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Bradamante
- Édition de Alexandre Michaud
- Transcription, Modernisation et Annotation : Alexandre Michaud
- Encodage : Nina Hugot
- Relecture : Nina Hugot, Jérémy Sagnier et Milène Mallevays
TRAGECOMEDIE.TRAGICOMÉDIE.
À MONSEIGNEUR
DE CHEVERNY, CHAN-
CELIER DE FRANCE.
Je ne vous presenteprésente pas ces vers, Monseigneur, pour en penser honorer vostrevotre illustre nom : car au contraire je pretensprétends les authoriserautoriser de luylui1 : estimant que ce leur seroitserait une honte de se vanter avoir estéété neznés sous vostrevotre sieclesiècle, et ne pouvoir testifier2 aux races à venir (si d’aventure ils peuvent donner3 jusques là jusque-là) qu’ils ayentaient onques4 estéété cogneuzconnus et gratifiezgratifiés5 de vous, qui souverain directeur de la justice de France, ne dedaignezdédaignez au milieu de tant d’affaires de poixpoids (dont vostrevotre esprit capable de toutes6 --- 296v --- choses grandes est journellement chargé) de recueillir de bon œil et favoriser ceux qui se vont avoüantavouant7 d’Apollon. Et c’est pourquoypourquoi je vous puis8 icyici veritablementvéritablement protester9, que si vos vertus fussent moindres, vostrevotre qualité plus basse, et qu’il n’y eusteût eu telle moisson et fertilité d’excellensexcellents PoëtesPoètes aupresauprès de vous, plus dignes que moymoi pour appliquer leur industrieux10 labeur à si honorable sujet, je m’y fusse offert en toute allaigresseallégresse et asseuranceassurance. Mais comme ce n’est ma particuliereparticulière profession, et que je me suis desjadéjà depuis tant d’anneesannées retiré de la hantise et communication des Muses11, esloignééloigné de leur saint Parnasse12 : Aussi ne me senté-je avoir que bien petite part en leurs gracesgrâces, et telle que je n’ayai occasion de m’en beaucoup preva-préva---- 297r° ---loir13. Si est-ce que14 pour le respect, obeïssanceobéissance et service que je vous doydois, comme au principal chef de nostrenotre vacation15 Judiciaire, et auquel nostrenotre RoyRoi entre autres choses a de tout temps commis16 la balance de la Justice, je ne sembleraysemblerai faillir par une trop forte presomptionprésomption et temerairetéméraire outrecuidance17, si tel et si peu que je suis, je m’offre et consacre aussi devotieusementdévotieusement18 à vous, que si j’estoisétais de plus grande estime et valeur. M’asseurantassurant que vostrevotre debonnairetédébonnaireté19 ne me refusera, bien que du tout inutile, en cestecette humble submissionsoumission20 : ains21 sera d’autant plus inciteeincitée à me vouloir continuer son ancienne bien-vueillancebienveillance.
VostreVotre tres-affectionnétrès affectionné22 serviteur R. GARNIER.
ARGUMENT DE
LA TRAGECOMEDIETRAGICOMEDIE
DE BRADAMANTE.
Après que les SarasinsSarrasins23 furent rompus et chassezchassés devant Paris, Roger embarqué avec autres Princes restezrestés24 de l’armeearmée, est surpris de tourmente en la mer d’Afrique. Les hommes et vaisseaux abysmezabîmés25, il se sauve à naigenage sur un rocher, auquel habitoithabitait un vieil HermiteErmite, qui l’advertistavertit26 de son salut, et luylui fait recongnoistrereconnaître Jesus-ChristJésus-Christ. Roland, Olivier, et Sobrin y arrivent avec RenautRenaud au retour du conflictconflit de LipaduseLampéduse27 : resjouisréjouis de la rencontre de Roger et de sa conversion à nostrenotre FoyFoi28, ils accordent mariage entre luylui et Bradamante, laquelle il aimoitaimait par mutuelle affection. Et tous ensemble abordezabordés en France, s’acheminent à la Cour, où ils trouvent les Ambassadeurs de Constantin Empereur de GreceGrèce, envoyezenvoyés pour negotiernégocier le mariage de Bradamante et de LeonLéon son fils, que le perepère et la meremère desiroyentdésiraient avoir pour gendre. Et pour ce29 ne vouloyentvoulaient point ouirouïr parler de Roger, simple chevalier. DequoyDe quoi30 dedé---- 298r ---mesurément indigné et enflambéenflammé de colerecolère contre LeonLéon et son perepère, comme estansétant cause de son mesprismépris, part secretementsecrètement de la Cour au dessudesceu31 mesmemême de sa sœur MarphizeMarphise, tres-belliqueusetrès belliqueuse32 damoyselledamoiselle : et à finafin de n’estreêtre cogneuconnu, change le blason de ses armes, et sur son escuécu33 fait peindre une Licorne blanche. Il se deliberedélibère34 donner jusques enjusqu’en GreceGrèce pour tuer LeonLéon, et despouillerdépouiller35 Constantin de son Empire, tant à finafin de s’osterôter cet empeschement làempêchement-là36, que pour se rendre plus respectable vers Aymon, estantétant qualifié du nom d’Empereur. Il arrive à Belgrade sur le poinctpoint37 que les armeesarmées des Grecs et des Bulgares s’alloyentallaient choquer38. Et voyant que désdès le commencement de la charge, le RoyRoi Vatran mort, ses gens estoyentétaient rompus39, et chaudement poursuivis par les Grecs, il se met à donner dedans leurs troupes de toute sa puissance. Il en fait trebuschertrébucher un grand nombre, et entre autres le nepveuneveu de l’Empereur. Ce qui fait prendre cœur aux Bulgares, qui sous la faveur de cet incogneuinconnu repoussent bravement leurs ennemis, avec grande occision40. RetournezRetournés de la chasse le prient unanimement d’estreêtre leur RoyRoi : ce qu’il refuse, et passe outre en intention d’executerexécuter son dessein. Il arrive désdès le soir à NovengradeNovigrad41, où recongneureconnu et decouvertdécouvert42 au gouverneur, il est pris et devalédévalé43 en une basse fosse, et y est retenu quelque temps, attendant son executionexécution de mort. LeonLéon qui l’avoitavait veuvu avec admiration combattre son ar---- 298v ---meemée et faire tant de beaux faits d’armes44, entendant qu’on le vouloitvoulait faire mourir, esmeuému de pitié, se resoultrésout de le sauver. Et à cestecette fin s’estantétant fait secrettementsecrètement introduire de nuit ésès45 prisons, il l’en retire et le meinemène en son logis. Mais incontinent46 apresaprès, ayant entendu, avoir estéété publié par toutes les terres de l’empire d’Occident, que quiconque voudroitvoudrait espouserépouser Bradamante devoitdevait la conquerirconquérir à force d’armes combatantcombattant avec elle pair à-pairpair-à-pair47, s’advisaavisa de mettre en jeu son chevalier. Et de faictfait le supplia de vouloir pour luylui et sous ses armes entrer contre elle en combat, s’asseurantassurant de la vaincre par sa vertu48. Ce que Roger ne luylui osa refuser, pour les fraischesfraîches obligations49 qu’il avoitavait sur luylui. Sur cette fiance50 ils s’acheminent en France, où LeonLéon se presenteprésente à Charlemagne, qui fait trouver Bradamante. Elle pour se developerdévelopper51 des importunes poursuittespoursuites des Ambassadeurs de LeonLéon, s’estoitétait auparavant adviséeavisée d’impetrerimpétrer52 de l’Empereur cestecette declarationdéclaration : presumantprésumant que LeonLéon nyni autre seigneur ChrestienChrétien, fors53 Roger seul, ne la pourroitpourrait conquerirconquérir. Roger contraint par la force de ses promesses, entre en lice54 avec extremeextrême regret, couvert des armes ImperialesImpériales55, comme s’il eusteût estéété LeonLéon. Il combat et surmonte Bradamante, puis se retire saisi de merveilleuse56 tristesse. Il monte sur son cheval et entre au fond d’un bois pour s’y confiner. LeonLéon d’autre part joyeux de sa victoire va demander Bradamante à Charlemagne, la---- 299r ---quelle57 se trouvoittrouvait en une extremeextrême anxietéanxiété58 et perturbation d’esprit. Marphise maintient qu’elle avoitavait promis mariage à son frerefrère Roger, et qu’elle ne pouvoitpouvait avoir59 LeonLéon : que s’il y pretendoitprétendait droictdroit, qu’il falloitfallait qu’il se batistbattît avec son frerefrère, et que le victorieux l’auroitaurait sans contredictcontredit60. LeonLéon appuyé sur la valeur de son chevalier, accepte le partyparti61. Mais retourné au logis il entend qu’il62 s’en est allé : dont63 infiniment desplaisantdéplaisant64, et en merveilleuse perplexité65, à cause de sa promesse, se met avec ses gens à le chercher. Il le trouve dans ce bois, faisant de pitoyables regrets66, pour67 son infortune. LeonLéon le prie de luylui decouvrirdécouvrir68 l’occasion de son mal. Il se declaredéclare estreêtre Roger, et s’estreêtre expresexprès acheminé de la Cour pour le tuer : qu’il est resolurésolu de ne vivre plus, apresaprès s’estreêtre à son occasion privé de sa maistressemaîtresse69. LuyLui estonnéétonné de cestecette nouvelle, le console, luylui remet et resignerésigne70 sa dame, et promet se deporterdéporter71 de la poursuivre. Et par ce moyen il le rameineramène et le presenteprésente à l’Empereur, auquel il fait ce discours en presenceprésence des Princes et Seigneurs qui en sont fort resjouisréjouis. A l’instant arrivent les Ambassadeurs de Bulgarie qui racontent à Roger que le pays l’a esleuélu pour RoyRoi, et le prient d’en vouloir approuver l’electionélection, et aller recevoir la couronne. Ce que entendant72 Aymon et Beatrix luylui accordent tres-volontierstrès volontiers le mariage de leur fille : laquelle advertieavertie de cet heureux et inesperéinespéré succezsuccès, en reçoit une indicible allaigresseallégresse. Charlemagne --- 299v --- baille73 sa fille EleonorÉléonor74 à LeonLéon, et le fait son gendre. Ce sujectsujet est fort amplement discouru75 par l’Arioste depuis le quarantetroisiemequarante-troisième chant jusques àjusqu’à la fin de son livre : fors pour le regard76 de la fin77 adjoustéeajoutée par l’autheurauteur.
Et par-ceparce qu’il n’y a point de Chœurs, comme aux TragediesTragédies precedentesprécédentes78, pour la distinction des Actes : CeluyCelui qui voudroitvoudrait faire representerreprésenter cette Bradamante, sera s’il luylui plaistplaît advertyaverti79 d’user d’entremets80, et les interposer entre les Actes pour ne les confondre, et ne mettre en continuation de propos81 ce qui requiert quelque distance de temps.
ENTREPARLEURS.
BRADAMANTE,
TRAGECOMEDIETRAGICOMÉDIE
ACTE I.
SCENESCÈNE I.
Charlemagne82.
Les sceptres83 des grands Rois viennent du Dieu suprémesuprême
C’est luylui qui ceint nos chefs84 d’un royal diadémediadème,
Qui nous fait quand il veut regnerrégner sur l’Univers,
Et quand il veut fait choir85 nostrenotre empire à l’envers.
5Tout dependdépend de sa main, tout de sa main procedeprocède,
Nous n’avons rien de nous, c’est luylui qui tout possedepossède,
Monarque universel, et ses commandemenscommandements
Font les spheressphères86 mouvoir et tous les elemensélémens.
Il a mis sur mon chef la FrançoiseFrançaise couronne,
10Il a fait que ma voix toute la terre estonneétonne87,
Et que l’Aigle88 Romain perche en mes estendarsétendards,
Guide des escadrons de mes vaillansvaillants soudarssoudards89.
L’Itale90 m’obeitobéit, la superbe AlemagneAllemagne,
Et les Rois reculezreculés de l’ondeuse Bretagne91.
--- 300v° ---15Ma courageuse France est pleine de guerriers,
Dont les faits ont acquis mille et mille lauriers,
RenommezRenommés par le monde autant qu’un preux Achille :
La GreceGrèce n’en eut qu’un, et j’en ayai plus de mille.
Quels Mars fut onc92 pareil en force et en renom,
20Quelque Dieu qu’il peustpût estreêtre, à la race d’Aymon93 ?
À Roland94 l’invincible, à qui Dieu favorable
Naissant a composé le corps invulnerableinvulnérable ?
Quel est un Olivier, un Griffon, Aquilant95 ?
Combien est un Astolphe et un Ogier96 vaillant ?
25Un Huon, un Marbrin97, et mille autres encore
Aux armes indomtezindomptés, dont ma France s’honore,
Comme d’astres luisants en une espoisseépaisse nuit,
Quand le Soleil doré dessous98 les ondes luit ?
C’est toytoi moteur du Ciel, qui la force leur donnes,
30Pour estreêtre de ta loyloi les solides colonnes :
C’est toytoi qui fais florir ces braves Paladins99,
Pour sous ton estendartétendard rompre les SarasinsSarrasins100,
Ennemis de ton nom, pour l’EgliseÉglise defendredéfendre,
Qu’ils veulent par le fer MahumetiqueMahométique101 rendre.
35Ils ont domtédompté l’Asie et l’Afrique, couranscourant
De rivage en rivage, ainsi que gros torrenstorrents
Qui tombent en Avril des negeusesneigeuses montagnes,
Et passent en bruyant à travers les campagnes :
Rompent tout, faucentfauchent tout, arrachent les ormeaux,
40EntrainentEntraînent les Bergers, leurs cases et troupeaux.
Ainsi ces MecreansMécréants debordezdébordés102 de leur terre
Ont couru, fourragé103 comme un trait de tonnerre,
La blatiereblatière Libye104, et l’Asie, où les yeux
Du Soleil sont fichezfichés en remontant aux cieux.
45Ils avoyentavaient traversé les ondes Herculides105,
--- 301r° ---Et chassé JesusJésus-Christ des terres IberidesIbérides106 :
Si que107 le riche Tage au beau sable doré,
VoyoitVoyait au lieu de luylui BelzebutBelzébuth108 adoré.
OÔ Dieu, nostrenotre vrayvrai Dieu, qu’il fallut que nos perespères
50Eussent bien attisé tes dormantes colerescolères,
T’eussent bien irrité d’execrablesexécrables forfaits109,
Pour monstrermontrer de ta main de si sanglants effets !
Pour nous assujettir à cestecette gent PayennePaïenne110,
Et souffrir profaner ton EgliseÉglise ChrestienneChrétienne,
55Pour qui en corps mortel du ciel tu descendis,
Et lavant nos mesfaitsméfaits, ton sang tu respandisrépandis !
ToyToi Dieu de l’Univers, dont la dextre111 divine
A bastibâti, a formé cestecette ronde machine112,
Sans forme et sans matierematière, et sans objectobjet aucun,
60Sans outils, sans secours que de toytoi, qui n’es qu’un.
Ils ne furent contanscontents d’asservir les HespagnesEspagnes,
Mais des hauts PyrenezPyrénés franchirent les montagnes,
Et en tourbe113 innombrable ouvrirent les destroitsdétroits
Des grands rochers moussus qui s’esleventélèvent si droits.
65Ils descendent au bord, où la vistevite114 Garonne
Courant dans l’OceanOcéan en ses vagues bourdonne :
Et, jurezjurés ennemis, font execrableexécrable vœu
De faire tout passer par le glaive et le feu.
CeluyCelui115 pourroitpourrait nombrer les celestescélestes lumiereslumières,
70Les raisins de l’Automne, et les fleurs printanieresprintanières,
Qui auroitaurait peupu compter les scadrons116 aguerris,
Qui avec Agramant117 vindrentvinrent devant Paris.
Ils couvroyentcouvraient de leurs rangs la poudroyante plaine,
Leurs chevaux espuisoyentépuisaient les claires eaux de Seine :
75L’air resonnoitrésonnait de cris, les bataillons pressezpressés
MouvoyentMouvaient de toutes parts de picquespiques herissezhérissés :
--- 301v° ---Le troupeau baptisé, tapytapi dedans la ville,
Ainsi que de moutons une bande imbecilleimbécile118,
RetireeRetirée en un parc de trois loups assailli,
80SouspiroitSoupirait vers le ciel d’un courage failli119.
C’estoitétait fait de la France et de toute l’Europe,
Nous estionsétions le butin de l’infidelleinfidèle trope120,
La sainte loyloi de Christ delaissoitdélaissait l’Univers,
Si Dieu n’eusteût dessurdessus121 nous ses yeux de gracegrâce ouversouverts,
85Et pitoyable122 perepère en nostrenotre mal extremeextrême
N’eusteût à nostrenotre secours levé sa main supremesuprême.
Comme une meremère tendre à son enfant petit,
Après l’avoir tancé pour quelque sien delitdélit,
Le voyant larmoyer de pitié se transporte,
90Le baise, le mignarde123, et son dueildeuil reconforteréconforte :
Ainsi son peuple ayant nostrenotre Dieu chastiéchâtié
De ses nombreux mesfaitsméfaits, il en a prinspris pitié :
A regardé ses pleurs au milieu de son ire124,
Et piteux125 n’a voulu le voir ainsi destruiredétruire.
95Il a levé le bras de foudres rougissant,
A froncé le sourcysourcil, le courroux pallissantpâlissant
A son cœur embrasé, la fureur indomteeindomptée
LuyLui est soudainement dans les naseaux monteemontée,
Il a noirci le ciel de nuages espois126,
100Et comme un tourbillon a desserré sa voix.
L’OceanOcéan en fremitfrémit, la terre en trembla toute,
Et du ciel estonnéétonné branla127 l’horrible voûte :
Au cœur des ennemis la frayeur descendit,
L’allaigresseallégresse et la force aux nostresnôtres il rendit.
105L’Angleterre s’arma, l’EscossoiseÉcossaisse jeunesse
Au sang nous ralluma l’antique hardiesse.
Renaud, ains notre Hector128, conducteur du secours
--- 302r° ---Les fit en grand carnage abandonner nos tours :
Ils se mirent en route, et la campagne verte
110Se veitvit incontinent129 de sang PayenPaïen couverte.
Ils ont quitté la France, et cuidant130 par les flots
Tromper la main de Dieu qui fondoitfondait sur leur dos,
Ont estéété devorezdévorés des ondes aboyantes,
Si que131 rien n’est resté de ces troupes mechantesméchantes.
