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Isabelle
- Pré-édition
- Transcription et Encodage : Jérémy Sagnier
- Modernisation et Annotation : Nina Hugot
- Relecture : Nina Hugot et Milène Mallevays
TRAGEDIETRAGÉDIE
PAR
OLLENIX DU MONT-
SACRÉ, GENTILHOMME
DU MAYNEMAINE.
ARGUMENT DE
LA TRAGEDIETRAGÉDIE.
Roland devenu fol pour l’amour d’AngeliqueAngélique, jette ses armes de toutes parts. Zeobin son amyami les ramasse et pend au haut d’un chesnechêne resolurésolu de les deffendredéfendre, Mandricard arrive qui veut emporter l’espeeépée de Roland, à quoyquoi Zeobin s’oppose. Ils viennent aux mains où Zeobin est tué. Isabelle sa cherechère amie qui l’avoitavait tousjourstoujours accompagné, veut se deffairedéfaire1 sur le corps mort de son amyami. Un hermiteermite arrive qui l’en empescheempêche et charge le corps de Zeobin sur ses espaulesépaules, pour le porter en sepulturesépulture. Isabelle le suit, en leur chemin ils rencontrent le fier Rodomont qui devient amoureux d’Isabelle, et l’emmeineemmène avecque luylui, la Dame craignant d’estreêtre forcée, et ne pouvant se tuer pour estreêtre --- 4 --- de presprès regardeeregardée du Maure, luylui fait croire qu’elle peut faire un bain où baigné son corps sera plus dur que fer, et du tout indomptable. Rodomont la croit va serrer avecque elle mille sortes d’herbes, elle faictfait le bain et se lave la premierepremière dedans, incitant Rodomont enyvréenivré, d’esprouveréprouver sur son col, en la frappant de son espéeépée, la vertu du bain. Le Barbare yvreivre frappe de tout son pouvoir Isabelle, et luylui separesépare le chef2 du corps : qui tombant prononça le beau nom de Zeobin. Ce sujet est pris de l’IngenieuxIngénieux et docte Arioste.
LES ACTEURS.
L'ombre de Zeobin3. Rodomont. Sicambras son EscuyerEcuyer. RegnaultRenaud. Isabelle. Fleurdelys. Brandimard. Messager. Chœur.ISABELLE
TRAGEDIETRAGÉDIE.
ACTE PREMIER.
L'OMBRE DE ZEOBIN.
LOingOin des fleuves hideux où la frayeur sejourneséjourne
LoingLoin des tristes Enfers icyici haut il retourne,
LoingLoin du regnerègne ensouffré du perepère de soucysouci,
Du ravisseur Pluton, las je reviens icyici,
5Je reviens icyici haulthaut où jadis j’euzeus la gloire
De voir au front de Mars, pourtraiteportraite ma memoiremémoire,
Quand ardantardent des combats, et goulu de renom4,
Par la pointe du fer j’y gravoisgravais mon beau nom,
Je fus nommé Zeobin, fils du Royroi d’Angleterre
10Qui fut serf de l’amour, et du Dieu de la guerre,
Zeobin je fus nommé, qui combatiscombattis cent fois
Les payenspaïens ennemis de nos fidellesfidèles loixlois,
--- 6 ---Zeobin je fus nommé jadis espouxépoux fidellefidèle
Immuable marymari de la chaste Isabelle,
15Isabelle qui fut fille de ce grand Royroi
Qui au peuple Escossoisécossais donne aujourd'huyaujourd'hui la loyloi,
Belles furent jadis nos amours delectablesdélectables,
Conformes nos esprisesprits, nos volontezvolontés semblables,
Nos deux cœurs n’estoientétaient qu'un en deux corscorps enfermé,
20D’un mesmemême feu nostrenotre ameâme ardoitardait chaste enflammé5 :
Nos desirsdésirs n’estoientétaient qu’un, et nostrenotre amitié sainctesainte
Ne pouvoitpouvait endurer l’injuste nom de feinte,
J’estoisétais à Isabelle, et elle estoitétait à moymoi,
NostreNotre amour estoitétait sainctsaint, et sainctesainte nostrenotre foyfoi,
25Je vivoisvivais seulement affinafin de luylui complaire,
Elle allongeoitallongeait ses jours pour m’aymeraimer et me plaire,
Mais las le sort cruel depitédépité de nous voir
Si long tempslongtemps consommezconsommés en un mesmemême vouloir,
Jaloux de nostrenotre amour, d’une amitié si rare,
30Par un gauche malheur en deux partzparts nous separesépare,
Non que noznos cœurs ensemble estroictementétroitement serrezserrés,
Puissent estreêtre jamais par la mort separezséparés,
Mais separesépare noznos corps, mettant le mien en terre,
Tué de Mandrigard, par le sort de la guerre,
35Et laissant celuy celui-là d’Isabelle mon cœur
Vivant encorencore en terre, esclave du malheur.
HelasHélas pauvre Isabelle, ô que de pleurs amers,
Tu as jettéjeté depuis que mes tendres paupierespaupières
VindrentVinrent à se fermer par un cruel effort,
40Inhumain à tes cris, soubzsous l’horreur de la mort,
Combien as-tu lancé de piteuses complainctescomplaintes,
PleinctesPlaintes qui ne seront qu’avec tes jours estaincteséteintes,
Combien as-tu gemygémi helashélas je le sçaysais bien
Encore que mon œil fustfût esloignééloigné du tien,
45Je sçaysais que vifvevive encorencor' dedans ta pudique ameâme
--- 7 ---BrusleBrûle de noznos amours la bienheureuse flamme,
Je sçaysais qu’encorencor' tu m’aymeaimes, et que ton chaste amour
Aura vigueur autant qu’aura vigueur ton jour,
Je sçaysais qu’il te souvient de Zeobin miserablemisérable,
50Je sçaysais que son penser, t’est encore agreableagréable.
HelasHélas chaste Isabelle, asseure toiassure-toi aussi
Que le fleuve oublieux n’a mon amour transi,
Que les obscurs manoirs des amesâmes criminelles,
N’ont changé le penser de mes amours fidellesfidèles,
55Non non je t’aymeaime encore, et ton proche tombeau
HelasHélas me faictfait revoir mon Soleil de nouveau,
Tu faysfais qu’encorencore icyici je retourne fidellefidèle,
AffinAfin de t’advertiravertir de ta perte cruelle.
Isabelle le temps approche qu'il te faut
60Mourir comme j’ayai faictfait, pour t’en vollerenvoler là -haut,
Là -haut pour recevoir heureuse recompenserécompense
De ta chaste vertu, de ta maslemâle constance,
Tu mourras pour garder saine ta chasteté,
Mais telle mort sera ta sainctesainte liberté,
65Telle mort donnera à ta memoiremémoire vie,
Affranchira ton los du temps et de l’envie,
«(?! ) 6SaincteSainte des vertueux est la divine fin,
«(?! ) La mort ne leur peut rien, nyni le cruel destin,
«(?! ) Ils vivent dans les cœurs, dans les amesâmes fidellesfidèles,
70 «(?! ) De ceux qui vont suyvantsuivant leurs traces immortelles,
LucresseLucrèce vit encorencor', bien que son pallepâle corps
Dorme soubzsous le tombeau au rang des pallespâles mortzmorts,
Cassandre vit encorencore, et la chaste Porcie
Bien que veufveveuve de jour, se trouve encore en vie,
75Bref les bons sont vivants, encore que leurs yeux
SoyentSoient privezprivés du beau front du Soleil radieux,
De mesmemême ô Isabelle, ô sainctesainte et chaste dame
Ton honneur survivra ton corps mis soubssous la lame,
--- 8 ---Et dessus ton tombeau les esprits vertueux,
80Comme à quelque grand Dieu rendroitrendrait leurs chastes vœux,
Rodomont qui cruel cherche à ravir ta gloire,
Servira de burin à graver ta memoiremémoire,
Il tueratu'ra ton beau corps dont il est amoureux,
De tes embrassements ardammentardemment desireuxdésireux,
85Mais au lieu son estoc portera ta loüangelouange,
Jusques au Nil monstreux7, et jusqu’au roide Gange,
La fera dans le ciel luire eternellementéternellement,
Comme y luistluit le soleil, l’honneur du firmament,
Tu mourras de sa main aymantaimant trop mieux eslireélire8
90Une cruelle mort, que voir ton los destruiredétruire,
Que voir ta chasteté, ton honneur, et ta foyfoi,
ProphanezProfanés, et viollezviolés, par cestcet infameinfâme Royroi.
HelasHélas à mon regret [cest]cet9 arrestarrêt je t’anonceannonce
Je te faysfais de sortir de ces haultshauts lieux semonce,
95Mais c'est à ton honneur, car de ta chaste fin
Il sortira durable un los sainctsaint et divin,
Ta mort te fera vivre à jamais immortelle,
De la dame d’honneur, la fin est [toujours]10 belle.
HelasHélas je ne pleinsplains tant ta deplorabledéplorable mort,
100Que je fais tes ennuysennuys, le malheur de ton sort,
Car on est en mourant quitte de ses miseresmisères,
Mais tu sens en vivant mille douleurs ameresamères,
Et ce qui rend encorencor' mon tourment plus amer,
C’est que tu les endureendure' helashélas pour trop m'aymeraimer,
105C’est pour mon amitié que tu sens inhumaine
Si long tempslongtemps t’offenser la devorantedévorante peine,
C'est pour m'avoir perdu propice à tes malheurs,
Que tes yeux vont roullantroulant tant de ruisseaux de pleurs.
Ah c'est pour me garder ta foyfoi chaste et entiereentière,
110Que tu resisterésistes tant au cruel adversaire
De ta pudicité, au cruel ennemyennemi
--- 9 ---De tes jours, de ton los, qui prentprend tiltretitre d’amyami.
ApresteApprête donc ton ameâme ô genereusegénéreuse fille,
À sortir de son corps par le malheur servile,
115Rends -la propre pour estreêtre assise aupresauprès de Dieu,
Heureuse de quitter et ce terrestre lieu,
Et ses aspresâpres douleurs, toytoi plus heureuse encore
De voir ton corps meurdrymeurtri du cruel qui t’honore,
Qui morte sera plus ardantardent de ta vertu,
120Qu’il n’est vivant du feu de tes yeux combattu,
Qui rendra mille veuxvoeux, mille sourds sacrifices,
À tes ombres pour estreêtre à sa douleur propices,
Qui de mille harnoysharnois de maint preux surmonté,
Rendra de ton Tombeau, celebrecélèbre la beauté,
125Ainsi ton los sera, los que sainctementsaintement j’aymeaime,
Honoré, celebrécélébré par ton ennemyennemi mesmemême,
Par tous les vertueux, les cieux mesmemême en seront
EsprizÉpris d’un chaud amour, et le revererontrévèreront,
Mais adieu je m'en voisvais retourner sur les rives
130Du plaisant AcheronAchéron, tousjourstoujours vertes et vives,
Je retourne là -bas vivre entre les esprits,
Qui sont encorencor' d’amour comme je suis esprizépris,
Là ainsi que j’ayai faictfait j’aurayaurai soingsoin de ta gloire,
Et là j'aurayaurai de toytoi comme j’ayai eu memoiremémoire :
135Mais adieu je m'en voisvais y descendre soudain,
Le Ciel chaste Isabelle à tes jours soit humain.
RODOMONT.
LoingLoin des rivages torts11 de ThetisThétis l’infidelleinfidèle,
DesjaDéjà le clair PhebusPhébus, son char ardantardent attelle,
JaJà ses brusques chevaux d’un pas audacieux
140Commencent à grimper sur la voutevoûte des cieux,
Je le voyvois qui commence à dorer le visage
--- 10 ---Des superbes Rochers, escornezécornés par l’orage,
Tout jaunistjaunit soubzsous les raizrais de sa vive clarté.
À flambeaux esclarciséclaircis chasse l’obscurité,
145Le ciel n’est plus brunybruni des vapeurs de la terre,
La nuictnuit [a]12 jajà passé le beau sieclesiècle de verre,
L’aurore va levant à son pleureux reveilréveil,
Ceux que la nuictnuit charmoitcharmait d’un paresseux sommeil,
Bref le beau jour reluistreluit ? Avecque luylui la flameflamme
150Se r’allume à randons qui consomme mon ameâme.
OÔ jour trop depiteuxdépiteux, oze oses-tu bien que Dieu,
En ralumantrallumant le ciel, ralumerrallumer ce chautchaud feu,
Dont le superbe amour, par les yeux d’une belle
BrusleBrûle, consomme, et ard mon ameâme criminelle,
155OÔ superbe PhebusPhébus ? et quoyquoi ? ne crains -tu point
D’offenser Rodomont que tout le monde craint ?
D'offenser Rodomont : qui le ciel injurie,
De qui Paris encorencor' redoubteredoute la furie :
Lors queLorsque d’un saut hardyhardi au meurtre disposé
160Il traversa vaincueurvainqueur son mur et son fossé,
Chassant tous les FrançoisFrançais, comme une louve avide
Un troupeau de moutons, sans pasteur et sans guide,
Les hachant tout ainsi, comme un tonnerre prompt
Le sourcil d’un rocher, esclatteéclate, brizebrise, et rompt,
165Les poulçanspoussant roidesraides morts sur la terre sanglante,
Comme sont les espiczépis par la greslegrêle sifflante,
Charles13 en sçaitsait que dire, et ces preux qui jadis
TenoyentTenaient le premier rang entre les plus hardis,
Charles en sçaitsait que dire, et sa bande dompteedomptée,
170Qui fuyoitfuyait en tremblant ma lame ensanglanteeensanglantée,
Charles en sçaitsait que dire, et mille dont les corps,
Engraissent la cité et dedans et dehors,
Charles en sçaitsait que dire, il en rend tesmoignagetémoignage,
Charles jadis sans perpair en valleurvaleur et courage,
--- 11 ---175Mais non point Charles, seul, ains14 tous ceux que les Cieux
Pour orner l’univers couvrent victorieux,
JuppinJupin maistremaître du Ciel, le lanceur de tonnerre,
N’est point, bien qu’immortel, plus douté15 sur la terre,
Que le fier Rodomont, Rodomont qui vaillant
180A faictfait ployer le col au superbe Roland,
A fait suer le front au fils d’Aymon, qui brave
TenoitTenait dessoubsdessous son [fer] maint chevalier esclave,
A combattu Roger, et cent fois à l’escartécart
Terrassé, mymi vaincu le cruel Mandrigard,
185Quand la vive amitié de Doralice belle,
AllumoitAllumait dans nos cœurs une haine cruelle.
Mais ores Rodomont, ce mesmemême Rodomont
Qui porte la valeur empreincteempreinte sur le front,
Rodomont invaincu, Rodomont plainplein d’audace,
190Se sent ores vaincu par une belle face,
Par les traictstraits d'un bel œil, d'un bel œil descouvertdécouvert
Dont le superbe amour pour me vaincre se sert,
Je ne m’estonneétonne plus si ce Dieu qu’on revererévère
Jadis surmonta Mars, le fistfit serf de sa meremère,
195Je ne m'estonneétonne plus s’il transperça le cœur
Du superbe PhebusPhébus, du fier Pithon vaincœur,
Puis quPuisqu’il [a] peupu dompter Rodomont plus habile,
Plus vaillant aux combats, que cestecette tourbe vile
De Dieux, qu’il [a] jadis au combat irritezirrités,
200Dieux qui ne sont de luylui nullement redoutezredoutés ?
Mais ce qui rend encorencor' ma douleur plus amereamère,
C’est ce laschelâche PhebusPhébus, qui à mon œil esclaireéclaire,
À mon œil qui la nuictnuit d’un doux repos pressé,
Ne voyoitvoyait point ces yeux dont mon cœur est blessé,
205À mon œil qui trompé de mille formes vaines,
PensoitPensait ancrer au port propice de ses peines,
À mon œil qui charmé d’un sommeil gracieux,
--- 12 ---TenoitTenait aussi charmezcharmés mes travaux soucieux,
À mon œil qui goustantgoûtant le sommeil coullantcoulant calme,
210FaisoitFaisait goustergoûter aussi le repos à mon ameâme,
Mais ô laschelâche Apollon, couard, effeminéefféminé,
Indigne que le Ciel t’ait un lieu destiné
Entre les autres Dieux ? qui retient à cestecette heure,
CesteCeste main ou le fer, invincible demeure,
215Ce bras, ce roide bras, qu’il me renverse en bas,
ToyToi, ton char, tes chevaux de tant cheminer las ?
Vaillant plus que tu n’es, victorieux et brusque,
Je veux en mille parts deschirerdéchirer ta perruque,
Briser tes traitztraits, ton arc, et en mille morceaux,
220EscartelerÉcarter ton char, ta torche, et tes chevaux,
Te foullerfouler soubzsous mes pieds, et te faire paroistre16
Que rien ne peut forcer cestecette puissante dextre.
Rodomont invaincu en cent mille combats,
A vaincu les mortels, et les esprits d’embasen bas.
225Rodomont invaincu, d’une main de sang teinte,
Sur la face des cieux a peinctpeint la pallepâle crainte,
Rodomont invaincu [a] faictfait trembler les Dieux,
Et sans estreêtre vaincu, [a] vaincu tous les Preux,
Rodomont est tout seul, sur qui la frayeur pallepâle
230Comme sur les mortels, tremblante ne devalledévalle,
Bref Rodomont est seul yssuissu de ces ayeuxaïeux,
Qui voulurent jadis eschellerécheler les hauts cieux,
Aussi brave comme eux, j’ayai rendu mainte preuve,
Qu’avecques Rodomont, la vaillance se treuve17,
235Qu’il n’a poinctpoint de pareil, et que victorieux,
ApresAprès tous les mortels il doit vaincre les Dieux.
» La victoire d’un seul le guerrier ne contente,
» Plus il acquiert de los, à plus de los il tente,
» Vaincre un seul ce n’est rien, mais celebrecélèbre est le los
240» Qu'on acquiert en domptant les plus braves heroshéros.
--- 13 ---Faut donc vaincre les dieux, puisque soubzsous ma vaillance
Tous les mortels vaincuzvaincus ont perdu l'asseuranceassurance,
Que nul n’est si hardyhardi que luiterlutter corps à corps
Que Roland fuit de moymoi, fort entre les plus fortzforts,
245Comme parmyparmi le champ, où long tempslongtemps animeesanimées
De rage et de fureur, ont paru deux armeesarmées,
Qui se chocquantschoquant de presprès, laissent le camp semé,
De charoignescharognes de morts, de corcelets18 armé,
Le cheval eschappééchappé de la main de son maistremaître,
250S’enfuit legerementlégèrement sans aucun recognoistrereconnaître,
EstonnéÉtonné tout craintif, paoureuxpeureux, et hors de soysoi,
Ainsi Roland vaincu, couard s’enfuit de moymoi ?
Sus donc montons au ciel, que dis-je une pucelle
A vaincu ma fureur, tient captive sous elle
255Ma force, et ma vertu, et je ne suis plus rien,
Emprisonné, lié dans l’amoureux lyenlien,
Non non ce n’est plus moymoi, j’ayai perdu le courage
Une femme me tient languissant en servage,
Je qui hors des combats retournoisretournais indompté,
260Par les traitztraits d'un bel œil, suis aujourd’huyaujourd’hui dompté,
VaincueurVainqueur je suis vaincu, ô trop divine force
Ce qui force le ciel, immortelle te force,
OÔ puissant Cupidon, justement je te peux
Nommer Royroi des mortels, et seigneur des gransgrands dieux,
265Cruel, sans estreêtre armé que des yeux d’une belle,
Tu fais choir de ma main cestecette lame cruelle,
Qui cent fois rouge au sang des plus braves guerriers,
EntortilloitEntortillait mon front de superbes lauriers.
Mais quoyquoi ? je ne suis seul entre les preux gensdarmesgens d'armes,
270À qui ce fier amour [a] depoüillédépouillé les armes
HerculHercul' passa ce gué, et ce valleureuxvaleureux, filzfils
Qu’enfanta de PeléPélé', la DeesseDéesse ThetisThétis19,
Roland en est tout fol, RegnautRenaud l’honneur de France,
--- 14 ---A cent fois esprouvééprouvé l’amoureuse puissance,
275Je ne suis donc pas seul, si je suis surmonté
Au fort c'est un grand Dieu qui tient ma liberté,
Pendant20 je voisvais offrir un pieux sacrifice
À ce grand Dieu, pour estreêtre à mes douleurs propice.
SICAMBRAS.
OÔ qu’il est bien vrayvrai dit21, la main des immortels
280Brise d’un mouvement la gloire des mortels,
JuppinJupin d’un seul regard de sa tonnante face,
Des plus superbes preux peut atterrer l’audace,
Les Titans l’ont sentysenti, et cent mille autres preux,
Qui s’armerentarmèrent jadis contre les jaunes Dieux,
285Rodomont tu le sens, qui superbe en ta gloire,
PensoisPensais faire le Ciel borné de ta victoire.
Tu le scaissais Rodomont, qui brave comme Mars,
MesprisoisMéprisais les perilspérils, te mocquoismoquais des hasards,
Ores vaincu des yeux d’une simple fillette,
290Veuf de ton fier orgueil ton meschefméchef tu regretteregrette',
Le plus petit des Dieux [a] dompté ta fureur,
ToyToi qui pensoispensais le ciel trop foiblefaible à ta valeur,
Il a faictfait de tes mains tomber la hache d’armes,
Efface ton beau nom du rang des preux gens d’armes,
295EsteinctÉteint ta brave force, et faictfait semblable encorencor'
Au frerefrère effeminéefféminé du valeureux Hector,
Brisé ton fier orgueil, comme on voit la tempestetempête
EscartelerÉcarteler un pin, qui eslevoitélevait la testetête
Contre la foudre nue, et fier en ses rameaux,
300ServoitServait d’ombrage moux aux jeunes Pastoureaux.
