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La Lucrèce

par Nicolas Filleul (1566)
 
  • Mémoire-édition de Pascal Macquet sous la direction de Nina Hugot (Metz, 2024-2025)
  • Transcription, Modernisation, Annotation et Encodage : Pascal Macquet
  • Relecture : Milène Mallevays, Nina Hugot

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--- E4.v° ---

LA LUCRECE.LA LUCRÈCE.

SEXTE TARQUIN. LE CHOEURCHŒUR DES FEMMES ROMAINES. LUCRECE.LUCRÈCE. LA NOURRICE. COLLATIN. BRUTE.
 

ACTE I.

SEXTE TARQUIN.

<SEXTE TARQUIN>

En vain à la vertu bien souvent on s’assure,

Trop sujetesujette aux assauxassauts, trop sujetesujette à l’injure

Du malheur qui l’assiegeassiège et, pour ne flechirfléchir1 pas,

Que souvent le malheur acableaccable sous ses pas.2

5Car contre son rempart l’envie alaigreallègre veille3

Que souvent ell’elle esprouveéprouve à son dam sa pareille,

Qui lors vuidevide d’honneur, ainsi qu’en un cercueil,

DedaigneuseDédaigneuse languit d’un paresseux sommeil.

Au contraire celuycelui qui va suyvantsuivant l’audace

10D’un pas gaymentgaiement aisléailé et courageux embrasse

Les hazarshasards incertains, l’audace le conduit

--- F1.r° ---

Dans le havre, où fortune heureusement le suit.4

MesmesMême si la vertu ne se voit estimée

Sinon d’autant qu’ell’elle est de la fortune ayméeaimée,5

15Et si le vertueux sous le malheur pressé

Se voit comm’comme inconneuinconnu, de chacun delaissédélaissé,6

L’homme donc vertueux seulement on aprouveapprouve,

Non pas pour sa vertu, mais pour l’heur7 qu’il éprouve.

Ô vous ManesMânes8 heureux, heureux estesêtes vous bien

20Si vous eusteseûtes ici un heur semblable au mien,

Vous les ManesMânes plus vieux, qui aux rives heureuses

Embrassez vos amours sous les Myrtes ombreuses.

Deux jours sont ja passezpassés, et ja le voile noir

EmbrunissoitEmbrunissait les cieux, quantquand Brute me vint voir,9

25Collatin vint aussi : l’Amour archer10 entame

Lors à chacun de nous un desirdésir de sa Dame,

Les chevaux sont bridezbridés, et nous partons soudain

Pour retourner ensemble à l’assaut l’endemainlendemain :

Car desjadéjà tout autour la muraille assiegée

30SusSur le front du fossé l’armée estoitétait rangée.11

Le Bouvier paresseux estoitétait presque lassé

D’avoir de demi-tour son chariot passé,12

QuantQuand au bal et au vin nous suprenonssurprenons nos femmes,13

Qui chanceloyentchancellaient d’Amour avec les autres dames.

35Ainsi chez Collatin LucreceLucrèce ne faisoitfaisait14

Au milieu de sa chambre une lampe luisoitluisait,

Ell’Elle avoitavait à costécôté un panier plein de laines

DequoyDe quoi ell’elle ouvrageoitouvrageait les batailles Romaines.15

« De gracegrâce, dites -moymoi, car vous allez dehors,

--- F1.v° ---

40(DisoitDisait-ell’elle) et d’icyici compagnes, je ne sors,

Dit-on point si bien tostbientôt Arde16 sera forcée ?

Ou si l’armée en bref ne sera point cassée ?17

Tu18 tomberas bien-tostbientôt, et le Romain puissant

Ira avec le feu tes fautes punissant,

45Arde nostrenotre malheur, Arde cruelle, en somme

Arde le long ennuyennui des pucelles de RommeRome !

Las, helashélas ! Collatin, l’homme vaillant et fort

RampareRempare19 son paispays, qu’il destruitdétruit par sa mort,

Je craincrains que pour porter au rampartrempart la victoire,

50Tu n’achetesachètes trop cher une longue memoiremémoire. »20

Or entre ces regrezregrets, ces sanglossanglots, et ces plains21,

La gaze luylui tomboittombait, et l’aiguille des mains.22

Nous entrons en la chambre, et Collatin l’embrasse

Des perles de ses23 yeux lui arrousantarrosant la face

55Qui sembloitsemblait en beauté le vermeil d’un jardin

DeclosDéclos, au plus doux mois, au Soleil du matin.

NeNi les Jumeaux aislezailés24 qui de Thrace chasserentchassèrent

Les monstres emplumezemplumés25, qui gloutons affamerentaffamèrent

Le propheteprophète aveuglé26, peu s’en faut adoré

60Du peuple marinier pour le belierbélier doré,

Ne ramoyentramaient point si tosttôt : non pas27 l’Aigle qui porte

Les traits de Jupiter, que le bon-heurbonheur m’escorte.

L’Aube laissant Tithon28 jonchoitjonchait le Ciel de Lis

EntremellezEntremêlés d’œillets29 nouvellement cueillis,

65QuantQuand ce feu se30 logea au creux de ma poictrinepoitrine,

Et à peine TethysTéthys31 de sa coche argentine

VoyoitVoyait venir PhœbusPhébus32, qui les nuësnues fendoitfendait33

--- F2.r° ---

Pour se plonger aux bains où elle l’attendoitattendait,

QuantQuand sussur les plus heureux haut je levelève la testetête,

70Or ore34 le Seigneur de si riche conquesteconquête,

Et de tant de soldats un camp exercité35

N’est encore vainqueur d’une foiblefaible cité,

Bien qu’ils courbent tousjourstoujours le dos dessous les armes,

Et donnent courageux, jour et nuit tant d’alarmes.

75Mais, quoyquoi ? elle36 s’en va par la ville criant,

Et deçadeçà, et deladelà, les Romains effrayant.

Ne crains-tu point, Tarquin, la vertu de cestcet homme37

Qui gagne de sa part le cœur des gransgrands de Romme ?

Que ta Rome jalouse, apelleappelle le premier

80De tous les SenateursSénateurs, et le premier guerrier ?

Ne crains-tu point aussi les sinistres augures

MenaçansMenaçant ta maison de ses pertes futures ?

Du creux d’une colomnecolonne un serpent est coulé38

Ton perepère qui s’en est à Phœbus conseillé39,

85N’ayant depuis porté rien de gaygai au visage,

MonstreMontre que ce luylui fut un sinistre presageprésage.

Si sais-tu que le peuple a tousjourstoujours le cœur feint,

Et ne fléchit aux RoysRois que d’autant qu’il les craint.

Tu sais quel bruit du RoyRoi par le peuple ventele40,

90Que de Tulle41, et d’Arons42, le meurtrier43 on l’apeleappelle44,

Qui ont mesmemême porté leur Amour au tombeau

LaissansLaissant à ta maison, non le nocier flambeau,

Mais celuycelui d’Alecton45 : car au lieu d’HymenéeHyménée46

On y oyoitoyait47 hurler MegereMégère48 forcenée,49

95Qui remplissoitremplissait la nuit de bruit et de frayeur,

--- F2.v° ---

Qui remplissoitremplissait aussi ta Rome de malheur,

Qui pour triste signal certain de sa conquesteconquête,

FaisoitFaisait floterflotter en l’air les serpensserpents de sa testetête.

On vit bien-tostbientôt apresaprès ce vieilvieux Serve50 rué

100Des degresdegrés du SenatSénat51, et peu après tué.52

Et ta meremère soudain, Tulle53 qui rend indineindigne

Rome, que le Soleil sussur Rome s’achemine54,

Dans un char descouvertdécouvert le peuple traverser,

Pour sussur son perepère mort faire le char passer.55

105Dont la juste EquitéÉquité, bien que tard, te pourchasse,56

Et malheur sussur malheur, pour te punir, r'amasseramasse.

Or de ce qui est fait tard est le repentir,57

De l’heur dont on jouit il se faut ressentir :

La victoire que j’ayai n’est au hazardhasard commune,58

110Mais quant à l’adveniravenir je le quitte à fortune.59

LE CHŒUR <DES FEMMES ROMAINES>.60

La Parque61 à grand tort exerce

Les hommes en tant de maux.

L’un avec le soc renverse,

AtelantAttelant ses bœufs égaux,

115La pleineplaine qu’il assaisonne :62

L’autre d’un Pin creux63 sillonne

La mer, et aux borsbords lointains

TethysTéthys va pour n’estreêtre veüevue,

En vain l’EstéÉté toute nüenue,64

120Se rafraischirrafraîchir en ses bains65.


--- F3.r° ---

Un soin de longue memoiremémoire

Elle66 file au cœur des RoysRois,67

AttachansAttachant d’une Victoire

Le peuple au joucjoug de leurs LoixLois,

125Oublieux que la Mort pallepâle

Les RoysRois aux veincusvaincus egalleégale68

Dedans l’obscur du cercueil,

Et que là plus ils ne sentent

Les voix icyici qui les chantent,

130NeNi d’un Colosse l’orgueil.69

 

La seule vertu demeure,70

Et tout va sous le tombeau.

En vain revivre on s’asseure71

Dans un animé tableau

135Que le rouil72, ou la vermine,

L’air, ou la tempestetempête mine,

Ou le Temps encor plus fort.

Ainsi cestcet autre revivre,

Qu’on se forge dans le cuivre

140Est une seconde mort.73

 

Ces Dieux de TroyeTroie les hosteshôtes

De leurs saints temples chassezchassés74

FouloyentFoulaient de TethysTéthys les costescôtes

Sous leurs vaisseaux empoissezempoissés75,

145Lors queLorsque Junon forcenée

MenaçoitMenaçait encor ÆnéeÉnée

Brouillant la mer et les Cieux,

De feux, de vagues, d’orage,76

--- F3.v° ---

Pour repousser du rivage

150Latin, et luylui et ses Dieux.

 

QuantQuand le Dieu aux tresses blondes77

Qui allume le matin,

Et VenusVénus78 fille des ondes79

DescouvrentDécouvrent leur front divin,

155Qui ressembloitressemblait une estoilleétoile

QuantQuand les Heures de leur voillevoile

Ne couvrent toute la nuit,

Dans la mer elle se lave

Afin d’aparoistreapparaître brave,

160Où son amour la conduit.

 

PhœbusPhébus faisoitfaisait sa menace

Malgré les flots escouterécouter.

Marchez des Dieux brave race

Que Junon ne peut domterdompter80,

165Qui doit voir Same, et MycennesMycènes

Souffrir par vous plus de peines

Qu’or elle n’esmeutémeut de flots,

Voir la conquesteconquête servile

De vos neveux, ceux d’AchileAchille81

170CroisansCroisant les mains sussur le dos.

 

Mais Junon haussant la dextre82

CrespoitCrêpait sa face de dueildeuil.83

« Marche peuple qui doisdoit estreêtre

(DisoitDisait -elle) un jour l’orgueil

175De ce grand Tout, et estonneétonne

Ce que NeréeNérée84 environne

--- F4.r° ---

Sous le fardeau de tes LoixLois85,

PourveuPourvu que ta Rome essayeessaie

De ta main, la mesmemême playeplaie,

180Dont tu vaincras tant de RoysRois.

 

Et que les guerres civillesciviles86,

Le fleaufléau duquel les Dieux87

Punissent l’orgueil des villes,

Brisent ton chef odieux.

185Comme la race nouvelle

De la machoiremâchoire cruelle,

De ce grand serpent ThebainThébain,

Qui armoitarmait, pour voir bornée

Sa vie d’une journée,

190L’un contre l’autre sa main. »88

 

Junon au Ciel se retire

Dans son char tiré de PansPaons,

PlustostPlutôt que des monsmonts d’EpireÉpire

La foudre ne bat les flansflancs.

195Ô Dieux reculez arrierearrière

CesteCette vengeance meurtrieremeurtrière :

Si de ceux vous avez soin,

Pour ne vous voir estreêtre proyeproie

Des feux saccageurs de TroyeTroie,

200Qui vous ont conduitconduits si loin.

 

Heureux le Prince qui pense

Au vol de l’heur passager,

Pour s’agrandir il n’avance

Son sceptre au gré du danger,

--- F4.v° ---

205Son peuple à vertu docile

Sommeille en repos tranquille,

Et lors quelorsque quelque mutin

Au feu des guerres l’apelleappelle,

Il court domterdompter le rebelle

210Gros d’honneur et de butin.

ACTE 2.

LUCRECE. LA NOURRICE.

LUCRECE.LUCRÈCE.89

Que peux-tu donc LucreceLucrèce espererespérer davantage,

Sinon de ton honneur un eterneléternel dommage ?90

Car ainsi que l’on voit quantquand Flore91 au plus doux mois

Vient revestirrevêtir de verdvert la perruque des bois,

215Le ChesneChêne92 qui verdit sussur les autres la testetête,

Recevoir le premier les coups de la tempestetempête93 :

Ainsi j’ayai dessus moymoi tout l’orage receureçu,

Orage non d’éclairs, de greslesgrêles, neni de feu,

Mais bien au lieu d’éclairs, de greslesgrêles, et de flamesflammes,

220Orage plainplein d’horreur, de deshonneurdéshonneur, et blamesblâmes.

Comm’Comme un Lis blanchissant que l’homme soucieux

ArrouseArrose en son jardin pour le front de ses Dieux,

PlustostPlutôt dedans son char l’Aurore safranée

Ne vient pour argenter une sainte journée,

225Que devotdévôt il acourtaccourt afin de le cueillir :

Mais de loin il le voit contre terre vieillir :

--- G1.r° ---

Et tout autour, ramper un essainessaim de chenilles,

Sans atoucherattoucher aux fleurs à ses dieux inutilles94.

Ainsi las95 ! Collatin, le malheur d’une nuit,

230A de toytoi et de moymoi, tout cestcet honneur destruitdétruit

Que tant plus on prisoitprisait dessus tout autre rare,

Et plustostplutôt on l’a veuvu foulé d’un piépied barbare.

Ô miserablemisérable honneur, miserablemisérable vertu,

Puisque de vous en vain un cœur est revesturevêtu96,

235Et puisque, malgré vous, il est proyeproie commune

Ainsi qu’un vicieux, du tort97 et de fortune,

DequoyDe quoi le souvenir loge un triste regret

Dessus le cœur blessé, ains98 un Aigle secret.

Car celuycelui qui le jour pour recouper la plaine

240AguillonneAiguillonne ses bœufs, il oublie sa peine

QuantQuand il est retourné, et d’un soin coustumiercoutumier

Il revient l’endemain99 au labeur le premier :

Mais ce regret réveille une peine eternelleéternelle

Aussi tostAussitôt que PhœbusPhébus ses gransgrands coursiers atelleattelle,

245Pour ne s’endormir pas par les plus longues nuits100

Qui de vites penserspenser nourrissent les ennuis.

