouï ?
EchoÉcho. Oüy Ouï
790Mais qui es -tu ? DyDis le moymoi sur ton Dieu,
EchoÉcho. Dieu.
Dieu ? He dydis donc, dois-je espererespérer ou craindre ?
EchoÉcho. Craindre.
Depuis m’amour que suis-je devenu ?
EchoÉcho. Nu.
Mais sus dis -moy, si mon attente est vaine,
EchoÉcho. Vaine.
Que me faultfaut-il pour ma peine enchanter ?
EchoÉcho. Chanter.
795Et pour chasser le soucysouci qui la mort ?
EchoÉcho. La mort.
Sans elle donc je ne guarirayguérirai point ;
EchoÉcho. Point.
FaultFaut donc mourir, et tel est ton advisavis :
EchoÉcho. VizVis.
QuoyQuoi ? ne faultfaut-il que je coure au trespastrépas.
EchoÉcho. Pas.
Tu penses donc que je serayserai heureux,
EchoÉcho. Heureux.
800C’est assez dictdit, je suis presqu’en repos
Ayant ouyouï de si divins propos :
Peut -estreêtre un jour, sortiraysortirai-je de peine,
Et qu’à mon mal, Athlette sera humaine.
Ô bien heureux, je m’en voisvais si je puis
805D’un doux sommeil, enchanter mes ennuis,
Et attendant que je rencontre Athlette,
Dedans ces bois, se pourmenantpromenant seulette42,
De qui, peut -estreêtre, apresaprès tant de mal’heurmalheur
J’adoucirayadoucirai la cruelle rigueur.
ACTE TROISIESMETROISIÈME.
SCENESCÈNE PREMIEREPREMIÈRE.
SYNOPS.
810 Et bien Francine, as-tu contrainctcontraint Athlette
D’aymeraimer Rustic, d’une amitié parfaicteparfaite ?
As -tu limé par tes mots amoureux
Son cueurcœur d’acier, et son œil furieux ?
DyDis, parle à moymoi, ha je voyvois bien, Francine
815À ton visage, et à ta basse mine,
Que tu n’as point changé sa volonté,
Et qu’elle bruslebrûle encor’ de cruaultécruauté :
Ô quel mal’heurmalheur ! n’estoisétais-je pas bien sage
Quand à Rustic je predisprédis son dommage ?
820Je le luylui dis, qu’en vain il consommoitconsommait
Son temps apresaprès, et qu’un autre ell’ aymoitaimait,
Il ne daigna jamais me croire à l’heure,
--- 18r° ---Dont j’ayai grand peur, qu’il faille qu’il en meure :
Mais compteconte moymoi, avant que m’en aller,
825Ce qu’elle a dictdit, sans un mot m’en celer.
FRANCINE.
Je le veux bien, reposons nous sus l’herbe ;
En escoutantécoutant sa responseréponse superbe.
Or entensentends donc, aussi tosttôt que j’euzeus43 veu44,
CesteCette cruelle approchant de ce lieu,
830Qui se marchoitmarchait d’une asseuranceassurance fierefière,
(Comme tu sçaissais qu’elle est fort temerairetéméraire)
Je m’en couruzcourus devant pour l’acosteraccoster
Et d’un bon jour je la vins arresterarrêter :
Je pense bien qu’elle printprit d’effiancedéfiance,
835Que je vouloisvoulais luylui compterconter la constance,
Les longs travaux, les cris, les pleurs, l’amour,
Que pour l’aymeraimer, Rustic souffroitsouffrait le jour :
Car tout soudain qu’elle m’eut aperceuëaperçue,
D’une autre part elle tourna sa veuëvue,
840Et sans vouloir me rendre mon salut,
Rida le froncfront, tant que peu s’en fallut
Que le mesprismépris, ne me la feistfit maudire
Et m’en vouloisvoulais revenir sans mot dire,
Mais à la fin je resoluzrésolus en moymoi,
845Qu’il me falloitfallait acquitter de ma foyfoi.
SYNOPS.
Ô que le Ciel feistfit mal de l’avoir faictefaite !
VeuVu sa rigueur, en beauté si parfaicteparfaite.
FRANCINE.
Donc à demydemi, crantifvecraintive et sans espoir
Par mes propos à pitié l’esmouvoirémouvoir,
850Je commençaycommençai, d’une sorte nouvelle
À la loüerlouer, comme entre toutes belle,
Et à priser ores45 ses longs cheveux,
--- 18v° ---Ores son froncfront, et ores ses beaux yeux,
Ell’ escoutoitécoutait, sans se monstrermontrer estrangeétrange
855À mes devis46, cestecette belle loüangelouange,
Et ce pendant que je dis ces propos,
Je veyvis tousjourstoujours ses deux yeux en repos,
Elle escoutoitécoutait, sans se monstrermontrer rebelle,
Car toute fille aymeaime estreêtre dictedite belle :
860Mais aussi tosttôt, qu’en changeant de devis,
Je mis en jeu, Rustic et ses ennuis,
Tout aussi tosttôt, que j’euzeus prinspris cest’cette audace
Que d’en parler, elle changea de face,
Elle devint vermeille de fureur,
865En m’accusant de mesprismépris et d’erreur.
SYNOPS.
Que te distdit -elle ? ô Rustic miserablemisérable
D’aymeraimer si fort une dame implacable !
FRANCINE.
Pour tout cela, je ne perdyperdis l’espoir
Ainsi je poursuis mes mots à mon pouvoir :
870En premier lieu je luylui dis par mesure
Quel est Rustic, et quelle sa nature,
Quelle sa foyfoi, quelle sa loyauté,
Quels ses moyens, et quelle sa beauté ;
Bref je n’obmisomis, rien qui soit à luylui dire
875Pour l’asseurerassurer, combien il la desiredésire :
Je luylui dis tout, et en fin la priépriai
D’aymeraimer Rustic, et d’en avoir pitié.
SYNOPS
Et à cela, que te responditrépondit -elle ?
Quelque responseréponse, à mon advisavis cruelle.
FRANCINE.
880Je luylui contécontai le mal qu’il enduroitendurait :
Comme le jour et la nuictnuit il ploroitpleurait :
Comme les pleurs blanchissoientblanchissaient son visage,
Combien l’amour, luylui portoitportait de dommage :
--- 19r° ---Je luylui comptécontai comme il alloitallait mourir,
885S’elle tardoittardait guereguère à le secourir,
Et que chacun le regrettoitregrettait fors elle,
Comme mourant, pour estreêtre trop fidellefidèle :
Et pensepenses -tu que tu n’acquerras pas
Grand deshonneurdéshonneur, de le mettre au trespastrépas ?
890La cruauté sur tout vice est blasméeblâmée,
Et les haulshauts Dieux ne l’ont jamais ayméeaimée :
À la parfin j’adjoustoisajoutais mille vœux,
Mainte priereprière, et maints mots amoureux,
Pour l’adoucir, et la rendre amiable
895Envers Rustic, son amant miserablemisérable.
SYNOPS.
Tu faisoisfaisais bien ; pour tes vœuzvœux acquiteracquitter
Envers Rustic, acheveachève de compterconter.
FRANCINE.
ApresAprès cela, lors que je l’euzeus priée
Si longuement qu’elle estoitétait ennuyée,
900Et qu’elle estoitétait triste jusqu’au mourir,
De m’escouterécouter si long temps discourir,
Elle me distdit, d’une parole ardente.
Retire -toytoi, vieille trop arrogante,
Ne crains -tu point pour avoir attenté
905Par tes propos, contre ma chasteté ?
N’as -tu point peur, que Pallas la Déesse,
Punisse un jour, ta folle hardiesse ?
As -tu pensé, en babillant, pouvoir
Par tes sermons, corrompre mon vouloir ?
910Va osteôte -toytoi, tu as faillyfailli de prise ;
J’ayai à Pallas ma chasteté promise ;
Je n’ayai soucysouci de Rustic, nyni de toytoi,
De son trespastrépas, encor’ moins de sa foyfoi,
S’il veultveut mourir, je n’y sçauroissaurais qu’y faire
--- 19v° ---915Ny moins encor’, de son mal le distraire.
SYNOPS.
Ô quel orgueil ! ô cueurcœur plein de fierté !
Dieu ; que tu faictsfais grand tort à ta beauté.
FRANCINE.