Bref Rodomont vaincu, n'est plus ce Prince brave,
Qui tient dessous son fer toute la France esclave,
Il n’est plus Rodomont, qui combattit jadis
Roland, RegnaultRenaud, Roger, et mille aussi hardis,
--- 15 ---305« Ce que Mars ne peut faire, est d’une vive amorce
« Souvent faictfait par VenusVénus, dont divine est la force,
« L'amour vaincqvainc ce que Mars ne sçauroitsaurait surmonter,
« Mais outrageux n'a peupu à l’amour resisterrésister
AchilAchil' vainquit Hector, et PolixenePolyxène fille,
310Vainquit par sa beauté ce courageux Achille :
« Rien si plaisant à l'œil qu’une rare beauté,
« Rien qui semble si presprès à la divinité,
« Rien qui puisse si fort commander sur nos amesâmes,
« Pour briser nostrenotre orgueil furent faictesfaites les femmes,
315Jupiter, Mars, PhebusPhébus, toutes les deitezdéités
[N]22’ont refusé d’aymeraimer des mortelles beautezbeautés,
Ils ont eu bien souvent des femmes pour maistressesmaîtresses,
Maints hommes ont estéété caressezcaressés des DeessesDéesses,
Ainsi ce fier amour, superbe en son pouvoir,
320Mille estrangesétranges effectseffets invaincu nous faictfait voir.
Ainsi de brave et fort, superbe et plainplein d’audace,
Il rend Rodomont froid, veuf d’ardeur et menace.
Mais le voicyvoici venir, ses esprits empeschezempêchés,
Ses yeux contre la terre honteusement fichezfichés,
325Il se traisnetraîne pensif, ô la tristesse amereamère
Que se voir de vaincœur, vaincu, plainplein de miseremisère
Il a changé son port, le regard de ses yeux,
Son pas comme autrefois ne branle furieux,
OÔ des superbes cœurs amour la sainctesainte gloire
330Tu abuses souvent de ta belle victoire,
Tu sçaissais bien rabaisser le courage de ceux
Qui ne t’ont recogneureconnu pour le maistremaître des Dieux,
OÔ pauvre Rodomont, tu l’espreuveéprouve' en ta peine,
« EstreÊtre punypuni d’un Dieu, [c'est]23 douleur inhumaine
335Il ne te reste plus superbe Rodomont,
D'un genereuxgénéreux guerrier que le port et le front,
Que les armes, l’habit, la mine, et le visage,
--- 16 ---Car tu n’as plus d’orgueil, tu manques de courage,
Tu ressemble au foulteaufouteau24 par le temps despouillédépouillé
340De ses riches rameaux, et du foudre affolléaffolé,
Qui n’a plus que le tronc, sans vigueur, et sans force
Porte piteusement languissante l’escorceécorce.
VoicyVoici qu’il vient à moymoi escoutons écoutons-le parler,
» Heureux qui l’affligé peut sage consoler
345FaceFasse le bon JuppinJupin que ma langue profereprofère
Quelque chose de bon pour aider sa miseremisère.
RODOMONT.
Et bien mon cher amyami me verras -tu tousjourstoujours
Au lieu d’estreêtre aux combats, pensif en mes amours,
Me verras -tu tousjourstoujours resveurrêveur, privé d’audace,
350Et le palepâle soucysouci devalantdévalant sur ma face,
Ha Sicambras je meurs ! L’amour me faictfait mourir,
Tous les Dieux de là -haulthaut ne me sçauroyentsauraient guerirguérir !
Isabelle me tue, et aux rais de la flamme
Qui sort de ses beaux yeux je sens bruslerbrûler mon ameâme.
355Isabelle me tue, ô dure cruauté
De mourir pour aimer une ingratteingrate beauté,
Isabelle me tue, et privé d’allegeanceallégeance,
Je me sens peu à peu consommer l’esperanceespérance,
Ma fureur a passé, morte cruellement,
360Comme un esclairéclair esteinctéteint, passe legerementlégèrement,
Je n’ayai plus de vigueur, au lieu dedans mes vainesveines
Courent à pas hastifshâtifs mille cruelles peines.
Bref je ne suis plus rien, esclave sous les loixlois
De l’infidelleinfidèle amour, je brave qui soulois25
365Vaincre tant de heroshéros, captiver tant de villes,
Et parer mes autels de despouillesdépouilles serviles,
Bref je ne suis plus rien, ô cruel changement.
--- 17 ---Ainsi peritpérit HerculHercul' des Cieux l’estonnementétonnement,
Une belle inhumaine à ma douleur cruelle,
370Me tient de telle sorte esclave dessous elle,
Que je vis seulement au gré de son vouloir,
Et son vouloir se plaistplaît à me faire douloir,
OÔ cruelle Isabelle, indigne d’estreêtre belle
Si ta beauté se rend inhumaine et cruelle.
375Mais quoyquoi ? seray serai-je donc esclave si long tempslongtemps
D'une fierefière beauté qui consomme mes ans ?
DoyDois-je tousjourstoujours souffrir, qu'une chetivechétive esclave
Brise ma vive ardeur, et ma vaillance brave ?
SeraySerai-je tousjourstoujours serf de celle, que je puis
380Contraindre en me plaisant de guarirguérir mes ennuis.
Isabelle est à moymoi, et je puis ravir d’elle
Par la loyloi des combats, ce dont elle est rebelle.
C’est ma serfveserve, et je suis par la loyloi du vaincueurvainqueur,
La tenant en ma main, son naturel seigneur,
385Je puis donc la forcer ? Il vaut mieux ainsi faire,
Que me laisser cruel à la douleur deffairedéfaire.
Rodomont ne peut plus endurer de se voir
Captif sous celle -là qui vit en son pouvoir,
« Le vaincueurvainqueur du vaincu à son vouloir dispose.
390« Le maistremaître sur son serf, peut et veut toute chose,
J'en veux user ainsi de tant endurer las ?
Car quand bien amoureux de la fierefière Pallas,
De Junon, de VenusVénus, et Diane la belle,
Chacune paroistroitparaîtrait à mes desirsdésirs cruelle ?
395Rodomont peut assez pour en despitdépit des Dieux
Ravir d'elles le bien, dont il est enuyeuxennuyeux,
Sus donc il faut ravir, ou par force ou par ruse
Ce que par amitié sa rigueur me refuse,
Il sera faictfait ainsi, n’en es -tu pas d’advisavis
400FidelleFidèle secretairesecrétaire à mes tristes ennuis :
--- 18 --- 26SICAMBRAS.
» CeluyCelui ne peut aimer, qui d’amour se destournedétourne
» Avec le doux amour la force ne sejourneséjourne,
» Car ce n’est pas amour, que forcer sans pitié
» Celle de qui l’on veut rechercher l’amitié,
405» Mais c'est pour son plaisir outrager sa penseepensée,
» D’un vrayvrai fidellefidèle amant, l’amour n’est point forceeforcée,
» À sa Dame ravir chose contre son cœur,
» [C'est]27 au lieu de l’aimer, forcener de fureur,
» L’amant qu’un sainctsaint amour heureusement enflamme,
410» Aimera mieux mourir que desplairedéplaire à sa Dame,
» Ou s’il faictfait autrement, il n'est point son amyami,
» CeluyCelui qui force aucun, est son fier ennemyennemi,
» BrisaysBrisaïs ne fut point bien que serve forceeforcée,
» L’amour ne peut au mal disposer la penseepensée,
415» La force nyni le droictdroit que l’on trouve aux combats,
» D’estreêtre doux et courtois ne nous dispensent pas,
» Plus nous sommes puissanspuissants, plus nous avons de gloire
» D’employer doucement nostrenotre belle victoire,
» Faire tort à son los pour un maigre plaisir,
420» [C'est]28 brute n’avoir point de borne à son desirdésir.
Quel honneur aurez -vous de forcer une femme
Sans armes que les pleurs, que la tristesse pasmepâme ?
Vous qui avez l’honneur d’avoir forcé tous ceux
Que la terre eslevoitélevait au rancrang des braves preux ?
425Hé ne rendrez -vous pas vostrevotre memoiremémoire infameinfâme
D’avoir au lieu de Mars, outragé une femme ?
» La loyloi permet d’user de force et de fureur,
» Contre le fort, qui veut esprouveréprouver sa valeur,
» Forcer les roides forts, c'est une gloire belle,
430» Mais blasmeblâme de forcer une simple pucelle,
--- 19 ---Une fille sans force, et qui n'a que les pleurs
Pour pleindreplaindre et resisterrésister à ces cruels malheurs,
Ajax du feu du Ciel fut broyé, mis en cendre,
Pour avoir outragé la captive Cassandre,
435Il perdoitperdait son honneur, ne perdez comme luylui
« Le vostrevôtre florissant. Car malheureux celuycelui
« Qui s'est à grand travail quis29 une gloire haute
« Et qui la pertperd soudain par une seule faute.
Changez donc de conseil, et soyez estimé
440Aussi courtois vaincueurvainqueur, que valeureux armé,
Si sans forcer cruel la dolente Isabelle,
Vous pouvez estreêtre aimé un jour ardammentardemment d'elle,
Je n'empescheempêche la fin de vostrevotre chautchaud desirdésir,
« De l'amour mutuel, s'engendre le plaisir,
445Mais vouloir la forcer, c'est estreêtre sans courage
« Le vaillant ne faictfait point aux infirmes d'outrage.
Quittez donc ce desirdésir, donnez à vos amours
Afin d'estreêtre loué un plus pudicquepudique cours,
« Car la force peut bien violenter la fortune,
450« Mais non la volonté qui reste tousjourstoujours une,
« Et celuycelui n'est vaincu, nyni hors de liberté,
« Qui de force obeistobéit, et non de volonté,
Ne me parlez donc plus de forcer Isabelle,
Peut estre-être que le temps la rendra moins cruelle,
455Faut attendre le temps, qui sage mesnagerménager
ScaitSait les choses d'en -bas en leur ordre ranger,
Faut attendre le temps, lequel d'une aulneaune seuresûre,
Avecque la raison, toute chose mesure.
Changez donc de vouloir, surmontez vos desirsdésirs
460Du dommage d'autruyautrui ne faictesfaites vos plaisirs.
RODOMONT.
Que dis -tu Sicambras, est ce chose cruelle
--- 20 ---Que chercher le remederemède au mal qui nous bourrelle ?
Est -ce un acte inhumain, que proche de mourir,
Vouloir aider son mal et sa peine guerirguérir ?
465Rien n’est si pretieuxprécieux que cestecette douce vie,
Elle ne revient plus depuis qu’elle est ravie,
CeluyCelui n’est point blasméblâmé, qui se rend quelquefois
Afin de la sauver, adversaire des loixlois.
SICAMBRAS.
Mais celuycelui ne meritemérite au monde aucune gloire,
470Qui de peur de mourir, faictfait honte à sa memoiremémoire.
RODOMONT.
Ce n’est pas deshonneurdéshonneur que chercher en prison
Sa douce liberté, nyni au mal guarisonguérison.
SICAMBRAS.
Mais c’est bien deshonneurdéshonneur que faute de courage
À suportersupporter son mal, faire à son los outrage.
RODOMONT.
475Est -ce mal que vouloir sous l’amour se ranger ?
SICAMBRAS.
Ce n’est pas luylui cedercéser que vouloir l’outrager
RODOMONT.
L’on n’outrage l’amour, jouyssantjouissant de son aise.
SICAMBRAS.
Qui gaignegagne, et pertperd son los, faictfait sa proyeproie mauvaise.
RODOMONT.
Est -ce perdre son los qu’aimer une beauté ?
SICAMBRAS.
480Non pourveupourvu qu’on la laisse en pure liberté.
RODOMONT.
Mais si mon amitié cruelle elle desdaignedédaigne ?
SICAMBRAS.
Faut attendre le temps qui toute chose ameineamène
RODOMONT.
--- 21 ---Et pendant si l’on meurt ?
SICAMBRAS.
Ne vaut -il mieux mourir,
Qu’esès bras du deshonneurdéshonneur à tout jamais perirpérir ?
RODOMONT.
485Ce n'est pas deshonneurdéshonneur que forcer une esclave.
SICAMBRAS.
Ce n’est de la forcer avoir la force brave.
RODOMONT.
La guerre le permet.
SICAMBRAS.
Injustes sont ses loixlois,
Car esteintéteint est le droictdroit sous le faix des harnois.
RODOMONT.
Maints autres ont forcé mainte esclave servile.
SICAMBAS.
490Faire mal comme autruyautrui c’est avoir l’ameâme vile.
RODOMONT.
Mais qui peut resisterrésister à telles passions ?
SICAMBRAS.
La Justice, qui doit guider nos actions.
RODOMONT.
Rien ne peut resisterrésister à l’amour redoutable,
SICAMBRAS.
La raison luylui resisterésiste, et le rend perissablepérissable.
RODOMONT.
495Les Dieux ne l’ont pas faictfait.
SICAMBRAS.
aussi ont ils erré30
RODOMONT.
Qui chemine en leur voyevoie, est hors d’estreêtre esgaréégaré.
SICAMBRAS.
Ce que peuvent les Dieux n’est pas permis aux hommes.
RODOMONT.
Pendant ils ont estéété forceneurs comme nous sommes31 ?
SICAMBRAS.
C’estoitétait pour quelque bien.
RODOMONT.
C’est pour un bien aussi.
--- 22 ---500Que je veux qu’Isabelle apaise mon soucysouci,
Car il faut que je meure, ou que jouyssantjouissant d’elle
J'estouffeétouffe la douleur qui me presse cruelle,
SICAMBRAS.
Sans mourir vous pouvez appaiserapaiser vostrevotre esmoyémoi ?
RODOMONT.
OuyOui en la forçant d’avoir pitié de moymoi ?
SICAMBRAS.
505Quel plaisir aurez -vous de forcer une femme ?
RODOMONT.
De voir mon mal esteinctéteint32 et esteincteéteinte ma flamme ?
SICAMBRAS.
Vous ne l’aymezaimez donc pas.
RODOMONT.
HelasHélas je l'aymeaime trop,
Car je sens pour l'aymeraimer cent fois le jour la mort ?
SICAMBRAS.
Vous ne la forceriez si l'amour estoitétait forte ?
RODOMONT.
510TousjoursToujours la Dame veut qu'on la prenne en la sorte ?
SICAMBRAS.
La chaste Dame veut conserver son honneur.
RODOMONT.
La Dame aime VenusVénus, ses yeux, et sa douceur,
SICAMBRAS.
Mais Isabelle veut rester tousjourstoujours pudicquepudique ?
RODOMONT.
Des femmes d’icyici -bas elle serait unicqueunique,
515Car mesmemême dans le ciel les grands Dieux ont aimé,
Des DeessesDéesses le cœur est d’amour allumé,
SICAMBRAS.
Mais elle ne veut pas tresbuchertrébucher par exemple ?
RODOMONT.
C’est tout un je le veux ? ma gloire est assez ample
--- 23 ---Pour reparerréparer la sienne, ayant pour mon secours
520Taché de quelque blasmeblâme, et ses faictsfaits, et ses jours,
Ne m'en parle donc plus, car je veux jouyrjouir d’elle
Ou par douce amitié, ou par force cruelle.
REGNAULTRENAUD.
DesjaDéjà plus de cent fois PhebusPhébus suant, mymi las,
A dormydormi sommeilleux dans les pudicquespudiques bras
525De sa froide ThetisThétis, plus de cent fois l’aurore
A plorépleuré son fils mort, qu’elle souspiresoupire encore,
Depuis que j’ayai partyparti de la grande cité,
Où Charles sied au lictlit de la grave equitééquité,
De Paris, le sejourséjour, du los, de la vaillance,
530Pour chercher mon parent, l'honneur de nostrenotre France
Ce nompareil Roland, dont la superbe main,
A nagé mille fois dans le sang inhumain
Des cruels ennemis de la foyfoi de nos perespères,
Main, la pallepâle terreur des payenspaïens adversaires,
535Roland esleuélu de Dieu pour deffendredéfendre sa loyloi,
Pour conserver le sceptre à Charles le grand Royroi,
Roland qui n'a son perpair en valeur, nyni courage,
Qui porte au cœur la force, et l’audace en visage,
Roland Prince invaincu des palladinspaladins Françoys33,
540Pilier de nostrenotre honneur, defenseurdéfenseur de nos loixlois,
Roland qui gros d’honneur, de gloire venerablevénérable,
Est aux Esprits d'Enfer aujourd’huyaujourd’hui redoutable,
Roland mon cher cousin, que j’aymeaime plus que moymoi,
Roland mon frerefrère d’arme, et compagnon de foyfoi,
545Mais las j’ayai beau chercher, ô douleur infinie
L’on m’a dit qu’il est fol, et pressé de furie,
InsencéInsensé par l’amour, et tout nudnu, sans harnois
Courant parmyparmi les champs, par les prezprés, par les boysbois
OÔ desastredésastre cruel ? celuycelui dont la proüesseprouesse
550Est le salut de France, est privé de sagesse :
--- 24 ---L’honneur des Paladins, des HerosHéros l'ornement,
Va courant par les bois privé de sentiment.
OÔ France que tu pertsperds, un si triste dommage
Peut te faire courir un eterneléternel naufrage,
555Tu pertsperds tout en perdant celuycelui qui te sauvoitsauvait,
Qui ton los en la force invaincu conservoitconservait,
Ainsi jadis peritpérit Priam, ses fils, sa ville,
Hector estantétant tué par le superbe Achille,
Ainsi Rome peritpérit sous le joug des pervers,
560Ayant perdu CesarCésar l’honneur de l’univers,
La perte d’un bon chef est la perte piteuse
Des membres esplorezéplorés, dont la mort est hideuse,
Un chef est chef de l'ordre, et [cest]cet34 ordre est autheurauteur
Du repos du public, qui tomboittombait en mal'heurmalheur,
565Sans l’ordre tout se meslemêle, et mille injustes choses
Dans un CahosChaos espoisépais se rencontrent encloses,
Ainsi si nostrenotre chef, si Roland est perdu
Nul repos ne sera à la France rendu,
Ce ne seroitserait que pleurs, et parmyparmi les gensd’armesgens d'armes
570Au lieu de sang espoixépais, decoulerontdécouleront les larmes,
Ce ne seront que pleurs, et nos cœurs atristezattristés,
Mille tristes souspirssoupirs, rendront de tous costezcôtés,
Ce ne seront que pleurs, comme en [larmes]35 se noyenoie
La femme qui se voit sans espouxépoux et sans joyejoie,
575Comme ploroyentpleuraient jadis ces lamentables sœurs
Sur le bord du ruisseau, leurs desastreuxdésastreux mal'heursmalheurs.
Comme lamente encorencor' sur le mont de CipilleSipyle
Niobé, par les Dieux faictefaite roche immobile.
Comme ploroitpleurait VenusVénus son amoureux Adon36
580Comme ploroitpleurait blessé, le cruel Cupidon,
Comme PhebusPhébus ploroitpleurait Daphné, pleine de gloire,
Qui des braves vaincueursvainqueurs reverdistreverdit la victoire.
Quelque part que tu sois si veux -je te chercher
--- 25 ---Roland mon tout, ma vie, et mon parent plus cher,
585Quelque mal que tu sentesente', et quelque aspreâpre furie,
Je veux ou te trouver, ou bien finir ma vie,
Car sans toytoi je ne puis durer un petit jour,
Encor que quelquefois embrasezembrasés de l’amour
De la belle AngeliqueAngélique, ars37 d’une mesmemême flamme,
590Nous ayons combattu, perpair à perpair, l’ameâme à l’ameâme,
«(?! ) Mais les discords d’amours legerslégers comme le vent,
« Avant que de nasquir38 meurent le plus souvent,
« Nul debatdébat immortel, nulle chaude querelle,
« Ne doit parmyparmi les preux, rester perpetuelleperpétuelle,
595« Que celle qui provient pour l’empire, et la foyfoi,
« Car nous sommes à Dieu, au pays, à nostrenotre loyloi,
Meure donc le penser de nos jeunes querelles,
Qu'AngeliqueAngélique jamais ne brouille nos cervelles,
Je n’en veux plus parler, je veux tant seulement
600Te trouver mon Roland, des FrançoisFrançais l’ornement.
Mais si en te cherchant Rodomont je rencontre
Gradasse, ou Ferragut, qui me vienne à l’encontre,
Alors d’un pied gaillard, flamberge dans la main,
On me verra marcher contre cestcet inhumain,
605Lors on verra RegnaultRenaud esprouvantéprouvant sa vaillance
Contre ces SarrazinsSarrasins, ennemis de la France,
Ferragut, Sacripaut, et le fier Rodomont,
CognoistrontConnaîtront à leur dam la valeur de Clermont.
CHOEUR.
Lors queLorsque l’amoureuse flamme
610Prive de raison nostrenotre ameâme,
Qu'en nous son feu se faictfait voir :
Ce n’est plus rien qu'injustice,
--- 26 ---Car l’amour perepère du vice,
EsteintÉteint en nous tout devoir.
615Sous luylui languistlanguit morte, esteincteéteinte
De l'EternelÉternel la loyloi sainctesainte,
Elle cedecède à son erreur :
La raison en est chassée,
OÔ que [c'est] chose insencéeinsensée
620Que l’amoureuse fureur ?
Ce cruel Dieu ne revererévère
VenusVénus sa dolente meremère,
NyNi le grand Mars indompté :
Tout flechistfléchit sous sa puissance,
625Les armes, et la science
Vivent sous sa volonté.
Il darde ces flammes fieresfières
ParmyParmi ces armes guerrieresguerrières,
ParmyParmi le sçavoirsavoir divin,
630Le soldat courageux aymeaime,
Et le sage faictfait de mesmemême,
Tous deux courantscourant mesmemême fin.