ToyToi donc, qui vas pleurant ton Ceyx au rivage,101

AsseurantAssurant les nochers d’un heureux navigage :

Et vous, qui souspirezsoupirez au printemsprintemps vos chansons,

250Filles de Pandion hostesseshôtesses des buissons,102

Cessez de vos malheurs la querelle ancienne,

VostreVotre douleur n’est rien au regard de la mienne.103

Qui a perdu l’honneur, il souffre encor là -bas

Entre mille regretzregrets un eterneléternel trespastrépas.

--- G1.v° ---

LA NOURRICE.

255Du mal desjadéjà passé en vain est la complainte.

LUCRECELUCRÈCE.

On ne se plaint en vain quantquand la douleur n’est feinte.

LA NOURRICE.

Si faut-il receler quelque foisquelquefois sa douleur.104

LUCRECELUCRÈCE.

Qui recelerecèle son mal n’a point le mal au cœur,105

LA NOURRICE.

Il faut avoir le cœur fort contre l’infortune.

LUCRECELUCRÈCE.

260Il le peut, qui reçoit une perte commune.

LA NOURRICE.

Il n’est si grand malheur qu’on ne puisse endurer.

LUCRECELUCRÈCE.

Et qui pourroitpourrait du mien le remederemède espererespérer ?

LA NOURRICE.

Le Temps peut ce qu’en vain raison souvent essayeessaie.

LUCRECELUCRÈCE.

Le Temps le plus souvent renouvelle la playeplaie.

LA NOURRICE.

265Les pleurs ne servent rien que d’aigrir la douleur.

LUCRECELUCRÈCE.

C’est le secours plus prompt qu’on esprouveéprouve au malheur.106

LA NOURRICE.

Mais que sert publier à tous cestecette destressedétresse ?

LUCRECELUCRÈCE.

Cela peut irriter contre lui la noblesse.

LA NOURRICE.

Mais devant le pouvoir il ne faut menacer.

LUCRECELUCRÈCE.

270Il faut par tous moyens son haineux offenser.

LA NOURRICE.

Mais107 c’est108 le fils du RoyRoi, voyvois à qui tu t’adresseadresses.

LUCRECELUCRÈCE.

Collatin est du sang, et moymoi, je suis princesse.

LA NOURRICE.

Il est jeune et dispos, des Romains redouté,

LUCRECELUCRÈCE.

Le vent de la faveur n’est tousjourstoujours d’un costécôté.

LA NOURRICE.

275Et de qui seras-tu pour te venger, aidée ?

LUCRECELUCRÈCE.

Et seule estoitétait Progné, et seule estoitétait MedéeMédée109.

LA NOURRICE.

Regarde à ne te perdre au lieu de te venger.

LUCRECELUCRÈCE.

Le mal qui est trestrès-grand ne peut en pis110 changer.

LA NOURRICE.

Une Princesse doit n’estreêtre pas temerairetéméraire.

LUCRECELUCRÈCE.

280J’ayai, quantquand il s’armera, trop pour lui satisfaire,

LA NOURRICE.

À changer ses desseins le peuple est coustumiercoutumier.

LUCRECELUCRÈCE.

Le peuple, au changement, suit tousjourstoujours le premier.

--- G2.r° ---

LA NOURRICE.

D’un vulgaire mutin la fureur n’est point forte.

LUCRECELUCRÈCE.

L’horreur et mon malheur me feront seuresûre escorte.

LA NOURRICE.

285Bride cestecette fureur qui te mesnemène si fort.111

LUCRECELUCRÈCE.

Las ! Je la brideraybriderai Nourrice, par ma mort.

Et vengeant mon honneur, j’en porterayporterai moymoi-mesmemême

La nouvelle à Pluton112 le Dieu du peuple blesmeblême.

Ô cœur, ô laschelâche cœur, il faut pour me tuer,

290Il te faut bien, mon cœur, plus fort évertuer.

Pour ne mourir tousjourstoujours, il faut qu’un coup je meure

Quittant ce corps, de moymoi miserablemisérable demeure.

MesMets donc, mesmets donc, LucreceLucrèce, à tes maux une fin,

Et d’une brave main enseigne le chemin

295Au travers de ton sein, pour forbanir ton ameâme

Qui dans ce corps souillé incoupable se pasmepâme.

Or le malheur n’est rien, et cestuycelui ne pertperd rien,

Qui peut apresaprès sa perte espererespérer quelque bien :

Mais quoyquoi ? las ! mon espoir ce m’est desesperancedésespérance,

300Et le moins de mes maux n’espererespérer que souffrance.

La seule mort pourra me rendre mon honneur,

La seule mort fera borne de mon malheur.113

LA NOURRICE.

Par le soin que j’ayai eu de toytoi, et j’ayai encore,

Par ce poil argenté qui ma vieillesse honore,

305Par tout cela que doit la jeunesse au plus vieux,

Et par ce chaste honneur qui luit dedans tes yeux,

Par le laictlait que tu as succésucé de mes mamelles,

Par les baisers que j’eus de tes levreslèvres jumelles

Lors queLorsque legerléger fardeau à mon col tu pendois114,

310Au plus creux de ton sein ferme ces tristes voix.

--- G2.v° ---

Celle ne pechepèche en rien, qui est au mal forcée :

Mais un triste regret bourrelle la pensée

TousjoursToujours campé dessus le cœur du vicieux,

Ains, comme d’un fleaufléau, il sert aux justes dieux.115

315Que tant plus il banitbannit, et plus il le r’apellerappelle,

Et plus Hydre immortel116 ses testestêtes renouvelle.117

LUCRECELUCRÈCE.

Tu essayesessaies en vain, Nourrice, m’abuser,

Cherchant si doucement mon malheur excuser.

Que je vive dans Rome ! où la Vestale Rhée118

320La meremère de nos Dieux, vifvevive fustfut enterrée.

Or que de son pechépéché ce grand Mars fustfut auteur,

Or que le Tibre creux, admirant la grandeur

De ces jeunes bessons119, craintif de leur dommage

EustEut retiré ses flosflots du sablonneux rivage,

325Or que dessus le bortbord, au seul bruit de leur voix,

Une Louve acourustaccourut du plus touffu d’un bois,

Laquelle tous les jours, à ses petispetits cruelle,

Aux levreslèvres de ces deux deschargeoitdéchargeait sa mamelle !

Que si la seule mort peut mon honneur garder,

330Mourons, mourons plustostplutôt qu’au deshonneurdéshonneur cedercéder120

Il faut partout monstrermontrer combien l’honneur on prise :

Combien que le danger de son gré on élise.

Dieux arbitres cruels du peuple criminel,

Ne le punissez point d’un trespastrépas eterneléternel,121

335Ains qu’il vive tousjourstoujours, et que tousjourstoujours son vice

SusSur le bortbord Stygien122 d’un remorsremords le punisse.

Vous filles d’AcheronAchéron123, l’horreur du peuple ombreux,

Qui portez des serpensserpents pour tresses de cheveux,

--- G3.r° ---

Mettez dedans son sein, vos serpentes meurtrieresmeurtrières124

340De son heur et repos eternelleséternelles guerrieresguerrières.

Ne vous travaillez plus là -bas, pour estrangerétranger

Les fruits à ce Tantale125, alors qu’il veut manger.

Ne lassez plus en vain les coupables BellidesBelides126

Qui du plus creux de l’eau tirent leurs cruches vuidesvides.

345Et laissez à jamais à SisipheSisyphe127 attacher

Au plus stable d’un mont son muable rocher.

Ains, ramassez en un, Déesses inhumaines128,

Pour punir ce méchant vos plus cruelles peines.129

Ô cœur de mon honneur trop peu aguillonnéaiguillonné,

350Veux-tu, en l’accusant, qu’il te soit pardonné ?

LucreceLucrèce, tu devoisdevais pour te laver de blameblâme

AtiedirAttiédir dans ton sein la pointe de sa lame,

Courir aucontre luylui, ou bien, retenir l’air

Dans tes poumons pantois pour bien tostbientôt t’étouffer.

355Pour garder son honneur on ne manque point d’aide,

Puisqu’on peut par la mort y trouver un remederemède.

LE CHŒUR <DES FEMMES ROMAINES>.130

CeluyCelui qui constant embrasse

La justice et la vertu,

Par la mutine menace

360Du peuple il n’est combatucombattu,

NyNi mesmemême par la colerecolère

D’un TiranTyran à tort severesévère :

Car si Jupiter iré131

--- G3.v° ---

Voulant l’univers dissoudre

365DecochoitDécochait d’un coup sa foudre,

Il meurt des cieux asseuréassuré.132

 

Ainsi, la Vertu maistressemaîtresse

Mit Hercule au rang des Dieux,133

Et tant de braves de GræceGrèce

370Ell’Elle assit dedans les Cieux.

Où entre l’heureuse troupe

Qui boit des dieux en la coupe,

On voit, ainsi qu’un CyprésCyprès

Dressant sa testetête hautaine

375SusSur les arbreaux de la plaine,

Fleurir nos RoysRois empourprezempourprés134.

 

Heureux celuycelui qui s’assure

Aux dieux soigneux de nostrenotre heur,

On reçoit d’eux à usure

380Ce qu’on dresse à leur honneur.

Ils ont, jaloux de leur gloire,

Quitté leur siegessièges d’yvoireivoire

Pour venir à nos autelzautels.135

Nos ayeuxaïeux, pour recompenserécompense,

385Le conseil et la vaillance

ReceurentReçurent des immortels.

 

Car jaçoyjaçoit qu’un136 frontispice,

À la Grecque élabouréélaboré,

N’orgueillist leur edificeédifice,

390NeNi le marbre coloré :

Mais que leur toicttoit de javelles137

--- G4.r° ---

FustFût sussur quatre fourches greslesgrêles

Clayé dozierd'osier tout autour,

La devotiondévotion nourrice

395De repos, et de Justice,

Y choisissoitchoisissait leur sejourséjour.138

 

Mais depuis, les ans fertiles

Et d’erreur, et de pechezpéchés,

De mœurs aux vices serviles

400Ont les Romains entachezentachés.139

Et l’Amour faisant outrage

À l’honneur du mariage

Souilla des noces le lit,

L’Amour seule source, en somme,

405Des vices qui ont de RommeRome

Et l’heur et l’honneur destruitdétruit.

 

PlustostPlutôt le sein ne pommelle

Aux pucelles de quinze ans,

Que ce Dieu140 les empointelle

410De ses soucis plus cuisanscuisants,

EgarantÉgarant leur cœur folastrefolâtre

Dans l’œil qui les idolatreidolâtre,141

Et les plus grandes qui sont

Dessous les loix d’HymenéeHyménée,

415Rompant la foyfoi ja donnée,

À d’autres baisers s’en vont.

 

Veste142 Déesse severesévère,

Déesse des chastes feux,

Si ce Numa143 qu’on revererévère

--- G4.r° ---

420L’honneur de nos sieclessiècles vieux,

T’a144 nommé la gardienne

De nous, la race IllienneIlienne145

Des Troyens veincusvaincus des Grecs.

Garde bien que nulle flameflamme

425Le cœur des Romains n’entame,

Sinon de tes feux sacrezsacrés.

ACTE 3.

COLLATIN. BRUTE.

COLLATIN.

VoicyVoici donques146 ces monts desquels la destinée,

Au grand azur des Cieux a la grandeur bornée,

Qui doit de l’OceanOcéan leur pouvoir limiter,

430Et égaler leur nom au nom de Jupiter :

Car d’un oracle vrayvrai la prestresseprêtresse propheteprophète

N’aguereNaguère le promit, quantquand on trouva la testetête

D’un homme entiereentière encor147, lors quelorsque Tarquin fondoitfondait

L’orgueilleux Capitole et que l’ouvrier148 sondoitsondait,

435Dedans le sein plus creux la cropecroupe TarpeieneTarpéienne149,

L’honorant du butin d’une vill'ville ancienne.

Mais quel soudain malheur Brute, quel changement

Nous a fait rapelerrappeler du camp secretementsecrètement ?

Le courrier de vistessevitesse estoitétait tout hors d’aleinehaleine,

440Et n’a peupu nous conter la nouvelle certaine.

Il n’avoitavait (disoitdisait-il) rien à nous aporterapporter

Sinon qu’il nous faloitfallait au retour nous hasterhâter.150

--- H1.r° ---

Tu es à nostrenotre dam Nemese151, trop soigneuse :

Car outre le fil noir que la Parque outrageuse

445Va d’un pouce cruel à son fuseau tourner,

Tu fais devant le mal nostrenotre mal deviner

Et premier que le coup, endurer la blessure

Par l’incertain discours de nostrenotre conjecture.

BRUTE.

CestuyCelui ne s’est jamais en son bien abusé

450Qui a le pas legerléger de Fortune avisé,

Que si de son bon-heurbonheur le front elle retourne,

Pourtant de la vertu son pas il ne destournedétourne,152

AprisAppris à espererespérer comme d’un vent pesteux

De son triste malheur un changement heureux.

455Ainsi que le nocher, qui en la mer ÆgéeÉgée,

D’orages, et de flots, voit sa nef153 assiegéeassiégée,

Pour une seule mort il craint mille trespastrépas,154

Il craint des flots esmusémus se faire le repas,

Il craint s’enveloperenvelopper aux sablonneuses rades,

460Ou choquer son vaisseau au flanc des Symplégades155.

Car pour l’acheminer la Lune ne reluit,

NeNi le char argenté que le Bouvier conduit.

ToutesfoisToutefois les Tritons, avecque156 la brigade,

Des NereidesNéréides sœurs de bien loin de la rade,

465Le font d’un voile enflé soudain surgir au port,

QuantQuand plus il se pensoitpensait le gibier de la mort.

Or malgré le malheur, il faut l’honneur poursuivre,

Et chercher par la mort un honorable vivre157

Pour eschaperéchapper ainsi qu’on voit le pelerinpélerin,

470Entre plus de dangers plus hasterhâter son chemin.

--- H1.v° ---

COLLATIN.

Ainsi qu’un char qui fuit, la vie est passagerepassagère,

On ne doit toutesfoistoutefois sa belle fleur desfairedéfaire.

Qui s’ouvre et se reclostreclôt mais si quelque estrangerétranger

Sous ses barbares loixlois veut le paispays ranger,

475Ou si de son repos quelque mutin l’esveilleéveille,

Ou si quelque TiranTyran de son heur le despueille158,

Pour prendre dans le sein une playeplaie, il se faut

Planter sussur le rampartrempart et soustenirsoutenir l’assaut :

Car trop couardement cestuicelui prise sa vie

480Qui ne veut point mourir avecque159 sa patrie.