Je ne peuzpeux pas, alors luylui contredire,
Car loingloin de moymoi vistevite elle se retire,
920Me laisse seule, au milieu des desertsdéserts ;
Qui fondoisfondais toute, en pleurs et en regrets ;
Et sans bouger une heure de ma place,
Je despitoisdépitais sa mine et son audace,
BlasmantBlâmant le Ciel, qui ne la punissoitpunissait
925Puisque sa gloire un chacun offençoitoffençait :
Voilà, Synops, la responseréponse d’Athlette,
Comme tu vois superbe et indiscretteindiscrète :
Mais je ne sçaysais, par quel bout commencer
Pour la conter, sans Rustic offencer :
930Si je luylui dis, ce que je viens de dire,
De plus en plus j’aigrirayaigrirai son martiremartyre,
Tant qu’il pourra, faute de se guarirguérir ;
En m’escoutantécoutant sur la place mourir :
Conseille -moymoi, dydis -moymoi ce qu’il faut faire,
935Pour luylui conter ces mots sans luylui desplairedéplaire.
SYNOPS.
N’en prensprends soucysouci ; car je sçaysais bien comment
Il faultfaut parler à un si fol amant,
VienViens seulement avecque moymoi, Francine,
Pour le chercher en la forestforêt voisine.
MENALQUE.
940Dieux qu’est-ce cy47 ? me voirayverrai-je tousjourstoujours
Importuné, des amoureux discours
D’une SorciereSorcière ? et faut-il que j’entende
Si longuement, son injuste demande ?
Je ne sçauroissaurais arriver dans ce bois,
--- 20r° ---945Que tout soudain je n’entende sa voix,
Mais c’est en vain, j’aymeroisaimerais mieux eslireélire
Un fier trespastrépas, que complaire à son dire,
Et ce pendant, elle m’a faictfait passer
Beaucoup de temps à l’entendre causer ;
950Tant que peultpeut -estreêtre, Athlette depitéedépitée
D’attendre tant, s’en seroitserait bien allée,
Et par ainsi, j’auroisaurais passé le jour,
Sans rien cueillir des fruictsfruits de mon amour,
Mais si faultfaut-il, que par tout je la cherche
955Et qu’un quart d’heure, avec elle je prescheprêche.
SCENESCÈNE SECONDE.
RUSTIC.
C’est trop dormydormi, je m’estonneétonne comment
J’ayai sommeillé icyici si longuement,
VeuVu que l’amour de si presprès me reveilleréveille,
Qu’un seul moment la nuictnuit je ne soumeillesommeille :
960L’on dictdit bien vrayvrai, que le jaulnejaune Soleil
N’est point si fort ennemyennemi du sommeil,
Comme est l’amour, car chacun la journée
PeultPeut sommeiller, mesmemême l’apresaprès-disnéedînée48 :
Mais celuycelui-là, à qui cestcet amour nuistnuit,
965Ne peultpeut dormir, nyni le jour nyni la nuit,
Il ne faictfait rien que songer en sa belle,
Et à guarirguérir son angoisse mortelle :
Mille desirsdésirs luylui deçoiventdéçoivent les yeux,
Or’ il espereespère, et or’ il est paoureuxpeureux :
970Un fort navire, au milieu de l’orage,
Entre deux vents de contraire courage,
Qui çà et là le font si bien courir
Qu’il n’attend plus que l’heure de perirpérir,
--- 20v° ---N’est point si fort agité comme est l’ameâme
975D’un amoureux, esconduictéconduit de sa dame :
Je le sçay bien, Dieu sçait combien de fois
J’ayai vescuvécu serf des amoureuses loixlois,
Et suis encor’ au milieu de ma course,
Si loingloin de moymoi, ce mal je ne repousse :
980Mais las ! comment, car il est sans raison
Et n’en sçauroissaurais trouver la guarisonguérison,
Le justjus des fleurs, nyni l’humeur des racines ;
Ne m’y sçauroientsauraient servir de medecinesmédecines,
Athlette seule, est mon seul medecinmédecin,
985Par qui mon mal, doibtdoit un jour prendre fin :
Mais où est -elle ? ha que j’ayai grand’ envie
De la trouver, ô Athlette ma vie ;
Las où es -tu ! que n’ayai-je le loisir
De rebaiser tes beaux yeux à plaisir ?
990Que toytoi et moymoi, ô ma cruelle Athlette,
Ensemble unis d’une amitié parfaicteparfaite,
Ne sommes -nous au fonsfond de ce rocher,
Pour nostrenotre froncfront l’un de l’autre aprocherapprocher ?
Que ne m’est-il loisible que je baise ;
995Ton beau courail, aussi rouge que braise ?
Et les tettonstétons de ce sein qui vouté,
Ressemble un mont, de beau laictlait caillotté ?
Ô Dieu quel heur, ô gente Pastourelle !
Ô plus heureux, qui te baise si belle ;
1000Je suis ravyravi, de penser seulement
Au bien qu’il a, et au contentement,
Qu’en te pressant dessus l’herbe segrettesecrette,
Il va humant d’une gloutonne traictetraite :
Si ce bien là me debvoitdevait accueillir,
1005Je seroisserais mort avant que le cueillir :
--- 21r° ---Car seulement la doulcedouce souvenance
Me vient saisir, et ma fin elle avance ;
Je ne suis né pour emporter ce bien,
Ains49 seulement pour trainer mon lien,
1010Las ! faut-il donc, qu’à jamais je le traine,
Sans nul espoir de sortir de ma peine ?
Ô mal’heureuxmalheureux, chacun m’est ennemyennemi,
Et la douleur me travaille endormyendormi,
Mais si faut-il que je prenne courage,
1015Onc50 un poltron ne sortit de servage :
Il faultfaut tenter, tout remederemède et moyen
Pour recouvrer mon espoir et mon bien :
Sus allons donc, allons chercher Athlette,
Elle est, peut -estreêtre, en quelque roc seulletteseulette.
1020Ha je la voyvois, d’une gente façon
Toute estenduëétendue, au presprès de ce gasongazon ;
Dieu qu’elle est belle ; elle dort ce me semble ;
À toytoi Diane, en tout elle resembleressemble :
Ô beau Soleil, des Dieux le plus grand Dieu,
1025De m’avoir faictfait arriver en ce lieu,
Si à propos, et si presprès de ma dame,
Cent et cent fois je te loüeloue en mon ameâme,
Mais si faultfaut-il, m’aprocherapprocher à plaisir
Et contempler ses beaultezbeautés à loisir :
1030Je m’en voisvais donc, non ferayferai, je n’ayai garde,
Je la pourroispourrais esveilleréveiller par mesgardemégarde,
Car il ne faultfaut qu’un pas un un propos,
Pour luylui troubler le somme et le repos,
Elle seroitserait justement irritée,
1035Si je l’avoisavais de son somme esveilléeéveillée :
QuoyQuoi que s’en soit, si veux je l’approcher,
Et à mon gré, ses deux soleils toucher,
--- 21v° ---Je ne sçauroissaurais m’empescherempêcher de ce faire,
Bien qu’elle deutdût en fureur me deffairedéfaire :
1040Que voysvais-je faire ? ô que j’ayai de soucysouci !
Si je l’esveilleéveille, elle s’ostra51 d’icyici,
Elle fuyrafuira : ainsi d’ardeur mauvaise,
Je me privray52 de la veoirvoir à mon aise :
Il vault donc mieux la regarder de loing :
1045Ha c’est trop dictdit, c’est trop avoir de soingsoin,
QuoyQuoi qu’il advienne, il faultfaut que je la touche :
Je veux baiser son beau sein et sa bouche,
Je ne sçauroissaurais pour tout m’en empescherempêcher :
Aussi j’auroisaurais le cœur d’un dur rocher,
1050Si je n’estoisétais pas une vive flamme,
PoingtPoint jusqu’au vif, d’une si belle dame :
Je m’en voysvais donc premier toucher sa main,
Ses bras doüilletsdouillets, et apresaprès son beau sein,
Puis je viendrayviendrai à baiser ses deux roses,
1055Par le sommeil, en dormant demydemi-closes,
ApresAprès ses yeux, puis ces sourcils voultezvoûtés,
Puis ce beau froncfront, perepère à tant de beautezbeautés :
Je veux baiser ses joüesjoues vermeillettes,
Et ses cheveux trousseztroussés par ondelettes :
1060Ô que je voyvois de beautezbeautés en un lieu,
Dignes vraymentvraiment d’estreêtre cherieschéries d’un Dieu ;
Voyez un peu comme le doux umbrageombrage,
D’elle amoureux, coule sur son visage ;
Voyez un peu comme cent mille fleurs,
1065Dedans son sein ; espandentépandent leurs odeurs ;
Voyez cest’cette eau ; qui gronde à son oreille,
En ce pendant que son bel œil soumeillesommeille ;
Pour maintenir d’un murmur53 gratieuxgracieux,
Le doux sommeil qui assiegeassiège ses yeux :
--- 22r° ---1070Voyez le Ciel qui sa chaleur temperetempère,
Tant il se plaistplaît à voir cestecette BergereBergère :
J’en suis ravyravi, c’est trop faictfait, ça, je veux
Cent mille fois rebaiser ses beaux yeux,
Je m’en voisvais donc ; ô sotte hardiesse,
1075Que de vouloir baiser telle Déesse ;
Je n’yrayirai pas, Pallas me puniroitpunirait,
Et Jupiter là bas m’abismeroitabîmerait :
Et quoyquoi, que dis-je, et voudroisvoudrais-je bien estreêtre
Si peu hardyhardi que d’un regard me paistrepaître,
1080Sans emporter alors que je le puis,
Ce bien cherché avecques tant d’ennuis ?