Mais telle inhumaine rage,
N’a peupu forcer le courage,
635De la sainctesainte loyauté,
LucresseLucrèce le sçaitsait fidellefidèle,
Tu le sçaissais chaste Isabelle,
Qui meurs, non ta chasteté.
Le fer, l’acier, la menace,
640Peuvent bien forcer l’audace,
Du plus brave et vaillant cœur :
Mais ils n’ont point de puissance
Sur la pudicquepudique constance,
Qui vit malgré leur fureur.
--- 27 ---
645La sainctesainte et divine perte,
Qui par la mort se rachepterachète
Ne peut estreêtre dictedite mal :
Mourant on sauve sa gloire,
Le fer n'a donc la victoire
650D'un ameâme chaste et loyal.
VoilaVoilà comme glorieuse,
Pudique et victorieuse,
Isabelle reluira :
Rodomont force la rage,
655Mais non son chaste courage,
Qui vif à sa mort sera.39
ACTE SECOND.
ISABELLE.
POurquoyOurquoi mes yeux pourquoypourquoi, autheursauteurs de ma miseremisère
Decouvrez Découvrez-vous encorencor' vostrevotre tendre paupierepaupière,
PourquoyPourquoi regardez -vous la lumierelumière des Cieux,
660Si vostrevotre cher soleil ne luistluit plus à vos yeux ?
Qui vous faictfait luire encorencor' ô mes lasses prunelles,
Puisqu’il faut vous noyer en vos douleurs mortelles ?
HelasHélas que fay fais-je plus ! ô mes yeux fermez -vous,
--- 28 ---Puisque la fierefière mort [a] ravyravi leur espouxépoux ?
665Pour luylui tant seulement pour le voir, pour le suivre
Pour adorer ses yeux, mes yeux vous voulez vivre,
Vous luisiez seulement affinafin de voir son front,
HelasHélas ! il ne vit plus, pourquoypourquoi vivez -vous donc ?
Fermez -vous ô mes yeux comme dessous la lame
670S’enferme le corps froid, vuidévidé de corps et d’ameâme.
Fermez -vous ô mes yeux, comme jadis fermezfermés
Furent les yeux d’HeroHéro, de son LeandreLéandre aymezaimés,
Fermez -vous ô mes yeux sous la Parque eshonteeéhontée,
Comme jadis fermezfermés furent ceux de TisbeeThisbée,
675HelasHélas ! ne luysezluisez plus ô miserablesmisérables yeux,
VostreVotre soleil est mort, vostrevotre jour radieux,
Le jour qui luistluit au Ciel vous semble des tenebresténèbres,
Les rayons de Phœbus vous sont horreurs funebresfunèbres,
Rien ne vous semble beau, le Ciel vous semble noir,
680Car vous avez perdu vostrevotre bien, vostrevotre espoir,
Rien ne vous semble beau, nulle chose vivante
N’est comme fustfut Zeobin, nyni belle nyni plaisante,
Zeobin estoitétait tout seul en ce monde parfaictparfait,
Pour plaire aux Dieux du ciel mon cher Zeobin fut faictfait
685Aussi l’ont -ils ravyravi, comme jadis en proyeproie
Ils ravirent ardantsardents le bel enfant de Troye,
Zeobin estoitétait tout seul dont la rare beauté,
AssubjectitAssujettit mon cœur, ravit ma liberté,
Zeobin estoitétait tout seul qui digne d’Isabelle,
690EstoitÉtait beau, courageux, genereuxgénéreux, et fidellefidèle.
OÔ Zeobin mon Zeobin pendant que mille pleurs
Vont roullantroulant de mes yeux, au sainsein de mes douleurs,
Pendant que mille cris piteusement j'eslanceélance,
Pour me voir ô douleur, privé de ta presenceprésence,
695Tu vis là -haut divin, ton esprit glorieux
Comme ces jumeaux sert de flambeau sur les cieux.
--- 29 ---HelasHélas ! je ne suis pas ardammentardemment amoureuse
Encor de tes beaux yeux, de ta gloire envieuse.
Las ! je n'ayai pas regret qu'avec les immortels
700Tu sois mon cher Zeobin, digne de leurs autels,
Mais je plorepleure mon sort, qui me force de vivre,
Sort qui m’empescheempêche helashélas ! ô Zeobin de te suivre,
Ah que le mesmemême fer cruel à nos amours
Qui sans compassion moissonna tes beaux jours,
705Que le mesmemême couteau, par qui je vis ravie
Ta guerriereguerrière vigueur, ne finit -il ma vie ?
Quand pour garder l’honneur de Roland ton amyami,
Ses armes, son arnoisharnois, son cruel ennemyennemi
L’outrageux Mandrigard rendit ton corps sans ameâme,
710Me priva de tes yeux, toytoi de ta cherechère dame ?
Las ! je voulus mourir ardanteardente du trespastrépas,
Je voulus me tuer, mais tu ne voulus pas,
Quand pasmépâmé dans mes bras, comme reste pasmeepâmée
La fleur dedans le pré du foudre diffameediffamée,
715Qui languissante et paslepâle, esclave de la mort,
PertPerd sa rouge beauté, sa couleur et son port,
Sans qu’on la prise plus, d’une façon cruelle,
D’un pied injurieux, chacun passe aupresauprès d’elle,
Ainsi mon cher Zeobin, pasmépâmé dedans mes bras,
720Je regardoisregardais ton front pallissantpâlissant du trespastrépas,
Je regardoisregardais ton œil, ma plus vive lumierelumière,
Oeil qui retient encorencor' mon ameâme prisonniereprisonnière,
Qui rouoitrouait doucement à̀ l’entour de la mort,
Ton visage appallyapâli, sans couleur et sans port,
725OÔ spectacle piteux ! ô douleur inhumaine ?
Puis-je pour te conter avoir assez d’aleinehaleine ?
Peux -tu ma langue avoir le courage assez fort,
Pour raconter comment mon cher Zeobin est mort ?
HelasHélas ! tu ne sçauroissaurais ! trop cruelle m'offenceoffense
--- 30 ---730D’un si piteux meschefméchef40, la triste souvenance,
HelasHélas tu ne sçauroissaurais ! trop cruel à mon cœur
Et le triste penser d’un si gauche malheur ?
Ah que dydis-je penser ? je ne pense autre chose,
Car avec Zeobin mon pensement41 repose,
735Ma gloire, mon bonheur, mon repos gratieuxgracieux,
Vivent auec luylui dans la voultevoûte des cieux.
Car siegesiège de ces biens n’a -t-il pas enleveeenlevée
Mon ameâme avecque luylui, ameâme en son sang laveelavée ?
Je vis, et ne vis plus ; semblable à quelque corps
740Dont l'Esprit par le fer las est poulcépoussé dehors,
Je vis et ne vis pas ; aguettant tousjourstoujours l’heure
Que par quelque bonheur languissante je meure,
Pour m’en aller à toytoi pour vivre avecque toytoi,
OÔ Zeobin, mon espouxépoux, qui m'as gardé ta foyfoi,
745FidelleFidèle te sera la mourante Isabelle,
Comme tu fus jadis à ta dame fidellefidèle,
Elle mourra devant, d’une main sans pitié,
Qu'elle offenceoffense jamais nostrenotre chaste amitié,
Rodomont le cruel qui la tient prisonniereprisonnière.
750Ne sçauroitsaurait esbranlerébranler cestecette amitié premierepremière,
Malgré luylui, mon Zeobin, Isabelle sera
Ta fidellefidèle moitié, pendant qu'elle luira,
Car cestecette main avant fera force à sa vie,
Qu'elle sente jamais sa chasteté ravie,
755Avant de mille morts on la verra perirpérir,
Qu'elle sente sa foyfoi comme son corps mourir,
Heureuse qu’en mourant elle te rende preuve
Qu'avec son ameâme tien, la loyauté se tienne42,
Heureuse qu'en mourant elle te facefasse foyfoi,
760Que bien que tu sois mort, las elle vive en toytoi,
Heureuse qu’en mourant tout le monde reciterécite
Qu'Isabelle ne fut moins loyalleloyale que triste.
--- 31 ---HelasHélas ! cruel Zeobin ? pourquoypourquoi t'opposoisopposais-tu
Au desirdésir que j’avoisavais d’imiter ta vertu,
765PourquoyPourquoi m’empeschois empêchais-tu de mourir bienheureuse,
Quand l’ameâme de ton corps s’en vollaenvola glorieuse ?
PourquoyPourquoi me voulois voulais-tu relaisser apresaprès toytoi,
VefveVeuve de tout plaisir ? languissante en esmoyémoi ?
Serve de ce cruel, qui bouillonnant d’audace
770Mon pudicquepudique vouloir à toute heure menassemenace ?
Esclave de ce TygreTigre enfant de cruauté,
Qui taschetâche de violer ma sainctesainte chasteté,
Mais cruel Rodomont, bien que sur ton visage
Soit peinctepeinte la fureur, soit flambante la rage,
775Rien que ton cœur bouillonne, et de sang, et d'effroyeffroi,
Si n’auras -tu pourtant aucun pouvoir sur moymoi,
CesteCette pudicquepudique main, aux malheurs esprouveeéprouvée,
Mille fois dans mon sang avant sera laveelavée,
PlustostPlutôt on me verra ardanteardente tresbuchertrébucher
780Du festefaîte injurieux d’un superbe rocher,
PlustostPlutôt on me verra dans les ondes noyeenoyée,
Ou par un Tigre fier en cent parts deschireedéchirée,
PlustostPlutôt vive sous terre enfermeeenfermée à souhait,
PlustostPlutôt morte de faim, de douleur et regret,
785Que jamais Rodomont offense d’Isabelle
La foyfoi, le sainctsaint amour, la chasteté fidellefidèle,
Non non, je veux mourir, aussi bien je ne puis
Vivre plus longuement serve de tant d’ennuis,
Je veux je veux mourir, car affinafin que mes pleinctesplaintes
790Avecque mes saisons, soient doucement esteincteséteintes,
Je veux je veux mourir, las ! affinafin que ma fin
Me facefasse encore un coup voir mon heureux Zeobin,
Zeobin [que]43 je souspiresoupire, ô Zeobin que je pleure,
Que je lamente et plains, auparavant que meure
795Ce corps outré de mal, ce corps qui jadis sien,
--- 32 ---DepouilléDépouillé d’un tombeau, las ! helashélas n'est plus rien.
Zeobin s'il te souvient encore d’Isabelle,
D’Isabelle qui fut ton espouseépouse fidellefidèle,
Reçois ces tristes pleurs, et pour celebrescélèbres vœux
800PrensPrends ces cris ces douleurs, et ses regrets piteux.
FLEURDELYS.
Ma seursoeur que vous sert -il par tant de longues pleinctesplaintes,
R’allumer vos douleurs, à demydemi presque esteincteséteintes ?
Que vous sert de vos maux le funeste discours,
S’il se rend ennemyennemi de vos pudiques jours ?
805Que vous servent ces pleurs ? si leur courcecourse animeeanimée
Ne faictfait que raffraischirrafraîchir vostrevotre peine enflammeeenflammée ?
» Ma sœur appaisons apaisons-nous, aussi bien qu’au bonheur
» Il faut qu’un mesmemême front nous assiste au malheur,
» Car celuycelui ne sçauroitsaurait estreêtre reputé sage,
810» Qui pertperd en sa douleur, la force et le courage :
» CeluyCelui n'est point constant, qui ne reste arrestéarrêté,
» À combattre le sort de son adversité,
» Le Ciel en nos malheurs nostrenotre constance espreuveéprouve,
» Car jamais la constance avec l’honneur ne se treuvetrouve,44
815» C'est durant nos travaux45 que luistluit nostrenotre vertu,
» Renommé n’est le chef qui n’a point combattu,
» Heureux celuycelui qui peut d’une maslemâle constance
» Endurer ces malheurs, il est plein de prudence.
Le clair Phœbe se rend admirable à nos yeux,
820Par les espoisépais nuaux46 qui noircissent les cieux,
Sans l’horreur de la nuictnuit, sa clarté redoreeredorée
Ne seroit des mortels, comme elle est revereerévérée.
Ainsi ma sœur ainsi, au travers de nos maux,
ParmyParmi la pallepâle horreur de nos aspresâpres travaux,
825ReluistReluit nostrenotre vertu, vertu qui se rend claire,
--- 33 ---Par la douleur qui est son immortel contraire,
Si fidellefidèle jadis fut vostrevotre sainctesainte foyfoi
Vers vostrevotre cher Zeobin, qui repose à recoyrecoi
ParmyParmi les immortels, et qui digne de gloire
830EsÈs cœurs des gens de bien engrave sa memoiremémoire,
Que ferme soit aussi vostrevotre belle vertu,
Que vostrevotre esprit ne soit de regret abbatuabattu,
Plus le perilpéril est grand, plus douteuse la chance,
Plus faictfait le brave chef preuve de sa vaillance,
835La grandeur du perilpéril, est le crayon plus seur47
Par qui le temps aisléailé marque nostrenotre valleurvaleur.
Plus la mer se grossit, infidelleinfidèle eshonteeéhontée,
Sifflant horriblement par les vents agitteeagitée,
Plus le perilpéril est grand de chocquerchoquer un rocher,
840Plus se monstremontre prudent le fidellefidèle Nocher :
Les tons seuls affligezaffligés peuvent estreêtre dictsdits sages,
Quand d’un front asseuréassuré ils portent leurs dommages :
« Car comme l’or au feu esprouveéprouve sa valleurvaleur,
« Aussi nostrenotre vertu s’esprouveéprouve en la douleur,
845Faut endurer avant que meritermériter la gloire,
D’autre par la vertu eut de soysoi la victoire.
« Par le travail s’acquiert l’honneur sainctsaint immortel,
HerculHercul' par ses labeurs fut faictfait Dieu, de mortel.
AppaisezApaisez donc, ma sœur, cestecette plainte cruelle,
850Qu'elle ne facefasse tort à l’honneur d’Isabelle,
À l'enfant sans valleurvaleur est permis de plorerpleurer,
« Le sage doit son mal prudemment endurer,
Portez ainsi le vostrevôtre, et par vostrevotre complainte,
N’attristez de Zeobin l’ameâme divine et sainctesainte,
855AmeÂme qui vous voyant blanchissante de pleurs,
N’aura plus souvenir de ses divins bonheurs :
Car l’ameâme de l’amant endure quand l’amante
CoulpableCoupable de douleur, tristement se lamente,
--- 34 ---Ils n’ont qu'un mesmemême vueilveuil, que mesmemême volonté,
860Ils ne sont qu’un ensemble en un corps arrestéarrêté.
Si pendant qu’icyici bas Zeobin passoitpassait son ageâge,
Il eut soin de vos jours, craignit vostrevotre dommage,
S’il pensa que vostrevotre heur fustfût son unique bien,
S’il jugea vostrevotre mal, non tant vostrevôtre que sien,
865Pensez-vous qu'aujourd’huyaujourd’hui qui est vivant en gloire,
Qu’il n’ait encorencor' de vous et de vos faictsfaits memoiremémoire ?
La mort ne ravistravit pas avec nos tristes jours,
Le chaste souvenir de nos sainctessaintes amours,
» Et les heureux esprits qui là -haut sont en vie,
870» De sçavoirsavoir nos secrets ont encores envie :
» Las ! ils ne perdent pas pour estreêtre dans les cieux
» La memoiremémoire de ceux qui sont en ces bas lieux,
» Au contraire ils sont faictsfaits par la sainstesainte presenceprésence
» Du Verbe sainctsaint[,]48 divin, plus divins en science,
875» Rien devant l'Immortel ne demeure caché,
» L'esprit d’aucun malheur ne travaille empeschéempêché
VostreVotre Zeobin y est, il n’a donc pas, fidellefidèle,
Perdu le souvenir de sa cherechère Isabelle,
Il vous voit, il se sent de vos tristes malheurs :
880Car vostrevotre mal est sien, vos maux sont ses douleurs,
Songez, si vous voyant pour son faictfait miserablemisérable,
Combien il sent de mal, de peine lamentable,
HelasHélas ! en consolant vos pleurs et vos travaux
AppaisezApaisez ses douleurs, faictesfaites mourir ses maux,
885EncorEncor' que vous soyez à vostrevotre aise rebelle,
Ne soyez contre luylui cruellement cruelle,
Ma sœur, je vous en pry'pri', et d’un ameâme arrestéarrêté,
Attendre du grand Dieu la sainctesainte volonté,
Il sçaitsait ce qu’il nous faut, car d’une main fecondeféconde
890En prudence et sçavoirsavoir il moderemodère le monde.
AtendonsAttendons la bonté, qui durant nostrenotre nuistnuit,
--- 35 ---En nos sombres malheurs favorable nous luistluit.
ISABELLE.
Ah ! qu’il est bien vrayvrai dictdit, ceux que la dure peine
À flambeaux allumezallumés ne travaille inhumaine,
895Qui sont libres de mal, capables de raison,
Qui n’ont que faire sains de chercher guarisonguérison,
Qui ne sentent l’effort d’une cruelle plainte,
Qui n’ont point de douleur l’ameâme mortelle atteinte,
Et qui sont affranchis de nos cruels malheurs,
900Peuvent des affligezaffligés consoler les douleurs.
Mais non, qu’estantétant gesnezgênés de pareille disgracedisgrâce
Ils pensent accomplir ce qu’ils veulent qu’on facefasse :
Car celuycelui ne cognoistconnaît l’effort de la douleur
Qui n’a jamais flechyfléchi sous sa fierefière rigueur :
905Et nul ne sçaitsait que vaut le rigoureux martyre,
Qui ne l’a souspirésoupiré comme je le souspiresoupire.
Ma sœur, si comme à moymoi le ciel t’avoitavait ravyravi
Ton ayméaimé Brandimart, par qui saine tu vyvi',
Qu’il t’eusteût comme je suis de Zeobin delaisseedélaissée,
910De cent mille regrets en mille parts blesseeblessée,
Esclave d’un Tyran plein d’infidelitéinfidélité,
EnnemyEnnemi de mon los et de ma chasteté :
Combien plus que le mien sous la peine mortelle
LanguiroitLanguirait ton esprit à ton espouxépoux fidellefidèle ?
915Combien de froides pleurs rouleroyentrouleraient de ces yeux
Qui libres de mon mal, vont esclairanséclairant joyeux ?
Combien de chauds souspirssoupirs sortiroyentsortiraient de ton ameâme,
Qui n’a sentysenti le mal, qui sans repos me pasmepâme ?
Combien de tristes cris iras-tu respandantrépandant,
920ToyToi qui ne sçaissais combien mon martyre est ardantardent ?
Faut sçavoirsavoir, pour parler, la seule experienceexpérience,
--- 36 ---» RoyneReine de l’univers, est meremère de science.
CeluyCelui qui sur le dos de NeptunNeptun' bazanébasané
N'a point, craignant, la mer encore seillonnésillonné,
925Et qui n’a veuvu combien elle bondistbondit cruelle,
Bien qu’Orateur ne peut proprement parler d’elle,
» Faut cognoistreconnaître le mal avant que de juger
» S’il est aisé de vaincre, et facile à changer.
Faut avoir souspirésoupiré, et d’une source amereamère
930JettéJeté de froides pleurs une creuse riviererivière,
Avant que de juger, helashélas ! s’il est aisé
De rendre doux son mal, et son dueildeuil appaisé.
Ma sœur, ma chaste sœur, aucune n’est capable
De cognoistreconnaître combien la perte est deplorable
935D'un marymari trespassétrépassé, qui n’a, comme j’ayai faictfait,
Perdu le sien, autant comme le mien parfaictparfait,
Qui n’a comme j’ayai faictfait cogneuconnu loyalleloyale, belle,
Est49 sainctesainte l’amitié d’un espouxépoux tresfidelletrès fidèle,
» À plaindre peu de cas, il faut bien peu de cryscris :
940» Mais beaucoup à plorerpleurer une chose de prisprix.
HelasHélas ! j’ayai tout perdu, trouves-tu donc estrangeétrange
Si lasse jour et nuictnuit à plorerpleurer je me range ?
Non, non, ma cherechère soeur, tant que ces pallespâles yeux
SoyentSoient en mourant sillezcillés d’un sommeil gracieux,
945Tant que j’aurayaurai loisir d’esclatteréclater ma parolleparole,
Je veux plaindre et plorerpleurer sans qu’aucun me consolleconsole,
Car mes pleurs, mes ennuis, mes tragiques discours
Ne sçauroyentsauraient trespassertrépasser sans que meurent mes jours,
Rien que la seule mort n’appaiseraapaisera mes plaintes,
950Rien que le seul trespastrépas, mes cruelles complaintes.
FLEURDELYS.
Mais celuycelui n’est point dictdit invincible aux travaux,
Qui recherche la mort pour terminer ses maux.
--- 37 ---ISABELLE.
Mais celuycelui qui la craint est de nature molle,
« Car la mort, les prudents de pallepâle peur n’affolleaffole.
FLEURDELYS.
955« Mais si la mort est douce, est-ce los aux mortels
« De se pendre à son col, pour se faire immortels ?
ISABELLE.
Si la mer est courtoise, il ne faut pas la craindre, «(?! )
Heureux qui à cestcet heur peut de bonne heure atteindre. «(?! )
FLEURDELYS.
« Mais ! s’il ne plaistplaît à Dieu nous rendre encore morts,
960« Devons-nous faire effort de tuer nostrenotre corps ?
ISABELLE.
« La mort n’est point à Dieu cruellement infameinfâme
« Qu’on souffre pour sauver son honneur et son ameâme.
FLEURDELYS.
Mais s’il faut de sa main cruelle l’advanceravancer ?
ISABELLES.
Il vaut mieux l’advanceravancer que se sentir forcer.
FLEURDELYS.
965C’est estreêtre de soysoi-mesmemême ennemie cruelle ?
ISABELLE.
Mais c’est de son honneur estreêtre garde fidellefidèle.