Mais quantquand on voit sortir tout son labeur en vain,

Et ceux à qui les Dieux ont mis dedans la main

La bride, pour guider le peuple au bien fidellefidèle,

Et pour domterdompter celuycelui à la vertu rebelle

485EsleverÉlever le mechantméchant, et le juste abaisser,

Qui peut d’un juste dueildeuil, didis-moymoi, se dispenser ?

Or que le vertueux de toute sa vaillance

N’ait rien que sa vertu pour seuresûre recompenserécompense,

La vertu toutesfoistoutefois se nourrit de l’honneur,

490Et sa louange ell'elle a seul prix de sa grandeur.

ParquoyPar quoi le vertueux sa vaillance desdagne160,

Alors que la faveur son labeur n’acompagneaccompagne,

Honteux de sa vertu le loyer espererespérer

Pour voir heureusement l’indigne prospererprospérer.

495Tu sais depuis quel temps ta vertu est prisée,161

Et pourquoypourquoi tu servoisservais si longtemps de risée,162

Tu sais de quel soupsonsoupçon Tarquin est agité

Te voyant dessus tous, de tous estreêtre vanté,

--- H2.r° ---

Qui pour t’entretenir de ses vaines blandices163,

500T’a n’agueresnaguère créé le RoyRoi des sacrifices

Vain honneur sans pouvoir, les autres sont donnezdonnés,

MesprisMépris des vertueux, à ses effeminezefféminés164.

Tu sommeilles pourtant, toytoi d’Ilion165 la race,

Qui portes dans le sein une Troyenne audace.

BRUTE.

505L’homme de jour en jour devient moins vertueux,

La vertu honoroithonorait les ans de nos ayeuxaïeux,

Et leur race d’apresaprès estoitétait moins vertueuse,

Mais celle du jourd’huyd'aujourd'hui est du tout vicieuse.

Semblable à celle-ci, la jeunesse n’estoitétait

510Qui de blancs morions la testetête se crestoitcrêtait,

EchangeantÉchangeant à son nom les campagnes Latines,

Jusque là où Triton166, paistpaît ses tropestroupe marines.

Le Romain lors se fit SenateurSénateur de berger,

Et veinqueurvainqueur il se fit citoyen d’estrangerétranger,

515Brassant avec le sang la poudre des campagnes,

Où il portoitportait encor les gerbes pour enseignes.

Du peuple des Sabins il printprit son second RoyRoi167,

Et sous un RoyRoi paisible il fut paisible et coycoi,

Qui commendacommande par veuxvœux faire aux Dieux ses demandes,

520Et avec des gasteauxgâteaux faire aux morsmorts ses offrandes,

Et forgeoitforgeait qu’ÆgerieÉgérie168 en secret lui bailloitbaillait

La nuit toutes les LoixLois qu’en l’airinairain il tailloittaillait.

Ne pouvant rebrider par autre servitude

Le peuple qui estoitétait victorieux et rude,

525LuyLui donc, qui se vantoitvantait le familier des Dieux,

De songes il paissoitpaissait ses peuples ocieux.

--- H2.v° ---

Tulle169 qui vint apresaprès resveillaréveilla leur paresse,

Et dehors les autelzautels éprouva leur proüesseprouesse

Au contre ses voisins, et du long des parois,

530Pour courir aux combats, il despentdépend les harnois :

Et ayant conquestéconquêté l’heur de tant de batailles,

Il retrencharetrancha d’un soc des Albains les murailles.

Le vieil Ancus170 de murs la ville environna,

Et moins que son ayeulaïeul aux dieux il s’adonna.

535Ses cheveux de Verveine, et de L’aurierLaurier il serre,

MélantMêlant également et les vœux et la guerre.

Puis le Prisque Tarquin171 de la GreceGrèce aportaapporta

La finesse dans Rome, et nos mœurs il gastagâta.

Ô Serve172, tu pouvoispouvais d’icyici chasser le vice,

540Tu pouvoispouvais redresser des autelzautels à Justice :

Mais ô cruels destins, ô fuseaux ennemis,

Vous ne nous avez point tant de bon-heurbonheur permis.

Or repose là -bas, et icyici sussur ta tombe

Qu’un orage d’œilletzœillets du ciel sans cesse tombe.173

545Quant à moymoi Collatin, tousjourstoujours une douleur,

Pour mon frerefrère meurtri174 vient camper en mon cœur :

Car plustostplutôt la mi -nuit ne serre la paupierepaupière

SusSur mes yeux sommeilleux, que son Ombre legerelégère

Hors de l’obscur sejourséjour des ManesMânes Stygieux

550Vient lasser mon sommeil d’un regard furieux.

D’avoir faintfeint l’insensé couard, elle me blasmeblâme,

Et semble qu’en ma main elle mette une lame.175

COLLATIN.

Il ne faut acuseraccuser les Dieux de cruauté

Pour n’avoir point assez les hommes incité,

--- H3.r° ---

555À suyvirsuivre la vaillance, ains mis une paresse,

Qui chasse la vertu, et les vices caresse.

Brute, celuycelui qui vient ses vices excuser,

Il semble que luylui -mesmemême il se vienne accuser :176

Car à suyvresuivre vertu Nature nous attire,

560Mais nostrenotre passion souvent nous en retire :

Brute jusques icyici les Dieux ont eu souci

De Rome, et desormaisdésormais ils en auront aussi,

Mais singlonscinglons seulement malgré l’onde cruelle

Où Glauque177 sussur le port d’un signal nous apelleappelle.

LE CHOEUR <DES FEMMES ROMAINES>.178

565 ApresAprès que laisnél'aîné fils de Rhée179

EnchainantEnchaînant son perepère180 aux Enfers,

EustEut cestecette terre dedoréedédorée,

Il inventa les arts divers :

De peur que la race ocieuse

570Qui ce temps doré souhaitoitsouhaitait,

Et de son heur non oublieuse

Son vieil Saturne regretoitregrettait,

Passant les abismesabîmes du monde

N’allastallât ce Dieu desenchainerdésenchaîner,

575Et le vieil passager gennergêner

Pour repasser deux fois son onde.

 

L’un desjadéjà blasmeblâme sa paresse

Laissant son sejourséjour ocieux,

De l’heure que l’Aurore tresse

--- H3.v° ---

580Le fil doré de ses cheveux,

Contre les Cerfs il apareilleappareille

Son grand arc et ses fleschesflèches d’os,

Desquels il desvestdévêt la despeuille181

Pour apresaprès s’en couvrir le dos.

585Un autre tout le jour s’efforce

Prendre sussur le bortbord les poissons,

Jettant dans l’eau ses ameçonshameçons

Finement apastezappâtés d'amorce.

 

Et pour effacer la memoiremémoire

590De leur heureuse equalitéégalité,

L’ambition enta182 la gloire

SusSur leur sein d’honneur enchanté,

L’un donc qui se vit plus adextre,

Et aux faits hazardeuxhasardeux plus prontprompt,

595Il mit aux autres le chevestre183,

De Laurier il serra son front.

DeslorsDès lors les meurtres et la guerre

VindrentVinrent leur repos éveiller,

Et deslorsdès lors on alla fouiller

600Dans les entrailles de la terre.

 

Et l’Or, perepère de nos querelles

Pour le Laurier le couronna.

Bellonne184 arma ses mains cruelles

De l’acier qu’elle luylui donna,

605Et avec le plat d’une rame

Dans le ventre d’un ChesneChêne creux,

Le sein de TethysTéthys il entame185

--- H4.r° ---

Poussé des vents impetueuximpétueux,

Et hautain mesurer il ose

610Sa course, à celle du Soleil,

Le suyvantsuivant depuis son réveil

Jusqu’aux bains où il se repose.

 

Heureux qui ses deux bœufs atelleattelle

SitostSitôt que son Coq éveilleur

615Dehors sa cassine186 l’apelleappelle

Pour retourner à son labeur,

Heureux qui loin ne se separesépare

Des rivages plus asseurezassurés,

Qui dans les Syrtes187 ne s’égare,

620NeNi presprès les rochers CapharezCapharés.

Où Nauple dans sa main veng’resse188

Toute nuit tenoittenait un flambeau,

Pour tromper aux grouffres de l’eau

La floteflotte de TroyeTroie domtresse.189190

 

625Car la fortune plus muable

Que l’onde poussée des vensvents,

Semble, quantquand ell’elle est favorable,

Les fleurs d’un gracieux printemps

De l’hyverhiver prochaine conquesteconquête,

630Ou plustostplutôt le butin du chautchaud,

Ainsi fortune a la main presteprête

À briser ce qu’elle met haut :

Redoute Rome sa menace

Or que rien on ne puisse voir

635Qui soit égal à ton pouvoir

--- H4.v° ---

Au paispays que l’Adrie embrasse.

 

Aussi bien la grandeur ne dure.

J’açoyJaçoit que191 le destin soigneux,

Le pouvoir de Rome mesure

640Par apresaprès à celuycelui des Dieux :

Et ses voisins qu’elle desdagne192

Heureuse contre ses dangers.

Pourtant comme elle fustfut campagne

N’aguereNaguère commune aux bergers,

645Souffrant de son malheur l’orage

Où elle dore ses chasteauxchâteaux,

On rameneraramènera les tropeauxtroupeaux

Comm’Comme on faisoitfaisait, au pasturagepâturage.

ACTE 4.

LUCRECE. LA NOURRICE.

LUCRECELUCRÈCE.

Mais193 vous qui m’abusez, et m’abusant pensez

650En vain me secourir, et plus vous m’offensez,

Vous, didis-je, à mon honneur brigade peu fidellefidèle,

De qui le vain devoir mes plaintes renouvelle,

Dites, me pensez vous le cœur effeminerefféminer,194

Et contre mon honneur quelque conseil donner ?

655Me pensez vous avoir ce soucysouci de ma vie,

Que pour un vivre bref un long honneur j’oublie ?

Et toytoi qui m’as nourry195 d’un soucysouci curieux,

ToyToi qui m’as plus aymé196, que ta vie et tes yeux.

--- I1.r° ---

Qui m’as avec ton laictlait fait succersucer une audace197

660Pour reculer le vice alors qu’il outre-passe :

Où sont de la Vertu ces sains propos deduitsdéduits,

Desquels tu me paissoispaissais par les plus longues nuits ?198

Hé quel oubli sorcier t’a si fort enchantée ?

Où est Diane199 adonc que tu m’as tant vantée ?

665Et les autres encor, dont la posteritépostérité

Voit dessus leur tombeau fleurir leur chasteté ?

Tu devroisdevrais dans mon cœur atiserattiser une rage,

Voyant qu’à me tuer trop peu je m’encourage :

ToyToi-mesmemême tu devroisdevrais pour mon honneur venger,

670Aux ondes de mon sein une lame plonger.

LA NOURRICE.

Mais didis-moymoi, que peux-tu, davantage pretendreprétendre,

En la mort, ne restant morte qu’un peu de cendre ?

LUCRECELUCRÈCE.

Quel heur si elle peut mes malheurs limiter !

Ce seul desirdésir me doit à mourir inciter.

675Ô heureuse cent fois qui en son heure extresmeextrême200,

Voit la fin de ses maux et la fin de soysoi-mesmemême !

Ô desirabledésirable mort qui ne se vient meslermêler,

Avec nos ans heureux pour nos aises brouiller :

Mais qui vient au secours quantquand la fortune gagne,

680Et avec les chetifschétifs les desastresdésastres dedagne201.

ArriereArrière soin de vivre, arrierearrière le desirdésir

De tant d’honneurs Romains que j’ayai bien peupu choisir :

Car puis qu’puisqu'honnestementhonnêtement je n’ayai peupu vivre à l’heure,

Adonc, adonc il faut qu’honnestementhonnêtement je meure.

685Or ma trame est à fin : mais toute je n’irayirai,

Dans le val tenebreuxténébreux202, Ombre je resterayresterai203

--- I1.v° ---

Vagabonde en tous lieux, luylui remarquant son vice,

Des pallespâles criminelzcriminels miserablemisérable supplice.

Que ne puis-je les densdents d’un vieil Dragon semer204,

690Et des soldats armezarmés tout un camp animer,

Qui vinssent furieux, jurezjurés à ma vengeance,

Pour ne perdre contr’contre eux eux-mesmesmêmes leur vaillance ?

Ou bien un camp de ceux que Jason abatitabbatit

QuantQuand pour la toison d’or veinqueurvainqueur il combatitcombattit ?

695Que ne puis-je gronder de MedéeMédée205 les charmes,

Pour punir ce meschantméchant, d’horreur, de feu, de larmes ?

Orion206 de frayeur son poil herisseroithérisserait,

Le Bouvier dans la mer fuitif se plongeroitplongerait,

Des mains de Jupiter j’arracheroisarracherais la foudre,

700J’acableroisaccablerais le chef207 de ce meschantméchant en poudre,

Mille serpensserpents meurtriers de ce corps renaistroyentrenaîtraient

Qui ses mollezmollets enfansenfants affamezaffamés mengeroyentmangeraient.

Tout ainsi que le sang qui couloitcoulait sussur l’arenearène,

De la testetête à MeduseMéduse208 ensemensaensemença la plaine

705De cruels scorpions209, quantquand PerséPersée la portoitportait,

SusSur ce cheval ailé que dans l’air il domtoitdomptait.

ToyToi CerbereCerbère210, qui as mille monstres pour suite,

Et vous ô pallespâles sœurs, Styx, AcheronAchéron, Cocyte211,

Et si rien est encor plainplein de rage, et d’horeurhorreur,

710Venez pour le punir, venez en ma faveur.212

LA NOURRICE.

Dieux destournezdétournez le mal, elle s’en va plus vite

Que ne courent les flots quantquand l’Aquilon213 s’irrite,

Ouvrant jusqu’au plus creux le ventre de la mer,

QuantQuand il veut esbranlerébranler la cime d’un rocher.

--- I2.r° ---

715Elle fuit tout secours et tant grande est la playeplaie,

Qu’en vain de rapaiser214 sa douleur on essayeessaie.

BRUTE.

Mais je voyvois la Nourrice à gransgrands pas se hasterhâter,215

Pour nous venir je croycrois, quelque mal raconter :

Elle frapefrappe son sein et le vent sussur sa jouëjoue,

720En ondes çà et là de ses cheveux se jouëjoue.

COLLATIN.

Courons, car à la voir ell’elle a pris quelque ennuyennui

Non pas pour son malheur, mais pour celuycelui d’autruyautrui.

Par l’honneur que je porte à ton devoir fidelefidèle,

Par ces cheveux chenus, Nourrice, ne me celecèle

725Le malheur avenuadvenu, ne craincrains : car j’ayai le cœur

Pareil en l’infortune et pareil au bon-heurbonheur216.

LA NOURRICE.

Quelle langue d’acier Collatin, pourroitpourrait dire

Des Dieux irezirés sussur nous atortà tort, l’outrage et l’ire217 ?