Je voisvais baiser cestecette bouche vermeille :
Ha qu’est-ce cy, je croycrois qu’elle s’esveilleéveille,
Aussi faictfait -elle, et ell’ ouvre à demydemi
1085L’un de ses yeux, encores endormyendormi.
ATHLETTE.
Ha ha Menalque, où es-tu à cestecette heure ?
RUSTIC.
Ha qu’ayai -je ouyouï ? las il faultfaut que je meure.
Ah ô Rustic !
ATHLETTE.
; Menalque,
RUSTIC.
? ô cruaultécruauté !
TousjoursToujours Menalque est d’elle souhaittésouhaité,
1090Et moymoi pauvret sans avoir faictfait offence,
Privé du tout de bien et d’esperanceespérance.
ATHLETTE.
C’est trop dormydormi, Menalque ouvre mes yeux,
DepescheDépêche tost.
RUSTIC.
ô Rustic mal’heureuxmalheureux !
Ce n’est à54 toytoi que parle ta DeesseDéesse,
1095Mais si faultfaut -il, que j’use de finesse :
À tout le moins pour ma flamme appaiserapaiser,
SoubsSous aultreautre nom j’aurayaurai d’elle un baiser :
Soit qui pourra, il faultfaut que je me nomme
--- 22v° ---Son cher Menalque, et pendant que le somme
1100Tient ses deux yeux encores prisonniers
Je veux baiser ses couraux printenniersprintaniers.
ATHLETTE.
Ha que je dors, encor’ en ayai-je envie,
EveilleÉveille moymoi Menalque je te prie.
RUSTIC.
J’y voisvais Athlette, avant hé laisse moymoi
1105Baiser ta bouche et ce sein à recoy.
ATHLETTE.
Tout est à toytoi, faictsfais ce que tu demandedemandes
Car ô Menalque, à mon cœur tu commandecommandes.
N’as -tu tantosttantôt assez baisé mes yeux ?
C’est assez faictfait, le Soleil sert des Cieux,
1110 FaultFaut s’en aller ; ça je suis esveilléeéveillée.
Dieu qu’est-ce cy ? Las je suis affollée ;
Que vois-je cy ? c’est Rustic, las c’est luylui,
Ô mal’heureusemalheureuse ! et trompée par celuycelui,
Qui me debvoitdevait cent fois garder plus cherechère,
1115Que de ses yeux l’amoureuse lumierelumière,
Je suis deceuëdéçue et Menalque, ô mon Dieu ;
N’a point estéété de ce jour en ce lieu ;
Ce n’estoitétait luylui, qui baisoitbaisait tant ma face,
Mais le Pasteur plein d’orgueil et d’audace :
1120Ah pauvre Athlette ; ô Dieu que ton sommeil,
ApresAprès son cours, t’est cher à ton resveilréveil !
Ah et pourquoypourquoi ne suis-je ensepvelieensevelie,
À finAfin au moins, d’expier ma folliefolie ?
Qu’en un tombeau ne dors-je doucement,
1125Puisque je suis deceuedéçue si laschementlâchement ?
Ô pauvre Athlette, ô Rustic miserablemisérable ;
Las ! est-ce là cestcet amour veritablevéritable
Et cestecette foyfoi, dont tu t’alloisallais vantant
En tant de lieux, que tu m’honnoroishonorais tant ?
--- 23r° ---1130Ô desloyaldéloyal de m’avoir outragée ;
Mais va, j’espereespère un jour me voir vengée :
J’espereespère un jour que le Ciel tout parfaictparfait,
Te punira de ton sallesale forfaictforfait :
C’est assesassez faictfait, faultfaut que je me retire,
1135Et que seulletteseulette en un roc je souspiresoupire.
Que diras -tu Menalque mon soucysouci,
Quand tu sçaurassauras qu’on m’a deceuëdéçue ainsi ;
Et qu’en ton nom, un larron plein d’audace
À tant de fois baisé ma pallepâle face ?
1140Que diras -tu, quand tu sçaurassauras comment
Il a vollévolé d’un traistretraître embrassement,
Ce bien qu’à toytoi je reservoisréservais en sorte ;
Que de bon cueurcœur le gardant fusse morte ?
Que diras -tu, quand tu voirrasverras mes yeux
1145TachezTachés de pleurs en mille et mille lieux ?
Ô mal’heureuxmalheureux et le jour et Athlette,
Où je dormydormi si longuement seulette ;
Tu penseras que je n’aurayaurai sentysenti
Ce mal par force, ains à luylui consentyconsenti :
1150Ô pauvre Athlette, et pourquoypourquoi ô peu caute55,
D’un beau trespastrépas ne couvres -tu ta faultefaute ?
Que ne meurs -tu ; pour effacer le tort
Que l’on t’a faictfait, par une belle mort ?
Ha c’est trop faictfait, il ne faultfaut plus attendre,
1155Athlette, il faultfaut dans les enfers descendre,
Et d’un estoc percer ta blanche peau
Digne despoüilledépouille à un triste tombeau :
Meurs donc Athlette, et en mourant lamente
Ton cher Menalque, et ta faultefaute presenteprésente,
1160Las ! falloitfallait-il, qu’un sort mal’encontreuxmalencontreux
Me fistfit, Menalque, abandonner tes yeux ;
--- 23v° ---Et qu’un meschantméchant ennemyennemi de ma vie,
M’eusteut de tes bras par son meffaictméfait ravie ?
Je meurs d’angoisse, il m’ennuie que mon corps
1165N’est desjadéjà mis au rang des pallespâles morts ;
C’est trop parlé, faultfaut qu’en un lieu sauvage
J’aille plorerpleurer mon desastredésastre et dommage :
Adieu Menalque, adieu plaisantes fleurs ;
Je voisvais plorerpleurer seulletteseulette mes douleurs.
RUSTIC.
1170Ne t’en fuis pas, attensattends belle BergereBergère,
À voir punir ma faultefaute temerairetéméraire :
J’ayai seul commis un si laschelâche forfaictforfait
Et seul aussi j’en doibsdois estreêtre deffaictdéfait :
Je sçavoissavais bien ains que t’avoir oüyeouïe,
1175Que ce plaisir me cousteroitcoûterait la vie,
Et qu’aussi tosttôt il me fauldroitfaudrait mourir,
Que tu viendroisviendrais ma faultefaute à descouvrirdécouvrir :
Mais las ! l’amour, qu’à tes beaux yeux je porte
Est si puissant, que mon ameâme fustfut morte
1180De desespoirdésespoir, si durant le loisir,
J’eusse tardé de baiser à plaisir
Tes yeux divins, lumierelumière de mon ameâme,
Et cestecette levrelèvre où se nourristnourrit ma flamme,
Ce n’est point moymoi qui ai commis le mal,
1185Mais mon amour, et pour estreêtre loyal,
Et toutesfoistoutefois je suis seul qui en porte
La penitencepénitence, et seul m’en deconfortedéconforte.
Je veux mourir à fin de t’appaiserapaiser,
Et rachepterracheter par ma mort ; mon baiser :
1190Ce m’est assez, sortant de cestecette place,
D’avoir baisé l’albastrealbâtre de ta face :
Ce m’est assez d’avoir baisé tes yeux,
--- 24r° ---Pour le guerdon de mes maux langoureux.