115Marsille dans l’Espagne a retiré son camp :
Mais Agramant, Sobrin132, et le RoyRoi Serican133,
Reliques du naufrage, ayant appris la perte
De l’Empire Africanafricain, et le sac de Biserte134,
Ont dedans LipaduseLampéduse135 attiré par desfisdéfis
120Olivier et Roland qui les ont desconfisdéconfits.
Ore136 il faut louer Dieu de si belle victoire,
Et à sa seule gracegrâce en addresseradresser la gloire.
SCENESCÈNE II.
Charlemagne.
Nous contenterons-nous de les vaincre à demydemi ?
Nymes.
Ne nous suffistsuffit-il pas de chasser l’ennemyennemi ?
Charlemagne.
125Ce ne m’est pas assez de defendredéfendre ma terre.
Nymes.
Que demandez-vous plus que d’achever la guerre ?
Charlemagne.
Un Empereur Romain137 ne se peut dire avoir
Pour chasser un Barbare assez fait de devoir,
Qui pourra retourner avec nouvelle force.
Nymes.
130Son malheureux succèzsuccès ne luylui sert pas d’amorce138,
Pour franchir de rechef les rochers PyrenezPyrénés,
Et repiller encorencor' nos champs abandonnezabandonnés.
Charlemagne.
Agramant est occis, le RoyRoi de Barbarie139,
Gradasse et Mandricart, honneur de Tartarie140 :
135Roger a delaissé sa detestabledétestable loyloi,
Comme sa sœur Marphise, et Sobrin le bon RoyRoi :
Mais le fier Rodomont, Ferragus et Marcille141,
Valeureux combatanscombattants, et mille autres, et mille,
Que l’Espagne et l’Afrique ont nourris, ne sont pas,
140Semence de grands maux, trebuscheztrébuchés au trespastrépas142.
Nymes.
Ils sont assez puissanspuissants pour leur terres defendredéfendre,
Mais non pas pour oser contre vous entreprendre,
Pour la France assaillir, meremère des Chevaliers,
MereMère des bons soudarssoudards, qu’elle enfante à milliers.
Charlemagne.
145Nous avons veuvu sur nous l’Espagne et la Libye143,
Mais non les estendarsétendards de l’ardanteardente Arabie,
Non les Soldans144 d’EgypteÉgypte, et les Rois mecreansmécréants,
Qui foulent les sablons des bords CyreneansCyrénéans145.
Nymes.
Ceux-là trop esloignezéloignés de nos Chrestienneschrétiennes terres,
150Ne viendront pas icyici nous rallumer des guerres :
Laissez -leur lamenter leur funebrefunèbre accident,
Et vostrevotre aageâge en plaisirs esbatezébattez146 ce pendant.147
Il nous faut rebastirrebâtir nos EglisesÉglises rompues,
Où se sont par sur tout leur cruautezcruautés repues :
155RebastirRebâtir nos citezcités de murailles et tours,
Repeupler de paysanspaisans148 nos villages et bourgs.
Nymes.149
Il vous faut rappellerrappeler les vertus exileesexilées,
Et les faire honorer, les ayant rappeleesrappelées.
Charlemagne.
Nos peuples sont beaucoup par la guerre esclairciséclaircis,
160Mais les vices au lieu150 sont beaucoup espessisépaissis.
Nymes.
C’est l’office d’un RoyRoi d’en purger sa contréecontree :
» Inutile est la Paix sans sa compagne AstréeAstree151.
Vous devez en repos vos peuples maintenir,
--- 303r° ---Et de severessévères loixlois leurs offenses punir.
Charlemagne.
165Je veux recompenserrécompenser un chacun de ses peines,
EstrangersEtrangers, citoyens, soldats et Capitaines :
Bradamante et Roger sous un amour égal
Conjoindre ensemblément152 d’un lien conjugal.
Nymes.
Aymon ne le veut pas, preferantpréférant l’alliance
170De LeonLéon heritierhéritier des sceptres de BysanceByzance153.
Charlemagne.
Mais si de la combatrecombattre il n’avoitavait le pouvoir,
Selon mon ordonnance il ne sçauroitsaurait l’avoir.
Nymes.
Donc comme il falloitfallait vaincre à la course Atalante154,
Il faut qu’on puisse vaincre au combat Bradamante.
ACTE II.
SCENESCÈNE I.
Aymon.
175Le partyparti me plaistplaît fort.
BeatrixBéatrix.
Aussi fait-il à moymoi.
Aymon.
J’en suis tout transporté.
BeatrixBéatrix.
Si156 suis-je par ma foyfoi.
Aymon.
Ce que je prise plus en si belle alliance,
C’est qu’il ne faudra point desbourserdébourser de finance.
Il ne demande rien.
BeatrixBéatrix.
Il est trop grand seigneur.
180Qu’a besoingbesoin de nos biens le fils d’un Empereur ?
Aymon.
Ce nous est toutefois un notable avantage
De ne bailler157 un sou pour elle en mariage :
MesmementMêmement aujourdhuyaujourd’hui qu’il n’y a point d’amour,
Et qu’on ne fait sinon aux richesses la cour.
185» La gracegrâce, la beauté, la vertu, le lignage
» Ne sont non plus prisezprisés qu’une pomme sauvage.
» On ne veut que l’argent : un mariage est saint,
» Est sortable158 et bien fait, quand l’argent on estreintétreint.
--- 303v° ---OÔ malheureux poison !
BeatrixBéatrix.
Et qu’y sçauriezsauriez-vous faire ?
190Faut-il que pour cela vous mettiez en colerecolère ?
C’est le temps du jourdhuyjourd'hui.
Aymon.
C’est un sieclesiècle maudit.
BeatrixBéatrix.
Mais c’est un sieclesiècle d’or, comme le monde vit.
» On a tout, on fait tout pour ce metalmétal estrangeétrange,
» On est homme de bien, on meritemérite louange,
195» On a des dignitezdignités, des charges, des estatsétats,
» Au contraire sans luylui de nous on ne fait cas.
Aymon.
Il est vrayvrai : mais j’ayai veuvu au temps de ma jeunesse
Qu’on ne se gesnoitgênait tant qu’on fait pour la richesse.
Alors, vraymentvraiment alors, on ne prisoitprisait sinon
200Ceux qui s’estoyentétaient acquis un vertueux renom,
Qui estoyentétaient genereuxgénéreux, qui monstroyentmontraient leur vaillance
À combatrecombattre à l’espeeépée, à combatrecombattre à la lance.
On n’estoitétait de richesse, ains159 de l’honneur épris :
Ceux qui se marioyentmariaient ne regardoyentregardaient au prix.
BeatrixBéatrix.
205Le bon temps que c’estoitétait !
Aymon.
LeonLéon le representereprésente,
Qui pour la seule amour160 recherche Bradamante.
BeatrixBéatrix.
Voire161 mais j’ayai grand peur qu’elle ne l’aime pas.
Aymon.
PourquoyPourquoi ? qui la mouvroit162 ? est-il de lieu trop bas ?
N’est-il jeune et gaillard ? n’est-il beau personnage ?
210Il faut qu’il soit vaillant et d’un brave courage,
Aux combats resolurésolu, d’estreêtre avecque163 danger
Venu du bord GregeoisGrégeois164 sur ce bord estrangerétranger,
Ne craignant d’esprouveréprouver son adresse guerriereguerrière
Avecques Bradamante aux armes singulieresingulière.
BeatrixBéatrix.
215Il est vrayvrai : mais pourtant ne sçavezsavez-vous pas bien
Que Roger est son ameâme, et sa vie et son bien ?
Qu’elle n’aime que luylui, que pour n’estreêtre contreintecontrainte
D’estreêtre par mariage à une autre conjointe,
Elle a faict fait tout expresexprès par le monde sçavoirsavoir,
--- 304r° ---220Que quiconque voudra pour espouseépouse l’avoir,
Doit la combatrecombattre armeearmée : estimant qu’il n’est homme
Dans l’Empire de GreceGrèce et l’Empire de RommeRome,
Fors165 son vaillant Roger, qui ne doive mourir,
Si avecques le fer il la veut conquerirconquérir ?
225Or j’auroisaurais grand douleur que ce genereuxgénéreux Prince
Venu pour son amour de lointaine province,
Sa vie avanturastaventurât, ses forces ne sçachantsachant,
En la voulant combattre avec le fer trenchanttranchant :
Qu’au lieu d’une maistressemaîtresse il trouvasttrouvât la mort dure,
230Et que son lictlit nopçalnuptial fustfût une sepulturesépulture.
Ce seroitserait grand pitié !
Aymon.
Je ne veux point cela.
BeatrixBéatrix.
Il ne sçauroitsaurait l’avoir sans cestecette espreuveépreuve-là.
Aymon.
PourquoyPourquoi ne sçauroitsaurait-il ? ne le puis-je pas faire ?
BeatrixBéatrix.
Non, pourcepour ce que du RoyRoi l’ordonnance est contraire.
Aymon.
235Le RoyRoi ne l’entend pas, je l’irayirai supplier
De revoquerrévoquer la loyloi qu’il a fait publier166.
BeatrixBéatrix.
» C’est chose malaiséemalaisee, un Prince ne viole
» Les EdictsÉdits qu’il a faits, il maintient sa parole.
Aymon.
Voire167 en chose publique, et qui est de grand poixpoids :
240Mais en chose priveeprivée on change quelquefois.
Charles luylui a permis ce combat dommageable,
Estimant pour le seursûr que je l’eusse agreableagréable.
Autrement ne l’eusteût fait, sçachantsachant bien le pouvoir
Que dessurdessus168 ses enfansenfants un perepère doit avoir.
BeatrixBéatrix.
245Encore, mon ami, faudroitfaudrait premier169 entendre
Si le partyparti luylui plaistplaît, que de rien entreprendre :
Car je crains que Roger soit en son cœur encréancré.
Aymon.
Veut-elle ce Roger avoir contre mon gré ?
BeatrixBéatrix.
Je pense que nenninenny170, elle est trop bien nourrie.
Aymon.
250Si elle l’avoitavait faict fait ?
BeatrixBéatrix.
J’en seroisserais bien marrie171.
Aymon.
Il luylui faut des amours, il luylui faut des mignons,
Il faut qu’à ses plaisirs nos vouloirs contraignonscontraignions.
Quel abus, quel desordredésordre ! hà !
BeatrixBéatrix.
Et qu’y sçauriezsauriez-vous faire172 ?
C’est jeunesse.
Aymon.
C’est mon173 : un aageâge volontaire.
BeatrixBéatrix.
255Si174 ne devons -nous pas contraindre son desirdésir.
Aymon.
Si ne doit -elle pas en faire à son plaisir.
BeatrixBéatrix.
La voudriez175-vous forcer en un si libre affaire176 ?
Aymon.
» Elle doit approuver ce qui plaistplaît à son perepère.
BeatrixBéatrix.
» L’amour ne se gouverne à l’appetitappétit d’autruyautrui .
Aymon.
260» L’on ne peut gouverner les enfansenfants d’aujourdhuyaujourd’hui.
BeatrixBéatrix.
» S’il n’y a de l’amour ils n’auront point de joyejoie.
Aymon.
» L’amour sous le devoir des mariages ployeploie.
BeatrixBéatrix.
» Rien n’y est si requis que leur contentement.
Aymon.
» Rien n’y est si requis que mon consentement.
BeatrixBéatrix.
265Je177 ne veux contester : mais pourtant je puis dire
Que trop vous ne devez son amour contredire.
J’aimeroisaimerais mieux qu’elle eusteût un simple chevalier
Qui fustfût selon son cœur, que de la marier
Contrainte à ce monarque, encor qu’en sa puissance
270Il eusteût l’empire Grec et l’empire de France.
Je vayvais parler à elle, et ferayferai si je puis
Qu’elle me tirera des peines où je suis,
Se depestrantdépêtrant le cœur des laqslacs178 d’une amour folefolle,
Pour libre179 aimer LeonLéon que son amour affole.
275Dieu me soit favorable, et me facefasse tant d’heur180
Que je la puisse induire à changer son ardeur !
Mais las181 ! voylavoilà mon fils honneur de nostrenotre race,
L’invincible Renaud des guerriers l’outrepasse182 !
Il va trouver Aymon : las ! pauvrette je crains
280Qu’il ait autre dessein que ne sont nos desseins.
--- 305r° ---Il aime ce Roger. Que maudite soit l’heure,
Avolé183, que tu vis cestecette belle demeure :
Je seroisserais trop heureuse, et ores184 le Soleil
Ne verroitverrait rien qui fustfût à mon aise pareil
285Sans toytoi sans toytoi185, Roger, qui fraudes186 mon attente
Privant du sceptre187 Grec ma fille Bradamante.
SCENESCÈNE II.
Renaud.
QuoyQuoi ? monsieur, voulez-vous forcer une amitié ?
EstesÊtes-vous maintenant un perepère sans pitié ?
Qui vueillezveuillez Bradamante une fille si cherechère,
290Bannir loin de vos yeux, et des yeux de sa meremère,
Pour malgré son vouloir, qu’elle ne peut changer,
La donner pour espouseépouse à ce prince estrangerétranger ?
Elle ne l’aime point, et qu’y voudriez188 -vous faire ?
» Vous sçavezsavez que l’amour est tousjourstoujours volontaire :
295» Il ne se peut forcer, c’est une affection
» Qui ne se domtedompte point sinon par fiction.
» Le cœur tousjourstoujours demeure en sa libre franchise,
» Mais le front et la voix bien souvent le desguisedéguise.
Ne la contraignez point, vous seriez à jamais
300FaschéFâché de luylui voir faire un mesnageménage189 mauvais.
Aymon.
Qui te fait si hardyhardi de me venir reprendre ?
Penses-tu que de toytoi je vueilleveuille conseil prendre ?
DequoyDe quoi t’empeschesempêches-tu ? me viens-tu raisonner ?
Et quoyquoi ? qui t’a si bien appris à sermonner ?
305OÔ le brave cerveau !
Renaud.
Ce que je viens de dire
N’est pas pour vous prescherprêcher nyni pour vous contredire.
Aymon.
PourquoyPourquoi donc ? qui te meut ?
Renaud.
C’est pour vous declarerdéclarer
--- 305v° ---Ce que probablement vous pouvez ignorer.
Aymon.
Et quoyquoi ?
Renaud.
Que Bradamante ailleurs a sa penseepensée.
Aymon.
310Cela ne rompra pas ma promesse passeepassée.
Renaud.
QuoyQuoi ? l’avez-vous promise ?
Aymon.
OuyOui bien.
Renaud.
Sans son vouloir ?
Et s’il est autre ?
Aymon.
Et puis190, le mien doit prevaloirprévaloir :
Je cognoisconnais mieux son bien que non pas elle mesme-même.
Renaud.
LuyLui voulez-vous bailler191 un mari qu’elle n’aime ?
Aymon.
315 PourquoyPourquoi n’aimeroitaimerait-elle un fils d’un Empereur,
Qui est jeune et dispostdispos192, qui a de la valeur,
Qui est beau, qui est sage, et qui modeste égale
NostreNotre qualité basse à sa grandeur royale ?
Depuis la froide Thrace193, estendueétendue en desersdéserts,
320Il a tant traversé de terres et de mers
Pour avoir son amour, qui pas ne le meritemérite,
Et qu’il soit mocquémoqué d’elle apresaprès telle poursuittepoursuite ?
Qu’elle ne l’aime point ? qu’elle n’en facefasse cas,
Non plus que s’il estoitétait issu d’un peuple bas ?
325» Elle est par trop ingrate. Une amour avanceeavancée
» Doit d’une amour pareille estreêtre recompenseerécompensée.
OÔ sieclesiècle depravédépravé194 ! non non, Renaut195, dy dis-luylui
Que je veux et me plaistplaît qu’il l’espouseépouse aujourdhuyaujourd’hui,
Autrement. Mais possible196 en vain je me colerecolère,
330Et peut estrepeut-être en cela ne me voudroitvoudrait desplairedéplaire
Non plus qu’en autre chose, elle a le naturel
Trop bon pour emouvoirémouvoir le courroux197 paternel.
Renaud.
Monsieur, mais voulez-vous que son ameâme contreintecontrainte
D’un lien conjugal soit à un homme estreinteétreinte,
335Qui luylui rebouscherebouche198 au cœur, et qu’en piteux regrets
Elle trainetraîne ses jours sur les rivages Grecs199 ?
Voulez-vous que de nuit, quand le sommeil se plonge
--- 306r° ---Dans les yeux d’un chacun, que la douleur la ronge ?
Qu’en pleurs elle se bagnebaigne ? et n’ose toutefois
340Pour librement gemirgémir developerdévelopper sa voix ?
Que si sa longue peine en pesanteur assomme
Son ameâme allangoureealangourée200, inaccessible au somme,
Et que de ses bras goursgourds201 elle touche en dormant
Le corps de son espouxépoux, ainçois202 de son tourment,
345Elle tressaille toute (ainsi qu’une BergereBergère
Qui en son chemin trouve une noire VipereVipère)
Que frayeur elle en ait, et retire soudain
Des membres odieux son imprudente main ?
Que quand il la tiendra cherementchèrement embrasseeembrassée203,
350Elle se pense alors d’un serpent enlaceeenlacée :
Tant elle aura d’horreur d’estreêtre serve204 en ce point
D’un importun marymari, qu’elle n’aimera point ?
Aymon.
» L’amour tousjourstoujours se trouve aux esbatsébats d’HymeneeHyménée205
Renaud.
» L’on voit de maint206 Hymen la couche infortuneeinfortunée.
355Quelle future amour pourrez-vous espererespérer
D’un nopçagenoçage207 forcé ? c’est bien s’avantureraventurer,
C’est bien mettre au hazardhasard une jeune pucelle208,
C’est bien, helashélas ! c’est bien ne faire contecompte d’elle.
Aymon.
SçauroitSaurait-on la placer en un plus digne lieu ?
Renaud.
360 LeonLéon ne luylui est propre, ores qu’il209 fustfût un Dieu.
Aymon.
Et que luylui faut-il donc ?
Renaud.
Un mari qui luylui plaise,
Et avecque lequel elle vive à son aise.
Aymon.
Elle est bien delicatedélicate en son affection.
Renaud.
En la vostrevôtre on ne voit que de l’ambition.
Aymon.
365 Que tu es reverendrévérend210 !
Renaud.
J’ayai plus de reverencerévérence
Et Bradamante aussi, que vous de bien-vueillancebienveillance.
Aymon.
Je sçaysais mieux que vous deux quel espousépoux il luylui faut.
Renaud.