Las ! helashélas ! Collatin, ô miserablemisérable nuit,

730Les trassestraces de Tarquin sont encor en ton lit.

PlustostPlutôt nous ne pressions lasses et sommeilleuses

Un peu devant le jour, les plumes ocieuses,

Que Tarquin se jetta dessus ton lit soudain,

À LucreceLucrèce il serra la bouche d’une main,

735De l’autre sussur son sein levant la lame nuënue

« Je suis (dit-il) Tarquin quoyquoi ? veux-tu que je tuëtue

Mon esclave en ton lit ? toytoi-mesmemême tu mourras,

Et vous monstrantmontrant meurtris, je diraydirai que tu as,

Rompu à Collatin les liens d’HymenéeHyménée,

740DequoyDe quoi j’ayai sussur vous deux la vengeance amenée. »

Si vous avez soucysouci de la foyfoi et l’honneur,

Ô Dieux, dardez218 vos traits dessus ce ravisseur.219

--- I2.v° ---

COLLATIN.

Si c’est toytoi Jupiter qui dardes la tempestetempête,

De gracegrâce Jupiter, foudroyefoudroie sussur ma testetête

745Que je ne souffre point ce tort injurieux.

Si j’ayai tousjourstoujours estéété saintement curieux

TrasserTracer les pas d’honneur, si à Vertu nourrice

De tout l’heur d’icyici bas, pur et entier de vice

De marbre bien polypoli j’ayai voué un autel,

750Et un autre doré à ton nom immortel :

Que peut donc souhaiter, or qu’avare, ma vie

D’honneur et de grandeur ci devant assouvie ?

QuantQuand on a acompliaccompli son nom de toute part,

La mort ne vient trop tosttôt, mais quelque foisquelquefois trop tard.

BRUTE.

755Quiconque a la vertu emprainteempreinte en son courage,

Voire plus que la mort, il doit craindre l’outrage :

Car la mort doit les jours de chacun limiter,

Et l’outrage ne peut que l’indigne domterdompter.

Mais comme on voit le feu se paissant sous la cendre

760S’évanouir si tostsitôt qu’en l’air il va s’espandreépandre,

Il nous faut Collatin, nos dessainsdesseins receler,220

Pour avecques221 les vents ne les voir envollerenvoler,

Suivons d’un piépied constant la fortune indomtableindomptable,

Ell’Elle est aux hazardeuxhasardeux volontiers favorable.

LE CHOEUR <DES FEMMES ROMAINES>.222

765On ne doit tant craindre la flameflamme,

De laquelle Juppin223 ireux224

Le front d’un grand rocher entame

--- I3.r° ---

EsbranlantÉbranlant la voute des Cieux,

Non pas le desbortdébord qui saccage

770De ses costezcôtés le pasturagepâturage :

Lors queLorsque sans espoir le pasteur,

N’aguereNaguère d’un tropeautroupeau le maistremaître,

Attaché au coupeau d’un HaistreHêtre,

Raconte aux ondes son malheur.

 

775 MesmeMême celuycelui qui importune

Avec les coups d’un aviron,

Le plus doux sommeil de Neptune225

Qui dort de TethysTéthys226 au giron,

Ne craint tant la meurtrieremeurtrière trope227,

780Qui dessus les ondes galope

QuantQuand ÆoleÉole228 la veut lascherlâcher,

Qu’on craint cestecette flécheflèche aceréeacérée,

Que l’enfançon de CytheréeCythérée229

Vient dans les poitrines ficher.

 

785De l’air tous les Dieux se reculent

OyansOiant le tonnerre siflersiffler :

Mais l’Amour230 de ses traits qui brulentbrûlent

Le va combatrecombattre dedans l’air.

Il descochedécoche ses fleschesflèches mesmemême

790SusSur Jupiter devenu blesmeblême,

Qui laissant son heureux sejourséjour,

Pour guarirguérir sa profonde playeplaie,

Le cœur des Nymphes il essayeessaie

S’égarant aux champs de l’Amour.

 

795Amour tu fus cause que TroyeTroie

--- I3.v° ---

Le brave chef d’œuvre des Dieux,

FustFut des deux Atrides231 la proyeproie232,

Les RoysRois d’un peuple furieux233.

Par toytoi le meurtrier234 de son perepère235,

800Souilla le ventre de sa meremère236,

Alors qu’inconnu des ThebainsThébains

Pour apresaprès saccager leur terre,

Des foudres d’une horrible guerre237

Il planta deux fils inhumains238.

 

805Rebride la main forcenée

Qui vient offenser nostrenotre bien,

Amour, s’il te souvient qu’ÆnéeÉnée,

BannyBanni du XanteXanthe239 PhrigienPhrygien240,

Voua à ses tropestroupes divines

810L’honneur des campagnes Latines241

Leur dorant des autels sacrezsacrés.

Mais je craincrains que Rome ne sente,

DesjaDéjà de son mal languissante

Trop avant les coups de tes traits242.

ACTE 5.

LA NOURRICE. COLLATIN. BRUTE.
--- I4.r° ---

LA NOURRICE.

815Ces gransgrands chiens escumeuxécumeux dans les flots de Sicile243

Ne courent point si tosttôt autour les flancs de Scyle244,

ProthéeProtée245 ne pourroitpourrait si vite se changer

Qu’on voit tosttôt l’heur plus grand au malheur s’échanger.

Car encontre l’espoir la fortune s’irrite,

820Muable comme un vent, apresaprès sa longue suite,

Repoussant aux rochers le Nocher loin du port

Qui gaygai jettoitjetait desjadéjà son ancre sussur le bortbord.

M’as-tu vieilvieux passager de ta nef rejettéerejetée,246

Pour estreêtre à ce desastredésastre en triumphetriomphe aprestéeapprêtée ?247

825Ô Parque, injuste Parque ! ô injuste destin,

De n’avoir mis encor à ma trame une fin !

Et à qui, dites moymoi, vous sœurs échevelées248

Avez-vous aux Enfers mes peines égalées ?

Heureuses fustesfûtes vous quantquand vous vitesvîtes lier,

830Autour vos blancs costezcôtés l’écorseécorce d’un peuplier,249

Vous didis-je heureuses sœurs qui sussur la rive clereclaire

De l’EridanÉridan cornu lamentiez250 vostrevotre frerefrère.

Et moymoi helashélas, helashélas ! miserablemisérable cent fois,251

Qui ne me puis changer au tronc de quelque bois :

835Car MeduseMéduse qui a la face renfrongnéerenfrognée,

Et de serpensserpents noüeznoués la testetête rechignée,

Qui d’une seule œillade empierre en un rocher,

Tout cela qu’elle peut de l’œillade aprocherapprocher :

PerdroitPerdrait en mon endroit tant de poisons infuses,

840Qui porte sussur les yeux mille et mille MedusesMéduses.252

LE CHOEUR <DES FEMMES ROMAINES>.

Comm’Comme un espyépi crestécrêté mon poil dresse d’horreur,

Que rien n’ait de nouveau agrandyagrandi le malheur :

--- I4.v° ---

LA NOURRICE.

Femmes, faites couler vos deux yeux en fontaine,

De vos cheveux dorezdorés ayez la dextre pleine,

845Jonchez en le pavé et avec l’autre main,

Meurtrissez à gransgrands coups les Lis253 de vostrevotre sein.

LE CHOEUR <DES FEMMES ROMAINES>.

Mais en vain tout le corps de larmes on se bagne254 :

Car les pleurs seulement la tristesse acompagne,

Et les pleurs ne font rien contre le mal passé.255

LA NOURRICE.

850Or voit on nostrenotre espoir et nostrenotre heur renversé,

On voit sous le tombeau la chasteté chassée,

Qui n’a voire au tombeau, LucreceLucrèce delaisséedélaissée.

LE CHOEUR <DES FEMMES ROMAINES>

Au tombeau las ! helashélas ! LucreceLucrèce vit encor.

LA NOURRICE.

LucreceLucrèce ne vit plus, et ses beaux cheveux d’or,

855Ses levreslèvres ont perdu leur couleur naturelle,

Ainsi que les espicsépis qu’on coupe en la javelle.

LE CHOEUR <DES FEMMES ROMAINES>.

Ô desastredésastre cruel, moissonneur de nostrenotre heur !

Mais de LucreceLucrèce helashélas, raconte le malheur.

LA NOURRICE.

Elle panchoitpenchait le chef dans le sein de son perepère,

860SoustenantSoutenant tout son corps dans les bras de ValereValère,256

Ell’Elle apeloitappelait les Dieux coupables de ce tort

Ne portant plus au front qu’un idole de mort.

À l’heure Collatin, avecques257 Brute arrive,

Il la serre en ses bras et sussur sa bouche vive,

865L’échauffant de ses pleurs, mille baisers il prend.

Des yeux de Collatin la vie elle reprend :

Tout ainsi qu’une fleur flestrieflétrie dans la prée258,

Recolore son taintteint au frais de la vespréevêprée259.

« Veux-tu faire (dit-il) ton Collatin mourir,

870Lors queLorsque tu le devroisdevrais de conseil secourir ?

--- K1.r° ---

Tu n’es croycrois -moymoi, tu n’es LucreceLucrèce, en rien coupable,

Sinon que par ta mort tu me rensrends miserablemisérable. »

« Si j’ayai mon Collatin (dit-elle) meritémérité

Ne souffrir le malheur de cestecette indignité :

875Par nostrenotre lit nocier Collatin, je te prie,

Par l’honneur de nos Dieux, vous tous je vous supplie,

Si les armes au dos vous ne portez en vain,

Plongez pour me venger, vos armes dans son sein. »

Achevant ces propos, de l’aigu d’une lame,

880L’yvoireivoire de son sein jusqu’au cœur ell'elle entame.260

LE CHOEUR <DES FEMMES ROMAINES>.

Adonc tes ans s’en vont tout ainsi qu’une fleur

Au plus chautchaud de l’EstéÉté flestritflétrit261, quantquand le faucheur,

De son bras devestudévêtu avançant sa faucille

Va tondre de PalésPalès262 la perruque fertillefertile :

885Si sait on que la mort met ceux au rang des Dieux,

Qui par leur mesmemême mort effrayenteffraient leurs haineux.

COLLATIN.

Or va croistrecroître -bas les tropestroupes amoureuses,

Ceintes de Myrtes versverts sous les forestsforêts ombreuses,263

Tandis las ! de mes pleurs ton corps je laveraylaverai,264

890Tandis de mes soupirs ton sein j’échauferayéchaufferai,

Tandis je veux coller ma bouche sussur la tienne,

Que ton dernier soupir dedans mon ameâme vienne :

Mais le somme de fer ja te sille les yeux,

DesjaDéjà ton Ombre noüenoue au rivage oublieux :

895Et pour ne retourner d’avec le peuple pallepâle

Mercure265 t’a frappé de sa verge fatale.

Et toytoi peuple, pour qui, et tant et tant de fois,

Ne craingnant point la mort, j’ayai vestuvétu le harnois :

--- K1.v° ---

Ains que j’ayai arraché des gueules affamées,

900Ja le riche butin de tant et tant d’armées :

Peux-tu ce pallepâle corscorps en mes bras regarder

Et ta vie pour moymoi peuple, ne hazarderhasarder ?

Mais que me sert conter aux vensvents tant de complaintes ?

Ces pleurs sans autre effaiteffet les font soupsonnersoupçonner faintesfeintes :

905ReprenReprends cœur Collatin, et ne craincrains point mourir

Pour aux ans avenirà venir voir ta gloire fleurir.

Et pour un seul malheur or que grand, qui t’estonneétonne,

Ne souille le Laurier qui ton front environne :

CeluyCelui chasse à jamais le malheur surmonté,

910Qui a par le danger son repos acheté,

Voire aux neveux d’apresaprès, il ente266 une memoiremémoire,

Pour voir contre les ans r’ajeunirrajeunir sa victoire.

LE CHOEUR <DES FEMMES ROMAINES>.267

On voit l’espieuépieu au poinpoing aux portes les soldars268,

On voit les corselets luire sussur les remparsremparts,

915De flamesflammes et d’horreur desjadéjà la Ville est pleine,

Et desjadéjà Tulle269 au bruit de l’esmeuteémeute soudaine

D’un pas ailé de peur devers le camp s’enfuit,

Et ses mollets enfansenfants plaintifveplaintive elle conduit.

Sans un regret vengeur jamais qu’on ne la voyevoie,

920TousjoursToujours avec l’horreur MegereMégère la costoyecôtoie.

BRUTE.

Jupiter, Mars, Junon, VenusVénus, Veste270, et vous Dieux

De qui Rome n’aguerenaguère a renforcé les Cieux,

Quirin, et ÆgerieÉgérie, et vous tropetroupe cruelle

Les filles d’AcheronAchéron, icyici je vous apeleappelle.271

925De cela que je doydois, Dieux vous tesmoignereztémoignerez

Vous filles d’AcheronAchéron, ce tort vous vengerez

--- K2.r° ---

Vous filles d’AcheronAchéron, et vous Dieux je vous jure

(Et si de ce serment je ne serayserai parjure)

Je jure ce cousteaucouteau cruellement sacré,

930D’une trop chaste main dans ce sein massacré,272

Je vous en jure encor ma vie que je vouëvoue,

Je jure tous les veuxvœux dont son Ombre m’avouëavoue :

Que du mesmemême cousteaucouteau ce tort je vengerayvengerai,

Et à feu et à sang Tarquin pourchasseraypourchasserai,

935Sa femme, ses enfansenfants, sa maison, et sa race,

Jusqu’à tant, par ma mort que son renom j’efface :

Mais il faut du foüyerfoyer aller dresser le bois,

Puis nous crironscrierons LucreceLucrèce, au tombeau par trois fois :

Puis à la Chasteté nous sacrerons sa cendre,

940Et puis il nous faudra la Liberté deffendredéfendre.