Je n’oséosais onc en plus haulthaut lieu pretendreprétendre,
1195NyNi plus avant mes fortunes estendreétendre :
Car ce m’estoitétait, ô mon Athlette, assez
De te baiser pour mes travaux passezpassés.
Las je l’ayai faictfait ! Athlette, je confesse
D’avoir trop prinspris vers toytoi de hardiesse,
1200Mais aux pechezpéchés il ne peultpeut encourir,
Plus grand tourment, sinon que de mourir.
Si j’ayai faillyfailli, faultfaut que le sacrifice
De mon pur sang, lave mon sallesale vice ;
Pour te complaire, helashélas ne doubtedoute pas,
1205Que je desiredésire autre que le trespastrépas !
Pour t’appaiserapaiser et te rendre assouvie
De mon mal’heurmalheur je veux perdre la vie :
Et toutesfoistoutefois je mourraymourrai bien heureux
Puis qu’à ma mort j’aurayaurai baisé tes yeux :
1210Et malgré toytoi, je polliraypolirai la gloire
De mon tombeau, d’une belle victoire,
Qui durera autant que mes amours
Ont eu vivant un perdurable cours :
Puis on dira estantétant desoubsdessous la lame,
1215Rustic mourut pour aymeraimer trop sa dame.
Tu congnoistrasconnaitras, ô cruelle à ce jour,
Combien je fuzfus constant en mon amour,
Et que ma foyfoi, à jamais perdurable
Que par la mort n’estoitétait point perissablepérissable :
1220Tu cognoistrasconnaitras me voyant trespassertrépasser,
Combien j’avoisavais crainte de t’offenceroffenser,
Et que le cours de ma chetifvechétive vie,
DuroitDurait à fin que tu fusses servie :
Auparavant si tu avoisavais doubtédouté
--- 24v° ---1225De ma constance, et de ma loyauté,
Si tu pensoispensais que ce ne fustfut que fable
Que mon amour, tu le voysvois veritablevéritable :
Tu voysvois ce jour, ô Athlette, tu vois
EstreÊtre certain cela dont tu doubtoisdoutais :
1230Puis estantétant mort, tu croiras d’avantage,
Quel fut mon cœur, ma foyfoi, et mon courage :
Et si jamais la serventeservante amitié
D’un vrayvrai amant, t’a esmeuëémue à pitié,
Et si tu as goustégoûté quelque liesse,
1235Baisant Menalque, et renoüantrenouant sa tresse,
Je te suppli’ par mes maulxmaux endurezendurés
À te servir, et par tes yeux sacrezsacrés,
Fermer mes yeux, et me clore la bouche,
Quand je mourraymourrai encontre cestecette souche :
1240Je te requiers en mourant, de ce bien,
Qui t’est fort peu, et presque comme rien.
Ah ! ô Athlette ! ô cruelle ! tu n’oseoses
Me regarder, tiens tu la bouche close,
Lors que tu doibsdois par un semblable adieu,
1245Me regretter au partir de ce lieu ?
Ah inhumaine, ô fille plus felonnefélonne,
Que ne fut onc quelque fierefière LyonneLionne,
Las ! traictestraites -tu ainsi cruellement,
CeluyCelui qui meurt par ton commandement ?
1250Puisse le Ciel un jour prendre vengeance
Par un regret, de ta fierefière arrogance,
Et puissepuisses -tu un jour me regretter,
Lors que l’amour aura peupu te dompter,
Comme il m’a faictfait, et que la peine mesmemême
1255Qui me poursuit, rende ta face blesmeblême ;
C’est assez dictdit, il est temps de perirpérir,
--- 25r° ---Puis qu’il te plaistplait de me faire mourir,
Et que tu crois que ton ameâme offensée,
Que par ma fin ne peut estreêtre appaiséeapaisée.
1260Athlette adieu ; pour la dernieredernière fois
Je te supply’suppli' de respondrerépondre à ma voix,
Ne vueilleveuille pas refuser ma priereprière,
Ains aydeaide -moymoi, à mon heure dernieredernière :
À tout le moins d’un seul petit clin d’œil,
1265Las ! monstremontre -toytoi triste de mon cercueil,
Qu’un seul regard de tes yeux ô ma vie ;
Jusqu’au tombeau, doucement me convie !
DyDis -moi adieu ; comme je te le ditzdis,
Tu ne veux pas ains tu me contreditzcontredis :
1270C’est trop parlé, sus il faultfaut que je meure,
Sans differerdifférer un seul demydemi quart d’heure,
Et que perçant mon corps de mon espieuépieu,
Sans m’estonnerétonner je sorte de ce lieu :
Sus donc allons, et que ce coup me trainetraîne
1275Dans les enfers, pour y finir ma peine.
DELFE.
Demeure là, par la sombre frayeur
De la nuictnuit froide, et par l’alme grandeur
De Jupiter, et des eaux stigieuses,
RetienRetiens tes mains, contre toytoi furieuses,
1280Et garde bien d’advanceravancer le tien jour,
Si tu ne veux contredire à l’amour,
Qui ne veultveut pas que tu perdes la vie
Pour un subjectsujet, où ton ameâme est ravie,
Mais sus, suis -moymoi, car je te veux guarirguérir
1285De tes travaux, t’empeschantempêchant de mourir.
RUSTIC.
Allons Déesse, allons je te veux suivre,
Et avec toytoi, mourir, languir, ou vivre.
SCENESCÈNE TROISIESMETROISIÈME.
ATHLETTE.
Ha qu’est -ce cyceci ? le cœur me bat d’effroyeffroi ;
Je tremble toute, et si ne sçaysais de quoyquoi,
1290Dieu, que je crains que le Ciel ne se vangevenge,
De ma rigueur, et qu’en arbre il me change ;
Me desrobantdérobant à mon Menalque cher,
Que tout le jour, je n’ayai faictfait que chercher :
Mais le voicyvoici, encor’ suis-je contente
1295De le trouver, avant que je m’absente :
Je veux celer mon dueildeuil et mon tourment,
Et m’en courir l’acolleraccoler doucement,
Je n’ayai plus peur, de toute la menassemenace
Du Ciel voultévoûté, puisque je voyvois sa face :
1300Mon soucysouci passe avecque mon esmoyémoi ;
Puisque Menalque est venu presprès de moymoi,
Et que je voyvois la celestecéleste lumierelumière
De ses beaux yeux, que je tiens si trestrès-cherechère ;
Ô qu’il est beau, Dieu qu’il plaistplait à mes yeux,
1305Son port ressemble à celuycelui d’un des dieux :
Pour ne froidir nostrenotre gloire future,
Je ne veux pas luylui dire mon injure,
NyNi la trayson56 que soubssous le nom d’aultruyautrui,
Rustic m’a faictfait en dormant ce jourd’huyjourd'hui.
1310Il vaultvaut bien mieux m’armer de patience,
Que de troubler nostrenotre resjouïssanceréjouissance,
Et par regrets, amoindrir le plaisir,
Que nous pouvons prendre tout à loisir,
En ce pendant, qu’au bort de cestecette rive
1315De ce ruisseau, aultreautre que nous n’arrive,
--- 26r° ---Et que seulletsseulets, dans ces prezprés escartezécartés,
Nous pouvons bien faire nos volontezvolontés :
Si sans le veoirvoir, de toute la journée
Chez nous je fusse en pleurant retournée,
1320Qu’eusseeussé-je faictfait, que la nuictnuit souspirersoupirer
Et mon Menalque à tous coups desirerdésirer ?
Je feussefusse morte, et de peur et de crainctecrainte
Que le mal’heurmalheur luylui eusteut faictfait quelque attaincteatteinte :
Mais c’est assez, je m’en voisvais le baiser,
1325Et le baisant mes soucyssoucis appaiserapaiser.
Bonjour Menalque, approche -moymoi ta bouche
Et tes beaux yeux, qu’à l’envyenvi je les touche,
Je pensoispensais bien que tu fussefusses perdu,
T’ayant ce jour sans te veoirvoir attendu.
MENALQUE.
1330Pardonne -moymoi, Athlette ma mignonne,
En recompenserécompense un baiser je te donne :
Mais sus allons par mille passe-temps,
RecompenserRécompenser la perte de ce temps,
En ce pendant que nostrenotre bergerie,
1335Ira broutant l’herbe de la prairie,
Et que le jour, aura quictéquitté les Cieux
Pour faire place au sommeil gratieuxgracieux.
DELFE.