Voire211 pour l’eleverélever, pour la mettre bien haut,
--- 306v° ---J’aimeroisaimerais mieux, ma sœur, que la mort violente
370Vous eusteût percé le cœur d’une darde212 poignante,
Qu’une lance Arabesque213 eusteût ouvert vostrevotre flanc,
Et de vostrevotre poitrine eusteût espuiséépuisé le sang
Morte sur un gueretguéret214 estendueétendue en vos armes,
Entre les corps muets d’un millier de gendarmes215,
375Que de vos durs parensparents l’outrageuse rigueur
Vous forçastforçât d’un mari qu’abhorre vostrevotre cœur.
Que fussiez-vous plustostplutôt une fille champestrechampêtre216,
Conduisant les Taureaux, menant les Brebis paistrepaître
Par les froideurs d’HyverHiver par les chaleurs d’EstéEté,
380Roulant vos libres jours en libre pauvreté :
Vous seriez plus heureuse, et vostrevotre dure vie
De tant de passions ne seroitserait poursuivie.
» Car rien n’est si cruel que vouloir marier
» Ceux qu’un semblable amour ne peut apparier217.
385Pensez-y bien, monsieur : c’est un fait reprochable,
Vous en serez un jour devant Dieu responsable.
Aymon.
OÔ le bon sermonneur ! l’HermiteErmite du Rocher218
T’a volontiers appris à me venir prescherprêcher.
Renaud.
Je ne vous prescheprêche point, mais ce devôtdévot HermiteErmite
390Qui au milieu des flots sur une Roche habite,
Par lequel fut Sobrin et Olivier guaryguari219,
Fut d’advisavis que Roger de ma sœur fustfût marymari :
Et lors comme si Dieu par la voix du PropheteProphète
Nous eusteût dit qu’il voulustvoulût cestecette chose estreêtre faittefaite,
395Nous l’approuvasmesapprouvâmes tous, Roger s’y accorda,
Et sous cestecette esperanceespérance en France il aborda.
Le voudriez220-vous tromper ?
Aymon.
Arrogant, plein d’audace,
Oses-tu profererproférer ces mots devant ma face ?
Que tu l’as accordeeaccordée ? impudent, eshontééhonté221 !
Renaud.
222400 Mais cestcet accord est fait sous vostrevotre volonté.
Aymon.
Il ne m’en chaut223 : et puis, traittestraites-tu d’alliance
Pour ma fille sans moymoi ? As-tu cestecette puissance ?
Renaud.
Je sçavoissavais qu’agreableagréable elle auroitaurait le parti.
Aymon.
Mais pourquoypourquoi n’en estoyétais-je aussi tostaussitôt advertiaverti ?
Renaud.
405 Il est encore temps.
Aymon.
Ores que j’ayai promesse
Avecque Constantin le monarque de GreceGrèce.
Renaud.
Une telle promesse obliger ne vous peut,
Si ma sœur Bradamante approuver ne la veut.
Aymon.
» Un enfant doit toujours obeirobéir à son perepère.
Renaud.
410» S’il va de son dommage il ne le doit pas faire.
Aymon.
» Sur ses enfansenfants un perepère haa toute authoritéautorité.
Renaud.
» Quand leur bien il procure et leur utilité.
Aymon.
Est-il perepère si dur qui leur perte pourchasse ?
Renaud.
Je croycrois qu’il n’en est point qui sciemment224 le facefasse.
Aymon.
415Qu’est-ce donc que tu dis ?
Renaud.
Que vous devez sçavoirsavoir
Le vouloir de ma sœur devant que la pourvoir225.
Peut estre-être son desirdésir ne se conforme au vostrevôtre,
Vous serez d’un advisavis qu’elle sera d’un autre,
Que son cœur languira dans les yeux d’un amant,
420Qui en repoussera tout autre pensement226 :
Si bien que cestcet amour occupant sa poitrine
Il ne faut qu’un second pense y prendre racine.
L’authoritéautorité d’un perepère, et d’un Prince et d’un RoyRoi
Ne sçauroitsaurait pervertir cestecette amoureuse loyloi.
425Ne la forcez donc point, de peur qu’estantétant forceeforcée
Un espouxépoux ait le corps, un ami la penseepensée :
Ce qui produit tousjourstoujours un enfer de malheurs,
Plein d’angoisse et d’ennuyennui227, de soupirs et de pleurs :
Par qui vostrevotre vieil aageâge en sa course dernieredernière
430Ne verroitverrait qu’à regret la celestecéleste lumierelumière,
--- 307v° ---Ennuyé de ce monde, au lieu que de vos jours
Les termes nous devons vous faire sembler courts.
Ne la gesnezgênez donc point, ains228 consacrez sa vie
À Roger, dont elle est et l’amante et l’amie.
Aymon.
435 PlustostPlutôt l’eau de DordonneDordogne encontre-mont229 ira,
Le terroir Quercinois plustostplutôt s’applatiraaplatira,
Le jour deviendra nuit, et la nuit tenebreuseténébreuse
Comme un jour de Soleil deviendra lumineuse,
Que Roger, ce Roger que j’abhorre sur tous,
440Soit tant que je vivrayvivrai de Bradamante espouxépoux.
Renaud.
Roland et Olivier maintiendront leur promesse
Les armes en la main, contre toute la GreceGrèce.
Aymon.
Et moymoi je maintiendraymaintiendrai contre eux et contre toytoi,
Qu’on n’a peupu disposer de ma fille sans moymoi.
445Non non, je ne vous crains, presentezprésentez vous tous quatre,
Je ne veux que moymoi seul pour vous aller combatrecombattre :
Encore que je sois vieilvieux j’ayai du cœur ce qu’il faut
Et de la force aussi.
Renaud.
Vous le prenez trop haut230
Aymon.
Page, çaçà mon harnois231, mon grand cheval de guerre,
450Apporte moy-moi ma lance avec mon cimeterre.
HàHa hà par Dieu, je vous232.
Renaud.
Monsieur vous colerezcolérez,
Vous en trouverez mal.
Aymon.
Corbieu233 vous en mourrez.
Renaud.
Ne vous esmouvezémouvez point.
La Roque.
Le bon homme a courage.
Aymon.
Par la mort, j’en ferayferai si horrible carnage
455Qu’il en sera parlé.
Renaud.
DequoyDe quoi vous faschezfâchez-vous ?
Aymon.
Je n’espargnerayépargnerai rien.
La Roque.
Il ru’ra de beaux coups234,
Dieu me vueilleveuille garder s’il m’atteint d’avantureaventure235.
Aymon.
Je serayserai dans le sang jusques236 à la ceinture.
La Roque.
Monsieur, entrons dedans, je crains que vous tombiez,
460Vous n’estesêtes pas trop bien asseuréassuré sur vos pieds237.
Aymon.
HàHa que ne suis-je au temps de ma verte jeunesse,
--- 308r° ---Quand Mambrin esprouvaéprouva ma force domteressedompteresse238,
Que j’occis Clariel239, dont les gestes guerriers
Se faisoyentfaisaient renommer entre les Chevaliers :
465Que le GeantGéant Almont, de qui la testetête grosse
Et les membres massifs ressembloyentressemblaient un Colosse,
AbbatuAbattu de ma main à terre tomba mort,
Et ma gloire engrava dessurdessus l’Indique240 bord :
Vous n’eussiez entrepris ce que vous faites ores241,
470Combien que je me sens assez robuste encores
Pour vous bien bourrasser242.
Renaud.
Nous n’entreprendrons rien,
Et me croyez Monsieur, que vous ne vueillezveuillez bien.
Aymon.
Vous ferez sagement : car je perdrayperdrai la vie
PlustostPlutôt que malgré moymoi ma fille l’on marie.
SCENESCÈNE III.
BeatrixBéatrix.
475Que vous seriez heureuse ! oncques243 de nostrenotre sang
Fille n’auroitaurait tenu si honorable rang.
Allez où le Soleil au matin luit au monde,
Allez où sommeilleux il se cache dans l’onde,
Allez aux champs rostisrôtis d’eternelleséternelles ardeurs,
480Allez où les RiphezRiphés244 ternissent de froideurs :
Vous ne verrez grandeur vous estreêtre compareecomparée
À l’heureuse grandeur qui vous suit prepareepréparée.
EstreÊtre femme d’Auguste245, et voir sous vostrevotre main
Mouvoir, obeissantobéissant, tout l’Empire Romain246 !
485Marcher grande DéesseDeesse entre les tourbes247 viles
S’entre-estouffansétouffant de presse248 aux trionfestriomphes des villes
--- 308v° ---Pour voir vos majestezmajestés, recevoir de vos yeux,
Les soleils de la terre, un rayon gracieux.
Et nous, que la vieillesse à poils grisons manie249,
490Aurons d’un si grand heur250 la face rajeunie,
Vous voyant, nostrenotre enfant, une felicitéfélicité
Qui approche bien presprès de la divinité.
Le jour eclaireraéclairera plus luisant sur nos testestêtes,
Le chagrin de nos ans nous tournerons en festesfêtes,
495Et verrons dans la rue et dans les temples saints
Chacun nous applaudir de la testetête et des mains.
Mon Dieu ne laissez pas escoulerécouler, nonchalante,
CesteCette felicitéfélicité que le ciel vous presenteprésente !
» L’Occasion est chauve, et qui ne la retient,
500» Tout soudain elle eschapeéchappe et jamais ne revient251.
Bradamante.
Las252 madame je n’ayai d’autre bonheur envie
Que d’estreêtre avecque vous tout le temps de ma vie :
Je requiers aux bons Dieux de me donner ce poinctpoint253,
Que tant que vous vivrez je ne vous laisse point.
505Je ne veux avoir bien, Royaume nyni Empire,
Qui pour le possederposséder de vos yeux me retire.
BeatrixBéatrix.
C’est un bon naturel qui se remarque en vous,
Nous en pouvons, ma fille, autant dire de nous :
Nous n’avons rien si cher, nyni mesmemême la lumierelumière
510De nostrenotre beau Soleil ne nous est pas si cherechère
Que vous estesêtes (m’amie254 :) un jour m’est ennuyeux,
Quand un jour je me treuvetrouve absente de vos yeux.
Car c’est me separerséparer moymémemoi-même de moymémemoi-même,
Que me priver de vous, tant et tant je vous aime.
515Mais (mon cœur) cet amour cet amour-là255 me fait
PrefererPréférer vostrevotre bien à mon propre souhait.
Je veux (que c’est pourtantportant256 !) je veux ce qui me fâche,
--- 309r° ---Et ce que je ne veux de l’accomplir je tâche :
Ainsi que le Nocher257 qui de l’onde approchant
520Où les SirenesSirènes font l’amorce258 de leur chant,
Fuit l’abord malheureux du déloyal rivage,
Et le fuyant y court sans crainte du naufrage.
Car je crains de vous perdre, et toutesfoistoutefois le bien
Qui vous en vient, me fait que je l’approuve bien.
525Mais que dydis-je approuver ? que je le vous conseille,
Vous excite au parti d’une ardeur nompareillenonpareille259.
N’y reculez ma fille, il vous en viendroitviendrait mal,
Et Dieu, qui de ses dons vous est si liberallibéral,
S’en pourroitpourrait courroucer260, si par outrecuidance
530Vous alliez dedaignerdédaigner une telle alliance.
Bradamante.
Je sçaysais combien je suis indigne d’un tel heur261.
BeatrixBéatrix.
La femme vous serez d’un puissant Empereur,
De Charles le compaing262 : encoresencore Charlemagne,
Avec la France n’a qu’un quartier d’AlemagneAllemagne,
535Et les champs MilanoisMilanais, où c’est que Constantin263
Tient mille regionsrégions264 de l’Empire Latin.
Il a la MacedoneMacédoine265 et la Thrace sujette,
Il commande au Dalmate, au GregeoisGrégeois, et au GeteGète266 :
L’Itale267, la Sicile, et les islesîles qui sont
540Depuis nostrenotre OceanOcéan jusqu’à la mer du Pont268
ReverentRévèrent sa puissance, et Neptune269 en ses ondes
Ne souffre pourmener que ses naves270 profondes.
Il est maistremaître d’Asie, et les monts Palestins271
Et les PheniciensPhéniciens272 de l’EufrateEuphrate voisins,
545Sont regisrégis de son sceptre : Il tient Jerosolyme273,
Où Dieu souffrit la mort pour laver nostrenotre crime.
Bradamante.
Il est un grand monarque.
BeatrixBéatrix.
Il est si grand, que rien
Ne se trouve si grand au globe terrien.
--- 309v° ---Que sçauriezsauriez-vous plus estreêtre ?
Bradamante.
EstreÊtre je ne demande
550EspousantÉpousant un marymari plus qu’il ne convient, grande.
» Aussi dit -on souvent que la félicité
» D’un mariage gistgît en juste egalitéégalité.
» Il n’est, dit le commun, que d’avoir son semblable.
BeatrixBéatrix.
JesusJésus ! il vous recherche autant qu’un plus sortable274.
555Il vient du bord GregeoisGrégeois275 sans crainte des dangers
Qu’on trouve à traverser des paispays estrangersétrangers,
Navré276 de vostrevotre amour : vos yeux (estrangeétrange chose !)
LuyLui ont vostrevotre beauté dans la poitrine enclose277,
Sans jamais l’avoir veuevue. Et qui eusteût onc278 pensé
560Voir un tison d’amour de si loingloin elancéélancé ?
Cet amour qui vous suit luylui decochedécoche de France
Un garrot, qui le navre279 au destroitdétroit de BysanceByzance :
Il sert une beauté que jamais il ne veitvit,
Il ne connoistconnaît la dame en qui son ameâme vit.
565Enfant, vraymentvraiment royal, ta nature est gentille280
D’aimer si cherementchèrement la vertu d’une fille,
Elle te doit beaucoup : un cœur seroitserait cruel
Qui ne te voudroitvoudrait rendre un amour mutuel.
Qu’en dites -vous, mon œil ?
Bradamante.
Je ne sçauroissaurais que dire.
BeatrixBéatrix.
570CerteCerte' il meritemérite bien d’avoir ce qu’il desiredésire.
Bradamante.
Je le croycrois bien, madame, et sans l’affection
Que je porte et à vous et à ma nation
L’incomparable France, il seroitserait mon image,
S’il est aussi vaillant qu’honnestehonnête de courage.
BeatrixBéatrix.
575Sans la France ? et pourquoypourquoi ? l’Orient281 volontiers
N’est pas si plantureux comme sont ces quartiers !
C’est le paispays d’amour, de douceur, de delicesdélices,
De plaisir, d’abondance.
Bradamante.
Et de beaucoup de vices.
BeatrixBéatrix.
Comme un autre terroir : Il n’est moins vertueux282
--- 310r° ---580Que ce rude sejourséjour, mais bien plus fructueux283.
» Seule on ne doit priser la contreecontrée où nous sommes,
» Tout ce terrestre rond est le paispays des hommes,
» Comme l’air des oiseaux, et des poissons la mer :
» Un lieu comme un estuyétui ne nous doit enfermer.
Bradamante.
585» Mais le paispays natal haa ne sçaysais quelle force,
» Et ne sçaysais quel appasappât qui les hommes amorce284
» Et les attire à soysoi.
BeatrixBéatrix.
Tout cela n’y fait rien.
» Le paispays est par toutpartout où l’on se trouve bien.
» La terre est aux mortels une maison commune :
590» Dieu semesème en tous endroits nostrenotre bonne fortune.
Partant285 cette douceur ne vous doit abuser,
Et vous faire un tel bien sottement refuser.
Quant à moymoi s’il vous plaistplaît, je vous serayserai compagne,
Et lairray286 volontiers la France et l’AlemagneAllemagne,
595Aymon fera de mesmemême, ainsi ne plaindrez-vous
De laisser la patrie, estantétant avecques nous.
Bradamante.
Je ne sçaysais plus que dire, il me faut d’autres ruses,
Elle rabat l’acier de toutes mes excuses.
BeatrixBéatrix.
N’ayez peur, mon amour, que sur nos agesâges vieux
600Un voyage si long nous soit laborieux287 :
N’ayez peur, n’ayez peur, qu’il nous ennuyeennuie en GreceGrèce,
Nous aurons mille fois plus qu’ici de liesse,
Vous voyant pour marymari le fils d’un Empereur,
Dont le nom redouté donne au monde terreur.
605VrayVrai Dieu quel grand plaisir, quelle parfaite joyejoie,
Mais qu’un petit CesarCésar entre vos bras je voyevoie,
Ou dedans mon giron, qui porte sur le front
Les beaux traits de son perepère et de ceux de Clairmont288 !
De qui tout l’Orient festoyrafêtera la naissance,
610Et qui tout l’Orient remplira d’esperanceespérance
--- 310v° ---De voir un jour la France et l’Empire GregeoisGrégeois289
Marcher sous l’estendartétendard du Monarque François290,
Battre les SarasinsSarrasins, et avecque l’espeeépée
DeracinerDéraciner leur nom de la terre occupeeoccupée !
615Ne sera-ce un grand heur291, que cestecette affinité
Porte au peuple ChrestienChrétien si grande utilité ?
S’il ne vous chaut292 de nous, le public vous esmeuveémeuve.
Bradamante.
Vous sçavezsavez qu’il convient que sa force il espreuveépreuve293,
Et que l’accord est tel de ma nopcierenocière294 loyloi
620Qu’il faut qu’avec l’espeeépée on soit vaincueurvainqueur de moymoi.
BeatrixBéatrix.
OÔ ma fille, pour Dieu laissez cestecette folie.
Bradamante.
Il en faultfaut venir là, l’ordonnance nous lie.
BeatrixBéatrix.
Cette ordonnance est folle, il la faut revoquerrévoquer.
Bradamante.
» RevoquerRévoquer un edictédit295, c’est du RoyRoi se moquer.
BeatrixBéatrix.
625Aussi n’est-ce que jeu. Qui jamais ouitouït dire
Que pour se marier il se fallustfallût occire ?
Les combats de l’amour ne sont gueresguère sanglanssanglants,
Ils se font en champ clos entre des linceulxlinceuls blancs,
On y est desarmédésarmé : car d’Hymen296 les querelles
630Se vuidentvident seulement par armes naturelles.
Non non ma fille non297, nous ne souffrirons298 point
Que ce jeune seigneur vous caresse299 en ce poinctpoint.
Ce n’est pas le moyen de traittertraiter mariage
Que s’entremassacrer d’un horrible carnage.
635Les Tigres, les LyonsLions300, et les sauvages Ours
N’exercerentexercèrent jamais si cruelles amours.
Aussi voyons -nous bien que l’entreprise est faittefaite
De ce combat nopciernocier301 pour servir de desfaittedéfaite,
Et frauder302 nos desseins, voulant par le danger
640D’une future mort tout le monde estrangerétranger :
Et que Roger, tout seul, certain de sa conquesteconquête,
--- 311r° ---Se vienne presenterprésenter à la victoire presteprête.