[1] La vertu qui refuse de « fléchir » aux « assauts » du malheur qui l'« assiège », forme l'image d'une métaphore militaire, introduite dès les premiers vers et filée dans la suite de la pièce. Cette métaphore se retrouve dans certaines comédies humanistes, en effet, comme le souligne Goulven Oiry : « dans le théâtre comique, la ville, la maison et le corps féminin sont présentés comme des citadelles assiégées. Soutenue par les personnages masculins, la dynamique de l'intrigue revient à percer ces murailles successives. », il montre entre autre que : « les comédies de Grévin (1561) peuvent être relues tout entières à l'aune de la métaphore de la conquête », dans OIRY, Goulven, La Comédie française et la ville (1550-1650), Classiques Garnier, Paris, 2015, p.423 et 429.
[2] Le malheur accable souvent la vertu « sous ses pas ». L'idée est que, selon Sexte Tarquin, le vertueux se retrouve souvent pressé par le malheur.
[3] L'« envie » attend la moindre occasion pour renverser la vertu. Poursuite de la métaphore militaire, avec l'envie qui « veille » au «  rempart » de la vertu.
[4] Tarquin valorise l'audace, contre la vertu, affirmant que c'est seulement en suivant courageusement la première que l'on est favorisé par la fortune.
[5] La vertu n'est estimée que lorsqu'elle est aimée de la fortune. D'après Tarquin, ce qui est recherché par la vertu, c'est donc le bonheur. La vertu en elle-même n'aurait pas de valeur.
[6] La personne vertueuse et malheureuse se voit abandonnée par ses pairs.
[7] Le bonheur.
[8] Esprits des ancêtres.
[9] Le pari, dont Tarquin s'apprête à faire le récit, date donc de l'avant-veille au soir, puisque « deux jours sont ja passez ».
[10] Cupidon, le dieu de l'amour, fils de Vénus. Il est dit « archer » parce que ses flèches sont symbole et source de son pouvoir.
[11] Cf. Tite-Live, Histoire Romaine, Livre I, chapitre LVII. [traduction : Gaston Baillet] : « Il fit une tentative pour emporter Ardée du premier assaut : mais, comme il n'eut guère de succès, il entreprit un siège et éleva des ouvrages pour réduire l'ennemi. » / « Temptata res est, si primo impetu capi Ardea posset : ubi id parum processit, obsidione munitionibusque coepti premi hostes. »
[12] Périphrase indiquant que l'on se trouve au milieu de la nuit. « Le Bouvier » fait référence à la constellation du Bouvier ; cf. FILLEUL, Nicolas, Les Théâtres de Gaillon, éd. Françoise Joukovsky, Genève, Droz, 1971, p.65.
[13] Cf. Tite-Live, Histoire Romaine, Livre I, chapitre LVII. [traduction : Gaston Baillet] : « ils les avaient trouvées avec leurs amies devant un festin somptueux en train de tuer le temps » / « quas in conuiuio luxuque cum aequalibus uiderant tempus terentes ».
[14] Cf. Tite-Live, Histoire Romaine, Livre I, chapitre LVII. [traduction : Gaston Baillet] : « Là, Lucrèce leur apparaît bien différente des belles-filles du roi » / « ubi Lucretiam haudquaquam ut regias nurus ».
[15] Audrey Gilles a montré que Nicolas Filleul associe ici le motif du tissage (traditionnellement féminin), à celui de l'engagement politique. En effet, le détail des « batailles Romaines » tissées par Lucrèce est original et ne se retrouve dans aucune source ; GILLES, Audrey, « Lucrèce morale, Lucrèce politique : l’audace féminine dans la Lucrèce de Nicolas Filleul », dans Le Verger, n° dirigé par Jérémy Sagnier et Nina Hugot à paraître en 2025. De plus, cette idée du tissage performatif pourrait permettre rapprocher Lucrèce d'une autre femme violée, issue de la mythologie grecque : Philomèle ; cette dernière, violée par le mari de sa sœur qui lui tranche la langue pour l'empêcher de parler, représente sur une toile tissée le crime de son beau-frère, afin d'en informer sa sœur Procné. Lucrèce évoque Philomèle à l'acte II, vers 250 : « Filles de Pandion hostesses des buissons » (voir note vers 250).
[16] Ardée, la ville des Rutules, assiégée par les romains, que Tarquin évoque déjà aux vers 29 et 30.
[17] Ou si sous peu l'armée ne sera pas congédiée / licencée ; Le Dictionnaire du Moyen Français de l'ATILF donne : « Congédier, licencier (un homme d'armes) » comme sens possible du verbe casser.
[18] Le référent du pronom « Tu » est Arde.
[19] Littéralement, édifie un rempart ; l'idée est que l'homme vaillant et fort protège son pays.
[20] Céline Fournial signale l'existence d'une ironie dramatique dans ce passage, en effet : « La crainte exprimée [par Lucrèce] dans les deux derniers vers peut certes être lue comme une crainte de l’épouse face aux dangers que court Collatin dans cette guerre, mais par un effet de double énonciation permis par la métaphore euphémisante "tu n’achètes trop cher" c’est aussi son viol et sa mort qui sont annoncés à travers les paroles de Lucrèce. La dérivation entre "rampare" et "rampart" qui répète le mot déjà employé à propos de la vertu au tout début du premier acte ne fait qu’accentuer l’ironie tragique de ces vers et les nombreux parallèles entre Ardée et Lucrèce "forcée[s]" » ; FOURNIAL, Céline, « Lucrèce : une dramaturgie de l’ellipse », dans Le Verger, n° dirigé par Jérémy Sagnier et Nina Hugot à paraître en 2025.
[21] Ces plaintes.
[22] Cf. Ovide, Les Fastes, Livre II, vers 755-756 [trad. Robert Schilling] : « Elle finit dans les larmes, lâcha le fil qu'elle venait de tendre et laissa tomber son visage sur sa poitrine » / « Desinit in lacrimas intentaque fila remisit, / In gremio uoltum deposuitque suum ».
[23] Le référent de « ses » n'est pas clair. Est-ce Lucrèce ou Collatin ? Chez Ovide, c'est bien Lucrèce qui pleure, mais la confusion peut être volontaire chez Filleul qui joue avec les caractéristiques féminines et viriles de ses personnages.
[24] Calaïs et Zétès, les fils de Borée. Cf. Ovide, Les Métamorphoses, Livre VI., vers 712-718 [trad. Olivier Sers] : «  au jour elle met deux jumeaux, / Vrai portrait de leur mère, à part qu'ils ont des ailes, / Comme Borée, mais pas de naissance, dit-on. / Tant sous leurs cheveux roux que n'eut poussé la barbe, / Calaïs et Zétès demeurèrent sans plumes. / Puis, comme aux vrais oiseaux, deux ailes leur couvrirent / Les flancs, lorsque leurs joues d'un blond duvet s'ombrèrent. » / « partus enixa gemellos, / Cetera qui matris, pennas genitoris haberent / Non tamen has una memorant cum corpore natas ; / Barbaque dum rutilis aberat subnixa capillis, / Inplumes Calaisque puer Zetesque fuerunt. / Mox pariter pennae ritu coepere uolucrum / Cingere utrumque latus, pariter flauescere malae. »
[25] Les Harpies.
[26] Phinée, devin harcelé par les Harpies (ces dernières souillant toute nourriture que le vieillard tentait de consommer) et secouru par Calaïs et Zétès fait partie de la légende de l'expédition des Argonautes à la recherche la toison d'or.
[27] Ni.
[28] Périphrase désignant le matin.
[29] Cf. vers 543-544 : « Or repose là bas, et icy sus ta tombe / Qu’un orage d’œilletz du ciel sans cesse tombe. »
[30] L'imprimé de 1566 marque « ce », nous corrigeons.
[31] Téthys est la fille d'Ouranos (le Ciel) et de Gaïa (la Terre), ainsi que l'épouse d'Océan. C'est une déesse marine.
[32] Le dieu du soleil.
[33] Périphrase désignant le soir, Phébus (le soleil) rejoint Téthys (la mer). Il faut comprendre que dès le matin suivant sa rencontre, Sexte Tarquin nourrit sa passion pour Lucrèce, et c'est le soir qu'il prend la décision de la violer.
[34] Maintenant.
[35] Exercé (pour la guerre ; le substantif « exercite » signifiant : armée).
[36] Le référent de ce pronom « elle » n'est pas clair. S'agit-il de Lucrèce ? Cette lecture irait dans le sens de la métaphore militaire avec l'idée d'une confusion qui se crée dans l'esprit de Tarquin entre Ardée (dont il était en train de parler) et Lucrèce, les deux objets de son désir. Céline Fournial propose deux explications : « Le pronom "elle" reste sans référent explicite, il peut tout à fait renvoyer à Lucrèce qui dans son dialogue stichomythique avec la nourrice à l’acte II "publie" son malheur afin d’éveiller la noblesse et le peuple contre les Tarquins. Le pronom peut aussi référer à Mégère, dont les hurlements sont mentionnés une vingtaine de vers plus loin », cf. FOURNIAL, Céline, « Lucrèce : une dramaturgie de l’ellipse », dans Le Verger, n° dirigé par Jérémy Sagnier et Nina Hugot à paraître en 2025 ; Michel Dassonville, dans la préface de son édition, propose d'y voir une confusion de Tarquin, qui répète « les propos subversifs de Lucrèce avec lesquels il confond les rumeurs publiques qui dénoncent le régime des Tarquins », cf. Lucrèce, éd. Michel Dassonville dans : La tragédie à l’époque d’Henri II et de Charles IX Première Série Vol. 3 (1566-1567), sous la direction de Enea Balmas et Michel Dassonville, Florence, Leo S. Olschki, Paris, Presses Universitaires de France, juillet 1990, p.281 ; tandis que pour Françoise Joukovsky, il s'agit simplement du peuple d'Ardée : « il semble que le pronom elle désigne la cité, mentionnée au v. 72, c'est-à-dire le peuple d'Ardée, qui bien qu'inférieur en nombre et en puissance à l'armée romaine parvient à effrayer les assiégants par ses clameurs » cf. FILLEUL, Nicolas, Les Théâtres de Gaillon, éd. Françoise Joukovsky, Genève, Droz, 1971, p.67.
[37] Cf. vers 495 : « Tu sais depuis quel temps ta vertu est prisée ». Sexte Tarquin fait donc probablement référence, ici, à Brute.
[38] Cf. Tite-Live, Histoire Romaine, Livre I, chapitre LVI. [traduction : Gaston Baillet] : « Au milieu de ces occupations, on vit un prodige effrayant : un serpent, sortant d'une colone en bois, provoqua une panique dans le palais, et l'esprit du roi lui-même fut non pas frappé d'une terreur soudaine, mais plutôt envahi par un sentiment d'angoisse. » / « Haec agenti portentum terribile uisum : anguis ex columna lignea elapsus cum terrorem fugamque in regia fecisset, ipsius regis non tam subito pauore perculit pectus quam anxiis impleuit curis.
[39] Cf. Tite-Live, Histoire Romaine, Livre I, chapitre LVI. [traduction : Gaston Baillet] : « Aussi lui qui, pour les prodiges publics, se contentait d'appeler les devins étrusques, effrayé par cette vision, qui semblait intéresser sa maison, résolut d'envoyer interroger l'oracle de Delphes, le plus célèbre du monde. Et comme il n'osait confier à aucun autre la réponse de l'oracle, il envoya en Grèce ses deux fils, à travers des contrées alors inconnues et des mers plus inconnues encore. » / « Itaque cum ad publica prodigia Etrusci tantum uates adhiberentur, hoc uelut domestico exterritus uisu Delphos ad maxime inclitum in terris oraculum mittere statuit. Neque responsa sortium ulli alii committere ausus, duos filios per ignotas ea tempestate terras, ignotiora maria in Graeciam misit. »
[40] Souffle. L'idée est celle de la rumeur publique qui se répand au sujet du roi.
[41] Tullia l'aînée, la première épouse de Lucius Tarquin.
[42] Arruns Tarquin, frère de Lucius Tarquin (dit le Superbe) et premier mari de Tullia la jeune, sœur de Tullia l'aînée.
[43] « meurtrier » compte pour deux syllabes.
[44] Lucius Tarquin (marié à Tullia l'aînée) et Tullia la jeune (qui était-elle mariée à Arruns Tarquin, le frère de Lucius) se sont entendus pour assassiner leurs conjoints respectifs qui, selon eux, manquaient d'ambitions, afin de pouvoir se remarier ensemble.
[45] Alecto, déesse infernale, une des trois Furies. Elles sont fréquemment invoquées dans la tragédie.
[46] Déesse du mariage.
[47] Entendait (troisième personne du singulier du verbe ouïr).
[48] Déesse infernale, une autre des trois Furies. Des trois, c'est la plus célèbre, et la plus fréquemment invoquée dans la tragédie. Elle fait par exemple office de personnage protatique dans le prologue de Porcie [1568], de Robert Garnier.
[49] Si l'on entend Mégère, plutôt qu'Hyménée, dans le palais de Tarquin, c'est parce que Lucius Tarquin a assassiné sa première épouse et Tullia son premier mari.
[50] Servius Tullius, prédécesseur de Lucius Tarquin sur le trône de Rome.
[51] Cf. Tite-Live, Histoire Romaine, Livre I, chapitre XLVIII. [traduction : Gaston Baillet] : « Alors, Tarquin, réduit par la force des choses à tout oser, et très favorisé par son âge et par sa force, saisit Servius par la taille, l'emporte hors de la curie et le jette en bas des marches. » / « Tum Tarquinius, necessitate iam ipsa cogente ultima audere, multo et aetate et uiribus ualidior, medium arripit Seruium elatumque e curia in inferiorem partem per gradus deiecit ».
[52] Récit du coup d'état, mené par Lucius Tarquin contre Servius Tullius. Après avoir jeté le roi hors du Sénat, Tarquin le fait poursuivre et assassiner.
[53] Il s'agit ici de Tullia la jeune.
[54] Lieu commun de la tragédie, les crimes représentés ou évoqués sont si grands que le soleil n'est plus digne de les éclairer. On retrouve cette idée, poussée à son paroxysme dans le Thyeste de Sénèque, quand le Soleil rebrousse chemin, pour ne pas assister aux crimes d'Atrée.
[55] Cf. Tite-Live, Histoire Romaine, Livre I, chapitre XLVIII. [traduction : Gaston Baillet] : « Tullia, hors d'elle-même, poussée par les furies vengeresses de sa sœur et de son mari, fit passer, dit-on, sa voiture sur le corps de son père. Portant les traces sanglantes du parricide sur sa voiture rougie, souillée elle-même par les éclaboussures, elle revint au foyer conjugal ; si bien que la colère des pénates fit bientôt succéder à ce mauvais début de règne une fin de même nature. » / « agitantibus furiis sororis ac uiri, Tullia per patris corpus carpentum egisse fertur, partemque sanguinis ac caedis paternae cruento uehiculo, contaminata ipsa respersaque, tulisse ad penates suos uirique sui, quibus iratis malo regni principio similes propediem exitus sequerentur. ».