Je t’ayai promis d’une sainctesainte parole,
De te guarirguérir de l’amour qui t’afolleaffole,
1340Et faire tant par mon sort renommé,
Que tu seras de ta cruelle ayméaimé,
Je veux vers toytoi m’acquicteracquitter de promesse,
Et amollir le cœur de ta maistressemaîtresse.
RUSTIC.
Je t’en supplie, ô Déesse des bois,
1345Qui prinspris pitié de ma dolente voisvoix.
DELFE.
Tiens cestecette Pomme, enchantée en la sorte,
Que l’amitié d’Athlette sera morte
Envers Menalque, aussi tosttôt qu’elle aura
Mordu dedans et qu’elle en gousteragoûtera,
1350Mais il te faultfaut garder de te m’esprendreméprendre,
Quand tu iras pour la luylui faire prendre :
C’est assez dictdit, ô gentil pastoureau
FaizFais ton debvoirdevoir, et garde ce joyau.
RUSTIC.
Cent mille fois, Déesse, je rensrends gracegrâce
1355À ta bonté, et j’adore ta face,
C’est donc assez, adieu je suis heureux :
PuissayPuissé-je un jour, par la faveur des Cieux
RecompenserRécompenser un si grand beneficebénéfice,
Et d’un aigneauagneau te faire sacrifice.
DELFE.
1360VoicyVoici le jour que je me vangerayvengerai
De mon cruel, et que je gousteraygoûterai
Malgré son cueurcœur cruel et temerairetéméraire ;
La guarisonguérison à mon mal necessairenécessaire :
VoicyVoici le jour que Delfe joüirajouira
1365De son Menalque, et qu’Athlette mourra,
Car cestecette pomme est de venin charmée,
Qu’à ce Pasteur maintenant j’ayai donnée :
Incontinent qu’elle en aura goustégoûté,
Elle mourra en grande cruaultécruauté,
1370C’est faictfait que d’elle et c’est chose certaine,
Et par ainsi je sortiraysortirai de peine :
Car par apresaprès, je ferayferai par mes vers
Que mon Berger, bien que fier et pervers,
EstantÉtant privé d’Athlette sa mignonne,
1375Aura pitié du mal qui me poinçonne ;
Et par un charme enchanté de fureur,
J’adoucirayadoucirai l’aspretéâpreté de son cueurcœur,
--- 27r° ---Le contraignant d’une humble violanceviolence,
De me guarirguérir, et m’osterôter de souffrance :
1380C’est assez dictdit ; il me faultfaut reposer,
En attendant que j’entende passer
Par icyici presprès, quelqu’un de qui j’entende
La fin d’Athlette, ainsi que la demande.
RUSTIC.
Ô que le [Ciel]57, d’un docte et rare cours,
1385SçaytSait disposer les saisons et les jours ;
Ô qu’il sçaitsait bien gouverner toutes choses,
Qui soubssous sa voultevoute, en rondeur sont encloses :
Dieu qu’il est sage, et qu’il sçaitsait bien comment
Il faultfaut regirrégir les choses prudemment :
1390Avez -vous veuvu, comme prestprès de ma ruine,
Il m’a donné l’heureuse medecinemédecine
Qu’il me failloitfallait, pour guarirguérir mon soucysouci
Et pour chasser ma passion aussi ?
Je suis heureux, par un sort variable
1395Comme j’estoisétais cyci-devant miserablemisérable ;
Et le destin qui me faisoitfaisait mourir,
Plus que jamais cherche à me secourir :
Je me voyvois prestprès, d’estreêtre ayméaimé de ma dame,
Et de guarirguérir les douleurs de mon ameâme,
1400Où ce pendant que j’estoisétais mal’heureuxmalheureux,
Je n’eusse osé marcher devant ses yeux.
Ô jour heureux ! Ô divine PrebstressePrêtresse ;
Par ta faveur je finis ma detressedétresse,
Mais si faultfaut -il, que je songe comment
1405J’accomplirayaccomplirai ton sainctsaint commandement :
FaultFaut que Menalque en son amour discrettediscrète
Donne la pomme à ma cruelle Athlette,
FaultFaut faire ainsi : les Cieux par leur bonté
--- 27v° ---Guident ce faictfait selon ma volonté,
1410Et que la fin de gloire soit ornée,
Comme elle fut sainctementsaintement commencée :
C’est assez dictdit, je m’en voisvais le trouver
Et sa prudence au besoingbesoin esprouveréprouver.
SCENESCÈNE QUATRIESMEQUATRIÈME.
TIRCIS.
Ô qu’ayai-je veuvu ! quelles rares merveilles,
1415Trompent mes yeux, et bouchent mes oreilles ?
Dieux qu’est-ce cyceci ? helashélas ! qui eusteut pensé,
Qu’une SorciereSorcière, en ses vers eusteut osé,
Faire mourir une belle BergereBergère,
Puis la remettre en sa forme premierepremière,
1420Et luylui r’ouvrirrouvrir par magicquesmagiques accords,
Quand il luylui pleustplut les yeux à demydemi morts ?
J’en suis encor’ estonnéétonné de la sorte,
Que je ne sçaysais si la BergereBergère est morte,
Ou si elle est vivante asseurémentassurément,
1425Comme j’ayai veuvu avant mon partement.
Ô que de mal, d’ennuis, et de miseremisère,
Apporte l’art, d’une vieille SorciereSorcière !
Quand il luylui plaistplait, je m’en suis apperceuapperçu,
Voyant mourir Athlette peu à peu,
1430Puis retourner comme devant en vie,
Incontinent que Delfe en eut envie.
SYNOPS.
D’où vient Tircis, qu’on te voit panteler58
Tant que ta langue à peine peultpeut parler ?
QuoyQuoi, as -tu veu, quelque estrangeétrange adventureaventure,
--- 28r° ---1435Qui soit contraire aux effectseffets de nature ?
TIRCIS.
Certes ouyoui, et telle que j’ayai peur
Qu’en la contant l’on m’estime menteur.
SYNOPS.
Je te prypri’ donc, de me la faire entendre,
Car tousjourstoujours l’ameâme est cupide d’apprendre.
TIRCIS.
1440Tu sçaissais, Synops, que Rustic adoroitadorait
La belle Athlette, et combien il souffroitsouffrait
De passions, en luylui pour l’amour d’elle,
Qui comme on sçaitsait luylui fut tousjourstoujours cruelle :
Il se fistfit tant par elle refuser,
1445Or’ de s’amour, et ores d’un baiser,
Que pour guarirguérir une si chauldechaude envie,
Il resolutrésolut d’abandonner sa vie,
Et de mourir, puis qu’il ne pouvoitpouvait pas
EstreÊtre guaryguéri, que d’un subit trespastrépas :
1450Je pense bien qu’il fustfut jajà soubssous la lame,
Et que sa mort, eusteut appaiséapaisé sa dame,
Car il alloitallait oultreoutre-perserpercer son sein,
Alors que Delfe arrive tout soudain,
Qui l’empescheaempêcha de fendre sa poictrinepoitrine,
1455LuyLui promettant de son mal medecinemédecine :
Tu la cognoisconnais, tu sçaizsais comme elle peultpeut
Changer le cours du Ciel quand elle veultveut :
Onques MedéeMédée eut plus d’experienceexpérience
EsÈs arts Magics, comme elle a de science,
1460Rustic la croit, qui la suit pas à pas
Ne songeant plus en son mortel trespastrépas,
Ains à joüirjouir de sa fierefière maistressemaîtresse,
Croyant en Delfe, et suyvantsuivant sa promesse.
SYNOPS.
Et bien en fin, le fistfit elle joüirjouir
1465De ses amours ? Je desiredésire l’ouyrouïr.
TIRCIS.
EscouteÉcoute un peu, Delfe n’avoitavait envie
D’ayderaider Rustic, pour luylui sauver la vie,
Ou pour pitié, qu’elle pristprit du Berger,
Mais seulement59 à fin de se vangervenger :
1470Car tu sçaurassauras, qu’elle estoitétait amoureuse
Du beau Menalque, et de luylui desireusedésireuse :
D’elle Menalque, estoitétait le bien ayméaimé,
Et seul au monde en son cueurcœur estimé :
LuyLui qui servoitservait Athlette la cruelle,
1475RefusoitRefusait Delfe, et n’avoitavait cure d’elle :
Ne vouloitvoulait point l’entendre seulement,
Quand elle osoitosait luylui conter son tourment,
Ains se mocquantmoquant de son cruel martire,
En l’escouttantécoutant ne faisoitfaisait que soubsriresourire :
1480VoylàVoilà pourquoypourquoi Delfe avoitavait ordonné
De se vangervenger, de son cœur obstiné,
Et pour gesnergêner Menalque en sa jeunesse,
Faire mourir Athlette sa maistressemaîtresse ;
Car elle sçeutsut qu’il n’avoitavait rien si cher
1485Que la BergereBergère, et que seroitserait toucher
Son cueurcœur au vif d’une playeplaie mortelle,
En le privant d’une beaultébeauté si belle :
VoylàVoilà pourquoypourquoi elle voulustvoulut s’offrir
D’ayderaider Rustic, et en fin le guarirguérir.