OÔ chose vergongneusevergogneuse ! ô l’impudicité
Des filles de presentprésent ! ô quelle indignité !
645Une jeune pucelle303 estreêtre bien si hardie
De vouloir un espouxépoux prendre à sa fantasiefantaisie,
Sans respect des parensparents, qui ont l’authoritéautorité
De luylui bailler304 partyparti selon sa qualité !
Or allez, courez tosttôt, despouillezdépouillez toute feinte305,
650Bannissez toute honte et toute honnestehonnête creintecrainte :
Cherchez, suivez, trouvez ce Roger, ce cruel,
Qui vostrevotre pauvre cœur ronge continuel306.
Offrez-vous toute à luylui, priez-le de vous prendre
Et faire tant pour nous que d’estreêtre nostrenotre gendre.
655OÔ vierge meremère ! où suis-je ? en quel temps vivons -nous ?
Que la mort ne vomistvomît contre moymoi son courroux
Pour ne voir ce deffame307 ? Aussi bien apresaprès l’heure
De cet espousement308 il faudra que je meure :
Et qu’Aymon le pauvre homme aille conter là bas,
660Que sa fille impudique a filé309 son trespastrépas.
Bradamante.
Madame, cette ardeur n’est en moymoi si encreeancrée,
Qu’il faille pour aimer que je vous desagreedésagrée310.
BeatrixBéatrix.
Hé hé !
Bradamante.
Je vous supplysuppli' n’ayez pas cette peur.
BeatrixBéatrix.
Hé hé hé !
Bradamante.
Car plustostplutôt je m’ouvrirayouvrirai le cœur,
665PlustostPlutôt de mille morts sera ma vie esteinteéteinte,
Qu’à mon honneur je donne une honteuse atteinte.
L’amitié que je porte aux vertus de Roger,
Ne fera, si Dieu plaistplaît311, vos vieux ans abregerabréger.
Je l’aime, il est certain, autant que sa vaillance
670Peut d’une chaste fille avoir de bien-vueillancebienvaillance :
Mais non que pour son bien nyni pour le mien aussi
Je vous vueilleveuille jamais donner aucun souci.
--- 311v° ---D’un austereaustère ConventCouvent je vayvais religieuse
Amortir le flambeau de mon ameâme amoureuse :
675En prieresprières et vœux passant mes tristes jours,
En paissant312 mon esprit de celestescélestes discours.
BeatrixBéatrix.
Comment, religieuse ? estes êtes-vous bien si folle
De m’avoir voulu dire une telle parolleparole ?
Bradamante.
J’y serayserai s’il vous plaistplaît, puis quepuisque j’en ayai fait vœu.
BeatrixBéatrix.
680Vous ne sçauriezsauriez vouer, ce pouvoir nous est deu313.
Bradamante.
» L’on ne peut empescherempêcher qu’à Dieu l’on se dediedédie.
BeatrixBéatrix.
Cette devotiondévotion seroitserait tosttôt rafroidierefroidie.
Bradamante.
Non sera : ce desirdésir jajà314 de long tempslongtemps m’a pris.
La vie315 me deplaistdéplaît, j’ayai le monde à mesprismépris.
BeatrixBéatrix.
685 QuoyQuoi ? parlez-vous à bon316 ?
Bradamante.
C’est chose serieusesérieuse.
BeatrixBéatrix.
Comment, de vous aller rendre religieuse ?
Bradamante.
D’y aller désdès demain : le plustostplus tôt vaut le mieux.
BeatrixBéatrix.
Non ferez si Dieu plaistplaît317.
Bradamante.
Le temps m’est ennuyeux.
BeatrixBéatrix.
Comment, ma cherechère vie, auriez-vous bien en l’ameâme
690Ce triste pensement318, qui jajà le cœur m’entame ?
Bradamante.
Je serayserai bien heureuse en un si digne lieu,
Où je m’emploirayemploierai toute au service de Dieu.
BeatrixBéatrix.
PlustostPlutôt presentementprésentement puissé-je tomber morte,
Que vivante, ô m’amour319, je vous perde en la sorte !
695Ne vous auroyaurai-je point en mes propos despleudéplu ?
N’auroyaurai-je imprudemment vostrevotre courroux esmeuému ?
Vous ayai-je estéété trop rude ? helashélas ! n’y prenez garde,
Ne vous en faschezfâchez point320, j’ayai failli par mégarde.
PlustostPlutôt ayez Roger, allez-le poursuivant,
700Que vous enfermer vive aux cloistrescloîtres d’un ConventCouvent.
Bradamante.
Je ne veux espouserépouser homme qui ne vous plaise.
BeatrixBéatrix.
Mon Dieu ne craignez point, j’en serayserai bien fort aise !
Aymon le voudra bien, je m’en vayvais le trouver
--- 312r° ---Pour l’induire à vouloir cet accord approuver.
705Las321 ! ne pleurez donc point, serenezsereinez322 vostrevotre face,
Essuyez-vous les yeux et leur rendez leur gracegrâce :
Vous me faites mourir de vous voir souspirersoupirer.
» Hé Dieu qu’un enfant peut nos esprits martyrer323 !
ACTE III.
SCENESCÈNE I.
LeonLéon.
Si par vostrevotre valeur qui n’a point de pareille,
710Bradamante j’acquiers du monde la merveille,
Que j’en recevrayrecevrai d’aise, et que j’aurayaurai d’honneur !
OÔ que je vous serayserai tenu d’un si grand heur324 !
Roger.
Ah quel malheur me suit, mechanteméchante destineedestinée !
LeonLéon.
Mon ameâme à la servir est si fort obstineeobstinée,
715À l’aimer, l’adorer, qu’en moymoi plus je ne vyvis,
Je ne vyvis qu’en ses yeux que jamais je ne veyvis.
Une heure m’est un sieclesiècle, un jour mille ans me dure,
Que je ne suis l’objectobjet de si belle figure.
Roger.
HelasHélas pauvre Roger, qu’extremeextrême est ton malheur !
LeonLéon.
720Que n’est à mon amour egaleégale ma valeur
Pour meritermériter sa gracegrâce ! ô Nature fautierefautière325,
Indigne tu m’as fait de cette ameâme emperiereemperière326 !
Je ne me suis pas bon, je connoisconnais mon defautdéfaut,
De la main d’un plus digne accommoder me faut.
725PourquoyPourquoi me connoissantconnaissant me suis-je laissé prendre
Aux rets327 d’une beauté que je ne puis pretendreprétendre ?
Amour est bien aveugle, aveugle il est vraymentvraiment,
De nous contraindre aimer si dissemblablement.
Las328 ! frerefrère, c’est de vous qu’elle deustdût estreêtre dame.
Roger.
730 HàHa propos douloureux qui me torturent l’ameâme !
Ma force s’affoiblistaffaiblit, frissonner je me voyvoi,
Mon sang et sens se trouble et ne suis plus à moymoi329.
LeonLéon.
QuoyQuoi ? vous sentez -vous mal ? la couleur vous abaisse.
Roger.
Vos langoureux discours me plongent en tristesse.
LeonLéon.
735 HàHa là mon bon ami, c’est de franche amitié
Que vous avez ainsi de mes tourmenstourments pitié :
Prenons bon cœur tous deux : car aujourd’huyaujourd’hui j’espereespère
Recevoir beaucoup d’heur330.
Roger.
moymoi331 beaucoup de miseremisère.
LeonLéon.
Je serayserai de madame aujourdhuyaujourd’hui le vaincueurvainqueur,
740Et tenu d’un chacun pour brave belliqueur332,
» Par vostrevotre vaillantise333 : or’ qu’il soit deshonnestedéshonnête334
» De se vouloir parer d’une faulsefausse conquesteconquête.
Roger.
Ma vie est toute vostrevôtre, elle fustfût aux enfers
Si prompt335 vous ne m’eussiez tiré d’entre les fers :
745Quand au fond d’une tour vostrevotre tante inhumaine
Me detintdétint pour souffrir une cruelle peine,
VostreVotre ameâme pitoyable eslargirélargir336 me voulut :
Vous me fustesfutes alors ma vie et mon salut,
Faites en vostrevotre propre337, elle vous est acquise.
750Ne craignez le hasard338 d’une dure entreprise :
Pour vous je graviraygravirai sur les rochers moussus,
Et plongerayplongerai mon chef dedans les flots bossus :
J’irayirai nu de poitrine à travers mille picquespiques,
À travers les LyonsLions et les Ourses Libyques339.
755Je ne vyvis que pour vous, et desjadéjà m’est à tard340
Que je n’entre pour vous en quelque bon hasard.
J’irayirai quand vous plaira sous vos armes combatrecombattre
La guerriereguerrière beauté que vostrevotre ameâme idolatreidolâtre.
LeonLéon.
Mon frerefrère, ô que le jour bien-heureuxbienheureux m’eclairaéclaira,
760Quand des seps341 outrageux ma main vous retira.
--- 313r° ---Nulle chose m’esmeutémut à ce plaisir vous faire,
Sinon vostrevotre vertu, qui nous estoitétait contraire342.
C’est un estrangeétrange cas, le dommage que fistfit
VostreVotre extremeextrême valeur, quand elle nous desfistdéfit,
765M’engrava343 dedans l’ameâme une amitié soudaine,
Au lieu de vous porter une implacable haine.
Mais vraymentvraiment vostrevotre cœur en est bien desgagédégagé344,
Je vous suis maintenant beaucoup plus obligé345 :
Par vous j’aurayaurai le bien qui d’amour me consomme.
Roger.
770Et moymoi le plus grief346 mal que jamais souffrit homme.
LeonLéon.
Je vayvais voir l’Empereur.
Roger.
Le cœur au sein me bat.
LeonLéon.
Pour entendre le temps et le lieu du combat :
Demeurez en la tente.
Roger.
Allez à la bonne heure347.
LeonLéon.
Je reviendrayreviendrai bien tostbientôt.
Roger.
Faites peu de demeure.
775Astres qui conduisez la torche de nos jours
TournantsTournant sous le mouvoir de vos celestescélestes cours,
AbregezAbrégez ma detressedétresse, accourcissant ma vie,
Trop long tempslongtemps jusqu’ici des malheurs poursuivie.
L’espoir ne flateflatte plus ma douteuse raison,
780Je n’ayai plus qu’espererespérer, je suis sans guarisonguérison.
Quel estrangeétrange destin ! ô ciel, je vous appelle,
Soyez tesmoingtémoin, ô ciel, de ma peine cruelle :
Il me faultfaut despouillerdépouiller moy moi-mesmemême de mon bien,
DelivrerDélivrer à un autre un amour qui est mien,
785En douer mon contraire348, et l’emplir de liesse,
M’enfiellant l’estomachestomac d’une amereamère tristesse.
OÔ des pauvres mortels avantureuxaventureux desseins349 !
OÔ attente trompeuse ! ô longs voyages vains !
OÔ nuisible entreprise ! helashélas ! pour me desfairedéfaire
790Des brigues350 de LeonLéon mon rival adversaire,
Que j’avoisavais en horreur, je fus n’aguerenaguère expresexprès351
--- 313v° ---Jusqu’aux murs de Belgrade où campageoyentcampegeaient352 les Grecs,
Pour rompre son armeearmée, en combatantcombattant l’occire
Avec son perepère Auguste, et conquesterconquêter353 l’Empire.
795Mais quoyquoi ? de ce haineur354 l’amitié me sauva,
CeluyCelui que j’offensoisoffensais355 à mon bien se trouva.
Je le cherchoischerchais à mort356, il me donna la vie :
J’estoisétais jaloux de luylui, je luylui livre m’amie357.
L’eussé-je refusé, d’un tel bien-faictbienfait ingrat,
800Me priant d’esprouveréprouver Bradamante au combat ?
M’en fussé-je excusé ? luylui fussé-je allé dire
Que j’avoisavais nom Roger, que j’alloisallais pour l’occire ?
HelasHélas ! non. Mais quoyquoi donc ? las je ne sçaysais, je suis
En une mer de maux, en un gouffre d’ennuis.
SCENESCÈNE II.
Bradamante.
805Et quoyquoi ? Roger, tousjourstoujours languiraylanguirai-je de peine ?
Sera tousjourstoujours, Roger, mon esperanceespérance vaine ?
Où estesêtes-vous, mon cœur ? quelle terre vous tient,
Quelle mer, quel rivage haa ce qui m’appartient ?
Entendez mes soupirs, Roger, oyez358 mes plaintes,
810Voyez mes yeux lavezlavés en359 tant de larmes saintes.
OÔ Roger, mon Roger, vous me cachez le jour,
Quand vostrevotre œil, mon Soleil, ne luistluit en cestecette Cour360.
Comme un rosier privé de ses roses vermeilles,
Un pré de sa verdure, un taillis de ses fueilles361,
815Un ruisseau de son onde, un champ de ses épis :
Telle je suis sans vous, telle et encore pis.
Quelque nouvelle amour362 (ce que Dieu ne permette)
Vous eschauferoitéchaufferait point d’une flamme secrettesecrète ?
Quelque face angeliqueangélique auroitaurait point engravé363
--- 314r° ---820Ses traits dans vostrevotre cœur de ses yeux esclavé364 ?
Hé Dieu ! que sçaysais-je ? helashélas ! si d’Aymon la rudesse
Vous a desesperédésespéré de m’avoir pour maistressemaîtresse365,
Que pour vous arracher cet amour ennuyeux366
Vous soyez pour jamais esloignééloigné de mes yeux :
825Vous ne l’avez pas fait, vostrevotre ameâme est trop constante,
Vous ne sçauriezsauriez aimer autre que Bradamante.
Retournez367 donc, mon cœur, las ! revenez à moymoi,
Je ne sçauroissaurais durer si vos yeux je ne voyvoi.
Je ressemble à celuycelui qui de son or avare,
830Ne l’esloigneéloigne de peur qu’un larron368 s’en empare :
TousjoursToujours le voudroitvoudrait voir, l’avoir à son costécôté,
Craignant incessamment qu’il ne luylui soit ostéôté.
Retournez369 donc, mon cœur, ostez ôtez-moymoi cette crainte :
Las vostrevotre seule absence est cause de ma plainte !
835Comme quand le Soleil cache au soir sa clairtéclarté,
Vient la pallepâle frayeur avec l’obscurité :
Mais si tostsitôt qu’apparoistapparaît sa rayonnante face,
La nuit sombre nous laisse, et la crainte se passe.
Ainsi sans mon Roger je suis tousjourstoujours en peur,
840Mais quand il est presentprésent elle sort de mon cœur.
Comme durant l’HyverHiver, quand le Soleil s’absente,
Que nos jours sont plus courts, sa torche moins ardente,
Viennent les Aquilons370 dans le ciel tempestertempêter,
On voit sur les rochers les neiges s’afesteraffaiter371,
845Les glaces et frimas rendre la terre dure,
Le bois rester sans fueillefeuille, et le pré sans verdure :
Ainsi quand vous, Roger, vous absentez de moymoi,
Je suis en un hyverhiver de tristesse et d’esmoyémoi.
Retournez372 donc, Roger, revenez ma lumierelumière,
850Las ! et me ramenez la saison printaniereprintanière.
--- 314v° ---Tout me desplaistdéplaît sans vous, le jour m’est une nuit,
Tout plaisir m’abandonne, et tout chagrin me suit :
Je vis impatiente, et si guereguère373 demeure
VostreVotre œil à me revoir, il faudra que je meure,
855Que je meure d’angoisse, et qu’au lieu du flambeau
De nostrenotre heureux Hymen374, vous trouvez mon tombeau.
SCENESCÈNE III.
LeonLéon.
Sire, ce m’est grand heur375, qu’au theatrethéâtre du monde
Ici dans vostrevotre France, en Chevaliers fecondeféconde376,
Et fecondeféconde en vertus, vos yeux j’ayeaie ce jour
860TesmoinsTémoins de ma prouesse, et de ma ferme amour :
Et que vostrevotre bonté pour fruit de ma victoire
Me facefasse recevoir du bien et de la gloire.
Bradamante est mon ameâme, et ne crains de mourir,
Si377 mourir me convient en voulant l’acqueriracquérir :
865Mais j’espereespère (et le ciel cestecette faveur me facefasse)
Qu’avecques de l’honneur je conquerrayconquerrai sa gracegrâce :
QuoyQuoi que soit, je luylui veux ma vie avantureraventurer378,
Et l’avoir pour maistressemaîtresse379, ou la mort endurer.
Je pry’pri' vostrevotre bonté que promesse on me tienne,
870Et qu’ayant la victoire elle demeure mienne.
Vous n’auriez point d’honneur qu’on me vintvînt decevoirdécevoir
Et qu’on m’ostastôtât, vainqueur, ce que je deussedusse avoir.
Charlemagne.
N’ayez doute, mon fils380, n’ayez point cette crainte,
Ma parole est tousjourstoujours inviolable et sainte :
875Si Bradamante en force au combat vous passez381,
Vos pas ne seront point ingratement traceztracés382.
--- 315r° ---Vous l’aurez pour espouseépouse avec la gloire acquise
D’avoir fait preuve icyici de vostrevotre vaillantise383.
Allez à la bonne heure384 et ne vous espargnezépargnez,
880Montrez-vous digne d’elle et son amour gaignezgagnez.
La lice385 est toute presteprête, allez en vostrevotre tente
Endosser le harnois386, j’apperçoyaperçois Bradamante.
SCENESCÈNE IIIIIV.
Bradamante.
Hippalque mon amour, que ferayferai-je ? tu vois
Que j’aime un arrogant qui est sourd à ma voisvoix,
885Qui se rit des langueurs dont sa beauté me lime387,
Qui n’a que sa valeur et sa force en estime.
Las pauvrette388 !
Charlemagne.
Ma fille, il vous faut appresterapprêter,
LeonLéon veut par le fer vostrevotre amour conquesterconquêter389,
Il s’offre à la bataille avecques la cuiracecuirasse,
890Le brassartbrassard, le bouclier, l’armet, la coutelace390,
Il ne tardera guereguère, allez, depeschezdépêchez-vous :
Il desiredésire beaucoup que l’ayez pour espouxépoux.
Bradamante.
Sire, par vostrevotre loyloi je ne serayserai tenue
De prendre aucun marymari qui ne m’aura vaincue.
Charlemagne.
895Je ne l’entensentends qu’ainsi, telle est ma volonté.
Bradamante.
J’espereespère qu’il sera de ma main surmonté391.
Hippalque.
Il n’est venu si loin de la mer Thracienne392
Sans avoir balancé393 vostrevotre force à la sienne.