FLEURDELYS.
Celle qui se defaictdéfait n’a nul los merité.
ISABELLE.
Si- a, si elle pertperd vivant sa chasteté ?
FLEURDELYS.
L’ameâme qui n’y consent n’est nullement coulpablecoupable.
ISABELLE.
970L’esprit qui est forcé est tousjourstoujours miserablemisérable.
FLEURDELYS.
LucresseLucrèce violléeviolée est regnanterégnante en honneur.
--- 38 ---ISABELLE.
LucresseLucrèce par la mort esteignitéteignit son malheur.
FLEURDELYS.
Quand elle auroitaurait vescuvécu elle seroitserait sans blasmeblâme.
ISABELLE.
Mais tousjourstoujours le regret auroitaurait gesnégêné son ameâme.
FLEURDELYS.
975Quel regret [a] celuycelui qui sainctsaint ne pechepèche point ?
ISABELLE.
Que son ameâme offencéoffensé est de douleur espointépoint.
FLEURDELYS.
Mais la faute retourne à celuycelui qui l’a faictefaite.
ISABELLE.
Mais l’offense ne laisse à ressentir sa perte.
FLEURDELYS.
Ce n’est pas pour cela qu’il doive se tuer.
ISABELLE.
980De se tirer du mal il doit s’esvertuerévertuer.
FLEURDELYS.
Mais l’on peut sans mourir secourir toute peine.
ISABELLE.
Non faictfait, si elle est trop durement inhumaine.
FLEURDELYS.
Ainsi faisant l’on est coulpablecoupable de sa mort.
ISABELLE.
Il vaut bien mieux mourir, qu'un importun remord
985» Travaille nostrenotre esprit, vaut mieux estreêtre sans vie,
» Que voir au deshonneurdéshonneur sa memoiremémoire asservie,
J'en veux user ainsi : car, ô ma cherechère sœur,
Une courtoise mort guariraguérira ma douleur.
Isabelle mourra avant que son visage,
990Porte la honte au front, signe de son dommage :
Isabelle mourra par le feu, par le fer,
--- 39 ---Pour suyvresuivre son Zeobin au ciel, ou en enfer,
En quelque part qu’il soit il faut qu’elle le treuvetrouve,
Il faut pour le chercher que mille morts j’espreuveéprouve,
995Il n’est pas si aisé de perdre le penser
De son amyami defunctdéfunt, qu’on a veuvu trespassertrépasser,
Il n’est pas si aisé de perdre la memoiremémoire
De celuycelui-là qui fut autheurauteur de nostrenotre gloire.
Ce penser me ravistravit tout penser, fors celuycelui
1000Qui me poingtpoint de mourir pour vivre avecque luylui,
Je ne pense autre cas, et ma triste penseepensée
N’est d’un autre malheur miserablemisérable offenseeoffensée,
J’ayai resolurésolu mourir d’un courage indompté,
Avant que Rodomont force ma chasteté,
1005Mais attendant ce jour qui me doit rendre heureuse
AupresAuprès de ta belle ameâme, ameâme victorieuse,
Attendant ce doux jour, où mon corps delivrédélivré
De mes tristes douleurs, à ceux sera livré
Qui le doivent porter sous la pesante lame,
1010Je veux tousjourstoujours plorerpleurer, et affliger mon ameâme.
Ma sœur ne pense pas empescherempêcher mon desirdésir
« En ses pleurs l’affligé borne tout son plaisir.
FLEUR DE LYS,.
« Mais l’affligé se rend de plus fort miserablemisérable,
« Plus il songe en son mal, s’il se trouve incurable.
ISABELLE.
1015« Mais l’affligé se venge en plorantpleurant de ses maux :
« Car sans larmes, sans cris ne vont point les travaux.
FLEURDELYS.
« Plus l’on pense en sa peine, et plus elle est cruelle,
ISABELLE.
Mais qui peut l’endurant ne penser point en elle ?
FLEURDELYS.
Ceux qui pour se guarirguérir sont armezarmés de raison.
--- 40 ---ISABELLE.
1020Malgré le medecinmédecin bien souvent le poison
FaictFait mourir nostrenotre corps, quelque soigneuse cure
Que pour se conserver luylui mesme-même se procure.
De mesmemême quand le mal languistlanguit sans nul espoir,
La raison dessus luylui n’a force nyni pouvoir.
FLEURDELYS.
1025Mais la raison conduit les faictsfaits de nostrenotre vie.
ISABELLE.
Non faictfait lors quelorsque l’amour se met de la partie.
FLEURDELYS.
L’amour sans la raison est une injuste ardeur.
ISABELLE.
Il faut qu’un vif amour soit meslémêlé de fureur.
FLEURDELYS.
La fureur rend la chose à jamais deshonnestedéshonnête.
ISABELLE.
1030AymerAimer sans la fureur, c’est un amour de bestebête.
FLEURDELYS.
Qu'apporte la fureur que maint forfaictforfait amer ?
ISABELLE.
Non faictfait, car en amour on ne peut trop aymeraimer.
FLEURDELYS.
Qui corrige l’amour ? la raison sainctesainte et meuremûre.
ISABELLE.
Qui sçaitsait que c’est qu’amour, qui n’aymeaime outre mesure ?
FLEURDELYS.
1035Faut qu’il y ait par toutpartout la mesure et le poixpoids.
ISABELLE.
Non pas en l’amitié qui ne suit nulles loixlois,
Ma sœur, n’en parlons plus : car ardanteardente de suivre
Mon Zeobin mon espouxépoux, las je ne veux plus vivre,
--- 41 ---Rien ne me peut forcer de changer de desirdésir,
1040Si Zeobin ne vivoitvivait, Zeobin mon seul plaisir,
Car je ne puis sans mort me voir de luylui priveeprivée,
Esclave d’un cruel, qui me tient captiveecaptivée,
BRANDIMART.
Soleil, alme soleil, qui d’un cerne allumé
Rends de mille beautezbeautés ce beau ciel enflammé :
1045Soleil, alme soleil, qui d’une torche ardanteardente
Dores de toutes parts cestecette terre relanterelente,
Beau PhebePhoebe50 qui te fait estreêtre propice à tous,
Fors à moymoi, dessus qui tu lancelance' ton courroux ?
HelasHélas, chacun fors moymoi sous ta vive lumierelumière
1050Voit à yeux descouvertsdécouverts ce qu’il pense luylui plaire,
Chacun voit son bonheur, chacun voit dessous toytoi
Ce qui plaistplaît à ses yeux, chacun aise, fors moymoi,
Fors moymoi qui suis privé de cestecette belle dame,
Dont les yeux ont ravyravi cruellement mon ameâme,
1055De Fleurdelys helashélas, dont cent fois languissant
J’ayai pressé sous l’honneur, le coralcorail rougissant,
De Fleurdelys helashélas, qui belle entre les belles,
Est sizesise au premier rang des dames plus fidellesfidèles :
De Fleurdelys helashélas, qu’en mille et mille lieux,
1060J’ayai veuvu cent mille fois idolatreridolâtrer mes yeux.
Mais helashélas, où est -elle, et quelle terre calme
Te soustientsoutient aujourd’huyaujourd’hui, ô ma plus cherechère dame ?
Quel pays sent les rayons de ta belle clarté51́ ?
[Quelle]52 terre respire aux raysrais de ta beauté ?
1065Pendant que le regret qu’apporte ton absence
À mille dards cruels cruellement m’offense.
HelasHélas, sans voir ton œil toute clarté me fuit,
Le plus clair jour me semble une eternelleéternelle nuictnuit.
--- 42 ---Ainsi marche en frayeur celuycelui -là qui chemine
1070En un bois escartéécarté, quand PhebePhoebe n’illumine
La voutevoûte de ce ciel, qui tournoyetournoie à grands pas,
Et qui rend la clarté aux choses d’icyici -bas.
CesteCette fidellefidèle foyfoi, cestecette amoureuse flameflamme
Qui listli' mon cœur au tien, et mon ameâme à ton ameâme :
1075CesteCette belle amitié, qui ne fait qu’un seul corps
De noznos deux composezcomposés de mutuels accords,
Et cestecette ardanteardente amour qui ne sera ravie
Tant que la fierefière mort ravisse nostrenotre vie,
Font que sans toytoi je meurs, comme faute d’humeur
1080On voit en languissant mourir la jaune fleur,
Font que sans toytoi je meurs, et me font à toute heure
Songer en toytoi, ma vie, attendant que je meure.
» Que puissant en nos cœurs vit le pudique amour,
» Quand l’honneur et la foyfoi avec luylui font sejourséjour.
1085» Qu’une sainctesainte amitié, qui tient la foyfoi captive
» Dans deux cœurs amoureux, reste fidellefidèle et vive.
Rien plus sainctsaint que l'amour, Mars cedecède à Cupidon
Son harnois à ses traictstraits, sa hache à son brandon,
Jupiter le respecte, et les Muses sont mesmemême
1090Captives de l’amour, joyeuses qu’on les aymeaime.
Ainsi ce sainctsaint amour, jaloux de mon honneur,
A voulu captiver et rendre sien mon cœur,
À finAfin que j’eusse part à la gloire immortelle,
Que meritemérite l’amant à sa dame fidellefidèle :
1095FidelleFidèle je te suis, et tant que j’userayuserai
Ces jours à demydemi morts, fidellefidèle te serayserai
Ma cherechère Fleurdelys, invoquant à toute heure
La gracegrâce du grand Dieu, à finafin que tu demeuredemeure'
La dernieredernière icyici -bas, et que premier aux cieux
1100Je prepareprépare content nos siegessièges glorieux,
Heureux cent fois l’amant dont une fois ravie
--- 43 ---« Avant que de mourir est seulement la vie,
« Qui ne meurt point deux fois, voyant ô creve-cœurcrève-coeur,
« Mourir celle qui fut maistressemaîtresse de son cœur :
1105Car las c'est bien mourir que voir mourir sa dame,
C’est rester en un corps, et n’avoir aucun ameâme :
La dame est de l’amant et l’ameâme et la vigueur,
Il la porte tousjourstoujours peinte dedans son cœur,
Il demeure sans vie, alors qu’elle est ravie,
1110Car son heureux salut est sa plus cherechère vie :
FaceFasse donc le grand Dieu que je sente l’effort
Avant ce grand meschefméchef, de la cruelle mort,
Et que mon corps transsytransi trainétraîné dessous la lame,
Ne voyevoie au mesmemême lieu porter sa cherechère dame,
1115Pendant en quelque part, mon soleil, que tu sois,
Quelque part que tes yeux eslancentélancent leurs beaux rais
HelasHélas ! souvienne toytoi de ton amant fidellefidèle,
De ton cher Brandimart, qu’une plainte mortelle
TraineTraîne sous le cercueil, pour se voir malheureux,
1120Par la rigueur du sort, privé de tes beaux yeux.
Mais je veux te chercher, sans pardonner à peine,
Je veux perdre le sang, et le pouxpouls, et l’haleine,
Le plaisir, le repos, ou te trouver helashélas,
Belle, dont les beaux yeux retardent mon trespastrépas,
1125La crainte de trouver un barbare infidelleinfidèle,
Qui d’une fierefière voix à la joustejoute m’appelle,
La crainte des mortels, nyni des fiers animaux,
Ne peut pour te trouver empescherempêcher mes travaux,
Partant où le soleil rend sa lumierelumière calme,
1130OrOr' je te veux chercher, ô Fleurdelys ma dame,
N’ayant point de regret de mourir glorieux,
PourveuPourvu qu’encorencor' un coup je baise tes beaux yeux.
--- 44 ---CHOEUR.
IL n’est point de vertu si sainctesainte
Comme la chasteté,
1135Toute chose au monde est esteinteéteinte,
Mais elle a meritémérité
Vivre à jamais, heureuse, sainctesainte et belle,
Puis quePuisque sa gloire est tousjourstoujours immortelle.
Elle couvre en la chaste dame
1140Tous forfaits et tous maux,
Comme un soleil rend par sa flameflamme,
ArdantsArdents, clairs, les nuaux53 :
Ainsi l’on voit la chasteté fidellefidèle
Faire du vice une vertu tresbelletrès belle.
1145Par elle se voit conserveeconservée
La sainctesainte, heureuse foyfoi,
Par elle la dame esprouveeéprouvée
Dans le feu de la loyloi,
Car on ne voit jamais de chaste femme
1150EstreÊtre sujette à la laideur du blasmeblâme.
Il vaut mieux qu’elle soit sans vie
Que sans cestecette alme fleur,
La force est par la mort ravie,
Mais le divin honneur
1155Qui sort heureux de cestecette vertu belle,
Est vif encorencor' apresaprès la vie mortelle.
ACTE TROISIESMETROISIÈME.
REGNAULTRENAUD.
OÔ Des pallespâles mortels la peste miserablemisérable,
Amour tins54 des grands Dieux pour un Dieu redoutable
Amour perepère de maux, autheurauteur de tant de pleurs,
1160Qui coulent de noznos yeux, sources de nos malheurs ?
Hé ! pourquoypourquoi ne mourut ton impudique meremère,
Amoureuse de Mars, en te donnant lumierelumière ?
Ta meremère qui n’a pas ressenti moins que nous
Les traits envenimezenvenimés de ton aspreâpre courroux,
1165Ta meremère que tu as comme nous enflammeeenflammée
Ores d’un beau pasteur, ores d’un Dieu aymeeaimée :
Ta meremère qui cent fois [s’]est55 complainte de toytoi,
Comme enfansenfant sans douleur, sans amitié, sans foyfoi.
OÔ trop cruel amour ! combien de dures peines
1170As -tu jadis semé au profond de mes veines ?
Combien de longs travaux m’as -tu fait esprouveréprouver ?
Quand les yeux d’AngeliqueAngélique ardoyentardaient56 pour me tuer ?
Quand je quittoisquittais pour elle et ma natallenatale terre,
Et Charles exposé au perilpéril de la guerre,
1175Que les Princes payenspaïens rouges de cruauté,
--- 46 ---AllumoyentAllumaient jusqu’au pied de sa grande cité,
Jusqu’au pied de Paris, qui par moymoi deffenduedéfendue,
A mainte belle gloire à ma valeur rendue,
Combien ayai-je de fois, bruslantbrûlant de tous costezcôtés
1180Couru de froides mers, de desertsdéserts escartezécartés,
Vaincu de braves preux, et supporté de peine
Pour trouver AngeliqueAngélique à mes maux inhumaine ?
AngeliqueAngélique la belle, et qui tient captivezcaptivés
Les cœurs de tous ces Preux, qui se sont esprouvezéprouvés
1185Sous l’enseigne de Mars mille fois indomptables,
HerosHéros aux Dieux du ciel, et d’enfer redoutables ?
Combien de fois pour elle ardantsardents en nos amours
Avons nous consommé et de nuictsnuits et de jours
Mon cher Roland et moymoi, ore à nous faire guerre,
1190Ores à la chercher parmyparmi toute la terre ?
OÔ puissant cupidon, le cœur deffautdéfaut57 à Mars,
Et les plus valeureux redoutent les hazardshasards,
Mais ceux qui sont marquezmarqués de tes coingscoins invisibles
Sont vainqueurs aux combats, aux travaux invincibles
1195Le plus foiblefaible amoureux se pense plus vaillant
Au milieu du combat, que Roger, ou Roland,
Tant ce puissant amour [a] sur nous de puissance,
Qui rend malgré le sort vive nostrenotre vaillance.
HelasHélas, où est le temps que d’AngeliqueAngélique ayméaimé,
1200Voire et plus ardemment que ne fut enflammé
Le cœur sainctsaint de VenusVénus, quand d'Adon58 idolatreidolâtre,
Elle venoitvenait du ciel avecque luylui s’esbatreébattre,
AngeliqueAngélique brusloitbrûlait alors en mon amour,
Mon front estoitétait son heur, et mes yeux son beau jour,
1205On la voyoitvoyait courir follement insenseeinsensée
ApresAprès moymoi, dont estoitétait la poictrinepoitrine glaceeglacée,
Ses yeux brusloyentbrûlaient aux miens, peu soigneuse d’honneur
Le respect ne pouvoitpouvait refroidir sa chaleur,
--- 47 ---Ses vœux n’estoyentétaient offerts, et ses douces prieresprières
1210ImportunoyentImportunaient mon ameâme à guarirguérir ses miseresmisères,
J'estoisétais son tout, son bien, seul elle m’adoroitadorait,
Et par moymoi seulement son ameâme respiroitrespirait,
Comme la fleur glacée au retour de zephireZéphyre,
ReleveRelève son beau front, et doucement respire,
1215Refait son rouge teinctteint, reparerépare sa beauté,
Et commence à sentir le retour de l’estéété,
De mesmemême en me voyant respiroitrespirait AngeliqueAngélique,
AngeliqueAngélique icyici bas en beauté rare unique,
Elle n'aymoitaimait que moymoi, rien ne pouvoitpouvait que moymoi
1220AppaiserApaiser son ardeur, consoler son esmoyémoi,
Mais alors ennemyennemi de ma future gloire,
Indigne de jouir de la brave victoire,
Que l’amour me donnoitdonnait d’une telle beauté,
Je restoisrestais endurcyendurci, glacé de cruauté,
1225Autant qu’elle m’aimoitaimait, d’amour ardanteardente atteinte,
Autant je mesprisoisméprisais son amour et sa plainte,
Et rien tant qu’elle estoitétait hayhaï, moqué de moymoi,
Je fuyoisfuyais son beau front, me moquoismoquais de sa foyfoi,
LuyLui faisant esprouveréprouver à son propre dommage,
1230Combien cruel le mal, et cruelle la rage
EstoyentÉtaient de tant de preux, qui sans se voir aimezaimés
LanguissoyentLanguissaient par les traits de ses yeux consommezconsommés.
Ainsi souvent amour, faschéfâché de nostrenotre audace,
EstouffeÉtouffe nostrenotre orgueil, et nostrenotre gloire efface,
1235Nous faictfait à nos despensdépens esprouveréprouver les tourmens
Que nous faisons souffrir à nos tristes amansamants.
Ainsi sentit jadis Cyprine l’infidelleinfidèle,
La peine qu’aux amansamants elle apporte cruelle,
EspriseÉprise dans son feu, elle esprouvaéprouva comment
1240Cruel est le travail du miserablemisérable amant :
Ainsi lors je faisoisfaisais à cestecette belle dame
--- 48 ---EsprouverÉprouver la rigueur de l’amoureuse flameflamme,
FlameFlamme dont elle alloitallait bruslantbrûlant les braves cœurs
Des plus superbes preux, des plus maslesmâles vainqueurs,
1245Mais l’amour depitédépité d’une mine si fierefière,
L’amour qui veut puissant que chacun le revererévère,
Me punit me rendant au mal assujettyassujetti,
Qu'AngeliqueAngélique pour moymoi avoitavait jadis sentysenti.
Des deux fleichesflèches d’amour l’une poinctpoint, l’autre est mousse
1250L’une allume l’amour, et l’autre le repousse,
L'une d’or fait le feu, l’autre de plomb l’esteintéteint,
Mon cœur fut laschementlâchement de la premierepremière atteint,
J’aymayaimai lors AngeliqueAngélique, elle tout au contraire,
Atteinte de nouveau de la fleicheflèche dernieredernière,
1255DesprisoitDéprisait mon amour, et s’estonnoitétonnait comment
Aveugle elle m’avoitavait ayméaimé si longuement :
Mon front luylui sembloitsemblait laid, qui luylui fut aggreableagréable,
Le sien me sembloitsemblait beau que j’eus desaggreabledésagréable,
Elle accusoitaccusait sa faute, et blasmoitblâmait son erreur,
1260D’avoir estéété pour moymoi si long tempslongtemps en fureur,
Je la cherchoischerchais alors, d’une contraire chance,
Elle fuyoitfuyait mes yeux, dedaignoitdédaignait ma presenceprésence,
Las je l’aimoisaimais autant qu’elle m’avoitavait aimé,
Comme je fus son cœur, estoitétait de haine arme59́ :
1265Ainsi je devins serf de celle -là que brave
Je souloissoulais orgueilleux retenir comme esclave.
Ainsi jadis fut serf le grand fils de ThetisThétis
De sa serve son cœur, la belle BrisaisBriséis,60
Mais cestcet amour divers en ses faits variable,
1270A finyfini par un sort entre tous admirable :
Dieu m’en a delivrédélivré, me faisant plus de bien
Qu’à Roland mon cousin, que ce cruel lien
Serre encorencor' si estroitétroit, que sa raison il dompte,
Et fol, de son honneur il ne fait plus de contecompte :
--- 49 ---1275Mais je vayvais le chercher, et faire si je puis
Que sa fureur se passe, avecque ses ennuis.
BRANDIMART.
Qu'ayai-je entendu depuis que hors de cestecette ville,
Que la Seine renclostrenclôt d’un cerne doux fertillefertile,
Que hors les murs sacrezsacrés de la riche Paris,
1280Les armes sur le dos, par le chemin je suis ?
HelasHélas qu'ayai-je entendu ! bon Dieu bon Dieu je n’ose
Prononcer de ma bouche une si triste chose,
Diray Dirais-je que Roland mon plus fidellefidèle amyami,
OffencéOffensé par l’amour, à luylui mesme-même ennemyennemi,
1285Peu soigneux de son los, et du bien de la France,
S’encourt par les forestsforêts, veuf de toute prudence ?
Las je n’ose le dire, y pensant seulement,
Je souspiresoupire, je meurs, voire et cruellement,
Je n'en diraydirai donc rien, que dy dis-je [c'est] ma honte
1290Que cellerceler61 un malheur que tout le monde conte ?
