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Les Néapolitaines

par François d'Amboise (1584)
  • Pré-édition
  • Transcription, Modernisation et Annotation : Valentin Perrin
  • Encodage : Milène Mallevays
  • Relecture : Milène Mallevays

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LES
NEAPOLITAINESNAPOLITAINES,

COMEDIECOMÉDIE FRANÇOISEFRANÇAISE
FACECIEUSEFACÉTIEUSE.

Sur le subjectsujet d'une Histoire d'un
Parisien, un Espagnol, et un
Italien.

par François d’Amboise Parisien
avocat à la Cour du Parlement

À PARIS,
Pour Abel l'ANGELIER,
au premier Pillierpilier de la grandgrande
Salle du Palais.

PRIVILEGEPRIVILÈGE DU ROYROI.
1584.

--- 2r ---

PREFACEPRÉFACE

De Thierri de Timofile Gentilhomme Picard.

À HAULTHAUT ET PUISSANT PRINCE, MESSIRE Charles de LUXEMBOURG, Comte de Brienne, et de Ligni.

LAUTHEURAUTEUR ne pensoitpensait à rien moins, qu'à mettre en lumierelumière, MONSEIGNEUR, les ComediesComédies qu'il faisoitfaisait en la prime-vereprimevère de son adolescence, non plus que ses autres Poësiespoésies, et se contentoitcontentait d'y avoir joué quelques heures perdues, et que sur le TheatreThéâtre elles avoientavaient estéété veuësvues et reçeuësreçues avec un plaisir indicible, sans vouloir tant de fois hazarderhasarder son ouvrage aux divers jugemensjugements des hommes, sachant bien que ce n'est pas trop discretementdiscrètement faictfait de tenter souvent sans propos la fortune, et que telle fois un Poëmepoème recitérécité ou une ComedieComédie representéereprésentée pouvoitpouvait plaire aux spectateurs, voire emporter des applaudissemensapplaudissements, et --- 2v --- ces mesmesmêmes œuvres redigezrédigées par escritécrit, leuzlues, et releuzrelues deplairontdéplairont aux doctes lecteurs, et offencerontoffenseront leur censure severesévère et equitableéquitable. Ce cauteleux1 Romain encoresencore qu'il eusteût le bruit d'estreêtre des plus faconds2, et qu’il fistfît profession de monter souvent sur la Tribune aux harangues, si ne voulut ilvoulut-il oncques publier ce qu'il faisoitfaisait, affinafin que s'il luylui eschappoitéchappait quelque chose, dont quelqu’un eusteût voulu le remordre, il eusteût le moyen de le desadvouërdésavouer, et nier d'y avoir oncques3 pensé. Ce qui entre par une oreille sort legerementlégèrement par l'autre, et ne laisse sinon une flaterieflatterie chatouilleuse, selon que la parolleparole est confite en miel, ou en sucre. Au contraire ce qui est proposé à lire, et plus meurementmûrement consideréconsidéré, est mieux epuréépuré en la fournaizefournaise, et demeure plus longuement entre le marteau et l’enclume de celuycelui qui en veut juger avec toute austeritéaustérité. Ce n'est pas ce qui a refroidi nostrenotre autheurauteur, de l'estudeétude duquel il est sortysorti plusieurs belles piecespièces, et y en est encoresencore resté des plus excellentes, qu'il nous garde pour un meilleur loysirloisir : mais ses amis le voyant constitué en dignité, et occupé en affaires plus graves, luylui ont soubstraitsoustrait ces NEAPOLITAINESNAPOLITAINES pour en faire un presentprésent à vous, Monseigneur, et au public, affinafin que par le moyen d'un qui est tresaffectionnétrès affectionné à vostrevotre service, on cognoisseconnaisse que la France ayant de long tempslongtemps surpassé les Itales4 en l'artifice de bien faire --- 3r --- de doctes TragediesTragédies, a aussi dequoyde quoi maintenant arracher le laurier aux plus sçavantssavants, et mesmesmême aux plus grands seigneurs de l'Italie, qui s’y sont exercezexercés à l'envi à qui composeroitcomposerait, et exhiberoitexhiberait de plus ingenieusesingénieuses et somptueuses ComediesComédies, jusques à la que les Princes mesmesmêmes ont tellement affecté cette gloire, qu'ils n'y ont espargnéépargné nyni leur plume et leur esprit, ni leur bourcebourse et leur magnificence. Scipion et LelieLélie sagesages SenateursSénateurs aidoyentaidaient à TerenceTérence, et luylui servoyyentservaient de Protocole à minuter et recorriger ses ComediesComédies, tant priseesprisées et admireesadmirées de tous les estatsétats de la RepubliqueRépublique Romaine. C’estoitétait en ces exercices et spectacles que les triomphanstriomphants CesarsCésars faisoyentfaisaient plus de despencedépense et somptuosité. Nos RoysRois de toute ancienneté ont pris plaisir d'en voir de telles que leur sieclesiècle rude les pouvoitpouvait porter, affinafin d'apprendre par icelles la manieremanière de vivre de leurs subjectssujets, et ne se soucioyentsouciaient gueresguère d'y faire observer les preceptespréceptes des Grecs et Romains anciens. Si ceste-cycelle-ci se fustfût imprimeeimprimée avec le sçeusceau et congé de l'autheurauteur, il n'eusteût peupu se garder en vous la presentantprésentant de cueillir au spacieux verger de vozvos loüangeslouanges, quelques fleurons de cestecette illustre et Royalleroyale maison de Luxembourg, en laquelle y a eu tant d'Empereurs, RoysRois, Ducs, Princes, et vaillants Capitaines, desquels vous vous monstrezmontrez digne successeur, et imitateur. Mais reservantréservant cela pour une autre --- 3v --- occasion plus propre, je desiredésire seulement que cette ComedieComédie vous soit agréable, et vous puisse apporter quelque recreationrécréation, m’asseurantassurant qu'aux аиtres qui la liront elle apportera aussi un grand proffictprofit et contentement, autant ou plus, que pas une de celles qui ont estéété divulgueesdivulguées jusques àjusqu’à presentprésent, d'autant qu'en cette cyci, on y trouvera un FrançoisFrançais aussi pur et correct, qu'il s'en soit veuvu depuis que nostrenotre langue est monteemontée à ce comble, à l'aide de tant et de laborieux et subtils esprisesprits, qui y ont chacun contribué leur travail et diligence pour la rendre polie et parfaicteparfaite. La lecture, et la conferanceconférence5 en rendront seursûr tesmoignagetémoignage, outre la gentillesse et l'invention, le bel ordre, la diversité du subjectsujet, les sages discours, les bons enseignemensenseignements, sentences, exemples, et proverbes, les facetiesfacéties, et sornettes dont elle est semeesemée de toutes parts, et n'y a rien, qui ne soit bien digne de venir devant les yeux les plus chastes et modestes.