Bradamante.
Ce debiledébile GregeoisGrégeois394, ce jeune effeminéefféminé ?
Hippalque.
900Voyez combien il est à combatrecombattre obstiné.
Bradamante.
Il se pense assez fort pour vaincre une pucelle395.
Hippalque.
Pucelle qui a peu d’hommes pareils à elle.
Bradamante.
Il a sous cestcet espoir son voyage entrepris.
Hippalque.
S’il n’a point d’autre attente, il n’aura pas le prix396.
Bradamante.
905 PlustostPlutôt pallepâle à ses pieds je resterayresterai sans ameâme,
Qu’autre que mon Roger m’ait jamais pour sa femme.
Est l’Empire GregeoisGrégeois397 de beautezbeautés despourveudépourvu ?
PourquoyPourquoi me poursuit-il ? je ne l’ayai jamais veuvu.
Veut-il avoir de force en son lictlit une amie ?
910Ne sçaitsait-il pas assez que Roger est ma vie ?
Que je n’aime que luylui ? PourquoyPourquoi vient-il tenter
Le desirdésir de mon perepère, et ses sceptres vanter ?
» Ce n’est rien de grandeurs, de royaumes, d’empires,
» De havres et de ports, de flottes, de navires,
915» Si l’amour nous bourellebourrelle398. Et vaudroitvaudrait mieux cent fois
» Mener paistrepaître, bergerebergère, un troupeau par les bois,
» Contente en son amour, qu’EmperiereEmperière399 du monde
» RegirRégir sans son amyami toute la terre ronde.
Hippalque.
Mais pensons à combatrecombattre : Il est temps d’aviser
920De vestirvêtir le harnois400, et l’espeeépée aiguiser,
Puis quePuisque LeonLéon est prestprêt, que la lice est ouverte,
Et la place de peuple autour du champ couverte.
Bradamante.
Je serayserai tosttôt armeearmée, et presteprête de ranger401
Avec le fer luisant ce fascheuxfâcheux estrangerétranger.
SCENESCÈNE V.
Roger
925OÔ Dieu ! jusques à quand ardra402 sur moymoi ton ire403 ?
Jusqu’à quand languiraylanguirai-je en ce cruel martyre ?
Jusqu’à quand ma pauvre ameâme habitera ce corps ?
Quand serayserai-je insensible en la plaine des morts ?
Qui suis-je ? où suis-je ? où vayvais-je ? ô dure destineedestinée,
930OÔ fatale miseremisère à me nuire obstineeobstinée !
--- 316r° ---Quel harnois404, est-ce cyci ? contre qui l’ayai-je pris ?
Quel combat ayai-je à faire ? Hé Dieu qu’ayai-je entrepris !
Veillé-je ou si405 je dors ? sont cesont-ce point des allarmesalarmes
De l’enchanteur Atlant, ou d’Alcine406 les charmes ?
935Me voicyvoici desguisédéguisé, mais c’est pour me tromper :
Je porte un coutelas, mais c’est pour m’en frapper :
J’entre dans le combat pour me vaincre moymesmemoi-même :
Le prix de ma victoire est ma despouilledépouille mesmemême.
Qui veitvit onc tel malheur ? LeonLéon triomphera
940De Roger, et Roger sa victoire acquerra :
Je suis ore LeonLéon et Roger tout ensemble.
Chose estrangeétrange ! un contraire au contraire s’assemble.
Qu’il m’eusteût bien mieux valu souffrir l’affliction
D’où LeonLéon me tira, que cette passion !
945HelasHélas je suis entré d’un mal en un martyre !
De tous aspresâpres tourmenstourments mon tourment est le pire,
À mon sort les Enfers de semblable n’ont rien :
Ils ont divers tourmenstourments, mais moymoi je suis le mien,
MoymesmeMoi-même me punis, moymesmemoi-même me bourrelle,
950Je suis mon punisseur et ma peine cruelle :
Je me suis ma MegereMégère407 et mes noirs couleureauxcouleuvreaux,
Mes cordes et mes fers, mes foüetsfouets et mes flambeaux.
OÔ piteux infortune408 ! ayai-je estéété si mal sage,
Si privé de bon sens, que jurer mon dommage ?
955Que promettre à LeonLéon de luylui livrer mon cœur,
Et d’estreêtre de moymesmemoi-même à son profit vaincueurvainqueur ?
Encor si à moymoi seul je faisoisfaisais cet outrage,
Mais Bradamante, helashélas ! le souffre davantage.
Il faut n’en faire rien. Mais quoyquoi ? tu l’as promis.
960C’est tout un, ne m’en chaut409, il n’estoitétait pas permis.
Si ma promesse estoitétait de faire à Dieu la guerre,
--- 316v° ---À mon perepère, à ma race, à ma natale terre,
La devroydevrais-je tenir ? non non, seroitserait mal fait.
» De promesse mechanteméchante est tresmechanttrès méchant l’effet.
965Voire410 mais tu luylui es attenu411 de ta vie.
Las ! de ma vie, ouyoui bien, mais non pas de m’amie412.
Il est venu de GreceGrèce en France sous ta foyfoi,
S’est offert au combat se faisant fort de toytoi,
Tout son honneur y pend, il n’est pas raisonnable
970De luylui faulserfausser promesse estantétant son redevable.
Allons donc de par Dieu, puis quepuisque j’y suis tenu,
CombatonsCombattons l’estomachestomac, le col ou le flanc nu,
Pour mourir de la main de celle que j’offense :
Je recevrayrecevrai la peine en commettant l’offense.
975Je ne puis mieux mourir, puis qupuisqu’il faut que ce jour
M’arrache par ma faute et la vie et l’amour.
Mais d’ailleurs je faudroisfaudrais413, car de ma foyfoi promise
Je ne m’acquitte point combattant par feintise414 :
Puis l’ennuyennui415 de la vierge en deviendroitdeviendrait plus grand
980Et se tueroittuerait possible avec le mesmemême brand416.
QuoyQuoi donc ? l’offenserayoffenserai-je ? helashélas je n’ayai pas garde417 !
Je me mettroymettrais l’espeeépée au cœur jusqu’à la garde,
Si je voyoyvoyais rougir sur son estomac blanc,
Ou dessurdessus418 son armeurearmure une goutegoutte de sang.
985Je ne veux que parer aux coups de son espeeépée,
Sans qu’elle soit au vif de la mienne frapeefrappée.
SCENESCÈNE VI.
Bradamante.
Si je le puis atteindre avec le coutelas,
Je l’envoirayenverrai chercher une femme là baslà-bas419 :
Ce mignon, ce beau fils420, qui n’a bougé de GreceGrèce,
--- 317r° ---990Et qui ne feitfit jamais preuve de sa prouesse,
N’a couru la fortune et ne s’est hasardé421 :
Mais s’est tousjourstoujours le corps sans mal contregardé422,
ContantContent de son beau nom, et ores vient en France
Faire monstremontre à nos yeux de sa magnificence.
995Aux FrançoisFrançais ne se voit un teint si delicatdélicat,
Mais une main robuste endurcie au combat :
La sueur du harnaisharnois est nostrenotre commun baume,
Les combats, les assauts sont l’esbatébat du Royaume.
Les cuiracescuirasses423 d’acier, les armets bien fourbis,
1000Les brassartsbrassards, les cuissots sont nos riches habits :
Nos lictslits sont une tantetente, et souvent la vouturevoûture424
De ce grand Ciel courbé nous sert de couverture.
NostreNotre ameâme est courageuse, et ne craint nul effort,
Nous ne prisons rien tant qu’une honorable mort :
1005Et nous Filles n’avons nos poitrines éprises
Des yeux de nos amants, mais de leurs vaillantises425.
Or vienne ce musqué426, qui ne feitfit jamais rien
Et qui n’est renommé que pour l’Empire sien :
À son dam427 apprendra qu’il n’est point de vaillance
1010Qu’on doive comparer à la valeur de France,
Et qu’acqueriracquérir ne faut par importunité428
D’une fille l’amour qu’on n’a point meritémérité.
ACTE IIII.IV
SCENESCÈNE I.
La Montagne.
Qui eusteût jamais pensé que ce prince de GreceGrèce
EustEût en luylui tant de cœur, tant de force, et d’adresse,
1015VeuVu qu’il n’estoitétait cogneuconnu des Paladins François429,
--- 317v° ---Et qu’on prise assez peu les armes des GregeoisGrégeois430 :
Toutefois il est brave et vaillant au possible,
Son ameâme est genereusegénéreuse et sa force invincible.
Aymon.
Que dit ce gentilhomme ?
La Montagne.
Il est CesarCésar431 de nom,
1020Mais il l’est maintenant de faictfait et de renom.
Aymon.
C’est de LeonLéon qu’il parle, escoutonsécoutons-le432 un peu dire.
La Montagne.
Chacun luylui fait honneur, tout le monde l’admire.
Aymon.
Il a doncques vaincu : nous voylavoilà hors d’ennuyennui.
La Montagne.
Certe il est digne d’elle autant qu’elle de luylui.
BeatrixBéatrix.
1025 Arraisonnons-le433 un peu.
Aymon.
J’en ayai fort grand envie.
Et quoyquoi ? nostrenotre bataille est -elle jajà finie ?
La Montagne.
C’en est fait.
Aymon.
Et qui gaignegagne ?
La Montagne.
Ils ont egalégal honneur.
Aymon.
EgalÉgal ? comment cela ?
La Montagne.
Mais LeonLéon est vaincueurvainqueur.
Aymon.
HàHa que j’en ayai de joyejoie !
BeatrixBéatrix.
Et moymoi que j’en suis aise !
Aymon.
1030Je ne sçauroissaurais ouirouïr chose qui tant me plaise !
Mais de gracegrâce contez comme tout s’est passé.
La Montagne.
Autour du camp estoitétait tout le peuple amassé,
Et Charles devisoitdevisait434 avec les preux de France,
Quand les deux champions435 apresaprès la reverencerévérence
1035Se plantent436 opposezopposés l’un à l’autre, aux deux bouts,
L’un attisé d’amour, et l’autre de courroux.
Un pennache437 ondoyoit sur leurs brillantes armes,
Chacun prisoitprisait le port de ce pair438 de gensdarmesgens d'armes,
Leur demarchedémarche et leur gracegrâce : ils sembloyentsemblaient deux Soleils,
1040Ils paroissoyentparaissaient en force et proüesseprouesse pareils.
Ils firent quelque pause aux portes des barrieresbarrières,
S’entrœilladant439 l’un l’autre au travers des visieresvisières :
Et ressembloitressemblait440 la vierge au mouvoir de son corps,
Un genereuxgénéreux cheval qu’on retient par le mors
1045Trop ardantardent de la course : et qui l’oreille droite,
La narine tendue et la bouche mouéte441,
--- 318r° ---Frappe du piépied la terre, et marchant çà et là,
MonstreMontre l’impatience et la fureur qu’il a.
La voix ne fut si tosttôt de la trompette ouyeouïe442,
1050Que l’espeeépée en la main elle court resjouyeréjouie
Contre son adversaire, et semble à l’approcher
D’une tourmente esmeueémue encontre443 un grand rocher.
L’autre marche à grands pas, et plus grave, ne montre
Avoir tant de fureur qu’elle, à ce dur rencontre444 :
1055Il saque445 au poing l’espeeépée, et destournedétourne et soustientsoutient
Les grands coups qu’elle rue446, et ferme se maintient.
Comme une forte tour sur le rivage assise,
Par les vagues battue, et par la froide Bise447,
Ne s’en esbranleébranle point, dure contre l’effort
1060De l’orage qui bruit et tempestetempête si fort.
Ainsi luylui sans ployer sous l’ardente furie
Et les aspresâpres assauts de sa douce ennemie,
Qui chamaille448 sans cesse, ores449 haut, ores bas,
Par le chef, par le col450, par les flancs, par les bras,
1065Ne s’esmeutémeut de la charge, ains451 s’avance, ou se tourne,
Ou recule en arrierearrière, et le malheur destournedétourne.
Il s’arrestearrête par foisparfois, et par foisparfois s’avançant,
De la main et du piépied se va452 comme elançantélançant :
Puis soudain se retire, et jette la rudache453
1070Au devantAu-devant de l’espeeépée et rend le coup plus laschelâche454.
Il tire455 peu souvent, et encoresencore ses coups,
Comme en feinte tireztirés, sont debilesdébiles456 et mous :
Il prend garde à frapper où sa dextre457 ne nuise,
Et là par grande addresseadresse à tous les coups il vise :
1075Mais elle s’en courrouce, et ce courtois devoir
Fait redoubler sa haine, ainsi qu’il semble à voir.
TantostTantôt fiert458 du trenchanttranchant, et tantosttantôt de la pointe
--- 318v° ---Elle cherche où l’armure est à l’armure jointe,
Elle voltige, et tourne incessamment la main,
1080Le sonde en tous endroits, mais son labeur est vain.
Comme un qui pour forcer une ville travaille,
Ceinte de grands fossezfossés et d’espaisseépaisse muraille,
De toutes parts flanqueeflanquée459, ore fait son effort
Contre un gros boulevard460, ou contre un autre fort :
1085Ore bat une tour, ore assaut461 une porte,
Ore donne escalade à la muraille forte,
S’attaque à tous endroits, en vain essaye tout,
Il y perd ses soldats et n’en vient point à bout.
La vierge ainsi se peine462, et tant moins elle espereespère
1090Vaincre son ennemi, d’autant plus se colerecolère,
D’autant plus fait d’effort : le feu sort de ses coups,
Et ne sçauroitsaurait briser mailles, lames, neni clous463.
En finEnfin elle se lasse, et halettehalète de peine,
Elle fond en sueur et se met hors d’haleine :
1095La main luylui devient foiblefaible, et ne peut plus tenir
L’indigne coutelace, et l’escuécu464 soutenir.
La force luylui defautdéfaut465 : mais la colerecolère aigueaigüe,
La honte et le despitdépit de se trouver vaincue,
LuyLui renfle466 le courage : et laschantlâchant le pavois467
1100Prend à deux mains l’espeeépée, et bat sur le harnois468
Comme sur une enclume au milieu d’une forge,
Où quelque grand Cyclope un corps d’armure forge.
Ses coups drus et pesanspesants passent469 l’humain pouvoir,
La force luylui redouble avec le desespoirdésespoir :
1105D’ahan470 elle se courbe, et semble avoir envie
De perdre en cet effort la victoire et la vie.
LeonLéon frais et dispos comme en ayant pitié,
Pour finir ce combat, entrepris d’amitié,
--- 319r° ---Commence à la presser, la suivre, la contraindre,
1110Feint471 redoubler ses coups, sans toutefois l’atteindre.
La poursuit, la resserre, il la pousse et la poindpoint472,
Et lasse la reduitréduit jusques au dernier point.
Charles fait le signal, et LeonLéon se retire :
Bradamante fremistfrémit de dueildeuil, de honte, et d’ire.
1115Le Conseil s’assembla, qui de Charles requis,
Dit que LeonLéon avoitavait Bradamante conquis,
Qu’il la devoitdevait avoir pour legitimelégitime espouseépouse.
Aymon.
Et qu'en dit l’Empereur ?
La Montagne.
Qu’il entend qu’il l’espouseépouse.
Aymon.
OÔ Dieu, que de ta main les faits sont merveilleux !
1120Tu as ore abatuabattu le cœur des orgueilleux :
Bradamante a trouvé maintenant qui la dontedompte.
BeatrixBéatrix.
Elle n’en faisoitfaisait cas.
Aymon.
Mais elle en avoitavait honte.
Je vayvais trouver le RoyRoi, pour ensemble adviseraviser473
De l’endroit et du jour de les faire espouserépouser.
SCENESCÈNE II.
Roger.
1125Gouffres des creux enfers, Tenariens474 rivages,
Ombres, Larves475, Fureurs, Monstres, Démons, et Rages,
Arrachez moy Arrachez-moi d’ici pour me roüer476 là bas :
Tous tous à moymoi venez, et me tendez les bras,
Je sens plus de douleurs, je souffre plus de peines
1130Qu’on n’en sçauroitsaurait souffrir sur vos dolentes477 plaines.
Je suis au desespoirdésespoir, je suis plein de fureur,
Je ne projette en moymoi que desastredésastre et qu’horreur :
Je ne veux plus du jour, j’ayai sa lampe odieuse,
Je veux chercher des nuits la nuit la plus ombreuse478,
1135Un lieu le plus sauvage et le plus escartéécarté
Qui se trouve sur terre, un rocher deserté,
--- 319v° ---Solitaire, effroyable, où sans destourbierdétourbier479 d’homme
Le dueildeuil, l’amour, la rage, et la faim me consomme480.
Où me puis-je laver de l’horrible forfaictforfait
1140Que j’ayai, monstre execrableexécrable à ma MaistresseMaîtresse481 faict fait ?
Je l’ayai prise de force, et de force ravie
À moymoi, à son amour, et à sa propre vie,
Pour la donner en proyeproie, et en faire seigneur
(Ingrate cruauté !) son principal haineur482 ?
1145OÔ terre ouvre ton sein ! ô ciel laschelâche ton foudre,
Et mon parjure chef broyebroie483 soudain en poudre !
J’ayai madamema dame conquise, et un autre l’aura :
J’ayai gaignégagné la victoire, un autre en bravera484.
Ainsi pour vous, taureaux, vous n’escorchezécorchez la plaine,
1150Ainsi pour vous, moutons, vous ne portez la laine,
Ainsi, mouschesmouches, pour vous aux champs vous ne ruchez485,
Ainsi pour vous, oiseaux, aux bois vous ne nichez.
HàHa regret eterneléternel, crevecœurcrève-cœur, jalousie,
Dont ma detestabledétestable ameâme est justement saisie !
1155Mourons tosttôt, depeschonsdépêchons, ne tardons plus ici,
Allons voir des Enfers le Royaume noirci :
Je n’ayai plus que du mal et des langueurs au monde,
Ce qu’il haa de plaisir à douleur me redonde486.
Adieu cuiracecuirasse, armet, cuissots, grévesgrèves487, brassarsbrassards,
1160Adieu rudache, espeeépée, outils sanglanssanglants de Mars,
Dont le Troyen Hector488 s’arma jadis en guerre :
Je ne vous verrayverrai plus devalé489 sous la terre.
Et vous MaistresseMaîtresse adieu, adieu490 MaistresseMaîtresse helashélas !
Pardonnez moyPardonnez-moi ma coulpe491 et n’y repensez pas.