Je diraydirai donc comment par l’amour offensé,
ApresAprès tant de travaux il devint insencéinsensé,
Depuis que dans Paris arriva cestecette belle,
Qui fustfut de Gallafron l’heritierehéritière infidelleinfidèle,
1295AngeliqueAngélique aux yeux verts, dont les rares beautezbeautés,
Ont ravyravi tant de cœurs, et tant de volontezvolontés,
Roland sentit deslorsdès lors s’allumer dans son ameâme,
Un brazierbrasier qui sortoitsortait des yeux de cestecette dame.
Il resolutrésolut deslorsdès lors, d’adorer ces beaux yeux,
1300Qui comme deux soleils esclairoientéclairaient radieux,
Comme lors quelorsque la nuictnuit espandépand sa frayeur brune,
On voit parmyparmi les feux luire la pallepâle Lune,
« Qui se monstremontre au prix d'eux venerablevénérable à nos yeux,
Et ressemble estreêtre lors le sainctsaint flambeau des Cieux,
--- 50 ---1305Ainsi belle entre tous reluisoitreluisait AngeliqueAngélique,
Elle estoitétait en beauté comme un PhenixPhénix unique.
Roland l’adoroitadorait donc, mais en ce mesmemême jour
RegnaultRenaud d’un mesmemême traicttrait fut frappé par l’amour,
Amoureux d’AngeliqueAngélique, et mille preux gensdarmesgens d'armes
1310SurmontezSurmontés par l’amour, victorieux par les armes,
Comme deux jeunes Cerfs de l’amour enflammezenflammés,
De fureur de depitdépit, et de cornes armezarmés,
Se battent au devant de la Biche rameuse,
SubjectSujet de leur combat, et leur seule amoureuse,
1315Ils luictentluttent, et legerslégers quand ce vient au toucher,
Ils se percent le corps, on les voit tresbuchertrébucher,
CàÇà et là toustout sanglants, demydemi morts, et sans force,
Chacun de revenir à la joustejoute s'efforce,
De mesmemême ces deux preux de Roland et RegnaultRenaud62,
1320Chacun le plus hardyhardi, chacun le plus vaillant,
Pour avoir AngeliqueAngélique avoientavaient en leur courage
De venir au combat, et s'entrefaire outrage.
Quand Charles le grand Royroi qui n'a point de pareil,
EmpescheEmpêche ce malheur, par un prudent conseil,
1325Ordonnant que des deux, celuycelui de qui la lame
TueroitTu'rait plus d’ennemis, emporteroitemporterait la dame,
Mais ce bonheur n’advint, car la dame evitaévita,
Et Charles fut vaincu, Argamont le dompta,
Depuis Roland tousjourstoujours à cestecette dame aymeeaimée,
1330Rien que son amitié ne fut d’elle estimeeestimée,
Il courut mille mers affinafin de la trouver,
Et pour son amitié ne craignit d’esprouveréprouver
La valeur de RegnaultRenaud, la force de Gradasse,
Celle de Ferragut, et du fier Royroi de Sarce.
1335Mais apresaprès mille maux, maint travail, maint soucysouci,
La dame ne voulut avoir de luylui mercymerci,
Ains63 se mocquantmoquant de luylui et s’en estantétant servie,
--- 51 ---PrenoitPrenait plaisir de voir languissante sa vie,
Longuement il l’aymaaima, en esperantespérant tousjourstoujours
1340Une fin bienheureuse à ses tristes amours :
Mais au lieu le malheur acheva sa ruine,
AcablaAccabla son repos, et sa raison divine,
Car AngeliqueAngélique un jour qui ne faisoitfaisait encorencor'
Que rire de l’amour, trouva le beau MedorMédor,
1345MedorMédor beau dessus tous dont la couleur vermeille,
Et les cheveux cendrezcendrés, pendant sur son oreille,
Sa bouche, son beau front, n’avoientavaient point de pareils,
Comme on ne peut au Ciel voir luire deux soleils,
MedorMédor presprès de la mort que la discorde attraine64,
1350Qui pissoit le clair sang d’une playeplaie inhumaine,
Lors ce cœur de rocher, et cestcet ameâme d’aymantaimant,
AngeliqueAngélique qui eusteut à desdaindédain maint Amant,
Se sentit amollir et froidir comme glace,
Aux beaux yeux de MedorMédor, aux beaux traits de sa face,
1355Elle en fut amoureuse et voulut le guarirguérir,
Encore qu’il la fistfît en guarissantguérissant mourir,
OÔ bienheureux MedorMédor d’avoir cestcet advantageavantage
Sur tant de grands heroshéros, qui retint en servage
CesteCette ingratteingrate beauté, que d’avoir peupu toucher
1360Son front, aupresauprès duquel nul n’osa s’approcher.
MedorMédor fut donc espouxépoux d’AngeliqueAngélique la belle,
AngeliqueAngélique à MedorMédor fut espouseépouse fidellefidèle,
Sous l’horreur des desertsdéserts, au ventre des rochers,
Ils cueilloientcueillaient affamezaffamés les plaisirs les plus chers
1365Que Cupidon permet aux amesâmes amoureuses,
D’un semblable plaisir ardemment desireusesdésireuses.
Roland un jour arrive en ces funestes lieux,
Où ces amants avoyentavaient inventé tant de jeux,
Il voit leurs noms escriptsécrits dans les roches hautaines,
1370L’un dans l’autre enlassezenlacés, sur le bord des fontaines,
--- 52 ---GravezGravés mignonnement mille neudsnoeuds amoureux,
Il voit escrisécrits en vers tous ces follatresfolâtres jeux,
Lors la fureur saisit son invaincu courage,
Dans son ameâme coula la depiteusedépiteuse rage,
1375Il devint forcené, il ne croit ce qu’il voit,
L’amour qui [l'a]65 trompé encore le deçoitdéçoit :
Enfin tout furieux il brise la fontaine,
Il couppecoupe en mille parts et la roche inhumaine,
Et les bois d'alentour, bois qui portoientportaient encorencor'
1380Les beaux noms enlassezenlacés d'AngeliqueAngélique et MedorMédor.
Il maudit ces desertsdéserts d’un pied cruel, superbe,
Il foullefoule à mille sauts, la terre molle et l’herbe,
Où jadis les amants, ses cruels ennemis,
S’estoientétaient au chaud du jour doucement endormis,
1385Il jette son espeeépée, il brise sa cuirasse,
Il semesème furieux de ses armes la place,
Il se depouilledépouille nudnu, et affinafin d’enrager,
Il est trois jours, trois nuits sans vouloir rien manger,
En finEnfin il devient fol, voire et de telle sorte,
1390Que l’ardanteardente fureur hors de luylui le transporte.
Il est veuf de raison, cent fois l’heure je meurs,
Quand je viens à penser en ces gauches malheurs,
Je plorepleure son meschefméchef, sa perte je souspiresoupire,
Perte qui pertperd helashélas nostrenotre FrançoisFrançais Empire.
1395Mais j’advise RegnaultRenaud, las [c'est] luylui que je voyvoi'
Pour ce triste malheur languissant comme moymoi,
Il faut le saluer : OÔ l’honneur de la France,
RegnaultRenaud, qui rend vaincus au bruictbruit de ta vaillance
Les preux de l'univers : hehé ! qui t'ameineamène icyici,
1400PallissantPâlissant comme moymoi, de peine et de soucysouci ?
REGNAULTRENAUD.
OÔ mon cher Brandimart, je cherche en cestecette terre
--- 53 ---Roland au lieu de Mars le grand Dieu de la guerre,
HelasHélas l’injuste amour [l'a] privé de raison,
Et l’ardanteardente fureur tient son ameâme en prison.
BRANDIMART.
1405OÔ vaillant PalladinPaladin, mesmemême sang, mesmemême peine,
Et semblable desirdésir en ce quartier m'ameineamène,
Je veux trouver Roland affinafin de le guarirguérir,
Ou son fidellefidèle amyami aupresauprès de luylui mourir.
REGNAULTRENAUD.
OÔ qu’il est mal aysemalaisé de guarirguérir la penseepensée,
1410Que le cruel amour faictfait errer insenseeinsensée,
Tout mal se peut guarirguérir, fors celuycelui de l’amour,
Mais celuycelui faictfait tousjourstoujours dans nos amesâmes sejourséjour.
BRANDIMART.
La peine de l’amour peut bien estreêtre guarieguérie,
Quand [l'on] veut prefererpréférer raison à la folie.
REGNAULTRENAUD.
1415Mais avant que nous vaincre amour vainc la raison,
Qui nous empescheempêche helashélas de trouver guarisonguérison.
BRANDIMART.
Mais la raison est plus, qu'il n’est puissante, et forte,
Celuy Celui-là qui la suit jamais ne se transporte.
REGNAULTRENAUD.
Mais où l’amour regitrégit, raison n’a point de lieu,
1420Car mesmemême il faictfait errer Jupiter le grand Dieu ?
BRANDIMART.
PourquoyPourquoi le suit l'onsuit-on donc estantétant si dommageable66 ?
REGNAULTRENAUD.
D’autant qu’il est puissant, et qu’il semble aggreableagréable.
BRANDIMART.
L’homme a de se guider de la nature appris ?
REGNAULTRENAUD.
L’homme pertperd tout esprit alors qu’il est surpris ?
--- 54 ---BRANDIMART.
1425Ceux qui commettent mal seroientseraient donc excusables ?
REGNAULTRENAUD.
Voire s’ils sont forcezforcés, non d’eux mesmes-mêmes coulpablescoupables ?
BRANDIMART.
Pour resisterrésister au mal ne sommes -nous puissants ?
REGNAULTRENAUD.
Non quand l’aspreâpre fureur nous a troublé le sens ?
BRANDIMART.
Qu’est donc l’homme icyici bas qu'une personne morte ?
REGNAULTRENAUD.
1430L’homme est serf de l’amour, qui souvent le transporte ?
BRANDIMART.
Mais l’homme ne peut -il cestcet amour surmonter ?
REGNAULTRENAUD.
Ce qui dompte le Ciel, l’homme ne peut dompter ?
BRANDIMART.
Les amants seroientseraient donc entre tous miserablesmisérables ?
REGNAULTRENAUD.
Ceux le sont qui n’ont pas leurs dames favorables ?
BRANDIMART.
1435Si leur dame est cruelle, ils la quittent heureux ?
REGNAULTRENAUD.
HelasHélas les vrais amants aymentaiment en depitdépit d’eux ?
BRANDIMART.
Ils sont fols d’honorer une chose ennemie ?
REGNAULTRENAUD.
CeluyCelui qui est captif ne peut rien sur sa vie ?
BRANDIMART.
Mille [amants] ont quitté leurs premierespremières amours ?
REGNAULTRENAUD.
1440Ce qui arrive un coup n’arrive pas tousjourstoujours ?
BRANDIMART.
Mais qui nous peut forcer d’aymeraimer nostrenotre ruine ?
REGNAULTRENAUD.
Une beauté qui est parfaictementparfaitement divine.
BRANDIMART.
Mais tous hommes ne sont subjectsujets d’estreêtre amoureux ?
REGNAULTRENAUD.
Ceux qui ne le sont point sont sainctementsaintement heureux.
BRANDIMART.
1445Mais tout amant n’est pas agittéagité de furie ?
REGNAULTRENAUD.
Il en est en hazardhasard, quand l’amour l’injurie.
BRANDIMART.
J'aymeaime, et ne suis pourtant touché de ce malheur !
REGNAULTRENAUD.
À tous n'est pas esgalégal le bon vouloir de l’heur.
BRANDIMART.
Roland est donc chetifchétif qui toute force brise ?
REGNAULTRENAUD.
1450Nul ne se trouve heureux que la fureur maistrisemaîtrise.
BRANDIMART.
Mais qui plus que Roland est brave et valeureux ?
REGNAULTRENAUD.
La valeur ne rend l’homme en ce bas monde heureux.
BRANDIMART.
CeluyCelui est -il heureux dont divine est la gloire ?
REGNAULTRENAUD.
CeluyCelui seul est heureux qui a sur luylui victoire.
BRANDIMART.
1455CeluyCelui peut se dompter qui du sort est vaincueurvainqueur ?
REGNAULTRENAUD.
Non faictfait, lors quelorsque l’amour a pouvoir sur son cœur.
--- 56 ---BRANDIMART.
L’amour [m'a] bien dompté, mais non changé de forme.
REGNAULTRENAUD.
Celle que vous aymezaimez à vos vœux se conforme.
BRANDIMART.
PourquoyPourquoi toutes helashélas n’aymentaiment de la façon ?
REGNAULTRENAUD.
1460D’autant que la beauté peu hante la raison.
BRANDIMART.
Mais avec la beauté sejourneséjourne la clemenceclémence ?
REGNAULTRENAUD.
Ains plustostplutôt la beauté engendre l’arrogance.
BRANDIMART.
Toute belle est tousjourstoujours courtoise humainement ?
REGNAULTRENAUD.
Toute belle est tousjourstoujours fierefière cruellement.
BRANDIMART.
1465Ma dame ne l’est point
REGNAULTRENAUD.
La superbe AngeliqueAngélique
Qui jadis fut la mienne, ezès rigueurs est unique.
BRANDIMART.
Las rendre [a]67 elle peu-t-elle pu Roland sans sentiment ?
REGNAULTRENAUD.
L’aymantaimant qui n'est ayméaimé, pertperd tout entendement ?
BRANDIMART.
OÔ cruelle beauté !
REGNAULTRENAUD
Plustost fierefière, inhumaine,
1470Les bruttesbrutes sans raison soulagent nostrenotre peine.
BRANDIMART.
Je veux venger sur elle un si cruel meffaictméfait ?
REGNAULTRENAUD.
OffencerOffenser une femme est commettre forfaictforfait.
BRANDIMART.
Mais elle offense bien la perle des gensdarmesgens d'armes ?
REGNAULTRENAUD.
Chacun à son besoingbesoin peut s’ayderaider de ses armes,
--- 57 ---1475Elle n’a pas forcé nyni Roland de l’aymeraimer,
NyNi pour son amitié en fol se transformer.
BRANDIMART.
C’est tout un, ce MedorMédor seul cause du dommage,
Sentira ma fureur, ma main, et mon courage,
Il mourra, si je puis le trouver quelque jour,
1480Vengeant sur luylui le mal d’AngeliqueAngélique, et d'Amour.
ISABELLE.
Pendant qu’il reste encorencor', ô pauvre miserablemisérable !
Quelque pallepâle clarté à ton œil lamentable,
Pendant que tes poulmonspoumons d'une morte vigueur
Peuvent encore, helashélas, respirer ta douleur,
1485Et pendant que ta voix toute lasse et casseecassée
Peut encorencor' decellerdéceler ta douleur insenseeinsensée,
PlorePleure, plains, et lamente, et demeure tousjourstoujours
ArdanteArdente à lamenter tes pudiques amours ?
Que dis-je lamenter ! ? las les sources arides
1490Ont en plorantpleurant tarytari de mes larmes humides ?
HelasHélas je n’en ayai plus, rien ne m'est demeuré
Que le sang que je veux, afin d’estreêtre honoré
ImmollerImmoler à Zeobin, et sur la lame belle
PresenterPrésenter de mon corps une offrande fidellefidèle ?
1495Ah ! Zeobin, mon Zeobin, ce pendantcependant que mes yeux
S’aveuglent de plorerpleurer, tu regnesrègnes dans les cieux.
HelasHélas ! tu ne vis plus, je ne voyvois plus ta face,
Où la riche beauté tenoittenait jadis sa place,
Je ne voyvois plus tes yeux, nyni ton front, las trop beau !
1500Pour servir de tropheetrophée au pallissantpâlissant tombeau !
Zeobin tu ne vis plus, et seule je demeure
Languissante icy ici-bas attendant que je meure :
Zeobin tu ne vis plus, et quand et69 tes beaux jours
Ont cessé, ont finyfini nos pudiques amours.
1505Zeobin tu ne vis plus, helashélas ! puis-je bien dire
--- 58 ---Que la mort loingloin de moymoi cruelle te retire ?
Zeobin tu ne vis au rang des pallespâles morts70
La Parque, ô crevecrève-cœur, a mis ton chaste corps.
Zeobin tu ne vis plus, et afin de te plaire
1510Je vis encore icyici souspirantsoupirant ma miseremisère,
Car tu ne voulus pas, car tu ne voulus pas
Me permettre, ô cruel, d’advanceravancer mon trespastrépas,
Lors queLorsque loingloin de ton corps, dans les bras de ta dame,
D'Isabelle ton cœur s’envollaenvola ta belle ameâme :
1515Car pressé de la mort, ouvrant encorencor' tes yeux
Languissants, et voisins du trespastrépas glorieux,
Ouvrant piteusement ta bouche, qui trop belle
Pressa si tendrement les lévreslèvres d’Isabelle,
Tu me dis en plorantpleurant, de me voir lamenter
1520Ces vers qu'encorencor' un coup je m’en voisvais racompterraconter.
" AppaiseApaise, appaiseapaise, helashélas, ô mon ameâme fidellefidèle !
AppaiseApaise tes douleurs et ta peine cruelle,
Chasse ce desespoirdésespoir, et ne lamente pas
CeluyCelui qui meurt heureux de mourir en tes bras.
1525HelasHélas, cesse ces cryscris, que ces cruelles plaintes.
Si tu m'aymesaimes encorencor', soyentsoient maintenant esteinteséteintes,
Je ne souffre aucun mal, si ce n'est pour te voir
À mon heureux trespastrépas cruellement douloir :
Heureux je meurs cent fois, la mort m’est aggreableagréable,
1530Puisqu’avant toytoi je meurs, qui me fus tant aimable,
Veux-tu porter envie à mon heureuse fin ?
Las veux-tu envier la gloire de Zeobin ?
Ah, si tu l’as ayméaimé, rends luy-lui preuve certaine
De ta chaste amitié, en appaisantapaisant ta peine,
1535Avant que de mourir il cognoisseconnaisse à loisir
Que son chaste vouloir fut ton plus doux desirdésir :
Double tu rends mon mal, double ma mort cruelle,
En te voyant souffrir, ô ma cherechère Isabelle,
--- 59 ---Que trop de regret, las, vient avancer mes jours,
1540Pour perdre tes beaux yeux, siegesiège de noznos amours,
Pour te quitter ma vie, et pour sentir mon ameâme
PriveePrivée par la mort de sa plus cherechère dame,
Sans que tes moites pleurs advancentavancent mon trespastrépas,
Et sans que ta douleur me devalledévale là -bas.
1545Belle si ton Zeobin eut quelquefois la gloire
De servir ta beauté, de vivre en ta memoiremémoire,
Et si tu l’as ayméaimé comme il croit en mourant,
Ne va plus ton esprit pour sa mort martyrant,
AppaiseApaise tes regrets, hé quelle mort plus belle
1550EustEût peupu couper le fil de ma vigueur mortelle,
Que mourir presprès de toytoi ? mon front contre le tien,
Et noznos amesâmes pressezpressés d’un semblable lien.
Crains-tu qu’estantétant là -bas sur la rive aggreableagréable
Du fleuve sainctsaint, aux amansamants favorable,71
1555Que j’oublie ton front ? et que la coulante eau
Qui gronde doucement dans l’oublieux ruisseau,
Puisse altereraltérer mes sens, noyer la souvenance
De ton ameâme, qui eut le mien en sa puissance.
Non, non, ne pense pas ce grand meschefméchef de moymoi :
1560Si tu le pensepense', helashélas ! tu doutes de ma foyfoi :
Je serayserai tousjourstoujours tien, et mon amour ardanteardente
En despitdépit du destin sera tousjourstoujours vivante,
Isabelle sera à jamais et sans fin,
La pudique moitié du fidellefidèle Zeobin,
1565Et le mesmemême Zeobin de la chaste Isabelle
Sera dans les Enfers, tousjourstoujours l’espouxépoux fidellefidèle :
Rien ne peut deslierdélier nos esprits espurezépurés,
NyNi nos cœurs par l’amour estroictementétroitement serrezserrés :
Mais adieu je m’en voisvais errer parmyparmi les ombres
1570Que Pluton tient captifs dans ses cavernes sombres :
La mort ne me veut plus permettre de le voir.
--- 60 ---Mon œil change son teint, en un teint tout de noir.
Adieu ma belle adieu, las permets que je touche
Avant que de mourir, encore un coup ta bouche :
1575C’est faictfait, je suis content, belle ferme mes yeux,
Mets mon corps au tombeau, arangearrange mes cheveux,
Adieu, adieu, je meurs", alors ta belle face
Devint en pallissantpâlissant aussi froide que glace,
Ton front vint à froidir, et tes yeux allumezallumés
1580De tant de vifs regards demeurerentdemeurèrent fermezfermés,
Ta bouche se pallitpâlit, elle demeura close :
Bouche jadis vermeille ainsi comme une rose,
Ton teint blanc et vermeil devint un teint de mort,
Tu perdis la vigueur, changeas de teint, de port,
1585Tu restoisrestais estenduétendu sans force, sans haleine,
En mes bras desarmezdésarmés et affoiblisaffaiblis de peine :
Alors je me pasmaypâmai, heureuse si deslorsdès lors
J'eusse sentysenti trancher la vigueur de mon corps.
Et lors quelorsque la douleur m’eut rendu la parolleparole,
1590Que je peuxpus respirer, tremblante et demyedemie folle,
J'arrachayarrachai mes cheveux, cheveux qui furent tiens,
Cheveux dont furent faictsfaits noznos amoureux lyensliens :
J’esgrattignayégratignai mon front, qui te fut aggreableagréable,
Front qui privé du tien est ores miserablemisérable :
1595Je me bats l’estomachestomac que jadis tu cherischéris,
J'importune le ciel de mille tristes cris,
Je lave de mes pleurs ton sang, qui chaud encore
CoulloitCoulait de toutes parts de ton corps que j’honore,
Corps qui n'entendoitentendait point mes amoureux souspirssoupirs,
1600Corps qui privé de vie estoitétait sourd à mes cris.