SYNOPS.
1490Et bien comment, prinstprit elle en fin vengeance
Du fier Menalque, et de son arrogance ?
TIRCIS.
Elle mena Rustic encor’ doubteuxdouteux,
Au plus profond de son antre hydeuxhideux,
Qui balançoitbalançait d’une doubteusedouteuse attaincteatteinte,
1495Entre l’espoir et la tremblante crainctecrainte :
Ell’ ouvre apresaprès un coffret tout doré,
--- 29r° ---Mignonnement de Jaspe élabouréélaboré,
Dont elle tire une pomme vermeille,
Qui n’avoitavait point en beauté sa pareille,
1500Qu’elle donna au Pasteur, et soudain
Elle luylui distdit, Berger prends de ma main
Ce cher presentprésent, qui guariraguérira ta painepeine,
Si tu le donnedonnes à ta dame inhumaine,
Qui n’en aura pas si soudain goustégoûté,
1505Qu’elle oublira Menalque et sa beaultébeauté,
Pour te cherirchérir, et d’un esbatébat follastrefolâtre
Avecques toytoi mignonnement s’esbattreébattre :
Voilà comment par mon heureux secours,
Tu joüyrasjouiras du fruictfruit de tes amours :
1510Mais garde bien que cestecette pomme cherechère,
Vienne en la main de quelque autre BergereBergère,
Et fais si bien, qu’Athlette l’ait demain,
Ou soit d’une aultreautre, ou de ta propre main :
C’est assez faictfait, va faire ton office,
1515Et prypri' l’Amour de t’estreêtre en ce propice.
Tels ô Synops, furent les fiers propos
De la SorciereSorcière, ennemyeennemie du repos,
Tels ses desseingsdesseins, et telle sa pensée
Par la vengeance extremementextrêmement blessée.
1520Rustic allorsalors s’en retourna content,
Pensant tenir ce qu’il souhaittoitsouhaitait tant,
Et qu’en deux jours Athlette sa mignonne
AuroitAurait pitié de sa peine felonnefélonne.
SYNOPS.
À la parfin, par ce presentprésent charmé
1525Rustic fut-il de sa maistressemaîtresse ayméaimé ?
TIRCIS.
Or entendez, que le reste je conte.
Rustic esmeuému de frayeur et de honte,
Alla trouver Menalque en sa maison,
--- 29v° ---Et luylui donna la pomme et le poison,
1530Se doubtantdoutant bien que de grande allegresseallégresse,
Il en feroitferait presentprésent à sa maistressemaîtresse,
Lors qu’au matin par luylui tant desirédésiré,
Il la voiroitverrait s’esbattreébattre dans le pré :
Car il n’osa, craignant de luylui desplairedéplaire,
1535La presenterprésenter luylui-mesmemême à la BergereBergère,
Se doubtantdoutant bien de son reffuzrefus haultainhautain,
S’il eusteut osé luylui donner de sa main :
Pour faire court, et pour te dire en somme
Athlette pristprit la mal’heureusemalheureuse pomme,
1540Que son Menalque au matin luylui donna,
Et par ce don, las ! il l’empoisonna.
Elle qui fut à son desastredésastre prompte,
Mordit dedans : Lors le poison surmonte,
En s’espandantépandant tout autour de son cœur,
1545Son sang humide, et sa jeune challeurchaleur :
Tout aussi tosttôt sa face devint blesmeblème,
Tant qu’on pensoitpensait que ce fustfut la mort mesmemême :
Son teinctteint pallistpâlit, ses yeux vindrentvinrent noircir,
Et son halleinehaleine en sortant s’accourcir ;
1550Sa voix trembloittremblait, elle parloitparlait à peine,
Et de frayeur sa poictrinepoitrine estoitétait pleine :
Ses yeux roüoyentrouaient à l’entour de la mort,
Elle perdit ses beaultezbeautés et son port :
Toute tremblante elle tomba par terre,
1555Et la doulleurdouleur de tous costezcôtés la serre.
Alors Menalque à demydemi furieux,
Tout forcené arrache ses cheveux,
Il ne sçavoitsavait que faire neni que dire,
À tous moments son pauvre cœur souspiresoupire,
1560Il meurt d’angoisse, et tout plein de sueur
--- 30r° ---Il ne pouvoitpouvait decellerdéceler sa douleur,
Tant le regret oultreperçoitoutre-perçait son ameâme,
D’avoir si mal recompensérécompensé sa dame :
Je le voyoisvoyais furieux insensé,
1565Chercher par tout quelque fer ayguiséaiguisé,
Pour s’en perserpercer la tremblante poictrinepoitrine,
Et consentir à sa propre ruïneruine.
SYNOPS.
Pauvre Berger ! Je plorepleure ton tourment,
Mais conte moymoi le reste vistementvitement.
TIRCIS.
1570Tout aussi tosttôt que la doulleurdouleur farouche,
LuyLui eut permis d’ouvrir la triste bouche,
Et que ses yeux eurent commodité,
De dechargerdécharger leur froide humidité,
De mille pleurs, il eschauffeéchauffe la face
1575De son Athlette, aussi froide que glace,
Et regardant la pomme de costécôté,
Qui estaignoitétaignait une si grand’ beaultébeauté :
Tout furieux comme avoitavait faictfait sa belle,
Il veultveut y mordre, et mourir avecqavec elle,
1580Quand à la fin, Athlette l’empescheaempêcha,
Et de ses mains le poison arracheaarracha,
En luylui disant (d’une parolleparole casse)
Contente -toytoi, que l’un de nous trepassetrépasse,
Ô mon Menalque, et ne diffame pas,
1585Par ton tombeau, le lozlos de mon trespastrépas :
VizVis, ô Menalque, et quand je serayserai morte,
Ferme mes yeux, et au tombeau me porte :
Ce m’est assez en mourant te laisser
Seul apresaprès moymoi, sans te veoirvoir trespassertrépasser :
1590Ne porte envie à l’honneur que j’espereespère,
Pour estreêtre morte en amour la premierepremière :
Cesse tes pleurs, et si tu m’es loyal
--- 30v° ---Par tes sanglots n’augmente point mon mal :
De te laisser orphelin de ta dame,
1595Je n’ayai que trop de regret en mon ameâme,
Sans que tu vienneviennes accroistreaccroître mes douleurs,
Par les ruisseaux de tes humides pleurs :
Cesse Menalque, et permets que je sente
Humainement, la mort qui se presenteprésente :
1600Je meurs contente, et heureuse à ce jour,
Puis que je suis seuresure de ton amour,
Et que je suis en mourant asseuréeassurée,
D’estreêtre par toytoi encores honorée,
Quand soubssous l’horreur d’un sepulchresépulcre voultévoûté
1605Je dormiraydormirai, d’un repos arrestéarrêté,
Ce m’est assez, de sçavoirsavoir que tu m’aymeaimes,
Et qu’à ma mort tu parferas mon cesme :
Ce m’est assez, de sentir le trespastrépas,
Puis que je meurs estraincteétreinte dans tes bras,
1610Et que je vois qu’en ton cœur tu regretteregrettes,
Par maints sanglots, la miserablemisérable Athlette :
Je n’ayai jamais plus avant desirédésiré,
Sinon te veoirvoir quelque jour asseuréassuré
De mon amour, et moymoi pour ma constance,
1615Digne d’avoir ton cœur en recompencerécompense :
Puis que cela avant que de perirpérir
M’est arrivé, il me plaistplait de mourir :
Ne vaultvaut-il mieux qu’à ce coup je trepassetrépasse,
Lors que l’amour me faictfait vivre en ta gracegrâce,
1620Et ce pendant que je sens presprès de toytoi,
Mille plaisirs, les guerdons de ma foyfoi,
Que differerdifférer en un temps plein d’orage,
Mon jour fatal et la fin de mon âge ?
Ô mon Menalque, helashélas ! il vaultvaut bien mieux
--- 31r° ---1625Mourir allorsalors que nous sommes heureux.