1165J’ayai failli, j’ayai forfait492, il faut qu’on me punisse,
Je soumets corps et ameâme à tout aspreâpre supplice :
Je ne refuse rien, pourveupourvu que mon tourment
--- 320r° ---Tire de vostrevotre cœur tout mescontentementmécontentement :
Que vous me pardonnez devant que493 je trespassetrépasse,
1170Si que494 mourir je puisse en vostrevotre bonne gracegrâce.
SCENESCÈNE III.
Bradamante.
Ha fille miserablemisérable et regorgeant de maux !
OÔ du Sort outrageux trop outrageux assauts !
OÔ malheureuse vie en miseresmisères plongeeplongée !
OÔ mon ameâme, ô mon ameâme à jamais affligeeaffligée !
1175Que ferayferai-je ? où irayirai-je ? et que diraydirai-je plus ?
Je suis prise à mes rets, je suis prise à ma glus495.
Ah Bradamante où est ta proüesseprouesse guerriereguerrière ?
Où est plus ta vigueur et ta force premierepremière ?
Bras traistrestraîtres, traistretraître acier, et pourquoypourquoi n’avez-vous
1180Poussé dans son gosier la roideur496 de vos coups ?
Une goutte de sang n’est de son corps sortie,
Nulle escailleécaille497 neni lame est de son lieu partie :
Il n’a point chancelé, ferme comme une tour
Que la mer abayanteaboyante assaut498 tout alentour.
1185Et folle je pensoispensais ne trouver rien sur terre,
Que Roger seulement, qui me vainquistvainquît en guerre :
Toutefois ce GregeoisGrégeois499 qui n’est pareil à luylui,
Qui n’acquistacquit onc honneur, m’a domteedomptée aujourdhuyaujourd’hui.
Las ! Roger, où es-tu ? où es-tu ma cherechère ameâme ?
1190Où es-tu, mon Roger ! en vain je te reclameréclame,
Tu n’entensentends à mes cris. Es-tu seul des mortels
Qui n’ayesaies entendu publier mes cartels500 ?
--- 320v° ---Chacun l’a sceusu, Roger : les peuples IberidesIbérides501,
Les Mores, les Persans, les GetesGètes, les Colchides502 :
1195Et tu l’ignores seul, cela toytoi seul ne scaissais
Qu’espandreépandre503 pour toytoi seul par le monde je fais.
Hippalque.
Hé mon Dieu que vous sert cestecette larmeuse504 plainte ?
PourquoyPourquoi vous gesnez gênez-vous d’une chose contrainte ?
PourquoyPourquoi plorezpleurez-vous tant ? que505 soupirez-vous tant ?
1200Pensez-vous le malheur rompre506 en vous tourmentant ?
Bradamante.
Ma compagne m’amie507, hé que j’ayai de tristesse !
Le dueildeuil, l’amour, la haine et la crainte m’oppresse :
Je suis au desespoirdésespoir, au desespoirdésespoir je suis :
Je n’ayai plus que la mort pour borner508 mes ennuis.
Hippalque.
1205» Ne vous desolezdésolez point. Il n’y a maladie,
» Tant soit -elle incurable, où lonl’on ne remedieremédie :
» Il faultfaut prendre courage et tousjourstoujours espererespérer.
Dieu vous peut (s’il luylui plaistplaît) de ces malheurs tirer.
Bradamante.
Et comment ? quel moyen ? qu’à LeonLéon j’obeisseobéisse
1210Par ses armes vaincue, et sois ImperatriceImpératrice ?
HàHa non ! plustostplutôt la mort se coule dans mon sein,
Et plustostplutôt me puissé-je enferrer509 de ma main,
Que d’estreêtre oncques510 à luylui : j’en suis là resoluerésolue.
Je sçaysais que d’un chacun j’en serayserai mal-voulue malvoulue511 :
1215Charles s’en fascherafâchera, et mon perepère sur tous512
Vomira contre moymoi le fiel de son courroux.
Je serayserai justement inconstante estimeeestimée,
Des Grecs et des FrançoisFrançais impudente nommeenommée :
LeonLéon j’offenserayoffenserai : mais tout m’est plus legerléger
1220Et de moindre pechépéché que d’offenser Roger.
Hippalque.
Je voyvois Marphise seule, allons par devers elle :
Elle en pourra possible513 avoir quelque nouvelle.
SCENESCÈNE IIIIIV.
Marphise.
Quelle fureur, mon frerefrère, a vostrevotre esprit espoindépoint514
De quitter vostrevotre Dame et ne la revoir point ?
1225D’abandonner la Cour, et moymoi vostrevotre germaine515,
Me laissant en destressedétresse, et Bradamante en peine ?
La pauvre Bradamante, hà que j’en ayai pitié !
Jamais ne fut, je croycrois, plus constante amitié.
Las ! que sera-ce d’elle ? Elle avoitavait esperanceespérance
1230Qu’au bruit de son cartel vous reviendriez516 en France :
Un chacun l’estimoitestimait, son perepère en avoitavait peur,
Qui a tant ce LeonLéon et son Empire au cœur :
Et ores la pauvrette, et mocqueemoquée et trompeetrompée,
Est la femme du Grec par le droit de l’espeeépée.
Bradamante.
1235Dieu m’en garde, ma sœur, je veux plustostplutôt mourir.
Marphise.
HelasHélas ! que je voudroisvoudrais vous pouvoir secourir.
Mais quoyquoi ? tout est perdu, que sçaurionssaurions-nous plus faire517 ?
La peine en est à vous, et la coulpe518 à mon frerefrère.
Prenez lePrenez-le sort en gré519, c’est Dieu qui l’a permis.
1240LeonLéon vous doit avoir, puis qupuisqu’on luylui a promis.
Bradamante.
Jamais, ma sœur.
Marphise.
Mais quoyquoi ? seroit ilserait-il raisonnable ?
Bradamante.
Le soit, ou ne le soit, mon cœur est immuable.
Marphise.
Quelle excuse aurez-vous de ne le faire pas ?
Bradamante.
J’aurayaurai pour mon excuse un violent trespastrépas.
Marphise.
1245Un trespastrépas ! et pourquoypourquoi ? n’avancésavancez point vostrevotre heure.
Bradamante.
Je mourraymourrai je mourraymourrai, je n’ayai chose meilleure.
Marphise.
Et que diroitdirait Roger entendant vostrevotre mort ?
Bradamante.
Que morte je serayserais pour ne luylui faire tort.
Marphise.
Mais il auroitaurait causé vostrevotre mort outrageuse.
Bradamante.
1250Non ainçois520 la fortune à mon bien envieuse.
Marphise.
Il mourroitmourrait à l’instant qu’il sçauroitsaurait vostrevotre fin.
Bradamante.
J’ayai peur qu’il soit desjadéjà de la mort le butin.
Marphise.
Non est pas, si Dieu plaistplaît521, il en seroitserait nouvelle.
Bradamante.
S’il vit, il est épris de quelque amour nouvelle.
Marphise.
1255N’ayez peur qu’il soit onc522 d’autre amour retenu.
Bradamante.
Qu’au bruit de ce combat n’est-il donques venu ?
Marphise.
HelasHélas je n’en sçaysais rien, j’ayai peur qu’il soit malade.
Bradamante.
LeonLéon luylui auroitaurait bien dressé quelque embuscade,
Comme il est fraudulent523, et l’auroitaurait pris, de peur
1260Qu’il fustfût à son dommage encontre moymoi vaincueurvainqueur.
Hippalque.
Je sçaysais bien un moyen pour brouiller524 tout l’affaire525.
Marphise.
Et quel526 ? ma grand amiegrand-amie.
Bradamante.
Et que faudroitfaudrait-il faire ?
Marphise.
Je vollevole toute d’aise.
Bradamante.
Hippalque mon amour.
Marphise.
Mon cœuret527 je te prypri', fayfais nous quelque bon tour.
Hippalque.
1265La fourbe est bien aiseeaisée, il faut que vous Marphise
Allez528 vers l’Empereur, et que de galantise
SoustenezSoutenez qu’on fait tort à vostrevotre frerefrère absent,
Mariant Bradamante, et la luylui ravissant,
VeuVu qu’ils ont devant vous par paroles expresses
1270Fait de s’entre-espouserépouser l’un à l’autre promesses :
Qu’un sceptre ne doit pas la faire varier529,
Qu’on ne la sçauroitsaurait plus à d’autres marier :
Que si par arrogance elle veut contredire,
Les armes en la main soustiendrezsoutiendrez vostrevotre dire.
1275Bradamante y sera qui le front abbaissantabaissant530
Ira par son maintien531 vos propos confessant :
Lors Charles et ses Pairs ne voulansvoulant faire outrage
À Roger, suspendront ce dernier mariage.
Il viendra ce pendantcependant, ou quelque autre moyen
1280Se pourra presenterprésenter commode à nostrenotre bien.
Marphise.
J’approuve ce conseil : car si LeonLéon s’y treuvetrouve,
Il faudra qu’avec moymoi par honneur il s’espreuveéprouve532
Pour defendredéfendre sa cause, et j’espereespère qu’apresaprès
Vous n’aurez plus de mal de luylui, nyni d’autres Grecs533.
SCENESCÈNE V.
LeonLéon.
1285Magnanime Empereur, dont le nom venerablevénérable
Est ausaux fiers Sarrasins534 et ausaux Turcs redoutable,
Qui le sceptre FrançoisFrançais faites craindre par toutpartout
D’un bout de l’Univers535 jusques à l’autre bout,
Et qui ce grand Paris vostrevotre cité Royale,
1290En majesté rendez aux deux RommesRomes536 egaleégale :
Heureuse est vostrevotre France, et moymoi plein de grand heur537
De m’estreêtre ici trouvé pour voir vostrevotre grandeur,
Et d’avoir eu de vous tesmoignagetémoignage honorable
Au prix de ma valeur, qui vous est redevable.
Charlemagne.
1295Mon fils, vostrevotre vertu s’est monstreemontrée à nos yeux,
Comme l’alme538 clairtéclarté d’un Soleil radieux539 :
Ma voix ne la sçauroitsaurait rendre plus heroiquehéroïque.
» Le tesmoignagetémoignage est vain en chose si publique.
VraymentVraiment vous meritezméritez d’un Auguste540 le nom,
1300Et meritezméritez aussi d’estreêtre gendre d’Aymon,
Bradamante espousantépousant, que vostrevotre vaillantise541
Et vostrevotre ferme amour a doublement conquise.
LeonLéon.
Sire, vous plaistplaît-il pas la faire icyici venir,
Pour de nostrenotre nopçagenoçage542 ensemble convenir ?
Charlemagne.
1305Je le veux. HàHa voicyvoici le bon Duc de Dordonne543,
Noble sang de Clairmont544 qui vous affectionne,
--- 322v° ---VostreVotre race et vaillance il honore : et voici
La duchesse sa femme, et Bradamante aussi.
Vous, Aymon, sçavezsavez bien que le prince de GreceGrèce,
1310Aussi grand en vertu comme il est en noblesse,
Poursuit vostrevotre alliance545, et s’est acquis vaincueurvainqueur
En publique combat vostrevotre fille, son cœur :
Ore voulez-vous pas vos promesses conclure,
Et determinerdéterminer jour pour la nopcenoce future ?
Aymon.
1315 OuyOui, Sire : Je n’ayai rien qui me plaise si fort
Que me voir allié546 d’un prince si accort547 :
Je me sens bien-heureuxbienheureux, et Bradamante heureuse
D’entrer en une race et noble et valeureuse.
LeonLéon.
MoyMoi plus heureux encore, d’avoir une beauté
1320Dont mon cœur si long tempslongtemps idolâtre a estéété :
Et qui vrayevraie Amazone est aussi belliqueuse548
(Rare faveur du ciel) que belle et gracieuse.
Puis elle est d’un estoc549 d’hommes vaillants et forts,
Les premiers de la terre en MartiausMartiaux550 efforts,
1325De Renauts551, de Rolands, les foudres de la guerre,
D’Ogers552 et d’Oliviers, plus craints que le tonnerre.
Charlemagne.
Tout l’Orient553 n’est point en gemmes si fecondfécond,
Qu’est en hommes guerriers la race de Clairmont.
Jadis le cheval Grec554 n’eut les entrailles pleines
1330De tant de bons soldats et de bons Capitaines,
Que de cette famille il en sort tous les jours
IndomtezImdomptés de courage aux belliqueux estours555.
La loyloi556 de JesusJésus-Christ par eux est maintenue,
Et la fureur PayennePaïenne en ses bords retenue :
1335Comme un torrent enflé, qui par la plaine bruit557
Et jajà prezprés et jardins de ses ondes destruitdétruit,
EntraineroitEntraînerait maisons, granges, moulins, establesétables,
--- 323r° ---S’il n’estoitétait arrestéarrêté par remparsremparts defensablesdéfensables558,
Qui rompent sa fureur, et ne permettent pas
1340Qu’il desbordedéborde, et s’espandeépande559 aux endroits les plus bas.
Aymon.
C’est par vostrevotre vertu, que cette heureuse France
Sert encor’ JesusJésus-Christ, vous estesêtes sa defensedéfense.
Charlemagne.
La puissance ChrestienneChrétienne accroistraaccroîtra de moitié
Par ce nœu conjugal, qui joint nostrenotre amitié :
1345Quand l’un et l’autre Empire unissant ses armeesarmées
GuerroyraGuerroira les PayensPaïens aux terres IdumeesIdumées560,
Ou en la chaude Egypte, en l’Afrique, et aux bords
De l’Espagne indomteeindomptée, où j’ayai fait tant d’efforts.
BeatrixBéatrix.
Mais pensons d’ordonner du jour du mariage,
1350AfinÀ fin qu’on se prepareprépare et mette en equipageéquipage.
LeonLéon.
Ce ne sera si tosttôt que j’en ayai de desirdésir.
Aymon.
Sire, il dependdépend de vous, s’il vous plaistplaît le choisir.
Charlemagne.
Je veux que par toutpartout soit la festefête publieepubliée.
Marphise.
Il n’est pas raisonnable, elle est jajà marieemariée.
Aymon BeatrixBéatrix.
5611355MarieeMariée ? et à qui ? elle ne le fut onc562,
Jamais n’en fut parlé.
Marphise.
Elle vous trompe donc.
BeatrixBéatrix.
Ma fille marieemariée ?
Aymon.
Il n’en fut onc563 nouvelle.
BeatrixBéatrix.
Sans le respect que j’ayai.
Charlemagne.
Que sert cestecette querelle ?
Bradamante est presenteprésente, il la faut enquerirenquérir564.
Aymon.
1360 Qu’elle dissedise à qui c’est.
BeatrixBéatrix.
Cela me fait mourir.
Marphise.
C’est à Roger mon frerefrère.
Aymon BeatrixBéatrix
OÔ Dieu quelle impudence !
Charlemagne.
Comment le sçavezsavez-vous ?
Marphise.
Ce fut en ma presenceprésence.
BeatrixBéatrix.
Ils s’entre-sont565 promis ?
Marphise.
Voire566 avecque serment.
LeonLéon.
J’ayai tousjourstoujours entendu qu’il estoitétait son amant.
Aymon BeatrixBéatrix
1365 OÔ qu’elle est effronteeeffrontée !
Marphise.
OÔ fille desloyaledéloyale !
Et faut-il sous couleur d’une Aigle567 imperialeimpériale,
D’un sceptre, d’un tiare568 ainsi vous oublier ?
--- 323v° ---OÔ que l’ambition fait nos amesâmes plier !
Charlemagne.
Mais qu'en dit Bradamante ?
Marphise.
Et que peut ellepeut-elle dire ?
Charlemagne.
1370 Levez un peu le front.
Aymon.
Ne la croyez pas, Sire.
Marphise.
Si elle contredit je la veux desfierdéfier569 :
J’ayai les armes au poing pour le verifiervérifier.
S’y offre qui voudra, je soustienssoutiens obstineeobstinée
Qu’elle s’est pour espouseépouse à mon frerefrère donneedonnée :
1375Et que l’on ne sçauroitsaurait, qui ne luylui fera tort,
À d’autres la donner jusqu’à tant qu’il soit mort.
Charlemagne.
Elle ne respondrépond rien.570
Marphise.
Elle se sent coupable,
Et reconnoistreconnaît assez mon dire veritablevéritable.
Aymon.
C’est une pure fraude ourdie571 encontre moymoi.
1380Bradamante à Roger n’a point donné sa foyfoi,
Aussi ne pouvoit ellepouvait-elle, estantétant en ma puissance.
Une telle promesse est de nulle importance.
Puis, où fut-ce ? quand fut-ce ? estoitétait-il jajà ChrestienChrétien ?
Il n’y a que deux jours qu’il combatoitcombattait, PayenPaïen,
1385Nos peuples baptisezbaptisés : or estantétant infidelleinfidèle
Il ne pouvoitpouvait avoir d’alliance avec elle.
C’est abus, c’est abus, jamais n’en fut rien dit :
Au contraire elle mesmeelle-même a pratiqué l’editédit572
Qui a conduit LeonLéon, un si notable prince,
1390Depuis le bord GregeoisGrégeois573 jusqu’en cette province,
Pour entrer en bataille : et ore estantétant vaincueurvainqueur
Qu’on le vienne frauder par un propos mocqueurmoqueur,
Une baye574, un affront, et sur toutsurtout que vous, Sire,
VueillezVeuillez pour tout cela revoquerrévoquer vostrevotre dire,
1395Il est deraisonnabledéraisonnable : il faut que le combat
Faict Fait aux yeux d’un chacun, ait vuidévidé tout debatdébat.
Charlemagne.
Je ne veux rien resoudrerésoudre en affaire si grande,
Que des gens de conseil575 advisavis je ne demande.
--- 324r° ---» Un RoyRoi qui tout balance576 au poixpoids de l’equitééquité,
1400» Doit juger toute chose avecque meuretémûreté577.
Marphise.
Puisque cette pucelle578 à Roger s’est donneedonnée,
LeonLéon ne peut l’avoir sous un juste HymeneeHyménée579
Tant que Roger vivra : qu’ils se battent tous deux
À la lance et l’espeeépée, et cil580 qui vaincra d’eux
1405Son rival envoyé là baslà-bas chez Rhadamante581,
Ait sans aucun debatdébat l’amour de Bradamante.
Aymon.
Ce n’est pas la raison, LeonLéon a combatucombattu,
Son droit suffisamment est par luylui debatudébattu.
Marphise.
Que vous nuistnuit ce combat ?
Aymon.
Il seroitserait inutile.
1410Car vaincueurvainqueur ou vaincu Roger n’aura ma fille.
LeonLéon.
J’accepte le partyparti582 : non non, ne craignez point :
J’ayai pour luylui cet estoc583, qui tousjourstoujours trenchetranche et poindpoint584.