Zeobin estoitétait tout seul, qui n’entendoitentendait ma plainte,
Ayant les yeux fermezfermés, et la vigueur esteinteéteinte
Zeobin estoitétait tout seul, qui n’escoutoitécoutait ma voix,
Que respondoitrépondait l’EchoÉcho, et les rochers des bois,
--- 61 ---1605Zeobin estoitétait tout seul, las qui ne pouvoitpouvait prendre
Pitié de ma douleur, à faute de l’entendre,
Zeobin estoitétait tout seul, qui froid comme un rocher,
D’aucune pitié, las, ne se sentoitsentait toucher,
Zeobin estoitétait tout seul qui ne prenoitprenait soucysouci
1610De mes coulantes pleurs, nyni de mon mal aussi.
HelasHélas ! tous les rochers se mouvoyentmouvaient à mes plaintes,
Les bestesbêtes souspiroyentsoupiraient de ma douleur atteintes :
Le ciel en degouttoitdégoutait mille larmeuses pleurs,
Les herbes fennissoyentfennissaient72 au son de mes douleurs.
1615Bref tout avoitavait pitié de mes douleurs cruelles,
Fors Zeobin qui n’avoitavait plus soucysouci d’Isabelle.
OÔ Zeobin si là -bas il te reste tousjourstoujours
Quelque chaste penser de noznos sainctessaintes amours,
S’il te souvient de moymoi, lors reçois pour propice
1620Mon corps, que je te voisvais offrir en sacrifice :
Reçois mon chaste sang, et permets qu’à recoyrecoi
Mon esprit desliédélié sejourneséjourne aupresauprès de toytoi.
CHOEUR.
Il n’est chose qui ressemble
À l’amitié d’icy ici-bas,
1625Deux cœurs en un elle assemble
VivansVivant malgré le trespastrépas :
Puisque la mort inhumaine et cruelle
Ne peut forcer une amitié fidellefidèle.
Ceux qu’une amitié parfaicteparfaite
1630A liezliés durant leurs jours,
VoyentVoient vivre apresaprès leur perte
--- 62 ---EncorEncor' leurs chastes amours,
L’ameâme ne meurt où l'amitié demeure,
L’amitié donc est vivante à toute heure.
1635Il n’est perilpéril si estrangeétrange,
Qui froidisse l’amitié,
Et l’amant faictfait sa loüange
De mourir pour sa moitié :
Car celuy celui-là dont l’amour est extremeextrême
1640N’est plus à luylui, ains à celle qu’il aymeaime.
Si quelquefois il se treuvetrouve
En aymantaimant du desplaisirdéplaisir,
Le bien d’amour qui s’espreuveéprouve
JouyssantJouissant de son desirdésir,
1645FaictFait oublier cestecette premierepremière chance,
Tant ce doux fruictfruit est remplyrempli d’excellence.
Mais d’un chaste amour je parle,
Fils de l’honneur et la foyfoi,
Car jamais d’une amour folle
1650Il ne sort que maint esmoyémoi :
Et tout amour, hors le sainctsaint mariage,
Au lieu d’amour est une ardanteardente rage.
L’amitié est tousjourstoujours belle,
Rien n’est si sainctsaint dans les cieux,
1655Si elle n’est tousjourstoujours telle
Sont les hommes vicieux,
Dont les desirsdésirs eschauffezéchauffés d’injustice
Font bien du mal, et de la vertu vice.
L’amour n’est donc deffenduëdéfendue
1660Qui se faictfait selon la loyloi,
Telle on voit que l'a renduërendue
Isabelle, par sa foyfoi :
Qui aymeaime mieux le deffautdéfaut de sa vie,
Que le trespastrépas de sa pudique envie.
--- 63 ---
1665Mais apresaprès son trespastrépas vive
Dans noznos cœurs elle sera,
Maint chapeau de verte olive
Son beau chef couronnera :
Car par sa mort elle conserve heureuse
1670De son honneur la gloire glorieuse.
ACTE QUATRIESMEQUATRIÈME.
RODOMONT.
LAnguiras-tu tousjourstoujours en ton ardante flamme ?
Languiras -tu tousjourstoujours esclave d’une femme,
Invaincu Rodomont ? veux-tu tousjourstoujours sentir
D'un paresseux tarder le cruel repentir ?
1675Ah ! c’est trop attendu, et ta valleurvaleur guerriereguerrière
N’est pas de tant attendre et prier ordinaire.
Si tu forces le ciel, si les esprits d’embasen bas
Tremblent à la lueur de ton fier coutelas,
Et si tous les mortels te craignent fier et brave,
1680Ne sçauroissaurais-tu forcer une chetivechétive esclave ?
Une chetivechétive fille, et qui n’a que les pleurs
Pour resisterrésister, pauvrette, à tes mallesmâles valleursvaleurs ?
Non, non, c’est trop long tempslongtemps differerdifférer le remederemède,
--- 64 ---Tarder la guarisonguérison qui me peut estreêtre en aydeaide :
1685C’est trop se consommer sans vouloir se guarirguérir,
Dans son propre brazierbrasier c’est trop vouloir perirpérir.
Il faut sortir de peine, on ne plaint lamentable
CeluyCelui qui de son gré s’est rendu miserablemisérable.
HeHé ! qui me plaindra donc, qui consentsconsent à mes maux ?
1690Et qui puis en voulant estoufferétouffer mes travaux ?
Rodomont qui tout vaincqvainc doit tenir à grand honte
Qu’une femme aujourd’huyaujourd’hui par ses yeux le surmonte.
Ce n’est tant de mesprismépris, de blasmeblâme et deshonneurdéshonneur,
Que se voir surmonter d’un genereuxgénéreux vainqueur,
1695AccoustuméAccoutumé de vaincre, et riche de victoire,
Que d’un foiblefaible ennemyennemi sans valleurvaleur et sans gloire.
Mais qui me faictfait souffrir si long tempslongtemps cestcet affront.
Est-il rien impossible au vainqueur Rodomont ?
Qui peut assez pouvoir pour opposer sa force
1700À son maslemâle desirdésir, qui toute chose force ?
Jupin le peut-il faire, et ce Dieu valleureuxvaleureux
Le mignon de VenusVénus, la femme du boiteux ?
Pallas le pourroitpourrait-elle ? et la riche DeesseDéesse
Qui prodigue aux mortels la superbe richesse :
1705Non, ils ne sçauroyentsauraient tous. Car ce superbe bras
Peut les tirer du ciel, et les jetterjeter en bas.
Et bien que mes ayeulxaïeux ces Titans effroyables
Qui voulurent monter dans les cieux redoutables,
Unis en volontezvolontés et en affection,
1710Mettant roc dessus roc, Osse sur Pellion,
AyantsAyant estéété vaincus de Jupin lance-foudre,
Et d’un subit effort froissezfroissés, broyezbroyés en poudre.
Rodomont leur nepveuneveu peut d’un contraire sort
ReparerRéparer leur malheur, venger leur pallepâle mort,
1715Il peut ruiner les Dieux, et cestcet estoc qu’il serre
Dans la guerriereguerrière main peut les jetter par terre,
--- 65 ---Qui peut donc l’empescherempêcher d’accomplir son desirdésir ?
Qui peut forcer son vueilveuil, et troubler son plaisir ?
Jupin moindre que luylui, pour esteindreéteindre sa flamme,
1720Pour avoir du plaisir [a] ravyravi mainte femme,
Il n’a point differédifféré de violer la loyloi,
Pour se mettre en repos, et se tirer d’esmoyémoi.
Mars en a fait ainsi : d’une façon cruelle
Pluton ravit jadis Proserpine la belle.
1725Si ces Dieux qui ne sont indomptezindomptés comme moymoi,
N’ont porté nul respect à l’honneur à la loyloi,
N'estimant autre loyloi que leur volonté prompte,
De faire ainsi comme eux, ne peut -il estreêtre à honte ?
Non non, ce n’est que trop longuement attendu :
1730Ce n’est que trop avoir de propos despendudépendu
À conter mon malheur, faut sortir de souffrance,
Puis quePuisque j’en ayai, gaillard, la force et la puissance :
Que dira-ondira-t-on de moymoi alors que l’on scaurasaura
Que Rodomont vainqueur, vaincu forcé sera
1735Surmonté d’une fille : ô trop injuste blasmeblâme,
CeluyCelui qui vainc les Dieux, est vaincu d’une femme,
Non il n’en sera rien. Quand les superbes Dieux,
Quand les esprits d’embasen bas, et tous ces braves preux
Qui ont cent fois sentysenti la fureur de ma lame,
1740VoudroyentVoudraient tous s’opposer au desirdésir de mon ameâme,
Je ferayferai mon vouloir. Il n’est loyloi nyni raison
Qui puissent plus long tempslongtemps retenir en prison
Mon ameâme, qui languit à faute d’allegeanceallégeance
Au feu qui la consomme, au tourment qui l’offense.
1745C’est trop estreêtre ennemyennemi de ma propre santé,
C’est trop porter d’honneur au droictdroit, à l’equitééquité,
C’est trop estreêtre attendryattendri des larmes d’une fille,
C'est trop au vueilveuil d’autruyautrui rendre son vueilveuil servile,
C’est faire trop d’injure à sa maslemâle valleurvaleur,
--- 66 ---1750C’est trop endommager sa gloire et son honneur.
C’est trop souffrir de mal, trop cherirchérir sa ruine,
Et c'est trop refuser la douce medecinemédecine :
Sus je veux me guarirguérir, je le puis. Il le faut,
Rien propre à mon salut ores ne me defautdéfaut,
1755Trop long tempslongtemps en prison me retient cestecette belle,
Je languis trop long tempslongtemps presprès de cestecette cruelle
Ma force se vieillit, à l’honneur destiné,
Je suis comme Pâris jajà tout effeminéefféminé,
Ma promesse se pertperd, comme se fontfond la neige
1760Sur le front d’un rocher, aux rais du chaud visage
De l’alme Phitien, et comme aupresauprès du feu
La vermeillette fleur se seichesèche peu à peu.
Comme seichesèche de soin l’avare, qui ne songe
Qu'en son or, dont la garde immortelle le ronge,
1765Comme on voit peu à peu en un festin nouveau
Sur la table allumé, consommé le flambeau,
Depuis que triste serf de la fierefière Isabelle
Elle a tinstint ma vertu captive dessous elle :
Et depuis que je suis veuf de ma liberté,
1770Par l’ardeur de son œil, en servage arrestéarrêté,
J’eusse vaincu Roger ? surmonté Bradamante,
Tué, deffaitdéfait, ruiné, Marphire l’arrogante :
J'eusse vaincu Roland, et le fier Rodomont
EustEût fait mourir RegnaudRenaud, la gloire de Clermont,
1775Brandimart, Olivier, d'une face inhumaine
TyréTiré hors de Paris le vieillard Charlemaigne73,
Bref j’eusse tout conquis, gros de butin, de los,
Je seroisserais en mon pays en honneur, en repos,74
Cent RoysRois à me servir, et mille riches Princes
1780Me venantsvenant faire joug, et offrir leurs provinces.
VoilaVoilà combien de mal, de perte, et de malheur
L’amour cause souvent, à ceux dont la valeur
--- 67 ---Peut forcer l’univers, et en mainte victoire,
Par le sang ennemyennemi graver leur nom, leur gloire.
1785Mais c’est trop differédifféré : il est temps de guarirguérir,
Il est temps de soy-mesmesoi-même au besoin secourir.
Sus je m'en voisvais forcer cestecette belle inhumaine
D’accomplir mon vouloir, et d’esteindreéteindre ma peine.
SICAMBRAS.
Qui fait pallirpâlir vos yeux de menassemenace et d’horreur ?
1790Où courez -vous ainsi, agittéagité de fureur ?
De qui sont ces sourcils, espoyépais, et gros de rage,
Et de qui sont ces pas, que d’un cruel courage ?
Quelle fureur vous guide ? et quelle passion
En vous troublant les sens, trouble vostrevotre action ?
1795Où courez -vous ainsi, d’où provient cestecette audace,
Et ce cruel courroux qui rougistrougit vostrevotre face ?
D’où vient que la fureur maistressemaîtresse de vozvos yeux
Les rend rouges de feu, cruels et furieux ?
Faut -il tant de fureur, à finafin de rendre infameinfâme
1800Sa memoiremémoire et son los, en forçant une femme ?
Non, non, souvienne vous, que vous avez appris
À surmonter les preux, d’un chautchaud desirdésir esprisépris,
D’acqueriracquérir de l’honneur, sous la faveur des armes,
Et de vaincre indompté les plus braves gensd’armesgens d'armes.
1805Souvienne vous du nom du brave Rodomont,
La terreur et l’effroyeffroi des heroshéros de Clermont,
Que vos faits genereuxgénéreux vous viennent en memoiremémoire,
Souvienne vous encorencor' de vostrevotre belle gloire,
De vos braves combats, riches d'honneur, de los,
1810Où sont morts sous vos mains tant de braves heroshéros.
Que celle vous semonde à garder venerablevénérable
VostreVotre honneur, qui n’a point au monde de semblable,
Que cela vous semonde à ne commettre rien
--- 68 ---Qui puisse diffamer vostrevotre los ancien,
1815» Car le commencement ne parfait l’edificeédifice,
» La seule fin le lave, et d’erreur, et de vice,
» CeluyCelui qui bien commence, et mal finit son fait,
» MeriteMérite au lieu d’honneur, peine de son forfait,
Poursuivez donc le fil de vostrevotre gloire sainctesainte,
1820Et ne permettez pas qu’elle trespassetrépasse esteinteéteinte
Par un laschelâche meffaitméfait que pouvez eviteréviter.
» CeluyCelui n’est homme vrayvrai qui ne peut se dompter,
Quel honneur aurez -vous de forcer une fille,
Que le sort a rendue entre vos mains servile ?
1825» CeluyCelui qui fait injure au vaincu par le sort,
» Est indigne d’honneur, il meritemérite la mort,
» Mais plus a merité de vergoignevergogne et de blasmeblâme,
» CeluyCelui qui veut forcer une pudique dame,
Que la nature prive et de vive valeur,
1830Et de fort champion, pour garder son honneur.
RollandRoland outré d’amour d’AngeliqueAngélique la belle,
L’ayant en son pouvoir n’a voulu jouyrjouir d’elle :
RegnaultRenaud a fait de mesmemême, on a veuvu se ranger
À cestecette sainctesainte loyloi Sacripant et Roger,
1835Voulez -vous estreêtre seul qu’on accuse de vice ?
Voulez -vous estreêtre seul coulpablecoupable d’injustice ?
Voulez -vous estreêtre seul appelléappelé ravisseur ?
Voulez -vous estreêtre dit injuste possesseur
D'une chose qui est par la juste balance
1840De la sainctesainte équité hors de vostrevotre puissance ?
Non non ne profanez de sorte vostrevotre los,
» CeluyCelui qui pertperd l’honneur, pertperd aussi le repos :
» Et celuycelui est indigne et d’heur et de memoiremémoire
» Qui n’est point esbranléébranlé du desirdésir de la gloire.
1845Vous croirez mon conseil : il faut croire tous ceux
Que le mal comme nous n’offense injurieux,
--- 69 ---Car celuycelui qui est fol que le desirdésir transporte
Hors les barres du droictdroit, ne peut en nulle sorte
Soy-mesmesSoi-même conseiller : le malade ne peut
1850Luy mesmesLui-même consoler le mal dont il se deult.75
Croyez donc mon conseil, laissez en patience
Celle qu’assez le ciel cruellement offense,
VeufveVeuve de son espouxépoux, sans espoir, sans support,
Sans vouloir, la forçant, estreêtre autheurauteur de sa mort.
1855Car toute dame sage aura tousjourstoujours plus cherechère
La mort, que les longs jours remplis de vituperevitupère :
Et la dame plustostplutôt verra percer son sein,
Son estomachestomac, son cœur d'une barbare main,
Que permettre estreêtre fait deshonneurdéshonneur à sa gloire,
1860Car elle ne vit plus dont morte est la memoiremémoire.
LucresseLucrèce fit ainsi, et de mesmemême on verra
Si l’on veut la forcer, qu’Isabelle fera.
« Je scaysais sa volonté. Toute dame fidellefidèle,
« Non seulement de corps, mais de l'esprit est belle :
1865Mais les sages souvent sont les plus malheureux,
Les fols mieux œilladezoeilladés de la gracegrâce des Dieux.
Sus donc appaisez apaisez-vous, conservez cestecette dame
Afin de conserver vostrevotre gloire de blasmeblâme,
Autrement et du ciel le celestecéleste courroux
1870VangeurVengeur de nos forfaits, s’armera contre vous,
Et les justes mortels, vous feront dure guerre,
Indigne d’habiter cestecette equitableéquitable terre,
Car les Dieux sont loyaux balanceurs de nos faictsfaits,
Ils aymentaiment nos vertus, punissent nos forfaictsforfaits,
RODOMONT.
1875OÔ fol que penses -tu ? penses-tu que je doute76
NyNi les Dieux,nyni le ciel, que le couard redoute ?
--- 70 ---Tous les Dieux de là -haut ne peuvent rien sur moymoi,
Moins les mortels pourront me prescrire la loyloi ?
En depitdépit, malgré eux, qui sont autheursauteurs du vice,
1880Malgré toute vertu, tout droictdroit, toute justice,
Je veux faire mon vueilveuil, je ne suis arrestéarrêté
Au service d’aucun, ains à ma volonté,
Ma seule volonté me servira hautaine
De raison, de justice, et de reiglerègle certaine.
1885Rodomont n’est-il pas assez brave, assez fort,
Pour faire ce qu’il veut malgré l’injuste sort ?
Rodomont n’est-il pas assez superbe et brave,
Pour tenir la raison sous sa valeur esclave ?
Rodomont n’est -il pas assez fort, furieux,
1890Pour commander, vainqueur, aux hommes et aux Dieux ?
Rodomont n’a -t-il pas la puissance assez forte
Pour desgagerdégager son los, s’il faisoitfaisait quelque faute ?
Non non c’est pure erreur, que vouloir par raison
Faire au captif trouver courtoise sa raison,
1895C’est erreur que vouloir combatrecombattre les gensd’armesgens d'armes,
Par la loyloi, par le droictdroit, qui cedentcèdent à leurs armes,
» Où la force commande, il ne faut d’autre loyloi
» Que celle qu’on desiredésire, et qui provient de soysoi,
Soit que le ciel se faschefâche, ou que serve de blasmeblâme
1900Je rende ma memoiremémoire, ou soit qu'on me diffame,
De fureur, et de rage, et que les immortels
S’arment encontre moymoi avec tous les mortels,
QuoyQuoi que s’ensoiten soit, je veux que l’ingrate Isabelle
EsteigneÉteigne ma douleur, et ma flamme immortelle ?
1905Ne m'en parle donc plus, tu remonstreremontre' à un mort,
Et tu semesèmes ton grain sur le parjure bort77
De l’infidelleinfidèle mer : car rien ne peut distraire
Mon esprit arrestéarrêté de ce qu’il pense faire.
--- 71 ---SICAMBRAS.
Mais en faisant ainsi, injuste vous serez,
1910Maint blasmeblâme d’un chacun à jamais vous aurez,
Faut garder cestcet honneur, où le vaillant aspire.
RODOMONT.
Mais plustostplutôt retirer son ameâme de martyre.
SICAMBRAS.
CeluyCelui ne peut souffrir qui vit selon raison.
RODOMONT.
CeluyCelui n’est point heureux qui languistlanguit en prison.
SICAMBRAS.
1915Mais ce n’est pas prison que selon la loyloi vivre ?
RODOMONT.
C'est bien estreêtre en prison qu’un cruel maistremaître suivre ?
SICAMBRAS.
Mais qui vous peut forcer de commettre pechépéché ?
RODOMONT.
L’amour qui tient mon cœur en servage attaché ?
SICAMBRAS.
Rien si le sage faut, qui peut couvrir son vice.
RODOMONT.
1920Rien peut empescherempêcher d’estreêtre à soymesmessoi-même propice.
SICAMBRAS.
Il vaut mieux se forcer que forcer l’equitééquité.
RODOMONT.
Chacun fait ce qu'il peut pour estreêtre en liberté.
SICAMBRAS.
Libre c’est n’estreêtre pas que se voir serf du blasmeblâme ?
RODOMONT.
Libre c’est n’estreêtre pas qu’estreêtre serf d'une femme.
SICAMBRAS.
1925PourquoyPourquoi s’en rend-on serf ?
RODOMONT.
Nous y sommes forcezforcés.
SICAMBRAS.
Faut donc forcer aussi nos desirsdésirs insensezinsensés ?
RODOMONT.
Qui le peut si l’amour a forcé nos courages ?
SICAMBRAS.
La force sert tousjourstoujours d’excuse aux plus mal sages.
RODOMONT.
Le sage nyni le fol ne luylui resistentrésistent pas.
SICAMBRAS.
1930PlustostPlutôt qu’errer, le sage esliraélira le trespastrépas.
RODOMONT.
Mais si on peut sans mort avoir ce qu’on souhaittesouhaite ?
SICAMBRAS.
Avoir contre raison c'est moins proffitprofit, que perte.
RODOMONT.
L’amant fait ce qu’il peut pour guarirguérir sa douleur.
SICAMBRAS.
L’amant fidellefidèle et vrayvrai n’use point de rigueur.
RODOMONT.
1935Qui ne peut autrement avoir ce qu’on desiredésire ?
SICAMBRAS.
Faut par la patience allegeralléger son martyre.
RODOMONT.
Mais tant plus on attend, et moins on a d’espoir.
SICAMBRAS.
Le temps nous fait la fin de toutes choses voir.
RODOMONT.
Qu’ayai-je affaire d’attendre, en pouvant à toute heure ?
SICAMBRAS.
1940La chose consulteeconsultée est tousjourstoujours la meilleure.
RODOMONT.