Que d’augmenter nos maux par les années,
Pour par apresaprès achever nos journées :
Tant seullementseulement je te prypri’ de penser
En ton Athlette, et d’un triste baiser
1630Guider son ameâme en la voultevoûte eteréeéthérée,
Par les esprits long temps a desirée :
Adieu Menalque, adieu, je ne veux pas
Te veoirvoir plorerpleurer si long temps mon trespastrépas :
Encore un coup, Menalque, je te prie,
1635De conserver en ma faveur ta vie ;
VizVis apresaprès moymoi, et rallonge tes jours,
Pour estreêtre heureux en tes neufvesneuves amours,
Je t’ayai ayméaimé d’une amitié fidellefidèle,
Et pour toytoi seul, je vouloisvoulais estreêtre belle :
1640Tu sçaissais combien mon amour et ma foyfoi,
Furent entiers et fermes envers toytoi :
Pour cestcet amour, et pour cestecette constance,
Si je meritemérite un brin de recompencerécompense,
Je te requiers pour me recompencerrécompenser,
1645De ne voulloirvouloir ton trespastrépas advanceravancer :
Encore un coup, il faultfaut que je t’accolleaccole ;
Adieu Menalque. À l’heure la parolleparole
LuyLui defaillitdéfaillit.
SYNOPS.
Ô que je suis heureux,
De n’avoir veuvu un acte si piteux !
TIRCIS.
1650À la parfin un souspirsoupir elle eslanceélance,
Et d’abondant son Menalque elle tance,
En l’escoutantécoutant qu’il desiroitdésirait mourir
Pour ne pouvoir sa dame secourir :
Ses pleurs coulloientcoulaient le long de sa poictrinepoitrine,
1655Non qu’elle eusteut peur de la parqueParque voisine,
Mais pour l’amour de son dolent Pasteur,
--- 31v° ---Qu’elle perdoitperdait en sa plus jeune ardeur,
Elle ploroitpleurait Menalque et sa memoiremémoire,
Et non sa mort qui tournoittournait à sa gloire :
1660Elle essuyoitessuyait avecques ses cheveux,
Les moittesmoites pleurs qui coulloientcoulaient de ses yeux,
HelasHélas Synops, que veux tu davantage !
C’estoitétait pitié de leur commun dommage :
La pauvre fille estroictementétroitement pressoitpressait
1665Son cher Menalque, et sans fin le baisoitbaisait,
Et le baisant, le preschoitprêchait en la sorte :
Las ! si tu veux veoirvoir ton Athlette morte,
Par un trespastrépas digne de son amour,
Ne songe point en ce funeste jour ;
1670Ne pense point que je te fuzfus ravie,
Qu’un tel penser ne te privastpriva de vie :
Accorde moymoi, ô Menalque, ce don,
Et en mourant helashélas ! fais -moymoi pardon,
Si quelque fois d’une faultefaute mortelle :
1675J’ayai offensé nostrenotre amour mutuelle :
C’est assez dictdit, la parolleparole me faultfaut,
Je persperds la voix, et l’esprit me deffaultdéfaut,
Encore un coup il faultfaut que je t’embrasse,
Et que mes bras à ton col j’entrelasseentrelace :
1680Encore un coup, en partant de ce lieu,
Ô mon Menalque, il faultfaut te dire adieu,
Las ! adieu donc, adieu, la Parque touche
DesjaDéjà mes yeux, et ma mourante bouche :
Je meurs, Menalque, adieu pour tout jamais,
1685Je voisvais au Ciel sejournerséjourner desormaisdésormais.
Lors je la veisvis tout de son long s’estendreétendre,
Je veisvis ses bras morts à ses costezcôtés pendre :
Je veisvis ses yeux peu à peu s’abbaisserabaisser,
--- 32r° ---Tant qu’on pensoitpensait qu’elle allastalla trespassertrépasser :
1690Menalque lors, avant qu’elle trespassetrépasse,
Tout forcené estroictementétroitement l’embrasse,
Et distdit ces mots, lanceantlançant mille regrets,
Qu’en un bosquet j’escoutoisécoutais de fort presprès.
Non non Athlette, il faultfaut que je te suive,
1695Tu me fais tort de voulloirvouloir que je vive
ApresAprès ta fin, seullementseulement je me deulx
Que devant toytoi je n’ayai finyfini mes veuxvœux
Et que la Parque, avant ta triste perte,
Dans un tombeau n’a ma faultefaute couverte ;
1700Je suis celuycelui, ô trop cruel mal’heurmalheur !
Qui faictfait mourir tes beaultezbeautés en leur fleur,
Et pour avoir voulluvoulu follement croire,
Je suis celuycelui qui te prive de gloire !
Je suis celuycelui qui te traine au tombeau,
1705De tes beaux jours l’infidelleinfidèle bourreau :
Et bref c’est moymoi qui advanceavance ton heure,
Pendant tu veux qu’apresaprès toytoi je demeure
Encore en vie : Athlette il faultfaut vangervenger
Le tort receureçu de moymoi traistretraître Berger ;
1710FaultFaut que celuycelui au trespastrépas t’accompaigne60,
Qui est motif de ta mortelle painepeine,
Ne vueille pas me refuser ce bien,
Car aussi bien ton trespastrépas est le mien :
Je ne sçauroissaurais te survivre un quart d’heure,
1715Si devant moymoi le Ciel veultveut que tu meuremeures,
Car toytoi et moymoi nous ne sommes qu’un corps,
Qui est regyrégi par semblables accords :
Je debvoisdevais seul, comme traistretraître infidelleinfidèle,
Sentir la mort, des morts la plus cruelle,
1720Et non pas toytoi, qu’un infameinfâme pechépéché
--- 32v° ---N’a point le nom de reproches tachétâché :
Pour un seul poinctpoint, mon trespastrépas je regrette,
C’est que je meurs par ma faultefaute indiscretteindiscrète,
Et qu’en mourant je ne vangevenge le tort
1725De ce Pasteur, qui nous traisnetraine à la mort :
Avant mourir ; j’appelle en tesmoignagetémoignage
Les Dieux du ciel, et ceux de ce bocage,
Pour me purger, Athlette, devant toytoi,
De ton trespastrépas, et que ce n’est par moymoi,
1730Ains par Rustic, que tu meurs, ô ma belle,
Qui me donna cestecette pomme mortelle :
Le seul Rustic nous faictfait mourir tous deux,
Indigne apresaprès de vivre soubzsous les cieux :
Puisse le ciel punir son sallesale vice,
1735Digne de mort, par un cruel supplice :
Puisse le ciel nous vangervenger par sa main,
De son forfaictforfait, injuste et inhumain :
Las ! falloitfallait-il que la seursœur Fillandriere61,
Jusqu’en ce temps allongeastallongea ma miseremisère,
1740Et que mon jour durastdura si longuement,
Pour veoirvoir Athlette en un si dur tourment
Finir ses jours ? Ah que plustostplutôt ma vie,
Par un mal’heurmalheur ne fustfut-elle ravie ?
Que ne mourus-je, avant que de te veoirvoir
1745Mourir, Athlette, et mourant te doulloirdouloir,
Je fusse heureux, où je suis miserablemisérable,
Car mon mal’heurmalheur ne reçoit nul semblable,
Ô ciel cruel ! ô malheur ! ô meschefméchef !
CoullezCoulez mes pleurs et sortez de rechef :
1750Ô Dieux jallouxjaloux de ma riche victoire ;
Qu’avoisavais-je faictfait pour moissonner ma gloire ?
Ha que plustostplutôt au profond de la mer,
--- 33r° ---Et des enfers, ne fistesfîtes abismerabîmer
Mon corps oultréoutré de regret et de perte,
1755Sans me priver de ma gentille Athlette !