Sire, permettez moy-moi d’entrer encore en lice,
Et que de s’y trouver Roger on advertisseavertisse.
Charlemagne.
1415Je desiredésire plustostplutôt par douceur accorder
Vos differensdifférends esmeusémus que de vous hasarder585.
Je ne veux pas vous perdre, estansétant de tel meritemérite,
Tous deux braves guerriers et champions d’eliteélite.
Ce seroitserait grande perte à nostrenotre ChrestientéChrétienté,
1420Que l’un de vous mourustmourût outre necessiténécessité.
LeonLéon.
Dieu dispose de tout, il donra586 la victoire
À celuycelui qu’il voudra, l’autre au Styx587 ira boire.
Marphise, c’est à vous de faire icyici trouver
VostreVotre Roger, à finafin de nous entresprouverentre-éprouver588.
SCENESCÈNE VI.
LeonLéon.
1425Quand ce seroitserait Renaut, quand seroitserait Roland mesmemême,
Que le ciel a doué589 d’une force suprémesuprême,
--- 324v° ---Je l’oseroisoserais combatrecombattre, ayant ce chevalier,
Qui est plus mille fois que nul autre guerrier,
Il n’a point de pareil : que ce beau Roger vienne,
1430Et l’espeeépée à la main ses promesses soustiennesoutienne,
Il luylui fera bien tostbientôt son ardeur appaiserapaiser,
Et au lieu d’une amie une tombe espouserépouser.
Mais voylavoilà pas Basile honneur de nostrenotre GreceGrèce,
À qui tous mes secrets fidellementfidèlement j’addresseadresse ?
1435Basile mon amyami, je me viens d’engager
De promesse à la cour, de combatrecombattre Roger.
Basile.
Roger ce grand Achille590, à qui la France toute
Ne sçauroitsaurait opposer Paladin591 qu’il redoute !
LeonLéon.
C’est ce mesmemême Roger.
Basile.
Il n’est pas à la Cour.
LeonLéon.
1440 Sa sœur Marphise y est.
Basile.
Est-ce un combat d’amour ?
LeonLéon.
C’est pour ma Bradamante.
Basile.
Et qui vous la querelle592 ?
LeonLéon.
Marphise pour Roger.
Basile.
Que pretendprétend-il en elle ?
LeonLéon.
Il pretendprétend l’espouserépouser.
Basile.
L’espouserépouser ? et comment ?
LeonLéon.
Pour luylui avoir promis.
Basile.
J’estime qu’elle ment.
LeonLéon.
1445 C’est d’où vient nostrenotre guerre.
Basile.
Et qu’en dit Bradamante ?
LeonLéon.
Elle monstremontre à son geste en estreêtre consentante.
Basile.
Monsieur, laissez -la donc et vous tirez de là.
LeonLéon.
Basile, je ne puis consentir à cela.
Basile.
QuoyQuoi ? voulez-vous mourir pour une ingrate amie ?
LeonLéon.
1450Je voudroisvoudrais bien pour elle abandonner la vie.
Je n’entensentends toutefois combatrecombattre contre luylui
D’autre sorte que j’ayai combatucombattu ce jourdhuyjourd’huy.
Basile.
Par la force d’un autre ?
LeonLéon.
OuyOui bien de celuycelui mesmemême
Qui m’a tantosttantôt conquis cestecette beauté que j’aime.
Basile.
1455 Il n’est plus avec nous.
LeonLéon.
Et où donc ? ô mon Dieu !
Basile.
Il s’en est ore allé.
LeonLéon.
HelasHélas ! et en quel lieu ?
Quel chemin a t-il-t-il pris ? qui l’a meumu593 de ce faire ?
Basile.
Il estoitétait tout chagrin, et sembloitsemblait se desplairedéplaire.
LeonLéon.
Hé Dieu je suis perdu ! malheureux qu’ai-je fait ?
1460Me voilavoilà blasonné594 de mon deloyaldéloyal fait.
On sçaurasaura mon diffame, et la tourbe595 accourue
Du peuple autour de moymoi me hûrahura par la rue.
Ces chevaliers FrançoisFrançais du monde la terreur,
Qui ont l’honneur si cher, m’auront tous en horreur.
1465Et ma maistressemaîtresse596 mesmemême (ah ! que la terre s’ouvre)
CreveraCrèvera de despitdépit, Charles et tout le Louvre597
Se riront bien de moymoi, d’avoir homme peureux
Usurpé le loyer598 d’un homme valeureux.
HàHa timide poltron, par mon dol599 je décrie
1470MoyMoi, mon perepère, ma race, et toute ma patrie !
J’ayai promis de combatrecombattre en autruyautrui me fiant,
Et du premier succèzsuccès trop me glorifiant,
Et faudrayfaudrai600 de promesse, et la Cour abuseeabusée
Fera de ma vergongnevergogne une longue riseerisée.
1475HàHa chetifchétif601 !
Basile.
Mais tandis qu’ici vous souspirezsoupirez,
Au lieu de vous guarirguérir vostrevotre mal empirez.
Ne perdons point de temps, ains602 suyvonssuivons-le603 à la trace,
Et le cherchons par toutpartout couranscourant de place en place.
ACTE V.
SCENESCÈNE I.
LeonLéon.
Dea604 mon frerefrère, et pourquoypourquoi ne me l’aviésaviez-vous dit ?
1480Pensiez-vous qu’en cela je vous eusse desditdédit ?
Que j’eusse voulu perdre, apresaprès un tel meritemérite,
Le meilleur chevalier qui sur la terre habite ?
Vous m’avez fait grand tort de douter de ma foyfoi,
--- 325v° ---Et d’avoir eu besoin de ce qui est à moymoi.
Roger.
1485Invincible CesarCésar, je n’eusse osé vous dire
La cause de mon dueildeuil, et de mon long martyre.
Las ! vous eussé-je dit que j’avoyavais nom Roger,
Que j’estoyétais là venu pour vous endommager605 ?
Que j’estoyétais le souci de vostrevotre belle Dame,
1490BruléBrûlé du mesmemême feu qui consomme vostrevotre ameâme ?
LeonLéon.
Je fus de vostrevotre amour si ardemment épris
Pour vos faits valeureux, que quand vous fustesfûtes pris,
Si j’eusse eu de vostrevotre estreêtre et dessein connoissanceconnaissance,
Je ne vous eusse moins porté de bien-vueillancebienvaillance.
1495Mais depuis, que privant vostrevotre cœur de son bien,
Au prix de vostrevotre vie avez bastibâti606 le mien,
Vous ne deviez douter que mon ameâme obligeeobligée607
Ne fustfût de vostrevotre mort durement affligeeaffligée,
Et que plustostplutôt qu’en estreêtre autheurauteur, j’eusse quitté
1500Non l’amour, ou le bien, mais la douce clairtéclarté608.
Roger.
Ne vous privez pour moymoi d’une telle maistressemaîtresse609 :
Ayez-la, prenez-la.
LeonLéon.
Non non je vous la laisse.
Roger.
Ne me destournezdétournez point de ce constant desirdésir.
La mort ne mettra guereguère610 à me venir saisir :
1505Je suis plus que demydemi dans la barque legerelégère611,
Mon ameâme veut sortir de sa geolegeôle ordinaire,
Ne la renfermez point, n’enviez612 son repos,
Ma mort à vos desirsdésirs viendra bien à propos.
Car tant que je vivrayvivrai, celle qui vous enflameenflamme
1510Vous ne pouvez avoir pour legitimelégitime femme :
Il y a mariage613 entre nous accordé,
Dont vous avez l’effet jusqu’ici retardé.
Or ma mort dissoudra ce contractcontrat miserablemisérable,
Et ne restera rien qui vous soit dommageable.
LeonLéon.
1515Je ne veux pas mon aise avoir par le trespastrépas
Du meilleur chevalier qui se trouve icy ici-bas.
Car combien que je l’aime autant que mon cœur mesmemême,
Plus qu’elle toutefois vostrevotre vaillance j’aime.
Ayez-la pour espouseépouse, et n’y soit desormaisdésormais
1520Fait obstacle pour moymoi qui ne l’aurayaurai jamais :
Je vous cedecède mon droit, prenez-le614 à la bonne heure615.,
Que sans plus differerdifférer vostrevotre amour vous demeure.
Roger.
Je supply’suppli' le bon Dieu que sans juste loyer616
Longuement ne demeure un amour si entier :
1525Et que j’ayeaie cet heur617 de quelquefoisquelque fois despendredépendre618
Cette vie pour vous que vous me venez rendre
Pour la seconde fois, j’en voudroisvoudrais avoir deux
Pour en vostrevotre service en estreêtre hasardeux619 :
Je vyvis deux fois par vous, mais combien que l'on rende
1530Les biensfaitsbienfaits qu’on reçoit avec usure620 grande,
Je ne puis toutefois les rendre que demis621,
Car de les rendre entiers il ne m’est pas permis.
VostreVotre amour m’a donné, par deux fois opportune,
Deux vies, et (malheur !) je n’en puis mourir qu’une.
LeonLéon.
1535Laissons- là ces propos, plus grands sont les biensfaitsbienfaits
Que j’ayai receureçus de vous que ceux-laceux-là que j’ayai faits.
Retournons au logis pour un peu vous refaire,
Puis irons au chasteauchâteau pour nos nopcesnoces parfaire.
SCENESCÈNE II.
Ambassadeurs.
Que cet Empire est grand en biens et en honneurs !
1540Que cette Cour est grosse et pleine de seigneurs !
--- 326v° ---Que je voyvois de beautezbeautés ! sont-ce des immortelles622 ?
J’estime que le ciel n’a point choses si belles,
Le Soleil ne luistluit point si agreableagréable aux yeux,
Et le Printemps florifleuri n’est point si gracieux
1545Que leurs divins regarsregards, que leurs beautezbeautés declosesdécloses623,
Que leurs visages saints, faits de lis et de roses.
Durant la brune nuit les celestescélestes flambeaux,
Qui brillent escartezécartés, n’éclairent point si beaux.
VrayVrai Dieu que ce n’est rien de nostrenotre Bulgarie,
1550Ce n’est ma foyfoi, ce n’est que pure barbarie
AupresAuprès de ce païspays : la douceur et l’amour,
La richesse et l’honneur font à Paris sejourséjour.
Sire, nos Palatins624 ont sur nostrenotre province,
Depuis le dur trespastrépas de Vatran625 nostrenotre prince,
1555Un Chevalier esleuélu pour nous commander RoyRoi,
Qui n’a par tout le monde homme pareil à soysoi :
Il nous est inconneuinconnu, fors à son brand626 qui tranche,
Et à son EscuÉcu peint d’une Licorne blanche.
NagueresNaguère Constantin627 avec LeonLéon son fils
1560Aux plaines de Belgrade628 eusteût nos gens deconfisdéconfits629
Sans ce brave guerrier, qui leur donna courage,
Et des Grecs ennemis fit un sanglant carnage :
Seul il les repoussa, terraçantterrassant par milliers,
Au cœur de leur scadrons630, les soldats plus guerriers :
1565Il en couvrit la terre en leur sang ondoyante,
Et du Danube631 fut la claire eau rougissante.
L’effroyeffroi, l’horreur, le meurtre à ses costezcôtés marchoyentmarchaient,
Et quelque part qu’il fustfût ennemis trebuschoyenttrébuchaient.
Ils se mirent en route, et la nuit tenebreuseténébreuse
1570Couvrit de son bandeau leur fuittefuite vergongneusevergogneuse.
La noblesse, le peuple, et ceux qui à l’autel
--- 327r° ---Font devotedévote priereprière au grand Dieu immortel,
ProsternezProsternés à ses pieds, humbles le mercierentmercièrent632,
Et que le sceptre il printprît d’un accord le prierentprièrent :
1575Mais luylui, les refusant, ne daigna sejournerséjourner,
Et personne depuis ne l’a veuvu retourner633.
Les estatsétats toutefois l’ont tous eleuélu pour maistremaître,
Ne voulansvoulant autre RoyRoi que luylui seul reconnoistrereconnaître :
Ores634 nous le cherchons par Royaumes divers.
1580Et pourcepour ce qu’il n’est Cour en tout cet Univers
Qui soit en chevaliers tant que la vostrevôtre belle,
Nous y sommes venus pour en ouirouïr nouvelle.
Charlemagne.
De ce preux Chevalier sçavezsavez-vous point le nom ?
Les Ambassadeurs.
Nous ne l’eussions point sceusu, ne le disant, sinon
1585Que par son EscuyerEcuyer635 depuis nostrenotre entreprise
Nous avons entendu que c’est Roger de Rise.
Charlemagne.
HàHa puisque c’est Roger, l’on ne s’est pas mesprismépris :
C’est un grand chevalier, d’inestimable prix.
Il n’est pas maintenant en cestecette Cour de France,
1590Sa sœur Marphise y est qui a pris sa defensedéfense :
Retirez-vous vers elle, elle pourra sçavoirsavoir
Quand et en quel endroit vous le pourrez revoir.
SCENESCÈNE III.
Charlemagne.
Que c’est de la vertu ! Dieu que sa force est grande !
Elle vainc la fortune, et grave636 luylui commande.
1595» Les biens et les honneurs presprès d’elle ne sont rien.
» Quiconque est vertueux n’a point faute de bien,
» Il est conneuconnu par toutpartout, tout le monde l’honore,
» Soit qu’il soit en Scythie, ou sur la terre More637,
--- 327v° ---» Aux Bactres, aux Indois638, il fait bruire son nom,
1600» Et toujours sa vertu luylui acquiert du renom.
» Les sceptres luylui sont vils, et les richesses blesmesblêmes,
» Ne luylui chaut639 de porter au front des diadêmesdiadèmes,
» S’enfermer de soudarssoudards, et se voir au milieu
» Des peuples amassezamassés revererrévérer comme un Dieu.
1605» Il fait de tels honneurs moindre cas que de fange,
» Son cœur ne va beantbéant640 qu’à la seule louange.
Tel est ce preux Roger, qui n’ayant rien à soysoi,
Voit des peuples felonsfélons641 s’asservir à sa loyloi,
LuyLui offrir leur couronne, et à grande despensedépense,
1610L’en faire importuner jusques au cœur de France.
Qu’en dites-vous, Aymon ?
Aymon.
J’en fayfais bien plus de cas
Le voyant recherché, que je ne faisoisfaisais pas.
Charlemagne.
Puisque vostrevotre guerriereguerrière entre tous le desiredésire,
Il seroitserait bon qu’il l’eusteût.
Aymon.
Je le voudroisvoudrais bien, Sire.
Charlemagne.
1615 MesmeMême si vous sçavezsavez qu’ils s’entre soyententre-soient promis.
Aymon.
Mais nous aurons LeonLéon et son perepère ennemis.
Charlemagne.
Nous n’aurons pas, peut estrepeut-être, ains642 plustostplutôt est croyable
Que LeonLéon se voyant moins que l’autre agreableagréable,
LuyLui porte moindre amour, et possible voudroit643,
1620Content de sa victoire, entendre en autre endroit.
Aymon.
J’en auroyaurais grand desirdésir.
BeatrixBéatrix.
Je n’en seroisserais marrie644,
Puis quPuisqu’il est maintenant RoyRoi de la Bulgarie.
Charlemagne.
VoicyVoici LeonLéon qui vient en magnifique arroyarroi645,
Il meinemène un Chevalier tout armé quant et soysoi646,
1625Sont ses armes qu’il a : mais quoyquoi ? que veut-il dire ?
De faire ainsi porter les armes de l’Empire ?
SCENESCÈNE IIIIIV.
LeonLéon.
Voici le Chevalier d’incroyable vertu,
Qui en champ clos naguierenaguère a si bien combatucombattu :
Puisqu’il a surmonté la pucelle647 en bataille,
1630Sire, c’est la raison qu’espouseépouse on la luylui baille.648
Vous ne voudriez649 vous-mesmemême enfreindre vostrevotre ban650,
Le fraudant de sa Dame, honneur de Montauban651.
Nul autre tant que luylui meritemérite Bradamante,
Soit en digne valeur, soit en amour ardanteardente :
1635S’il se presenteprésente aucun652 qui le vueilleveuille nier,
Il est prestprêt sur le champ de le verifiervérifier
Charlemagne.
Et n’estoitétait-ce pas vous qui combatiezcombattiez naguierenaguère,
Et qui estesêtes vaincueurvainqueur sorti de la barrierebarrière653 ?
Nous l’avons ainsi creucru. Qui est donc cestuycelui-ci,
1640Qui pour vous combatantcombattant nous a trompeztrompés ainsi ?
LeonLéon.
C’est un bon Chevalier, de qui la dextre654 est presteprête
De defendredéfendre en tous lieux le droit de sa conquesteconquête.
Aymon.
Qui est cet abuseur655 ? d’où nous est-il venu ?
Je ne veux que ma fille ait un homme inconnu.
Marphise.
1645Puisque, mon frerefrère absent, cetuycelui-ci veut pretendreprétendre
Sa femme meritermériter, je suis pour le defendredéfendre :
Je mourraymourrai sur la place, ou luylui ferayferai sentir
Qu’on a de l’offenser un soudain repentir.
Il ne faut differerdifférer, que ce soit à cestecette heure,
1650Que sans bouger d’ici l’un ou l’autre y demeure.
LeonLéon.
Il n’est point incogneuinconnu, voyez-le sur le front :
Pleines de son renom toutes les terres sont.
Marphise.
HàHa mon frerefrère, est-ce vous ? est-ce vous ma lumierelumière ?
--- 328v° ---Je vous pensoispensais enclos656 en une triste bierebière.
1655PourquoyPourquoi vous celez657-vous à vostrevotre cherechère sœur658 ?
PourquoyPourquoi vous celez-vous à vostrevotre tendre cœur,
À vostrevotre Bradamante ? hé mon frerefrère, hé mon frerefrère
LuyLui vouliez-vous ourdir659 une mort volontaire ?
Que je vous baise encor, je ne me puis lasser
1660De vous baiser sans cesse et de vous embrasser660.
Roger.
Ne m’en accusez point, ma sœur, ce n’est ma faute.
Sire, puisse tousjourstoujours vostrevotre majesté haute
ProspererProspérer en tout bien, et l’Empire Romain661
Paisible revererrévérer vostrevotre indomtableindomptable main.
1665Vous princes, Chevaliers, estonnementétonnement du monde,
Dont vole dans le ciel la gloire vagabonde,
Soyez tousjourstoujours prisezprisés, soyez tousjourstoujours heureux,
Et durent eternelséternels662 vos faicts faits chevaleureux.
Charlemagne.