Mais quel conseil faut-il en l’escolleécole d’amour ?
SICAMBRAS.
De ne rendre son nom indigne du beau jour ?
RODOMONT.
Les fautes des amants sont tousjourstoujours tollerablestolérables ?
SICAMBRAS.
Non sont, quand par la force ils se font redoutables ?
RODOMONT.
1945Jupiter se rit d'eux, et de leur vain serment ?
SICAMBRAS.
Mais Jupiter punit leur rapt cruellement ?
RODOMONT.
Mais que peut Jupiter sur ma puissante dextre78 ?
SICAMBRAS.
Dieu sera tousjourstoujours fort, tel il faut le cognoistreconnaître ?
RODOMONT.
En attendant ce temps, faut faire son desirdésir ?
SICAMBRAS.
1950Souvent mille douleurs sortent d'un vain plaisir ?
RODOMONT.
« Il n'est point de douleur si cruelle, qui rende
« Cruel l'heur de l'amant, qui a ce qu'il demande
SICAMBRAS.
« Il n'est point de plaisir si doux et savoureux
« Qui nous doive esmouvoirémouvoir d'offenceroffenser les grands Dieux79.
RODOMONT.
1955Mais c'est trop disputé, je veux qu'on m'obeisseobéisse
Encore que mon vouloir soit contraire à justice ?
Ne m'en parle donc plus, Rodomont jouyrajouira
D'Isabelle la fierefière, ou ce jour il mourra :
Mais je la voyvois venir, toute esploréeéplorée et lasse,
1960Elle semble à un corps qui languissant trespassetrépasse,
Je m'en vais l'acosteraccoster, et de serments et vœux
AppaiserApaiser si je puis son vouloir rigoureux,
--- 74 ---Car je veux la prier avant qu'user de force,
AffinAfin que de blasmerblâmer mon los nul ne s'efforce.
1965Jupiter vous conserve ô cruelle beauté,
Qui te plaitsplais à tenir serve ma liberté.
ISABELLE.
Je ne tiens rien captif, moymesmemoi-même suis captive,
Ores morte de peur, ores à demydemi vive,
HelasHélas permettez moy-moi de plaindre librement
1970Le mal, qui rend mon cœur privé de sentiment.
RODOMONT.
Il ne faut plus plorerpleurer, car les pleurs que l'on jette
Ne sçauroientsauraient rapellerrappeler une chose jajà faictefaite,
Il ne faut plus plorerpleurer, mille ruisseaux de pleurs
Ne peuvent submerger une de nos doleursdouleurs.
ISABELLE.
1975Celle doit bien plorerpleurer qui languistlanguit sans attente
De voir jamais sa vie autre que languissante,
Celle doit bien plorerpleurer, qui veufveveuve de repos,
Sent le fier desespoirdésespoir fureter dans ses os,
Celle doit bien plorerpleurer, que la guerre implacable
1980Rend du vouloir d’autruyautrui esclave miserablemisérable.
RODOMONT.
Mais celle ne doit point penser estreêtre en malheur,
Qui tient de Rodomont esclave la valeur,
Qui commande sur luylui, comme vous Isabelle,
Seule de son repos l'inhumaine bourellebourrelle.
ISABELLE.
1985PourquoyPourquoi en vous mocquantmoquant de mon inique sort,
Advancez Avancez-vous encorencor' par vos propos ma mort,
Vous estesêtes monseigneur, encorencor' que l’arrogance
Vous ait donné sur moymoi cestecette injuste puissance,
Je ne puis rien sur vous, ains vous pouvez sur moymoi,
1990Vous estesêtes seul autheurauteur de mon piteux esmoyémoi.
--- 75 ---RODOMONT.
Ah ! c'est tout au rebours, car vous tenez ravie
Mon ameâme en vos beautezbeautés, et captive ma vie,
L’amour plus fort que Mars, vostrevotre esclave me rend,
Et de vous seule helashélas ! ma liberté depend.
1995Mais las ! ayez mercymerci de ma longue miseremisère,
Je vous suis doux vaincueurvainqueur, soyez douce adversaire
À mon ameâme, qui meurt au feu de vos beaux yeux,
» Rendre bien pour le bien nous commandent les Dieux,
Isabelle c'est vous à qui la gloire est deuëdue
2000De Rodomont vaincu, aux rais de vostrevotre veuëvue,
C'est vous qui d’un regard avez dompté ce cœur,
Qui parmyparmi cent hazardshasards resta tousjourstoujours vaincueurvainqueur,
Je me soubmetssoumets à vous, et vos yeux me font faire
Ce que tous les mortels ne m’eussent faictfait parfaire.
2005Voyez combien puissant est l’esclairéclair de vostrevotre œil,
Oeil qui peut rappellerrappeler un corps mort du cercueil,
Je suis vostrevotre captif, ma prison est plus dure
Que celuycelui qu'une esclave en servitude endure,
Car il attentattend tousjourstoujours en payant sa rançon
2010De sortir desgaigédégagé quelque jour de prison,
Ce qui peut se guarirguérir par l’or, par la chevance,
N’est rare, nyni divin, ains de peu d’excellence,
Mais tout l’or ne sçauroitsaurait rachepterracheter mon esmoyémoi,
S’il ne vous plaistplaît helashélas d’avoir pitié de moymoi,
2015Je despenddépends tout de vous et par vous je respire
Rien que vostrevotre amitié icyici je ne desiredésire,
Las promettez -la moymoi, affinafin de n'estreêtre pas
Forcé de m’advancer moy moi-mesmemême le trespastrépas.
Las promettez -la moymoi, faictesfaites que l’esperanceespérance
2020Ne m’abandonne point non plus que la vaillance,
Mais sus respondez moy-moi en toute liberté,
Vous pouvez m'asseurerassurer de vostrevotre volonté.
--- 76 ---ISABELLE.
Ah ne verrayverrai-je point la fin d’une journeejournée
Quand et elle80 emporter ma pallepâle destineedestinée ?
2025Mes jours, et mes saisons, et en un mesmemême jour
VerrayVerrai-je point finir ma vie et mon amour ?
Doy Dois-je tousjourstoujours languir à jamais miserablemisérable,
Mon mal doit -il durer sans changer variable ?
OÔ chetifvechétive Isabelle ! hehé que ne mourais -tu,
2030Quand le vaillant Roland par sa maslemâle vertu
Te trouva dans les mains, dans la caverne obscure
Des brigands, qui vouloientvoulaient faire à ta gloire injure,
Heureuse tu seroisserais, où tu languis helashélas,
ArdanteArdente de mourir, et ne le pouvant pas,
2035Ah faut -il que je sois faute d'estreêtre sans vie
En hazardhasard de servir ma chasteté ravie,
VerrayVerrai-je sans mourir moissonner cestecette fleur
Qui boutonne excellente au rozierrosier de l’honneur ?
Bref mon corps violé, ma gloire diffameediffamée,
2040Faute qu'un creux tombeau ne me tient enfermeeenfermée ?
HelasHélas je le verrayverrai ? mais aussitostaussitôt ma main
Ira faute du fer brisant, rompant mon sein,
Avant je veux tenter une plus douce voyevoie,
Avant ce fier meschefméchef las il faut que je voyevoie
2045Si je pourraypourrai amollir le cueurcoeur, la volonté
De ce more cruel à ma pudicité,
AydeAide aydeaide moy-moi grand Dieu, et me donne la gracegrâce
Que je puisse amollir son cœur et son audace.
OÔ Zeobin mon Zeobin, mon espouxépoux aydeaide moy-moi,
2050Car je vayvais disputer nostrenotre commune foyfoi,
Mais quoyquoi qu’il en arrive, ô Zeobin je te jure,
Que je mourraymourrai devant que l'on luylui facefasse injure.
RODOMONT.
Et bien voulez -vous point ô [superbe]81 beauté
--- 77 ---Accorder mon desirdésir, faire ma volonté,
2055DictesDites, et en vous mesmesvous-mêmes ha ayez souvenance
Du bien que je vous faictfais qui vaut bien recompenserécompense.
ISABELLE.
Par ce Dieu que tu sers, par cestecette sainctesainte foyfoi,
Qui doit estreêtre l’honneur et le los d’un grand RoyRoi,
Par la tienne valleurvaleur, qui [n'a] point de semblable,
2060Par ton fer invaincu aux vainqueurs redoutable,
Par ton los, par ton heur, qui ne peut effacer
L’ancre injuste du temps, ne me vueillesveuilles forcer,
Ne ravis ce qui peut me tuer esploreeéplorée,
» Un bien qu’on a par force est de peu de dureedurée,
2065PermetPermets82 que je demeure helashélas jusqu’à ma fin
FidelleFidèle, chaste, et sainctesainte, à mon espouxépoux Zeobin,
Par ces pleurs que tu vois noyer mon froid visage,
Par la juste pitié de mon cruel dommage,
Par mes ardantsardents souspirssoupirs, par mon adversité,
2070Pardonne je te prie à ma pudicité,
Je ne te requiers point de me donner la vie,
De tes riches thresorstrésors je ne m'aigris d’envie,
Je ne veux rien du tien, je te prypri' seulement
De ne vouloir ravir ce qui sert d’ornement,
2075À mon ameâme immortel, ne m'osteôte impitoyable
Ce qui n'est pas à moymoi, ains au los venerablevénérable,
Ce qui est à l’honneur qu’on ne peut reparerréparer
Quand on pourroitpourrait autant que tous les Cieux durer.
Par ces nerveux genoux qui me tiennent colleecollée,
2080Par la mort de Zeobin qui me rend desoleedésolée,
Et par ce mesmemême amour que tu dis me porter,
Ne vueillesveuilles mon honneur cruellement m’osterôter,
HelasHélas je t'en supplyesupplie, ou si tu as envie
De voir la pallepâle fin de ma dolente vie,
2085Preste Prête-moymoi cestcet acier, et tu verras alors,
--- 78 ---Pour sauver mon honneur que je tueraytu'rai mon corps,
HelasHélas fayfais moy-moi mercymerci, et ne consents au blasmeblâme
Que chacun te donradonn'ra de forcer une femme,
Une femme debiledébile, et qui [n'a] que les pleurs,
2090Que les cris, les sanglots et les tristes douleurs
Pour garder son honneur, pour deffendredéfendre sa gloire,
Et pour avoir du sort inhumain la victoire,
Accorde ma priereprière, et me donne ta foyfoi
De sauver mon honneur, d’avoir pitié de moymoi.
RODOMONT.
2095Madame levez -vous, vos cris, vostrevotre langage,
Ne me feront changer d’ameâme nyni de courage,
Je veux avoir de vous ce que la loyloi de Mars
Me permet de ravir, seule loyloi des soldats.
ISABELLE.
Un plaisir si legerléger vous sera peu durable !
RODOMONT.
2100Nul plaisir n'est legerléger qui nous est secourable ?
ISABELLE.
Il ne faut pour son bien la justice offenceroffenser.
RODOMONT.
Chacun faictfait ce qu’il peut pour son bien advanceravancer.
ISABELLE.
Est -ce bien que forcer une simple femelle.
RODOMONT.
OuyOui, quand on ne peut vivre sans jouyrjouir d’elle ?
ISABELLE.
2105L’amour qui est forcé est amour sans plaisir ?
RODOMONT.
Il n'y a point de force où est l’ardantardent desirdésir ?
ISABELLE.
Mais un si grand malheur helashélas je ne desiredésire ?
--- 79 ---RODOMONT.
Je le veux qui te tiens serve sous mon empire.
ISABELLE.
Vous forceriez mon corps, mais non ma volonté.
RODOMONT.
2110C'est tout un, car mon cœur sera lors contenté.
ISABELLE.
Mais le mien perirapérira d’une plainte cruelle.
RODOMONT.
Le vaincu du vaincueurvainqueur est la proyeproie mortelle.
ISABELLE.
De la fureur de Mars nostrenotre sexe est exempt.
RODOMONT.
Jamais la belle dame acquise ne se rend.
ISABELLE.
2115On ne la force pas.
RODOMONT.
Cela gistgît en l’envie
De celuycelui qui la tient sous sa main asservie ?
ISABELLE.
Mais quel bien la forçant a ila-t-il, et quel plaisir ?
RODOMONT.
Qu’il appaiseapaise son vueilveuil, contente son desirdésir.
ISABELLE.
HelasHélas chetiveschétives donc sont les pudiques femmes.
RODOMONT.
2120Mais heureuses sur tout je tiens les belles dames
Qui se rendent captifs les plus cruels vaincueursvainqueurs,
Mais c'est assez parlé, qu’on appaiseapaise ces pleurs,
Qu'on osteôte ces souspirssoupirs, sans plus estreêtre esploreeéplorée,
Sans pallirpâlir de soucysouci, il est temps qu’on m’agreeagrée,
2125Sus j'y suis resolurésolu, il me plaistplaît, je le veux,
Rien ne peut amollir mon desirdésir furieux.
ISABELLE.
Puisque c'est chose en vous tellement arresteearrêtée,
--- 80 ---Que je ne puis me voir de ce mal exempteeexemptée,
Je veux bien vous aymeraimer, bien qu'en ayez pouvoir
2130Plus belle que je suis, mille beautezbeautés avoir,
Mais je vous veux avant une recepterecette apprendre
Qui vous peut immortel, et sans blesseureblessure rendre,
Je veux cueillir par tout mille sortes de fleurs,
Des herbes à façon, puissantes en valleursvaleurs,
2135J'en ferayferai certain bain, et dedans luylui laveelavée,
Ma peau contre l’acier tiendra ferme esprouveeéprouvée,
[Vous]83 en verrez l’essayessai, car vos bras bien que forts,
Ne pourront de leur fer endommager mon corps,
Lors ayant veuvu l’effecteffet de ce bain admirable,
2140Vous baignerez dedans pour estreêtre invulnerableinvulnérable.
RODOMONT.
Je le veux il me plaistplaît, ensemblement allons
Chercher toutes ces fleurs au -dessous des vallons,
Allons ensemblement sur les costeauxcôteaux superbes,
Ces racines cueillir, et amasser ces herbes.
CHOEUR.
2145OÔ que la mort est heureuse
De la dame courageuse,
Qui meurt par sa chasteté :
De son sang, son los prend vie ?
De la gloire elle est suivyesuivie,
2150Les Cieux en font leur clarté.
Elle demeure immortelle,
En la bouche sainctesainte et belle
Des amateurs de l’honneur :
--- 81 ---La vertu a telle force
2155Que plus l’estendreétendre84 on s’efforce,
Plus elle croistcroît en vigueur.
Heureux qui laisse sa gloire
Dans le temple de Minerve.
Pour honneur à ses nepveuxneveux :
2160La mort est bien naturelle,
Mais la gloire ne suit belle
Que les esprits vertueux.
C’est le thresortrésor venerablevénérable,
Dont doit tout homme loüablelouable
2165Avoir l’ameâme revesturevêtu
Toute chose est transitoire,
Fors la divine memoiremémoire
Des hommes pleins de vertu.
Le ciel sera sans lumierelumière,
2170Et sans son cours ordinaire
Le sainctsaint Soleil radieux :
Avant que la gloire meure
De ceux où l’honneur demeure,
Que la vertu pousse en eux.
2175De mesmemême chastement belle,
Comme le ciel immortelle,
Isabelle est en repos :
On dira que courageuse
Elle est morte valleureusevaleureuse
2180Pour conserver son beau los.
Toutes les Dames d’esliteélite
Offriront à son meritemérite
Mille vœux, mainte oraison :
Mais tousjourstoujours la fin est telle
2185De la dame chaste et belle
LouëeLouée en toute saison.
--- 82 ---
Pendant noznos larmes coulantes
Par son trespastrépas ondoyantes
La regrettent sans confort :
2190Que dis-je ? c’est à nous honte
De plorerpleurer celle qui dompte
Par sa mort, la fierefière mort.
ACTE CINQUIESMECINQUIÈME.
OÔ Malheureux malheur ! ô meschefméchef lamentable !
MESSAGER.
OÔ trop cruelle mort ! ô perte deplorable !
2195Ah mon œil, qu’as-tu veuvu ? heureux si sans clarté
Pour ne voir point ce mal, helashélas, tu eusseeusse' estéété ?
FLEURDELYS.
HeHé Dieu, que dictdit cestuycelui, quelle triste nouvelle
À fouëtsfouets si cuisants sa pauvre ameâme bourelle ?
Las qu’est-il arrivé, las bon Dieu est-ce point
2200Mon amyami Brandimart que la mort ait esteintéteint ?
MESSAGER.
OÔ l’estrangeétrange accident ! ô la cruelle perte !
HelasHélas elle ne peut estreêtre oncques recouverte !
OÔ divine vertu ! hehé failloitfallait-il, helashélas !
Qu'une si fierefière main advançastavançât ton trespastrépas ?
--- 83 ---FLEURDELYS.
2205La perte qu’il souspiresoupire est grande et precieuseprécieuse,
Son cœur en est esmeuému, et son ameâme angoisseuse :
C’est Roland qui est mort, ou RegnaultRenaud, ou Roger,
Ou Charles qu'Argamont menaçoitmenaçait d’outrager.
MESSAGER.
HeHé faut-il qu’un tombeau ait aujourd'huyaujourd'hui la gloire
2210De couvrir ton beau corps, corps qui eut la victoire
Du Tyran, qui vouloitvoulait ravir la chasteté,
Isabelle, la fleur d’honneur et de beauté ?
HelasHélas la voix me faut quand je pense en la sorte
Que pour sauver son los, genereusegénéreuse elle est morte.
FLEURDELYS.
2215Il parle d’Isabelle, és es-tu donc ô malheur
Es -tu donc trespasseetrépassée ô ma pudique sœur ?
OÔ sort trop rigoureux ! ô trop cruelle envie !
Longue apresaprès ton Zeobin n’a pas estéété ta vie :
Mais si veux-je sçavoirsavoir la sorte de ta mort,
2220» La fin des vertueux aux vifs sert de confort.
MESSAGER.
OÔ digne d’une gloire à jamais immortelle,
Digne d’un vif honneur, chaste et sainctesainte Isabelle,
Tu as voulu mourir plustostplutôt que d’endurer
Qu'un Tyran outrageux te peutpût deshonorerdéshonorer.
FLEURDELYS.
2225Mais, las, dy dis-moymoi comment telle chose s’est faictefaite,
D’Isabelle et de moymoi l’amitié fut parfaicteparfaite,
J'estoisétais son tout, son ameâme, elle estoitétait ma moitié,
Ainsi divine estoitétait nostrenotre chaste amitié.
HelasHélas, conte moy-moi donc sa mort, puisqu’elle est digne
2230De fleurir à jamais une gloire divine.
MESSAGER.
Madame, je ne puis, trop mon ameâme est esprisépris
--- 84 ---De cruelle pitié, trop mon cœur de souspirssoupirs,
La voix me defaudroitdéfaudrait au milieu de mon conte,
De n'estreêtre mort comme elle, ah je mourroismourrais de honte.
[FLEURDELYS]
852235HeHé Dieu ne vueilleveuille pas, me refusant ce bien,
AddoucirAdoucir mon trespastrépas, qui dependoitdépendait du sien :
Conte moy-moi, conte moy-moi ce languissant dommage,
Afin qu’à son patron j’espreuveéprouve d’estreêtre sage.
MESSAGER.
Permettez moy-moi devant86 de refaire ma voix,
2240D’appaiserapaiser mon esprit, endurez que je sois
Plus allegéallégé du mal, qu’une mort si piteuse
FaictFait sentir inhumaine à mon ameâme angoisseuse.
FLEURDELYS.
J’attendrayattendrai ton loisir, mais las asseure assure-moymoi
De ne me decevoirdécevoir87 pour croistrecroître mon esmoyémoi.
MESSAGER.
2245PreparezPréparez à vos yeux mille larmes coullantescoulantes,
À vostrevotre triste cœur mille peines cuisantes,
Moy Moi-mesmemême sans plorerpleurer, et sans mainte douleur,
Ne sçauroissaurais vous conter un si gauche malheur.
FLEURDELYS.
À plaindre, à souspirersoupirer, las je suis toute faictefaite,
2250Mais plus encorencor' à plaindre une si triste perte :
Mais, sus conte le moymoi, et n'afflige plus fort
Mon esprit desireuxdésireux d’entendre cestecette mort.
MESSAGER.
Vous sçavezsavez que Zeobin en deffendantdéfendant les armes
Du PalladinPaladin Roland, l'honneur des preux gendarmes,
2255Armes que furieux par la rage blessé
Il avoitavait çà et là respandurépandu insensé,
AvoitAvait estéété vaincu, mesmemême privé de vie
Par le fier Mandrigard, qui bouillonnoitbouillonnait d’envie
--- 85 ---De ceindre durandal, l’espeeépée de Roland,
2260À son gaillard costécôté, à son costécôté vaillant.
Isabelle voulut désdès l’heure se deffairedéfaire,
Mais Zeobin son espouxépoux l’empeschaempêcha de ce faire,
La pria de vouloir appaiserapaiser son esmoyémoi,
De le survivre encorencor', et luylui garder la foyfoi.
2265Tous ces vœux de Zeobin, sa priereprière eslanceeélancée,
N’eussent pas de mourir Isabelle empescheeempêchée,
Qui cruelle à ses jours, pour offenser son sein
CherchoitCherchait de toutes parts quelque fer inhumain,
Sans qu'un Hermiteermite vint qui d’un prudent langage
2270AppaisaApaisa sa fureur, addoucistadoucit son courage :
Il embausmeembaume le corps de Zeobin chaste et beau,
Le porte sur son dos pour le mettre au tombeau,
Dessous le toicttoit sacré de sa sainctesainte chapelle,
Ayant aupresauprès de luylui la dolente Isabelle :
2275Mais, las ! en leur chemin le sort injurieux
Le cruel Rodomont fistfit trouver devant eux,
Rodomont qui bruslébrûlé des beaux yeux d’Isabelle,
ResolutRésolut de la prendre, et voulut jouyrjouir d’elle :
L’Hermiteermite s’y oppose. Ah le cruel le prentprend,
2280Le veut mettre en morceaux, mais le ciel le deffenddéfend,
Pendant avecque luylui Isabelle il emmeineemmène,
Isabelle dont double estoitétait l’ardanteardente peine.