Je n’eusse point tant de travaux soufferts,
Et je seroisserais heureux dans les enfers :
Je n’eusse point veuvu mourir ma BergereBergère
Par mon erreur, durant sa primevereprimevère :
1760Adieu mon cœur, las ! par nostrenotre amitié,
Athlette prensprends de Menalque pitié,
FaizFais luylui pardon de sa cruelle offenceoffense,
Et prensprends sa mort pour digne recompencerécompense,
Si j’avoisavais mieux, pour reparerréparer le tort
1765Que je t’ayai faictfait, que ma cruelle mort,
Je te l’auroisaurais offert, ô ma Déesse,
Pour eviteréviter ton ire vangeressevengeresse :
Mais las mon cœur, si je n’ayai rien assez
Digne de toytoi, et de mes maux passezpassés,
1770Si je ne puis d’une preuve parfaicteparfaite,
RecompenserRécompenser la faultefaute que j’ayai faictefaite,
PrensPrends ô Athlette, Athlette prensprends de moymoi
Pour recompenserécompense, et ma mort et ma foyfoi :
HelasHélas je sçaysais que je ne suis pas digne
1775De trespassertrépasser, sur ta face divine,
Et que je n’ayai ce bon’heurbonheur meritémérité,
Que de mourir aupresauprès de ta beaultébeauté :
Par mon forfaictforfait, hellashélas ! je debvoisdevais estreêtre,
ProyeProie d’un Loup, ou d’une Ourse champestrechampêtre
1780Je ne debvoisdevais estreêtre si bien-heureux,
Que de baiser en mourant, tes beaux yeux :
Que je les baise, et que je les rebaise
Encor un coup, et les ouvre à mon ayseaise :
Ô beaux soulleilssoleils, dont les regardzregards vainqueurs :
--- 33v° ---1785Ont captivé tant de superbes cœurs !
Beaux yeux divins, par ma faultefaute presenteprésente,
La mort estainctéteint vostrevotre lumierelumière ardente ;
Par moymoi (Beaux yeux) au jourd’huyjourd'hui vous mourez,
Et plus au monde en vivant n’esclairezéclairez :
1790Ha que je suis de maintzmaints suplicessupplices digne,
D’avoir estéété cause de vostrevotre ruine :
Mais ô soulleilssoleils, je m’en voisvais me vangervenger
Par cestcet espieuépieu ; dont je veux m’oultrageroutrager.
AttensAttends Menalque, il faultfaut qu’encor tu pleurepleures,
1795Auparavant que forcené tu meuremeures,
Auparavant que perdre la clarté,
Il faultfaut priver tes yeux d’humidité,
Et de sanglotzsanglots et flammes decouvertesdécouvertes,
BruslerBrûler les fleurs, et les doulcesdouces fleurettes :
1800Las plorepleure donc, et des pleurs de tes yeux,
FaizFais naistrenaître icyici un ruisseau gravelleuxgraveleux :
MesleMêle tes pleurs à celles de ta dame,
Pour assembler ton esprit à son ameâme :
Ô beaux cheveux, par les Nymphes prisezprisés,
1805Que j’ayai cent fois en ondes retroussezretroussés,
Qui autre fois, lyastesliâtes mon courage
Et mon desirdésir, d’un amoureux cordage,
Par moymoi ce jour, et par ma cruaultécruauté,
Las ! vous perdez vostrevotre rare beaultébeauté :
1810Vous n’aurez plus cestecette coulleurcouleur cendrine,
Et cestecette gracegrâce entre toutes divine ;
Las vous serez espartzéspars dans un tombeau,
Qui ne meritemérite un si rare joyau,
Et toytoi beau froncfront, vermeil comme une rose,
1815Au gaygai printemps encor demydemi declosedéclose,
Beau froncfront qui sus large, grand, estenduétendu,
--- 34r° ---D’aulcuneaucune ridderide, ou de marques perdu,
Tu vas dormir, soubssous une tombe basse,
Ayant perdu ta coulleurcouleur et ta gracegrâce :
1820Par moymoi tu meurs, par moymoi tu vas changer
Ton teinctteint vermeil, en un teinctteint estrangerétranger :
Et vous sourcilzsourcils compassezcompassés par mesure,
Noirs, mymi-voultezvoûtés, et doüilletzdouillets de nature,
Vous perissezpérissez, à jamais regrettezregrettés,
1825De ceux qui ont veuvu vos belles beaultezbeautés :
Ô belle bouche ! ô levreslèvres tendrelettes,
Que j’ayai cent fois dans les roches desertesdésertes
Pressées le jour, vollantvolant mille baisers,
Pour assouvir mes amoureux pensers,
1830Vous perissezpérissez, vos coulleurscouleurs naturelles
SemblantzSemblants œillets, las ! deviennent mortelles,
Je n’aurayaurai plus cestcet heur de vous toucher,
NyNi mes couraux aux vostresvotres approcher :
Pour tout jamais, levreslèvres je vous veux dire
1835Le triste adieu ; qui mon ameâme martyre,
Adieu beau sein ; en voultesvoûtes compassé,
Et de deux montzmonts doulcementdoucement rehaussé,
Blanc comme laictlait, et pollypoli comme albastrealbâtre,
Où je soulloissoulais au temps passé m’esbatreébattre,
1840C’est faictfait de toytoi, ta coulleurcouleur se blanchistblanchit,
Et ta vigueur soubssous la Parque flechistfléchit :
Que ne m’est -il accordé par les astres,
De reparerréparer par ma mort tes desastresdésastres ?
Je debvoisdevais seul trespassertrépasser pour tous deux,
1845Puisque je suis seul de tous mal’heureuxmalheureux ;
L’on n’eusteut point eu de dommage en ma perte,
Où un chacun plaindra ta mort funeste :
C’est assez dictdit, adieu, et quand et vous,
--- 34v° ---Je voisvais mourir cousu de mille coups.
SYNOPS.
1850Si tu n’euzeus point de regret en ton ame,
FaultFaut que ton cœur soit plus dur qu’une lame.
TIRCIS.
AllorsAlors je vizvis Menalque tout en feu,
Qui se vouloitvoulait percer de son espieuépieu ;
Et contre luylui la poinctepointe estoitétait tournée,
1855PrestPrêt de mourir, cestecette triste journée,
Quand Delfe vint, qui luylui retint la main,
Et detournadétourna son desirdésir inhumain :
Athlette allorsalors, encores n’estoitétait morte,
Delfe la pristprit, et d’une herbe luylui frotte
1860Le froncfront sueux, et par une boisson
Qu’elle avallaavala, surmonta le poison,
Tant que l’on veidvit, sur l’heure la BergereBergère,
Qui retourna en sa forme premierepremière :
ApresAprès cela, Delfe ! (la larme aux yeux)
1865Leur distdit, vivez à jamais bien-heureux,
Pour vous je veux me priver d’esperanceespérance,
Et en mon mal vivre de patience :
Puis s’en alla laissant les deux amantzamants,
Sains et guarisguéris de leurs tristes tourmentztourments
1870Qui par apresaprès de joyejoie s’accolerentaccolèrent,
Et leur amour de baisers confirmerentconfirmèrent :
Chacun apresaprès, se retira chez soysoi,
S’estansétant donnezdonnés l’un à l’autre la foyfoi.
SYNOPS.
Mais conte -moymoi encores, je te prie
1875Que fistfit Rustic et s’il perdit la vie.
TIRCIS.
Delfe voullantvoulant que son divin secours,
ServistServit à tous, et guaristguérit leurs amours,
FistFit à Rustic je ne sçaysais quelle eau boire ;
Tant qu’il perdit les sens et la memoiremémoire,
--- 35r° ---1880Puis s’essveillantéveillant, se sentit delivrédélivré
Des traictztraits d’amour, qui l’avoientavaient tant navré :
Et ne pensant plus ezès beaultezbeautés d’Athlette,
Il s’en alla gaygai en sa maisonnette.
SYNOPS.
Je suis joyeux qu’il a perdu ses maux :
1885Mais il nous faultfaut ramener nos trouppeauxtroupeaux,
Dedans leur toicttoit, car desjadéjà la nuictnuit brune
PallistPâlit le ciel de sa frayeur nocturne :
Allons Tircis, allons loüerlouer les dieux
D’avoir guaryguéri ces Bergers amoureux.
FIN.
LOUANGE À DIEU.
Il nous semble que la spécificité de cette scène permet de laisser planer un doute quant à la nature de l’intervention d’Écho : est-ce bien le personnage mythologique qui s’adresse à Rustic, ou le berger fait-il simplement face à un phénomène acoustique naturel ? Dans son édition de la pièce, Mathilde Lamy-Houdry souligne que la contradiction entre la parole d’Écho aux vers 795 et 797 (« La mort / Vis ») peut être comprise comme une critique des superstitions ; il nous semble que le doute quant à la nature de l’intervention d’Écho induit dans le texte par la typographie va dans ce sens.
D’un point de vue dramaturgique, ce doute pourrait être retranscrit scéniquement en faisant jouer le rôle d’Écho à une actrice ou un acteur dissimulé dans des coulisses, qui serait entendu par les spectateurices mais invisible sur scène.