[56] Cf. Étienne Jodelle, Cleopatre captive [1553], Acte I, vers 55 : « Dans la saincte equité, bien qu’elle soit tardive, ».
[57] Cf. Jean Bastier de La Péruse, Medee [1555], Acte II, vers 407-408 : « mais de ce qui est fait, / Bien peu nous vaut le contraire souhait ».
[58] De quel « heur » et de quelle « victoire » Tarquin parle-t-il ? Est-ce une évocation du viol de Lucrèce qui aurait eu lieu avant le début de la pièce ? Ou parle-t-il d'autre chose, auquel cas, le viol aurait lieu entre l'acte I et l'acte II comme le suppose Françoise Joukovsky dans son édition des Théâtres de Gaillon (FILLEUL, Nicolas, Les Théâtres de Gaillon, éd. Françoise Joukovsky, Genève, Droz, 1971, p.LVII). Pour Céline Fournial le viol a déjà eu lieu avant le début de la pièce : « Il semble que les propos de Sexte Tarquin au premier acte indiquent qu’il a déjà violé Lucrèce, avant le début de la pièce donc. En effet, Sexte Tarquin fait résonner son bonheur à deux reprises dans des énoncés peu compatibles avec la situation d’un personnage qui ne projetterait encore que de séduire Lucrèce mais qui sont plutôt attribuables à celui qui se targue d’avoir vaincu la vertu » dans FOURNIAL, Céline, « Lucrèce : une dramaturgie de l’ellipse », dans Le Verger, n° dirigé par Jérémy Sagnier et Nina Hugot à paraître en 2025.
[59] Sexte Tarquin sort de scène.
[60] Ce chant du chœur est composé de dix dizains d'heptasyllabes, dont la structure rimique donne ABAB/CCDEED, avec A, C, E, féminines et B, D masculines. Les femmes romaines y développent l'idée de la vanité de la postérité et du risque constant, qui pèse sur les humains, d'un renversement de fortune. Elles évoquent la colère de Junon lors de l'épisode de la fuite de Troie d'Énée et de ses compagnons troyens, emportant leurs dieux avec eux, et annoncent les futures guerres civiles à Rome. Le chant se termine par un éloge de la tempérance adressé aux princes.
[61] Ici, « Parque » est employé comme un synonyme de destin. L'expression « les Parques » (au pluriel) renvoie aux trois Déesses, Clotho, Lachésis et Atropos, qui président à la destiné humaine et divine. Nicolas Filleul en fait une divinité unique, symbole du destin, tout au long de la pièce. On trouve une utilisation similaire chez Étienne Jodelle, par exemple dans Cleopatre captive [1553], Acte I, vers 196-197 : « Sera donc celle là de la Parque craintive / Qui, au deffaut de mort, verra mourir sa gloire ? »
[62] Description d'une activité d'agriculture. Un homme retourne la terre (d'un champ) avec un soc, c'est à dire la lame d'une charrue, qui est tirée par des bœufs, dans le but de l'ensemencer.
[63] L'expression « un Pin creux », désigne un bateau.
[64] Si Téthys (une déesse marine) cherche en vain à ne pas être vue, c'est parce que les hommes ont inventé la navigation ; cf. le « Pin creux » au vers 116. C'est un lieu commun de la tragédie que d'évoquer l'invention de la navigation, qui peut être vue comme l'expression de l'hubris humaine. Par exemple : Sénèque, Médée, deuxième intervention du chœur, vers 301-308 [trad. François-Régis Chaumartin] : « Trop audacieux le premier qui, sur un si fragile radeau, rompit les flots perfides et, voyant derrière lui sa terre, abandonna sa vie aux caprices des vents ; fendant les mers en une course incertaine, il a pu se fier à une mince lame de bois, frontière trop grêle tracée entre les chemins de la vie et de la mort. » / « Audax nimium qui freta primus / rate tam fragili perfida rupit / terrasque suas post terga uidens / animam leuibus credidit auris, / dubioque secans aequora cursu / potuit tenui fidere ligno / inter uitae mortisque uias / nimium gracili limite ducto. »
[65] Les mers et les océans.
[66] « Elle » renvoie à « La Parque » au vers 111.
[67] La Parque rend les rois obsédés par l'idée de leur propre postérité (« longue mémoire »).
[68] Les rois et les vaincus sont égaux devant la mort.
[69] Cette strophe développe le lieu commun de la vanité de la postérité ; une fois mort, les rois ne bénéficient plus de la postérité qu'ils ont cherché à acquérir, puisqu'ils n'entendent pas les « voix qui les chantent ».
[70] Éloge de la vertu par le chœur. Non seulement cet éloge se construit en opposition avec celui de l'audace de Sexte Tarquin lors du prologue, mais la troupe des femmes romaines la propose également comme réponse à la vanité de la postérité.
[71] S'assure.
[72] La rouille.
[73] La postérité que l'on parvient à obtenir est une seconde mort, dans la mesure où même elle finira par disparaître avec le temps.
[74] Les dieux de Troie sont chassés de leurs temples par la chute de la ville à la fin de la guerre contre les Grecs. C'est Énée qui emporte les pénates de Troie et qui les conduira jusqu'en Italie. C'est par cette histoire, racontée par Virgile dans l'Énéide et par Tite-Live au début de son Histoire Romaine, qu'existe une filiation entre Troie et Rome. Le chœur évoque donc ici, les origines légendaires du peuple romain.
[75] Les bateaux troyens sont dits « empoissés », en référence au calfatage, c'est-à-dire, l'action d'appliquer un enduit sur la coque des navires dans le but de la rendre étanche.
[76] Cf. Étienne Jodelle, Didon se sacrifiant, Acte I, vers 181-182 : « ÉNÉE. Du fer, du sang, du feu, des flots et de l'orage / Je n'ay point eu d'effroy ». Nous ne connaissons pas la date de composition de Didon se sacrifiant d'Étienne Jodelle, qui a été imprimée à titre posthume en 1574 dans un recueil des œuvres de l'auteur. Les vers des deux dramaturges font référence au livre I de l'Énéide, lorsque Junon demande à Éole de déchaîner ses vents sur la flotte d'Énée, dans le but de faire disparaître les derniers troyens.
[77] Phébus, le dieu du soleil.
[78] Vénus, déesse de l'amour, de la beauté, de la fertilité.
[79] Phébus et Vénus (Apollon et Aphrodite pour les grecs) combattaient du côté des troyens dans L'Iliade d'Homère. De plus, Vénus est la mère d'Énée. C'est pourquoi ils soutiennent la flotte troyenne, contre la tempête envoyée par Junon (Héra pour les grecs).
[80] Phébus affirme que Junon ne peut empêcher le destin de s'accomplir et donc les troyens d'arriver en Italie.
[81] Les descendants des troyens, et leurs héritiers romains, sont appelés par Phébus à conquérir les peuples grecs et donc prendre leur revanche pour la chute de la ville de Troie.
[82] La main droite.
[83] Junon maudit, par une prédiction, le peuple troyen, et ses descendants les romains.
[84] Divinité marine.
[85] Rome est appelée à régner sur toute la terre entourée par la mer.
[86] Les guerres civiles romaines, annoncées dans l'Énéide, sont traditionnellement les guerres qui mèneront à la fin de la République à Rome et à l'établissement de l'Empire (notamment, les guerres entre Marc-Antoine, Pompée et Octavien). Mais il existe ici une confusion possible, avec la révolution menée par Brute contre Tarquin le Superbe, qui suivra le suicide de Lucrèce et qui sera annoncée à la toute fin de la tragédie. De plus, l'évocation des guerres civiles peuvent rappeler au spectateur de 1566 les troubles qui agitent la France, voir dans notre introduction la partie 4-Dans le crépuscule de la première guerre de Religion : une tragédie politique ?
[87] Voir la reprise de l'idée de fléau des dieux aux vers 312-314 : « Mais un triste regret bourrelle la pensée / Tousjours campé dessus le cœur du vicieux, / Ains, comme d’un fleau, il sert aux justes dieux. »
[88] Les vers 185 à 190 font référence à l'histoire de Cadmus. On en retrouve le récit au Livre III des Métamorphoses d'Ovide. Cadmus, fondateur légendaire de la ville de Thèbes, tue un serpent géant, puis, sous les conseils de Pallas enterre ses dents. De ce germe sort de terre une « race nouvelle » de guerriers tout en armes, qui s'affrontent entre eux. De ce massacre, cinq hommes survivent, qui deviendront compagnons de Cadmus et fonderont Thèbes avec lui.
[89] Les échanges entre Lucrèce et la Nourrice de l'acte 2 et de l'acte 4 ont donné lieu à une lecture théâtralisée par Claire Cahen et Franck Lemaire de la Compagnie des Miracles dans le cadre des journées d'études consacrées au théâtre de Nicolas Filleul qui ont eu lieu à Metz les 30 et 31 mai 2024. La capatation de cette lecture est disponible sur le site ULTV à ce lien : https://ultv.univ-lorraine.fr/video/19273-nicolas-filleul-dramaturge-lecture-compagnie-miracles/
[90] Dès sa première tirade, Lucrèce évoque son honneur qui a subi un « eternel dommage », cette idée sera essentielle pour le personnage et donc centrale dans la tragédie, voir dans notre introduction la partie 3-Lucrèce, héroïne violée.
[91] Déesse de la floraison.
[92] Tiphaine Karsenti souligne que : « [Lucrèce] se compare au chêne, l’arbre symbole de la monarchie française depuis Saint Louis », et propose de lire dans le personnage de Lucrèce une allégorie de la France ; KARSENTI, Tiphaine, « Le thème de la vengeance dans Achille et Lucrèce : lectures politiques d’un lieu commun », dans Le Verger, n° dirigé par Jérémy Sagnier et Nina Hugot à paraître en 2025.
[93] Cf. Étienne Jodelle, Cleopatre captive [1553], Acte II, vers 689-698 : « A t’on pas veu d’un arbre / Le couppeau chevelu, / Ou la maison de marbre / Qui semble avoir voulu / Dépriser trop hautaine / L’autre maison prochaine ? / Qu’on voye un feu celeste / Ceste sime arrachant, / Et par mine moleste / Le palais tresbuchant ».
[94] Inutiles.
[95] Hélas.
[96] Le cœur de Lucrèce est revêtu d'honneur et de vertu, comme la perruque des bois est revêtue de vert, mais dans les deux cas cela ne l'empêche pas de recevoir un coup du destin (la foudre ou l'assaut d'un barbare).
[97] Dans son édition, Françoise Joukovsky propose de lire « sort ».
[98] Mais.
[99] Le lendemain.
[100] Cf. vers 662 : « Desquels tu me paissois par les plus longues nuits ? »
[101] C'est Alcyone, qui va « pleurant [s]on Ceyx au rivage », son mari mort en mer. L'épisode est raconté par Ovide au onzième livre des Métamorphoses, la séquence du rivage se trouve à partir du vers 710 [trad. Olivier Sers] : « Au matin elle sort, triste, va à la rive, / Rejoint l'endroit d'où elle a vu Céyx partir, / S'attarde, dit : C'est là qu'il a largué l'amarre, / Là qu'il m'a embrassée au moment d'embarquer, / Se remémorant tout, elle scrute la mer » / « Mane erat ; egreditur tectis ad litus et illum / Maesta locum repetit de quo spectarat euntem. / Dumque moratur ibi dumque : « Hic retinacula soluit, / Hoc mihi discedens dedit oscula litore » dicit / Dumque notata locis reminiscitur acta fretumque ».
[102] Philomèle et Procné, les filles de Pandion, qui sont dites « hostesses des buissons » parce qu'elles se métamorphosent en oiseaux. Leur histoire est racontée par Ovide au sixième livre des Métamorphoses, on retrouve la transformations aux vers 666-670 [trad. Olivier Sers] : « Puis, l'épée nue, poursuit les filles de Pandion, / Mais on dirait leurs corps soutenus par des ailes, / Et, de fait, ils le sont. L'une aux bois vole, et l'autre / Va nicher sous les toits, le buste encor du meurtre / Marqué par son plumage ensanglanté de pourpre. » / « Nunc sequitur nudo genitas Pandione ferro. / Corpora Cecropidum pennis pendere putares ; / Pendebant pennis. Quarum petit altera siluas, / Altera tecta subit neque adhuc de pectore caedis / Excessere notae signataque sanguine pluma est. » - Voir aussi notre note au vers 38.
[103] Lucrèce affirme souffrir plus qu'Alcyone, Philomèle et Procné.
[104] Cf. Sénèque, Médée [trad. François-Régis Chaumartin], vers 150-154 : « La nourrice. Garde le silence, je t’en conjure, confie tes griefs à ta rancœur dans le secret, en cachette. Tous ceux qui supportent jusqu’au bout de graves blessures sans parler, le cœur patient et serein, peuvent les faire subir en retour : la colère que l’on cache fait du mal ; les haines proclamées au grand jour perdent l’occasion de la vengeance. » / « NVTRIX. Sile, obsecro, questusque secreto abditos / manda dolori. Grauia quisquis uulnera / patiente et aequo mutus animo pertulit, / referre potuit : ira quae tegitur nocet ; / professa perdunt odia uindictae locum. »
[105] Cf. Sénèque, Médée [trad. François-Régis Chaumartin], vers 155-156 : « Médée. Légère est la rancœur qui peut prendre conseil et se dissimuler : les grands maux ne demeurent pas caché. » / «  MED. Leuis est dolor qui capere consilium potest / et clepere sese : magna non latitant mala. »
[106] Nous ajoutons un point à la fin du vers, qui semble absent de l'imprimé de 1566.
[107] Audrey Gilles souligne que « l’anaphore de la conjonction "mais" montre comment la Nourrice tente de raisonner Lucrèce sans que celle-ci ne se laisse déstabiliser. » dans GILLES, Audrey, "Lucrèce morale, Lucrèce politique : l’audace féminine dans la Lucrèce de Nicolas Filleul", dans Le Verger, n° dirigé par Jérémy Sagnier et Nina Hugot à paraître en 2025.
[108] L'imprimé de 1566 marque « cest », nous corrigeons.
[109] Première référence à Médée de la part de Lucrèce, qui la prend comme modèle. La comparaison sera poursuivie à l'acte IV, au vers 695 : « Que ne puis-je gronder de Medée les charmes ».
[110] En pire.
[111] Cf. Jean Bastier de La Péruse, Medee [1555], Acte I, vers 81 : « LA NOURRICE : Mais vueillés donq’ un peu ceste fureur refraindre » ; et cf. Étienne Jodelle, Cleopatre captive [1553], Acte I, vers 127 : « Pourrois-je bien tenir la bride à mes complaintes » ; et cf. Étienne Jodelle, Didon se sacrifiant, Acte III, vers 1150 : « Serrant plus fort la bride à ta douleur trop fiere » et vers 1415-1416 : « Est-il possible, helas ! qu’en l’ame feminine / Une fureur tant aspre et sans bride domine ? »