FLEURDELYS.
Las ! pour elle ce fut douleur dessus douleur,
MeschefMéchef dessus meschefméchef, et malheur sur malheur.
MESSAGER.
2285Depuis en se voyant de ce Barbare esclave,
Barbare qui faisoitfaisait à toute heure du brave,
Qui tuoittuait, menassoitmenaçait les hommes et les Dieux,
Ores blessé d’amour, et ores furieux :
Elle se resolutrésolut de terminer sa vie :
--- 86 ---2290Mais rien ne faisoitfaisait aydeaide à sa pudique envie :
Car Rodomont sachant qu’elle avoitavait ce desirdésir,
L’accompagnoitaccompagnait tousjourstoujours, regardant à loisir
À ne permettre pas qu’en sa main desoleedésolée,
Il tombasttombât quelque fer, quelque feu, quelque espeeépée,
2295Pendant à vifs propos il la pressoitpressait tousjourstoujours
De luylui laisser cueillir le fruictfruit de ses amours,
De luylui donner congé, faisant son plaisir d’elle,
D’esteindreéteindre son ardeur et sa peine cruelle :
Mais, helashélas, il parloitparlait à quelque froid rocher,
2300C’estoitétait un feu bruslantbrûlant qu’il taschoittâchait d’approcher,
Car la belle n'estoitétait de ses propos esmeuëémue,
MesmeMême ne vouloitvoulait pas sur luylui jetterjeter la veuëvue :
Elle ploroitpleurait tousjourstoujours, ne cherchant autre cas
Qu'un fer qui peutpût, cruel, advanceravancer son trespastrépas,
2305TousjoursToujours estoitétait le nom de Zeobin en sa bouche.
Nom triste et desplaisantdéplaisant au Barbare farouche,
Barbare qui faschéfâché d’une si longue erreur,
CommençoitCommençait à changer son amour en fureur.
FLEURDELYS.
OÔ que je plains le sort de cestecette chaste dame,
2310EncorEncor' que la vertu l’ait affranchyaffranchi' de blasmeblâme :
Mais poursuyspoursuis Messager.
MESSAGER.
Laissez moy-moi en repos,
Ayant repris haleine, arranger mes propos :
Rodomont donc outré de fureur et de rage,
Se resolvoitrésolvait de faire à Isabelle outrage,
2315S'apprestoitapprêtait de forcer sa chaste volonté,
Quand elle appaiseapaise encorencor' sa fierefière cruauté,
Par ses pleurs, par ses cris, et faictfait tant que differediffère
Encore quelque peu la rage sanguinaire,
Elle esperoitespérait pendant pour la mettre au tombeau
2320Rencontrer quelque fer, ou quelque froid cordeau,
Ou se lancer du haut d'une creuse montagne,
--- 87 ---Mais tousjourstoujours Rodomont outrageux l’accompagne,
Il ne la quitte point, craignant, comme elle fistfit,
Qu’elle offençastoffensât son corps, et qu’elle se deffistdéfît :
2325OÔ quelle cruauté, ô quel cruel martyre !
Que ne pouvoir mourir alors qu’on le desiredésire,
De n’avoir nyni le fer, nyni la force icy ici-bas
Pour sortir du malheur, et trouver son trespastrépas.
FLEURDELYS.
AcheveAchève Messager, las ! je persperds patience,
2330Le malheur d’Isabelle à traictstraits cuisants m’offenceoffense.
MESSAGER.
Ah je n’en doute point ! helashélas j’en meurs parfois,
J'en pertsperds le sentiment, la constance, et la voix,
Rodomont cependant bruslébrûlé dedans sa flamme,
CherchoitCherchait de plus en plus à jouyrjouir de sa dame :
2335Il estoitétait tout en feu et la nuictnuit et le jour,
Il se sentoitsentait bruslerbrûler dans ce brazierbrasier d’amour,
Plus il voyoitvoyait le front de la chaste Isabelle,
Plus il vouloitvoulait l’aymeraimer, plus vouloitvoulait jouyrjouir d’elle :
Elle tout au rebours le detestoitdétestait plus fort,
2340Plus elle regardoitregardait son front, ses yeux, son port.
Ainsi leurs volontezvolontés se trouvent adversaires,
Contraires leurs humeurs, leurs natures contraires,
Chaste estoitétait Isabelle, et chaste son desirdésir :
Injuste Rodomont, et sallesale son plaisir :
2345En finEnfin il se resoultrésout de luylui ravir par force
L’honneur, que conserver la pauvrette s’efforce,
Il ne veut plus attendre, et ne faictfait plus de cas
Des peines d’Isabelle, il chemine à grands pas,
Insensé de fureur, le front pallepâle de rage,
2350Pour forcer furieux son pudique courage.
Lors la belle qui meurt de crainte et de soucysouci,
--- 88 ---De voir ravir son los, et son honneur aussi,
Qui du fier Rodomont apprehendeappréhende l’audace,
Devient toute confuse, et froide comme glace.
FLEURDELYS.
2355Ayant perdu Zeobin, c’estoitétait trop de malheur
Que se voir en hazardhasard de perdre son honneur.
MESSAGER.
VoicyVoici ce qu’elle faictfait, elle adviseavise une ruse,
Voyant que son malheur ne luylui servoitservait d’excuse,
Et que rien ne pouvoitpouvait appaiserapaiser Rodomont,
2360Qui portoitportait la fureur cruelle sur le front,
Comme on voit furieux le taureau dans la preeprée,
EschaufféÉchauffé de l’amour, quand la dame sacreesacrée
RameineRamène le Prin-tempsPrintemps, il court de toutes parts,
Ayant dedans le cœur d’amour fiché les dards,
2365Il mugistmugit insensé, et la froide genissegénisse
Semble mesmemême en fuyant redouter sa malice.
Ainsi fut Rodomont furieux insensé,
De l’infidelleinfidèle amour cruellement blessé,
Isabelle qui voit que toute sa puissance
2370Ne peut de ce cruel briser la violence,
Qui regarde en hazardhasard flotter sa chasteté
Et qui ne peut mourir selon sa volonté,
Fait mine de vouloir à Rodomont complaire,
Elle monstremontre un front gaygai, une face prospereprospère.
FLEURDELYS.
2375Ah ! et qu’à grand perilpéril la sage Dame peut
Repousser un cruel, qui violer la veut.
MESSAGER.
Lors d’un front assuré, et d’une face belle,
VoicyVoici ce qu'elle dictdit au PayenPaïen infidelleinfidèle,
"Puisque je voyvois ton cœur fidellementfidèlement m’aymeraimer,
2380Puisque je voyvois ton ameâme en mes yeux consommer :
--- 89 ---Que tu m’aymesaimes loyal, que ton amitié sainctesainte,
N’est point, comme je croycrois, infidelleinfidèle nyni feinte :
Je veux t’aymeraimer aussi, et pour t’en asseurerassurer
Je te veux aujourd’huyaujourd’hui d’un cher don honorer,
2385D'un don qui te fera comme AchilAchil' invincible,
Sans que l’acier cruel te puisse estreêtre nuisible,
Ton corps sera plus dur que l’attirant aymantaimant,
InvulnerableInvulnérable aux dards, et à tout ferrement :
Tu ne mourras jamais, et à finafin que tu pensepense'
2390Que mes propos sont vrais, et remplis de puissance,
Sage tu en feras espreuveépreuve sur mon corps,
Sur mon corps que ton fer fort entre les plus forts,
Offenser ne pourra, mesmemême blesser en sorte,
EncorEncor' que ta valeur entre toutes soit forte,
2395Mais pour y parvenir faut cueillir mille fleurs,
Des herbes aux desertsdéserts de toutes les couleurs,
Racines au pied verd, dont les roides montaignes88
FertillesFertiles en cailloux, abondent toutes pleines,
J’en ferayferai lors un bain, un bain tiedetiède et mymi chautchaud,
2400Où par deux fois plonger coup sur coup il me faut,
Lors ruant sur ma gorge, en ce chaud bain trempeetrempée
De tout ton fier pouvoir un coup de ton espeeépée,
Tu verras que ton fer ne me pourra blesser,
EncorEncor' que mille preux il ait peupu terrasser,
2405ApresAprès au mesmemême bain pour estreêtre invulnerableinvulnérable,
Deux fois tu plongeras ton corps fier redoutable,
Qui dur comme le mien coup sur coup deviendra,
Ains plus dur que l’acier mon scavoirsavoir te rendra."
FLEURDELYS.
OÔ dessein honorable ! ô bien heureusebienheureuse ruse !
2410OÔ vertu qui me rend languissante et confuse !
MESSAGER.
Rodomont bien joyeux pensant desjadéjà tenir
--- 90 ---Isabelle en sa main, et plus dur devenir
Que le fer et l’acier, cent fois la remercie,
Veut esprouveréprouver son bain au perilpéril de sa vie :
2415Mais craignant qu’elle vueilleveuille eschaperéchapper de ses mains,
Ou se precipiterprécipiter des rochers inhumains,
La tallonnetalonne tousjourstoujours, la suytsuit, et la costoyecôtoie,
Pendant que mille fleurs elle assemble à grand grand'joyejoie.
ApresAprès qu’elle eut cueillycueilli des herbes à foison,
2420Des racines, des fleurs, et fait son oraison
Au grand Dieu, de vouloir à luylui tirer son ameâme,
Elle allume un grand feu, une bruslantebrûlante flameflamme,
Met la poillepaille dessus, et ses herbes dedans,
MesleesMêlées confusementconfusément les fait bouillir longtemps.
2425Puis ayant fait yvrerivrer Rodomont plein de joyejoie,
Avidement glouton d’une si belle proyeproie,
Elle plonge son corps deux fois au fond de l’eau,
Corps trop digne pour estreêtre enclos dans le tombeau.
FLEURDELYS.
Qu’arriva-il-t-il apresaprès ? mon pauvre cœur pantellepantèle
2430Craignant d’ouyrouïr la fin de la chaste Isabelle.
MESSAGER.
Isabelle s’estantétant baigneebaignée dans ce bain,
DecouvreDécouvre son beau col, monstremontre son chaste sein,
Dit au More cruel : "Or maintenant espreuveéprouve
Si rien plus dur que moymoi à ton acier se treuvetrouve :
2435Frappe dessus mon col, tu verras au toucher
Ton acier dans ta main roidement reboucher :
Frappe donc, et ne crains, alors l’experienceexpérience
Te fera de mon bain cognoistreconnaître l’excellence."
Rodomont enyvréenivré tire son fer alors,
2440En frappe sur le col qu’il separesépare du corps
De la chaste Isabelle, et mourant venerablevénérable,
Prononça son Zeobin d’une voix lamentable.
--- 91 ---Comme reste esperduéperdu le dolent laboureur
Qui voit son bledblé greslégrêlé de l’ardanteardente fureur
2445Du foudre rougissant, bledblé qu’il jugeoitjugeait utile
Pour soustenirsoutenir son bras, et sa maigre famille,
Lors il croise les bras, il regarde en pitié
Son bledblé gisant au champ, couppécoupé par la moitié.
Ainsi fut Rodomont, Rodomont qui demeure,
2450Sans force, sans pouvoir le cours de plus d’une heure,
Il maudit sa folie, il blasmeblâme son erreur,
Et vouloitvoulait contre luylui convertir sa fureur,
Perçant d’un mesmemême fer qui fit mourir la belle
Sa poitrine sanglante, injuste, et criminelle.
FLEURDELYS.
2455OÔ cruelle douleur ! EncorEncor' quelque confort
Adoucira mon mal, si Rodomont est mort.
MESSAGER.
Ha non ! car un chacun le fer des poings luylui tire,
Sans armes on le laisse acoiseraccoiser89 seul son ire,
Il demeure esplorééploré, la chaste dame il plaint,
2460Il prise sa vertu, estime son los sainctsaint :
Morte il veut l’honorer, qu’il avoitavait voulu vive
Forcer, diffamer, rendre au deshonneurdéshonneur captive.
Alors pour amender son injuste forfait,
Un superbe tombeau à Isabelle il fait,
2465Qu'il pare de harnois, de ceux -là qu’il surmonte,
Et par un mesmemême bras y attache leur honte :
Autour de ce tombeau il demeure à plorerpleurer,
Et veut comme un grand Dieu Isabelle honorer.
VoilaVoilà la triste fin de la chaste Isabelle,
2470La fleur de chasteté, plus pudique que belle,
VoilaVoilà sa pallepâle mort, son sort, et ses malheurs,
Qui tirent de mes yeux mille ruisseaux de pleurs.
FLEURDELYS.
OÔ desastredésastre cruel ! ô miserablemisérable ruine !
OÔ sur toutes vertus vertu la plus divine !
2475OÔ sort trop importun ! ô trop cruel destin !
Hé, n’estois étais-tu content d’avoir ravyravi Zeobin ?
Zeobin beau dessus tous à la chaste Isabelle,
Sans rendre sa douleur par le temps immortelle ?
De ton espouxépoux priveeprivée, et captive long tempslongtemps,
2480Tu as, chaste beauté, passé tes tristes ans,
Endurant mille efforts d’un barbare infidelleinfidèle,
Pour conserver helashélas ta chasteté fidellefidèle,
Rare exemple d’honneur, digne de luire aux cieux
Comme un sacré soleil à jamais glorieux,
2485Tu nous as par ton sang la droite voyevoie marqueemarquée
De mourir, en voyant nostrenotre gloire attaqueeattaquée :
Tu nous sers de flambeau d'eternelleéternelle clarté,
Pour guider nos esprits à l'immortalité :
HelasHélas quel œil sera en ce monde capable
2490Pour plorerpleurer tendrement ta perte deplorabledéplorable ?
Quels souspirssoupirs assez forts pour souspirersoupirer ta mort ?
Quels cris assez cuisanscuisants pour lamenter ton sort ?
HelasHélas que nous perdons, en perdant ta presenceprésence,
Rien ne nous reste plus qui soit plein d’excellence,
2495Avecque toytoi gistgît mort l’honneur de l’univers,
Avecque toytoi la gloire est gisante à l’envers,
Barbare Rodomont, las, [a] bien peupu ton ameâme
Voir morte par ton fer une si belle dame ?
As -tu peupu la tuer ? qui te vantoisvantais jadis
2500De vaincre par ton fer les plus forts et hardis :
--- 93 ---InfameInfâme Rodomont, que ta memoiremémoire est vile,
D’avoir esparsépars le sang d’une pudique fille.
D’une fille sans force, et de qui la vertu
AvoitAvait heureusement ta fureur combatucombattu.
2505InfameInfâme Rodomond, cache ton noir visage,
Ne parle plus mutin, de ton brave courage,
De tes faits, de ton los, car tu as tout perdu,
Pour d’Isabelle avoir le beau sang respandurépandu.
Heureuse elle a sentysenti la fureur de ta lame,
2510Te laissant icyici bas entre les vifs infameinfâme :
Heureuse elle a rendu preuve de sa vertu,
Ayant ton fier orgueil bravement abbatuabattu,
Pendant que sur ton front la depiteusedépiteuse honte
D'un pas deshonorédéshonoré pour ne point mourir, monte :
2515Auras -tu bien le cœur jusques à ton tombeau
D’endurer qu’on t’appelle le carnassier bourreau
D'une dame d’honneur ? Dame plus courageuse
Que n'est pas ésès combats ta main injurieuse.
Ah ! cruel ennemyennemi de la pudicité,
2520Tu as du Baron Grec le tourment meritémérité ?
Qui pour avoir forcé la divine Cassandre,
Se veitvit du feu du ciel broyer, reduitréduit en cendre90 :
Quelque mal qui t’arrive, et quelque aspreâpre tourment
Qui te puisse gehennergêner91 plus inhumainement
2525Que Tantale, et celuycelui qui sert d’aspreâpre viande
Au vautour de Jupin92, qui sans fin le gourmande.
Tu ne scauroissaurais sentir jamais assez de mal :
Trop punypuni ne peut estreêtre un meschantméchant desloyaldéloyal,
Et pendant nous serons par ta rage cruelle
2530PrivezPrivés à tout jamais du beau front d’Isabelle :
Mais ne la verrons plus ! ô trop cruel malheur !
Sa perte accroistaccroît, helashélas ! nostrenotre fierefière douleur.
Nous ne la verrons plus, elle va chaste et belle
Servir dessus le ciel d’une lampe eternelleéternelle :
2535Nous ne la verrons plus, elle est aupresauprès de Dieu,
Trop digne pour passer ses jours en ce bas lieu.
Nous ne la verrons plus : au lieu mille complaintes,
--- 94 ---Mille piteux regrets, et mille pallespâles craintes
EsblouyrontÉblouiront nos yeux, une eternelleéternelle peur
2540CroistraCroîtra de plus en plus nostrenotre triste douleur.
HelasHélas, qui fournira à ta belle memoiremémoire,
OÔ divine Isabelle, assez d’honneur, de gloire ?
Qui peut assez ton los heureusement chanter ?
Qui peut ta chaste mort assez dire et vanter ?
2545Mais non plus qu’on ne peut ta louange assez dire,
Non plus nul ne scauroitsaurait exprimer mon martyre,
Nul raconter mes cris, nyni le regret de toytoi,
De toytoi sainctesainte Isabelle, où vive fut la foyfoi,
L’honneur, la chasteté, et vive la constance,
2550Constance qui brisa l’outrageuse arrogance
Du cruel Rodomont, ennemyennemi de ton los,
Meurtrier de ton honneur, et fier à ton repos.
Or pendant que tu vis dans le ciel glorieuse,
Pendant que ta belle ameâme est là -haut bien-heureusebienheureuse,
2555Et pendant que chacun celebrecélèbre à qui mieux mieux
Ta gloire, ton beau nom, et ton los glorieux,
Je voisvais plorerpleurer ta mort dans un roc enfermeeenfermée,
Je veux en moites pleurs decoulerdécouler transformeetransformée,
Je ne veux plus parler que de ta triste fin,
2560Je ne veux plus penser qu'en toytoi, qu'en ton Zeobin,
Tant qu'une belle mort nos deux amesâmes assemble,
AmesÂmes qui ont vescuvécu si longuement ensemble,
Pendant que la vigueur hostelloithôtelait dans ton corps,
Et qu’il estoitétait encorencor' franc de la loyloi des morts :
2565Je n’ayai rien que cela pour rendre à ta memoiremémoire,
Je n’ayai point d’autres vœux pour offrir à ta gloire :
PrensPrends ce presentprésent de moymoi, bien qu’il soit imparfait,
Souvienne toy-toi pourtant de moymoi qui te l’ayai fait.
» La richesse ne rend le presentprésent venerablevénérable,
2570» La seule volonté le rend recommandable :
--- 95 ---« Les Dieux reçoivent peu des infirmes humains,
« Ils estiment pourtant ce qui part de leurs mains.
De mesmesmême, chaste sœur, reçois en don ces plaintes,
Et ces cris que j’immolleimmole à tes lumieres sainctessaintes,
2575Reçois mes tristes pleurs, avec elles ma foyfoi,
Tu ne peux espererespérer un plus grand bien de moymoi.
ApresAprès toytoi, chaste sœur, apresaprès ta triste perte,
Que pourra devenir Fleurdelys la pauvrette ?
Fleurdelys orpheline, et de toytoi cherechère sœur,
2580Et de son Brandimart immortel en valeur :
HelasHélas je me sens seule icyici bas delaisseedélaissée,
Comme par les desertsdéserts la genissegénisse lasseelassée
D’avoir couru les bois, les bords moites de l’eau,
Et les rochers tortus, se voit loin du troupeau
2585EsgareeÉgarée et sans guide, une louve affameeaffamée,
Sort d’un antre hideux, qui de fureur armeearmée
L’estrangleétrangle, la devoredévore, ardanteardente sur son sein,
De sa tendrette chair va repaissant sa faim.
Ainsi seule icyici bas, pallepâle, veufveveuve de joye,
2590Je me sens du malheur estreêtre la vive proyeproie,
Malheur qui va tuant mon plus heureux repos,
Et qui semesème l’effroyeffroi au dedans de mes os,
La peine me demeure, au mal abandonneeabandonnée,
Il semble que je sois à souffrir destineedestinée :
2595Mais je ne puis souffrir assez de maux piteux,
Puis quPuisqu’Isabelle est hors de ces terrestres lieux,
Puis quePuisque je suis priveeprivée et de sa face belle,
Et de mon Brandimart à mes amours fidellefidèle,
Que la Manne à jamais coule sur ton tombeau,
2600Sage Dame qui meurs en ton aageâge plus beau,
Que la rose y florissefleurisse, et qu'un rouge tonnerre
À brandons allumezallumés ne le jette par terre :
Que les herbes d’autour soyentsoient exemptes tousjourstoujours
--- 96 ---De la dent des aigneauxagneaux, des combats, des estours93,
2605Que mille doux oiseaux y perchent venerablesvénérables,
Qu’il serve de refuge aux pauvres miserablesmisérables,
Bref demeure immortel, ô celebrecélèbre tombeau
TousjoursToujours verdvert, tousjourstoujours sainctsaint, tousjourstoujours heureux et beau.
La TragedieTragédie finie, le grand et victorieux Prince donna la voile au vent, remerciant les Pasteurs, ausquelsauxquels il fit mille dons et presentsprésents, et retirant depuis presprès de luylui le Pasteur Arcas.
Fin du quatriesmequatrième livre des Bergeries
de JullietteJuliette.
Nec morte moritur amor.
LOUANGE À DIEU.