Mais dites moydites-moi, mon fils, pourquoypourquoi Roger de Rise
1670De combatrecombattre pour vous a-t ilt-il la charge prise,
Contre son propre antourentour663 ? où l’avez-vous trouvé ?
Aviez-vous quelquefois sa valeur esprouvééprouvé ?
LeonLéon.
Magnanime Empereur, et vous astres de France,
Vous connoistrezconnaîtrez combien l’amour haa de puissance,
1675Qui sourd664 de la vertu, par l’estrangeétrange accident
De Roger en Bulgare arrivé d’Occident.
Charlemagne.
J’entendrayentendrai volontiers cette estrangeétrange avantureaventure,
Si de la nous conter ne vous est chose dure.
LeonLéon.
Aux champs Bulgariens mon perepère guerroyoitguerroyait665,
1680Et d’hommes et chevaux la campagne effroyoiteffrayait,
Pour recouvrer Belgrade à l’Empire ravie :
Vatran666, leur RoyRoi Vatran, se l’estoitétait asservie,
Et la vouloitvoulait defendredéfendre, ayant de toutes parsparts
Pour tenir la campagne amassé des soudarssoudards.
--- 329r° ---1685Ils sortent dessurdessus667 nous d’une ardeur animeeanimée,
Renversant, terraçantterrassant la pluspartplupart de l’armeearmée,
Jusqu’à tant que Vatran de ma main abatuabattu
Leur fistfît perdre, mourant, le cœur et la vertu.
Lors nous les repoussons, les hachant mille à mille,
1690Et fussions pesle-meslepêle-mêle entrezentrés dedans la ville,
Sans Roger, qui survint aux deux parts inconnu,
Par qui de nos soudarssoudards fut l’effort retenu :
Il feitfit tant de beaux faictsfaits, de proüessesprouesses si grandes,
Qu’il rompit, qu’il chassa nos vainqueresses bandes.
1695Je le veyvis dans les rangs foudroyer668 tout ainsi
Qu’en un blé prestprêt à tondre un orage obscurci.
Je le prinspris en amour, bien qu’il nous fistfît outrage,
Et l’eueus tousjourstoujours depuis gravé dans mon courage.
Nous retirons nos gens pour nos maisons revoir :
1700Mais Roger, qui eut lors de m’occire vouloir,
Vint jusqu’en Novengrade669, où cogneuconnu d’avantureaventure
Fut prinspris et devalédévalé dans une fosse obscure.
On le condamne à mort : dont estantétant advertiaverti,
Du chasteauchâteau de mon perepère en secret je parti,
1705J’entre dans la prison, les fers je luylui arrache,
Je le meinemène en ma chambre où long tempslongtemps je le cache.
Aussi tostAussitôt fut le ban de Bradamante ouyouï,
Dont, pour avoir Roger, je fus fort resjouyréjoui,
EsperantEspérant que pour moymoi, comme il me feitfit promesse,
1710Il iroitirait au combat et vaincroitvaincrait ma MaistresseMaîtresse.
Nous arrivons ici, sans qu’aucun de nous sceustsût
Son nom, sa qualité, nyni que Roger il fustfût.
Il entre dans la lice, il combat, il surmonte670,
Retourne en mon logis, et sur son cheval monte,
1715S’en part secretementsecrètement, entre en un bois espaisépais,
--- 329v° ---Voulant s’y confiner et n’en sortir jamais.
Or ayant malgré moymoi la bataille entreprise,
Pour maintenir mon droit, contre sa sœur Marphise,
Ne le retrouvant plus, faschéfâché, je cours apresaprès,
1720Et le trouve en ce fort confit671 en durs regrets,
ResoluRésolu de mourir d’une faim languissante,
Pour m’avoir surmonté672 sa cherechère Bradamante :
Me conte son malheur, son estreêtre et son dessein,
Me pry’pri' de le laisser consommer par la faim.
1725Je demeure éperdu d’entendre telle chose,
Puis à le consoler mon esprit je dispose,
LuyLui redonne sa Dame, et jurant luylui promets,
PlustostPlutôt qu’il en ait mal, n’y pretendreprétendre jamais.
Sire, elle est toute à luylui : ne tardez d’avantagedavantage
1730De faire consommer673 un si bon mariage.
Charlemagne.
Je le veux, je le veux : qu’en dites-vous, Aymon ?
Aymon.
Je le veux bien aussi, je le trouve tresbontrès bon.
Roger mon cher enfant, çaçà674 que je vous embrasse,
J’ayai grand’ peurgrand-peur que je sois en vostrevotre male675-grace grâce :
1735Pardonnez-moymoi, mon fils, si j’ayai si longuement
Tenu par ma rigueur vos amours en tourment.
Ambassadeurs.
Nous premiers Palatins de la grand’ Bulgarie
Venons offrir aux pieds de vostrevotre seigneurie
Nos personnes, nos biens, nos honneurs, nostrenotre foyfoi,
1740Vous ayant d’un accord eleuélu pour nostrenotre RoyRoi.
Ne vueillezveuillez refuser nostrenotre humble servitude :
Nous vous avons cherché en grand’ sollicitude
Par maintes regionsrégions, pour avoir un seigneur
Qui nos peuples remplisse et de biens et d’honneur.
Roger.
1745J’accepte le presentprésent que me fait la province676 :
Soyez moySoyez-moi bons sujets, je vous serayserai bon prince.
--- 330r° ---Je maintiendraymaintiendrai le peuple en une heureuse paix,
Faisant justice droictedroite677 à bons et à mauvais :
Je me consacre à vous, et promets vous defendredéfendre
1750Contre tous ennemis qui voudront vous offendre678.
Ambassadeurs.
Constantin l’Empereur levelève de toutes parts
Pour domterdompter le Royaume un monde de soudarssoudards :
Le peuple est en effroyeffroi, la frontierefrontière s’estonneétonne
Nous n’avons plus voisin qui ne nous abandonne :
1755Mais vous nous conduisant, hardis nous passerons
Jusqu’au sein de la GreceGrèce, et l’en dechasseronsdéchasserons679.
Roger.
S’il plaistplaît à nostrenotre Dieu, qui toute chose ordonne,
J’irayirai dans peu de mois recevoir la couronne,
Pour avec le conseil et l’appuyappui de vous tous
1760EmpescherEmpêcher l’ennemyennemi d’entreprendre sur vous.
LeonLéon.
Il n’en sera besoin, que cela ne vous presse :
Car puis qupuisqu’ils sont à vous je leur ferayferai promesse,
Et sous foyfoi d’Empereur, qu’ils seront desormaisdésormais
De la part de mon perepère asseurezassurés à jamais.
1765Vivez en doux repos, et que dans vostrevotre testetête
Ne reste aucun souci qui trouble vostrevotre festefête.
BeatrixBéatrix.
Puisque Roger est royroi, j’ayai mon esprit contantcontent,
Qu’on mande680 tosttôt ma fille : et qu’est-ce qu’on attend ?
Dites luyDites-lui qu’elle est roynereine, et que l’on la marie
1770À son amyami Roger le RoyRoi de Bulgarie :
Qu’elle se facefasse belle, et reprenne son teint
Qui par ses longues pleurs estoitétait si fort desteintdéteint681.
SCENESCÈNE V.
Hippalque.
VrayVrai Dieu que j’ayai de joyejoie ! ô l’heureuse journeejournée !
Heureuse Bradamante ! ô moymoi bien fortuneefortunée682 !
--- 330v° ---1775JesusJésus, que je suis aise ! et qu’aise je me voyvois !
Je ne sçaysais que je fais, tant je suis hors de moymoi !
Qui eusteût jamais pensé d’une amereamère tristesse
Voir sourdre tout soudain une telle liesse ?
Tout estoitétait desastreuxdésastreux, chetifchétif, infortuné,
1780Mon ameâme n’eusteût deux jours en mon corps sejournéséjourné,
Si le mal eusteût eu cours, car avec ma maistressemaîtresse
J’eusse triste rompu le fil de ma jeunesse.
Hé Dieux qu’elle a de mal ! l’amour bruslebrûle son cœur683,
Le forçant684 desespoirdésespoir, le despitdépit, la rancœur
1785La bourrelle sans cesse, et la chetivechétive dame
À la mort à la mort continûment reclameréclame.
De son teint où l’albâtre opposé jaunissoitjaunissait685,
De sa lévrelèvre où la rose en ses plis ternissoitternissait,
La gracegrâce est effaceeeffacée : une palleurpâleur mortelle,
1790L’amaigrissant, déteint toute la beauté d’elle.
Or gracegrâce à nostrenotre Dieu, nostrenotre bon Dieu, l’ennuyennui686
Qui luylui brassoitbrassait ce mal est esteintéteint aujourd’huyaujourd’hui :
Je luylui vais annoncer nouvelle assez bastantebâtante687
Pour morte l’arracher de la tombe relante688.
1795Que de joyejoie elle aura ! celuycelui, comme je croycrois,
Qui condamné reçoit la gracegrâce de son RoyRoi
Sur le triste eschafautéchafaud prestprêt de laisser la vie,
N’est d’aise si ravi qu’elle en sera ravie.
Mais je la voyvois venir : helashélas quelle pitié !
1800Qu’elle est deconforteedéconfortée689 ! ô cruelle amitié !
Elle croise les bras, et tourne au ciel la veuëvue,
Elle souspiresoupire, helashélas ! je m’en sens toute esmeuëémue :
Je m’en vayvais l’aborder : car ma foyfoi je ne puis
Je ne puis plus la veoirvoir en de si durs ennuis.
1805PourquoyPourquoi de la douleur vous faites-vous la proyeproie,
--- 331r° ---Ores690 que tout le monde est transporté de joyejoie,
Que tout rit, que tout danse ? Il faut quiterquitter ces pleurs
Et ces trenchanstranchants soupirs compagnons de douleurs.
Bradamante.
Las qui vous meut Hippalque ? estes êtes-vous en vous691 mesmemême ?
Hippalque.
1810Je ne veux plus vous voir le visage ainsi blesmeblême :
Reprenez vostrevotre teint de roses et de lis,
Ne vous torturez plus, vos malheurs sont faillis,
Il nous faut nous ébatreébattre692.
Bradamante.
Et qu’est-ce que vous dites ?
Hippalque.
Qu’il nous faut despouillerdépouiller ces tristesses maudites.
Bradamante.
1815 HàHa Dieu !
Hippalque.
Ne plorezpleurez plus, tout est hors de danger.
Bradamante.
Voire, rien n’est à craindre.
Hippalque.
On vous donne Roger.
Bradamante.
Me venez-vous moquer en destressedétresse si grande ?
Hippalque.
Je ne vous moque693 point, allons, on vous demande,
L’Empereur vous attend et vostrevotre perepère aussi
1820Avec vostrevotre Roger.
Bradamante.
Roger ?
Hippalque.
Il est ainsi.
Bradamante.
Dites moy-moi seurementsûrement694, sans de mon mal vous rire.
Hippalque.
Je ne puis par ma foyfoi plus au vrayvrai vous le dire.
Bradamante.
Que Roger est ici ?
Hippalque.
Voire.
Bradamante.
Vous m’abusez.
Hippalque.
Il est avec Aymon qui veut que l’espousezépousez.
Bradamante.
1825Mon Dieu le sens695 me trouble ! est ceest-ce point quelque songe ?
Hippalque.
Non, ce que je vous dydis n’est songe neni mensonge.
Bradamante.
Mais dy moydis-moi, ma sœuretesœurette, est mon Roger venu ?
Hippalque.
Il est dans le chasteauchâteau.
Bradamante.
Mais l’as-tu bien connu696 ?
Hippalque.
Si j’ayai connu Roger ? vous le pouvez bien croire.
Bradamante.
1830Que dit-il de LeonLéon, d’avoir eu la victoire ?
Hippalque.
C’est LeonLéon qui le guide et qui parle pour luylui.
Bradamante.
QuoyQuoi ? LeonLéon auroitaurait-il combatucombattu pour autruyautrui ?
Hippalque.
Non, ainçois697 c’est Roger qui vous a combatuecombattue.
Bradamante.
C’est Roger, c’est Roger qui m’a tantosttantôt vaincue ?
Hippalque.
1835 C’est Roger voirement698.
Bradamante.
J’ayai le cœur tout transi699.
--- 331v° ---Mais comment le sçaitsait-on ?
Hippalque.
LeonLéon le conte ainsi.
Bradamante.
OÔ chose merveilleuse !
Hippalque.
Ell’ l’est bien plus encores700
Que vous ne pensez pas : RoyneReine vous estesêtes ores701.
Bradamante.
Voire702 de mille ennuis.
Hippalque.
Non, d’un peuple estrangerétranger
1840Qui a naguerenaguère eleuélu pour son prince, Roger.
EncorEncor' les Palatins en cestecette cour sejournentséjournent,
Vous les pourrez-bienpourrez bien voir devant703 qu’ils s’en retournent.
Bradamante.
Hé Dieu que dit mon perepère ?
Hippalque.
Il saute de plaisir.
Bradamante.
Et ma meremère si dure ?
Hippalque.
Elle a tout son desirdésir.
1845Ils brulentbrûlent de vous voir : allons, je vous supplie.
Bradamante.
HàHa ma sœur que tu m’as de liesse remplie !
Que j’ayai d’aise en mon cœur ! je ne le puis porter,
Je me sens je me sens hors de moymoi transporter.
Tout ce que j’eueus jamais en amour de malaise
1850Ne sçauroitsaurait egalerégaler le moindre de mon aise.
Onques je n’eusse osé seulement concevoir
Tant de biens qu’en un coup Dieu m’en fait recevoir.
Son nom en soit benistbéni, et me donne la gracegrâce
De ne le mescognoistreméconnaître704 en chose que je facefasse.
SCENESCÈNE VI.
MelisseMélisse.
1855Du grand moteur705 du ciel merveilleux sont les faits,
Que ne comprennent point nos discours imparfaits :
» Lors qu’Lorsqu'on n’y pense point son pouvoir il decouvredécouvre706 :
» En faits desesperezdésespérés miraculeux il ouvre707.
» C’est pourquoypourquoi nous faillons708, quand par faute de foyfoi
1860» Nous ne l’invoquons point en un trop grand esmoyémoi.
» Nous pensons nostrenotre mal estreêtre irremediableirrémédiable709,
» Comme s’il n’estoitétait pas en ses faits merveillable710,
» Qu’il ne peustpût toute chose, et peinassent711 ses mains
» À l’une plus qu’à l’autre, ainsi que nous humains.
--- 332r° ---1865On n’eusteût jamais pensé voir sans quelques miracles
Ce mariage712 faict fait, tant y avoitavait d’osbtacles :
Toutefois tout soudain, lors qu’lorsqu'on l’esperoitespérait moins,
Ils sont prestsprêts, gracegrâce à Dieu, d’estreêtre ensemble conjoinsconjoints.
Qu’il en viendra de bien à nostrenotre foyfoi ChrestienneChrétienne !713
1870Que de mal au contraire en aura la PayennePaïenne !
Que de sang coulera du gosier SarasinSarrasin
Au rivage d’Afrique et au bord Palestin714 !
La France en est heureuse avec la Bulgarie,
Et heureuse en sera l’une et l’autre HesperieHespérie715.
1875Tout chacun en est aise716, et je croycrois fermement
Que l’air, l’onde et la terre en ont contentement.
SCENESCÈNE VII.
Charlemagne.
GraceGrâce à Dieu qui le ciel et la terre temperetempère,
Je voyvois qu’en cestecette Cour toute chose prospereprospère,
Bradamante et Roger sont conjoints à la fin,
1880ApresAprès avoir domtédompté les rigueurs du destin,
Je suis aussi contantcontent d’une telle alliance717,
Que de bienfaictbienfait de Dieu qu’ait receureçu nostrenotre France.
Mon cœur en nage d’aise, en verité je croycroi
Que les perespères n’en sont plus resjouïsréjouis718 que moymoi.
Aymon.
1885Sire, vostrevotre bonté s’est tousjourstoujours fait cognoistre
À vouloir en honneurs et en biens nous accroistre719.
Charlemagne.
Les meritesmérites sont grands des vostresvôtres et de vous :
La France sans leurs mains se verroitverrait à tous coups
De SarasinsSarrasins couverte : elle n’a guereguère adresse720
1890ApresAprès l’aide du ciel qu’à leur grande proüesseprouesse.
--- 332v° ---Et outre721 je prevoyprévois qu’à l’empire ChrestienChrétien
De ce nopçagenoçage722 icyici n’adviendra que du bien.
EscoutezÉcoutez mes EnfansEnfants, vos nopcesnoces ordonneesordonnées723
De tout temps ont estéété dans le ciel destineesdestinées.
1895Merlin ce grand propheteprophète, à qui Dieu n’a celé724
Ses conseils plus secrets, m’a jadis revelérévélé
Que de vostrevotre ligneelignée en DemidieuxDemi-dieux fecondeféconde
Il naistroitnaîtrait des enfansenfants qui regiroyentrégiraient le monde.
Ils seront de mon sang comme du vostrevôtre issus,
1900Ils luiront eclatanséclatants d’heroïqueshéroïques vertus,
Les monstres ils vaincront, indomtablesindomptables Alcides725,
Et seront le support des vierges PieridesPiérides726.
Or vivez bien-heureuxbienheureux, et vostrevotre sainte amour
Sans chagrin neni debatdébat croisse de jour en jour.
Roger.
1905Dieu facefasse prospererprospérer à jamais vostrevotre Empire,
Et qu’onques ennemyennemi n’ait pouvoir de vous nuire.
Aymon.
Sire, vous plaistplaît-il pas, pour la festefête combler,
LeonorLéonor vostrevotre fille à LeonLéon assembler
Sous les loixlois d’HymeneeHyménée727 ? à cela son meritemérite
1910Et l’auguste grandeur de sa race m’incite.
Roger.
Je vous en supplisuppli', Sire.
Bradamante.
Et moymoi treshumblementtrès humblement.
BeatrixBéatrix.
On ne la peut placer728 plus honorablement.
Charlemagne.
VraymentVraiment je le veux bien : que ma fille on appelle.
LeonLéon.
Sire, vous m’honorez et obligez729 plus qu’elle.
Charlemagne.
1915Il faut d’un fort lien730 nos empires unir,
Pour contre les PayensPaïens nous entremaintenirentre-maintenir.
LeonLéon.
Quel heur731 le Dieu du ciel insperément732 me donne !
Oncq733, je croycrois, sa bonté n’en feitfit tant à personne.
OÔ, que je suis heureux ! je vaincrayvaincrai desormaisdésormais
1920L’heur734 des mieux fortunezfortunés qui vesquirentvécurent jamais.
FIN.