[112] Dieu des enfers.
[113] Cf. Étienne Jodelle, Didon se sacrifiant, Acte II, vers 455-458 : « Ou que ma seule mort arreste mon souci. / La mort est un grand bien : la mort seule contente / L’esprit, qui en mourant voit perdre toute attente / De pouvoir vivre heureux. »
[114] Pendais.
[115] Cf. chœur de l'Acte I, vers 181-183 : « Et que les guerres civilles / Le fléau duquel les Dieux / Punissent l'orgueil des villes ». Nicolas Filleul met en parallèle, par l'image du fléau, les guerres civiles qui servent aux dieux à punir les villes et le regret qui leur sert à punir les «  vicieux ». Cette mise en parallèle peut se comprendre dans la perspective de la métaphore militaire qui est filée dans la pièce.
[116] Immortelle.
[117] Cf. Étienne Jodelle, Didon se sacrifiant [imp. 1574], Acte II, vers 756-761 : « Que la malice peut ingenieux nous rendre, / Quand elle veut son tort contre le droit deffendre : / Plus le vainqueur Thebain sur l’Hydre s’efforçoit, / Et plus de ses efforts l’Hydre se renforçoit : / Si nostre conscience envers nous ne surmonte, / Jamais par la raison la malice on ne donte ».
[118] Rhéa Silvia, la mère de Romulus et Rémus.
[119] Romulus et Rémus.
[120] Cf. Étienne Jodelle, Cleopatre captive [1553], Acte I, vers 200 : « Non, non, mourons, mourons, arrachons la victoire ».
[121] Cf. Étienne Jodelle, Cleopatre captive [1553], Acte I, vers 1-2 : « Dans le val tenebreux, où les nuicts eternelles / Font eternelle peine aux ombres criminelles » ; et Étienne Jodelle, Didon se sacrifiant [imp. 1574], Acte IV, vers 1966-1967 : « Tout ce qu’on feint là bas de peines eternelles / S’ordonner par Minos aux ames criminelles ».
[122] Les rives du Styx, un fleuve des enfers.
[123] Les filles d'Achéron sont les Furies : Mégère, Alecto et Tisiphone.
[124] Cf. Étienne Jodelle, Cleopatre captive [1553], Acte I, vers 46 : « Nourrissant en mon sein ma serpente meurdriere ».
[125] Supplicié des enfers. Assoiffé et affamé, Tantale se trouve aux enfers dans le cours d'une rivière avec des arbres fruitiers à portée de main, mais s'il se penche pour boire, le niveau de l'eau baisse, et s'il tente d'attraper un fruit, le vent en écarte les branches de ses mains ; de telle sorte qu'il se trouve toujours incapable de satisfaire, et sa soif et sa faim.
[126] Suppliciées des enfers. Les Danaïdes, les petites filles de Bélos, sont condamnées à remplir d'eau un tonneau percé.
[127] Supplicié des enfers. Sisyphe est condamné à pousser un rocher jusqu'au sommet d'une colline, mais lorsqu'il parvient près du sommet, la pierre roule à nouveau jusqu'en bas et il doit continuellement recommencer sa tâche.
[128] Les Furies.
[129] Lucrèce demande aux déesses des enfers d'épargner leurs suppliciés actuels, pour plutôt se charger de punir Sexte Tarquin. Dans Medee de Jean Bastier de La Péruse, on retrouve la même demande aux dieux infernaux de libérer leurs suppliciés pour que, à la place, ils viennent punir Jason ; chez La Péruse, la liste des suppliciés est plus longue, mais elle se termine par les mêmes noms qu'emploie Filleul, cf. Jean Bastier de La Péruse, Medee [1555], Acte II, vers 472-475 : « Ô Daimons, ô Espris, ô chiens d’Enfer hurlans, / Venés, courés, volés : et, si avés puissance / De prendre d’un méchant execrable veng’ance, / Montrés-l’à cette fois », et vers 493-504 : «  Laissés hausser les eaus à l’altéré Tantale, / Et du fruit désiré permettés qu’il avale, / Permettés que Sisiphe hausse sa pierre au mont, / Sans que du haut encore elle retombe au fond, / Et ne permettés plus qu’en vain les Danaïdes / Dans le tonneau percé jettent les eaus humides : / Relâchés encor tous ceus qui dans voz Enfers / Les tourmans merités ont jusqu’ici souffers : / Et, de tous ces tormans, faites-en un terrible / Qui seul soit plus que tous cruel et plus horrible : / Puis vueille Jupiter ce tormant envoîer / Sus Créon et Jason, pour leur juste loïer ».
[130] Comme à l'Acte I, le chœur est composé de dizains d'heptasyllabes, cette fois au nombre de sept ; suivant toujours la structure rimique ABAB/CCDEED, avec A, C, E féminines et B, D masculines. Les femmes romaines font l'éloge de la vertu, puis de la piété, comme seules valeurs qui assurent une place aux cieux parmi les dieux. Elles poursuivent par une dénonciation de la décadence qui touche Rome, en évoquant notamment la luxure causée par le dieu amour. Le chœur s'achève par une invocation à Vesta (francisé en « Veste »), la déesse du foyer et des villes, pour qu'elle protège Rome en épargnant les romains des feux de l'amour.
[131] En colère.
[132] Celui qui suit la justice et la vertu n'a rien à craindre, puisque sa place aux cieux lui est assurée.
[133] Hercule, le héros aux douze travaux, est divinisé après sa mort. Cette histoire sert d'argument à une tragédie attribuée à Sénéque, Hercule sur l'Œta.
[134] À Rome, la couleur pourpre est symbole de pouvoir.
[135] Les dieux de Troie ont quitté leur ville, et ont été conduits en Italie par Énée.
[136] Bien qu'un.
[137] Javelle signifie brassée ou fagot ; l'image convoquée est celle de la simplicité de toits en chaume, qui s'opposent aux temples troyens en matérieux plus solide comme la pierre.
[138] L'idée de cette strophe est que peu importe l'apparence de richesse ou de pauvreté des autels, ce qui implique la présence (et donc le soutien) des dieux est avant tout la dévotion de leurs fidèles et, bien que les autels romains soient moins somptueux que les temples grecs (et troyens), les dieux y sont loués avec ferveur.
[139] Le chœur affirme l'idée d'une décadence du peuple romain, qui sera reprise à l'acte suivant par Brute aux vers 505-508 : « L’homme de jour en jour devient moins vertueux, / La vertu honoroit les ans de nos ayeux, / Et leur race d’apres estoit moins vertueuse, / Mais celle du jourd’huy est du tout vicieuse. »
[140] Le Dieu Amour.
[141] Cf. Étienne Jodelle, Cleopatre captive [1553], Acte I, vers 13-14 : « Ô moy des lors chetif, que mon oeil trop folastre / S’égara dans les yeux de ceste Cleopatre ! »
[142] Vesta, déesse du feu du foyer, des villes et de la pureté.
[143] Numa Pompilius. Dans l'histoire légendaire des origines de Rome, il est le premier roi qui succède à Romulus après sa mort. Il est connu pour sa grande piété, Tite-Live le présente, entre autre, comme le fondateur de la fonction de vestale. Les vestales étaient un groupe de jeunes femmes, chargées de veiller sur le foyer du temple de Vesta. C'est pourquoi le chœur fait référence à Numa en invoquant la déesse.
[144] L'imprimé de 1566 marque « Ta », nous corrigeons.
[145] C'est-à-dire la race d'Ilion, donc de Troie. Les romains sont dit de la « race Ilienne » parce que, d'après les origines légendaires de Rome, Romulus est le descendant d'Énée.
[146] Donc.
[147] Cf. Tite-Live, Histoire Romaine, chapitre LV. [trad. Gaston Baillet] : « en creusant les fondations du temple, on mit au jour, dit-on, une tête humaine dont les traits étaient intacts. Cette découverte annonçait, à n'en pas douter, que ce lieu serait au sommet de l'empire et à la tête du monde ; ainsi prophétisèrent les devins, tant ceux de la ville que ceux qu'on fit venir d'Étrurie pour étudier la question » / « caput humanum integra facie aperientibus fundamenta templi dicitur apparuisse. Quae uisa species haud per ambages arcem eam imperii caputque rerum fore portendebat ; idque ita cecinere uates quique in urbe erant quosque ad eam rem consultandam ex Etruria acciuerant. »
[148] « ouvrier » compte pour deux syllabes.
[149] L'imprimé de 1566 marque « Tarpeiane », nous corrigeons.
[150] Lucrèce a fait parvenir un message à Collatin et Brute pour leur demander de revenir au plus vite à Collatie, mais ils ne savent rien de la situation.
[151] Némésis, déesse de la vengeance.
[152] Par opposition à Sexte Tarquin, Brute valorise la vertu plutôt que l'audace ; Filleul construit les deux personnages en opposition nette.
[153] Son navire.
[154] Cf. Étienne Jodelle, Didon se sacrifiant, Acte IV, vers 1787-1789 : « Et que ce mal au mal de la seule mort cede : / Si c’est mal que mourir, lors que de cent trespas / Un trespas nous delivre. ».
[155] Roches légendaires qui s'entrechoquent au niveau d'un détroit, en interdisant le passage aux navires. Jason parviendra à les franchir avec l'expédition des Argonautes.
[156] Avec.
[157] Cf. vers 301-302 : « La seule mort pourra me rendre mon honneur, / La seule mort sera borne de mon malheur ».
[158] Le dépouille.
[159] Avec.
[160] Dédaigne.
[161] Ce vers nous permet de comprendre que Sexte Tarquin parlait de Brute aux vers 77-78 : « e crains-tu point, Tarquin, la vertu de cest homme / Qui gagne de sa part le cœur des grans de Romme ».
[162] Cf. Tite-Live, Histoire Romaine, Chapitre LVI. [trad. Gaston Baillet] : « Il s'appliqua donc à contrefaire l'imbécile, laissa le roi disposer de sa personne et de ses biens et ne refusa même pas le surnom de Brutus : ainsi caché à l'abri de ce surnom, ce grand cœur, cet illustre libérateur du peuple romain attendait son heure. » / « Ergo ex industria factus ad imitationem stultitiae, cum se suaque praedae esse regi sineret, Bruti quoque haud abnuit cognomen, ut sub eius obtentu cognominis liberator ille populi Romani animus latens opperiretur tempora sua. ».
[163] Flatteries.
[164] Nina Hugot a montré, comment l'accusation d'effémination est fréquemment utilisée en tragédie pour dévaloriser les personnages masculins ; pour autant, elle souligne que les dramaturges « considéreraient que l'effémination, comme la vertu, n'aurait qu'un lien étymologique avec le genre », dans HUGOT, Nina, « D’une voix et plaintive et hardie » La tragédie française et le féminin entre 1537 et 1583, Genève, DROZ, 2021, p.222 et 235.
[165] De Troie. Brute est de la race de Troie parce que le peuple romain descend d'Énée. Tiphaine Karsenti souligne que « la double énonciation théâtrale introduit un trouble dans l’adresse : si, dans la fiction, Collatin parle à Brute, le spectateur Charles IX peut aussi se sentir interpelé » puisque « selon la généalogie fictive inventée au Moyen Âge et réactivée par Ronsard dans sa Franciade » les rois de France sont également héritiers de Troie ; dans KARSENTI, Tiphaine, « Le thème de la vengeance dans Achille et Lucrèce : lectures politiques d’un lieu commun », dans Le Verger, n° dirigé par Jérémy Sagnier et Nina Hugot à paraître en 2025.
[166] Dieu marin.
[167] Numa Pompilius, deuxième roi de Rome. Brute débute ici un récit de l'histoire romaine, dans lequel il va énumerer les différents rois romains précédants Tarquin le Superbe ; Nicolas Filleul trouve très probablement la matière de ce récit chez Tite-Live.
[168] Nymphe de la forêt et des sources, conseillère du roi Numa Pompilius.
[169] Tullus Hostilius, troisième roi de Rome.
[170] Ancus Marcius, quatrième roi de Rome.
[171] Lucius Tarquin l'Ancien, cinquième roi de Rome.
[172] Servius Tullius, sixième roi de Rome.
[173] Cf. vers 63-64 : « ’Aube laissant Tithon jonchoit le Ciel de Lis / Entremellez d’œillets nouvellement cueillis ».
[174] Tarquin l'Ancien avait fait assassiner nombre des élites de la cité à Rome et notamment le frère de Brute. C'est suite à ce meurtre que Brute prit la décision de feindre l'imbécillité, afin de ne pas être menacé lui-même.
[175] Cf. Jean Bastier de La Péruse, Medee [1556], Acte V, vers 1178-1180 : « Pour mon frère tué, mon fiz tué sera. / Tien donc, frere, voici pour appaiser ton ire , / Je t’offre corps pour corps. », et cf. Étienne Jodelle, Didon se sacrifiant, Acte IV, vers 1822-1827 : «  Combien de fois ces jours encor toute tremblante, / Ay-je en sursaut repris mon ame travaillante ? / Lors que mon palle frere en dormant revenoit / Me prendre les cheveux, et cruel me trainoit, / Comme il m’estoit advis, hors du lict pour m’apprendre / D’avoir fait à sa femme un autre parti prendre. »
[176] On ne peut que penser à Sexte Tarquin, dont toute la tirade lors du prologue a pour but de justifier ses vices.
[177] Glaucos, divinité marine.
[178] Le chœur est composé de sept douzains d'octosyllabes, dont la structure rimique donne ABAB/CDCD/EFFE, avec A, C, E féminines et B, D, F masculines. C'est le seul chœur qui n'est pas composé de dizains d'heptasyllabes. Après une première strophe qui évoque la victoire de Jupiter sur les Titans, les femmes romaines développent le thème de la fin de l'âge d'or. Les humains, découvrant l'ambition et l'avarice, découvrent en même temps la guerre et le meurtre. Pourtant, elles rappellent que certains ont su conserver une vie simple. Parallèlement, la fortune brisant en premier lieu ceux qu'elle a élevés le plus haut et la puissance de Rome ayant été élevée presque à l'égale des dieux, les romains doivent se méfier de leur propre ambition. Pour finir, elles rappellent, que Rome était à l'origine une patrie de bergers et qu'elle pourrait le redevenir.
[179] Rhéa, la mère de Jupiter, son fils aîné.
[180] Saturne, le père de Jupiter.
[181] Dépouille.
[182] Greffa.
[183] Le licol.
[184] Déesse de la guerre.
[185] Reprise du thème de l'invention de la navigation (voir note vers 119).
[186] Petite maison.
[187] Bancs de sables près desquels la navigation est dangereuse.
[188] Vengeresse.
[189] Dompteresse.
[190] Pour venger la mort de son fils Palamède, Nauplios (« Nauple ») allume des feux au sommet des roches Capharés dans le but de faire s'échouer la flotte grecque.
[191] Bien que.
[192] Dédaigne.
[193] L'acte commence in medias res, Lucrèce objecte quelque chose à la nourrice alors que les spectateurs n'ont pas entendu ce que cette dernière a pu lui dire. C'est une construction classique dans dans le théâtre humaniste, par exemple chez Jodelle dans Cleopatre captive, le troisième acte débute ainsi : « OCTAVIEN : Voulez-vous donc votre fait excuser ? / Mais dequoy sert à ces mots s'amuser ? »
[194] Nina Hugot souligne qu'ici, Lucrèce « considère [...] qu'elle ne doit pas se montrer efféminée », elle en propose deux interprétations : « ou bien elle considère qu'elle est exceptionnelle et que, contrairement à toutes les autres femmes, elle fera preuve de vertu : ou alors, elle considère que la vertu est non la valeur du "vir", mais une valeur universelle, dont chacun, homme ou femme, doit faire preuve », dans HUGOT, Nina, « D’une voix et plaintive et hardie » La tragédie française et le féminin entre 1537 et 1583, Genève, DROZ, 2021, p.235.
[195] Nourrie.
[196] Aimée.
[197] Audrey Gilles souligne que « Filleul introduit un rapport intéressant entre les deux personnages féminins en se saisissant du lien nourricier qui les unit. En effet, Lucrèce affirme tenir son audace de la Nourrice elle-même », ainsi l'« l’audace féminine apparaît comme une valeur qui se transmet de mère (du moins de substitution) en fille et qui peut fédérer une communauté féminine. » dans GILLES, Audrey, « Lucrèce morale, Lucrèce politique : l’audace féminine dans la Lucrèce de Nicolas Filleul », dans Le Verger, n° dirigé par Jérémy Sagnier et Nina Hugot à paraître en 2025.
[198] Cf. vers 245 : « Pour ne s’endormir pas par les plus longues nuits ».
[199] Déesse de la chasse, elle est aussi un symbole de chasteté.
[200] À sa dernière heure, donc à sa mort.
[201] dédaigne.
[202] Cf. Étienne Jodelle, Cleopatre captive [1553], Acte I, vers 1-2 : « Dans le val tenebreux, où les nuicts eternelles / Font eternelle peine aux ombres criminelles, ». Filleul utilise un vers très similaire dans Les Ombres, Acte II, vers 311 : « Sus le bort tenebreux d’une nuit eternelle ».
[203] Lucrèce affirme qu'après sa mort elle se changera en une ombre qui poursuivra Tarquin pour le tourmenter. Or la pastorale représentée à Gaillon le 29 septembre 1566 après La Lucrèce s'intitule Les Ombres et met justement en scène un chœur d'ombres poursuivant ses personnages. Ce lien entre les deux pièces pourrait être traduit par la mise en scène : en effet, à la fin de la tragédie le corps sans vie de Lucrèce se trouve sur scène, il est alors possible d'imaginer que le personnage se relève pour rejoindre le chœur de la pastorale qui commence, réalisant ainsi scéniquement la prédiction présente dans le texte.
[204] Nouvelle référence à Cadmus, après celle aux vers 185-190.
[205] Deuxième référence à Médée de la part de Lucrèce, qui veut maintenant emprunter ses pouvoirs. La comparaison débutait à l'acte II, au vers 276 : « Et seule estoit Progné, et seule estoit Medée ».
[206] Chasseur légendaire, métamorphosé en constellation après sa mort.
[207] La tête.
[208] L'une des trois Gorgones, vaincue par Persée, son regard avait le pouvoir de pétrification.
[209] Chez Ovide, ce sont des reptiles ; l'épisode se trouve au quatrième livre des Métamorphoses [trad. Olivier Sers], vers 614-620 : « L'autre, le chef fameux d'un monstre vipérin / Au poing, fend l'air subtil de ses ailes stridentes. / Comme il plane, vainqueur, sur les sables libyques, / Du chef de la Gorgone en gouttes le sang tombe, / Que, bues, la terre anime en reptiles variés / Infestant le pays de serpents à foison » / « at alter, / Viperei referens spolium memorabile monstri, / Aera carpebat tenerum stridentibus alis ; / Cumque super Libycas uictor penderet harenas, / Gorgonei capitis guttae cecidere cruentae, / Quas humus exceptas uarios animauit in angues, / Unde frequens illa est infestaque terra colubris. »
[210] Chien à trois têtes, gardien des enfers.
[211] Le Styx, l'Achéron et le Cocyte sont trois fleuves des enfers.
[212] Lucrèce quitte la scène, puis Collatin et Brute arrivent pendant la tirade de la Nourrice.
[213] Vent du nord.
[214] D'apaiser.
[215] La Nourrice était déjà présente sur scène, et pourtant Brute affirme que c'est elle se hâte vers eux. Il est possible d'imaginer que la scène est construite sur deux espaces distincts, figurants deux lieux différents, la Nourrice passerait alors de l'un à l'autre lorsque Lucrèce quitte la scène au milieu de l'acte IV. Cette construction de l'espace scénique en différents lieux se retrouve dans d'autres tragédies humanistes, voir par exemple : BURON, Emmanuel, « Scénographie de la parole et spectacle sacrificiel dans Didon se sacrifiant », dans Lectures d'Etienne Jodelle Didon se sacrifiant, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2013, pp. 169-178.
[216] Collatin se présente en héros stoïcien, capable de faire face à toutes les situations. Il sera pourtant ébranlé par la révélation de la Nourrice, puis par la mort de Lucrèce, lors de l'Acte V.
[217] La colère.
[218] Lancez.
[219] Cf. Jean Bastier de La Péruse, Medee, Acte I, vers 214 : « Dardés, ô Dieus, dardés vos foudres sur son chef. ».
[220] Brute est habituer à dissimuler ses desseins, cf. vers 496.
[221] Avec.
[222] Comme à l'Acte I et II, le chœur est composé de dizains d'heptasyllabes, cette fois au nombre de cinq ; suivant toujours la structure rimique ABAB/CCDEED, avec A, C, E féminines et B, D masculines. Les femmes romaines y développent la toute puissance de Cupidon le dieu de l'Amour, d'abord en affirmant sa supériorité sur les autres dieux, puisqu'il triomphe même de Jupiter, puis en développant des exemples des malheurs dont il est la cause (la chute de Troie et la guerre entre Étéocle et Polynice à Thèbes). Elles concluent par une prière au dieu d'épargner Rome, en mémoire d'Énée qui a apporté les autels de ses dieux dans la campagne latine.
[223] Jupiter.
[224] En colère.
[225] Dieu marin, frère de Jupiter.
[226] Déesse marine.
[227] Troupe.
[228] Dieu du vent.
[229] Cythérée est un des noms de Vénus ; l'enfançon de Cythérée est donc Cupidon.
[230] Amour (avec une majuscule) est ici un autre nom pour Cupidon.
[231] Agamemnon et Ménélas, les fils d'Atrée.
[232] C'est l'amour de Pâris, qui enlève Hélène, l'épouse d'Agamemnon le chef de l'armée grecque, qui conduit à la guerre de Troie. C'est pour cette raison que le chœur rend l'Amour responsable de la chute de la ville.
[233] Les grecs.
[234] Œdipe, roi de Thèbes qui, sans le savoir, tua son père et épousa sa mère.
[235] Laïus, le père d'Œdipe.
[236] Jocaste, la mère et épouse d'Œdipe.
[237] La guerre fratricide des sept contre Thèbes, entre Étéocle et Polynice. Le chœur rend l'Amour responsable de cette guerre, parce que c'est l'amour incestueux d'Œdipe pour sa mère Jocaste, qui donna naissance aux deux frères ennemis, Étéocle et Polynice.
[238] Étéocle et Polynice, les fils d'Œdipe.
[239] Fleuve en Troade, proche de la ville de Troie ; Énée en est banni parce qu'il est contraint de fuir Troie après la destruction de la ville.
[240] Phrygien est synonyme de Troyen.
[241] Énée apporte avec lui les dieux de Troie ; « ses tropes divines ».
[242] Il s'agit des flèches du dieu Amour (Cupidon).
[243] Cf. Ovide, Les Métamorphoses [trad. Olivier Sers], Livre XIII, vers 732 : « Scylla, ses flancs hideux ceints de féroces chiens » / « Illa feris atram canibus succingitur aluum ».
[244] Scylla, un monstre marin.
[245] Divinité marine.
[246] La nef du « vieil passager » est probablement une référence à la barque de Charon, le passeur des âmes vers les enfers ; la Nourrice se demande pourquoi elle n'est pas déjà morte, plutôt que d'assister à ces malheurs.
[247] Cf. Étienne Jodelle, Cleopatre captive [1553], Acte I, vers 101 : « Plutost qu’estre dans Romme en triomphe portée », vers 200 : « Pourrions nous bien estre en triomphe portées ? », et Acte II, vers 497 : « Fut dans ma ville en triomphe menée. »
[248] Les Furies.
[249] Référence aux Héliades ; on trouve le récit de leur transformation en arbres au Livre II des Métamorphoses d'Ovide, vers 346-363 [trad. Olivier Sers] : « Les trois sœurs ont gémi. La plus âgée, Phætuse, / Voulant se prosterner sur la terre se plaint / D'avoir ses pieds raidis. Tentant de la rejoindre, / La blanche Lampétie se sent prendre racine. / La troisième, voulant s'arracher les cheveux, / S'effeuille. Une gémit que ses jambes s'ensouchent, / L'autre de voir ses bras changés en longs rameaux. / Tout étonnées, l'écorce enveloppe leur aîne, / Puis, par degrés, ventre, poitrine, épaules, mains / Sont pris. Leur bouche seule appelle encor leur mère. / Que peut-elle qu'errer où son trouble l'emporte, / Et joindre ses baisers, tant qu'il est temps, aux leurs ? / C'est trop peu. Il lui faut les arracher des troncs. / De sa main elle rompt des rameaux tendres, dont, / Comme il sourd d'une plaie, le sang sort goutte à goutte. / Arrête, je t'en prie, mère, crient les blessées, / Arrête, c'est nos corps, arbres, que tu déchires ! / Adieu ! L'écorce sur ces mots scelle leur bouche. » / «  Plangorem dederant. E quis Phaethusa, sororum / Maxima, cum uellet terra procumbere, questa est / Deriguisse pedes ; ad quam conata uenire / Candida Lampetie subita radice retenta est ; / Tertia, cum crinem manibus laniare pararet, / Auellit frondes ; haec stipite crura teneri, / Illa dolet fieri longos sua bracchia ramos. / Dumque ea mirantur, complectitur inguina cortex / Perque gradus uterum pectusque umerosque manusque / Ambit et exstabant tantum ora uocantia matrem. / Quid faciat mater, nisi, quo trahit impetus illam, / Huc eat atque illuc et, dum licet, oscula iungat ? / Non satis est ; truncis auellere corpora temptat / Et teneros manibus ramos abrumpit ; at inde / Sanguineae manant, tamquam de uulnere, guttae. / "Parce, precor, mater," quaecumque est saucia, clamat, / "Parce, precor ; nostrum laceratur in arbore corpus. / Iamque uale". Cortex in uerba nouissima uenit. »
[250] L'imprimé de 1566 marque « lamenties », nous corrigeons.
[251] Cf. Étienne Jodelle, Cleopatre captive [1553], Acte I, vers : « Mais en ma triste fin cent fois miserable homme. »
[252] Cf. Étienne Jodelle, Cleopatre captive [1553], Acte I, vers 48-49 : « Me transformant ainsi, sous ses poisons infuses, / Qu'on seroit du regard de cent mille Meduses. »
[253] Reprise de l'image du Lis que Lucrèce évoquait au début de la pièce, cf. vers 221-228 : « Comm' un Lis blanchissant que l'homme soucieux / Arrouse en son jardin pour le front de ses Dieux / (Plustost dedans son char l'Aurore safranée / Ne vient pour argenter une sainct journée, / Que devot il accourt afin de le cueillir, / Mais de loin il le voit contre terre vieillir, / Et tout autour, ramper un essaim de chenilles, / Sans atoucher aux fleurs à ses Dieux inutilles) ».
[254] Baigne.
[255] Topos de l'inutilité des pleurs, que l'on trouve par exemple développé par Du Bellay dans le cinquante-deuxième sonnet des Regrets : « Mais les pleurs en effect sont de nulle valeur, / Car soit qu'on ne se vueille en pleurant tormenter, / Ou soit que nuict et jour on veuille lamenter, / On ne peult divertir le cours de la douleur. » dans : DU BELLAY, Joachim, Les regrets et autres oeuvres poétiques, F. Morel, Paris, 1558.
[256] Le père de Lucrèce, Spurius Lucrétius et un de ses amis, Publius Valérius font partie du récit de Tite-Live, Nicolas Filleul n'en fait pas des personnages de sa tragédie, mais il les évoque ici.
[257] Avec.
[258] La prairie.
[259] La fin de la journée.
[260] Le discours de Lucrèce avant son suicide est sensiblement différent de celui que l'on retrouve dans les sources antiques. Par exemple chez Tite-Live, elle affirme ne pas être concernée par la vengeance éventuelle envers Sexte Tarquin, cf. Tite-Live, Histoire Romaine, Livre I, chapitre LVIII. [traduction : Gaston Baillet] : « "C'est à vous de voir ce qui lui est dû", dit-elle. "Quant à moi, si je m'absous de la faute, je ne m'affranchis pas du châtiment. Pas une femme ne se réclamera de Lucrèce pour survivre à son déshonneur." Elle tenait un couteau caché sous sa robe ; elle s'en perça le cœur, s'affaissa sur sa blessure et tomba mourante au milieu des cris de son mari et de son père. » / « "Vos, inquit, uideritis quid illi debeatur : ego me etsi peccato absoluo, supplicio non libero ; nec ulla deinde impudica Lucretiae exemplo uiuet." Cultrum quem sub ueste abditum habebat, eum in corde defigit, prolapsaque in uolnus moribunda cecidit. Conclamat uir paterque. »
[261] Reprise par le chœur de l'image de la fleur flétrie, on peut penser au Lis évoqué par Lucrèce et par la Nourrice aux vers 221 et 846.
[262] Déesse des bergers.
[263] Cf. vers 21-22, Sexte Tarquin : « Vous les Manes plus vieux, qui aux rives heureuses / Embrassez vos amours sous les myrtes ombreuses ».
[264] Selon Michel Dassonville, dans la préface de son édition, le tutoiement de Collatin envers Lucrèce laisse penser que le jeune homme tient le cadavre de sa femme dans ses bras.
[265] Dieu chargé de conduire les défauts aux enfers.
[266] Greffe.
[267] Le chœur décrit les premiers instants de la guerre civile, causée par la révolution qui commence suite au suicide de Lucrèce.
[268] soldats.
[269] Tullia la jeune, la femme de Lucius Tarquin le Superbe.
[270] Nouvelle référence à Vesta, la déesse du foyer et des villes, cf. Acte II, vers 417.
[271] À la suite de Lucrèce à l'acte II à partir du vers 337, c'est au tour de Brute d'invoquer les Furies.
[272] Brute jure sur le couteau dont Lucrèce s'est servie pour se suicider. Pour la mise en scène de ce passage, il est possible d'imaginer (dans la perspective où le cadavre de Lucrèce serait présent sur scène) que Brute retire la lame de son corps et la soulève à la vue du public au cours de cette tirade.