--- 4r ---

SOMMAIRE DE cestecette histoire Comique.

PARMI plusieurs histoires facetieusesfacétieuses qui sont plus au long recueillies en mon livre des Amours Comiques, cestecette cyci sommairement decritedécrite se trouvera fort nouvelle et recreativerécréative, et qui meritemérite estreêtre entendue. Depuis que l'arrogance Espagnole s’est empareeemparée à tort du Royaume des deux Siciles, il ne s'est gueresguère passé anneeannée qu'il n'y ait eu quelques emotionsémotions populaires à Naples, d'autant que la noblesse et les naturels du pays se souvenanssouvenant encoresencore de la douceur FrançoiseFrançaise, se sont souvent efforcezefforcés secouer le joug qui les presse d'un servage insupportable. Advint n'agueresnaguère qu'un Gentilhomme des meilleures maisons Napolitaines, se sentant soupçonné d'avoir estéété chef d'une seditionsédition, et craignant la cruauté, et l'avarice de ceux qui y commandoyentcommandaient, se resolutrésolut d'abandonner le pays, et prendre partyparti aillieursailleurs : et s'embarqua secrettementsecrètement en un petit vaisseau, où il fit charger tout ce peu de ses biens qu'il peutput, n'emmenant --- 4v --- avec soysoi, sinon une femme qu'il aymoitaimait, nommeenommée Madame AngeliqueAngélique, et une jeune fille âgeeâgée d'environ 13.13 à 14.14 ans, nommeenommée MadamoiselleMademoiselle Virginie, qu'il avoitavait euëeue de deffuntedéfunte Cassandre de Bonassi sa femme, de laquelle il estoitétait demeuré veuf 3.3 ou 4.4 ans auparavant : et pour tout son train, il n'avoitavait qu'un simple varletvalet, et deux servantes. Avec cet equipageéquipage il arriva à MarseillesMarseille, où il sejournaséjourna quelques jours, attendant la commodité de s'en venir en France, et ouytouï dire, qu'en celle ville mesmesmême y avoitavait un jeune marchantmarchand de Paris, dont il en prit la cognoissanceconnaissance : et parce que ce Parisien, nommé le Sieur Augustin, estoitétait accort6 et gentil personnage, et qui sçavoitsavait mieux que son pain manger7, ils contracterentcontractèrent amitié l'un avec l'autre, et s'en vindrentvinrent de compagnie jusques àjusqu’à la grandgrande ville, où le NeapolitainNapolitain descendit aux fauxbourgsfaubourgs S.GermainSaint-Germain : et le Parisien chez le sire Ambroise son perepère, l’un des plus riches et renommezrenommés marchansmarchands de la grandgrande rue, et qui aymoitaimait uniquement ce sien fils, n'ayant que luylui, et un autre plus jeune qu'il avoitavait laissé au CollegeCollège des Lombards8 pour y achever ses estudesétudes, en intention de le dedierdédier à l'EgliseÉglise et de l'envoyer à Rome. --- 5r --- L'Italien suivant le naturel ombrageux de sa nation, ne se laissoitlaissait veoirvoir et frequenterfréquenter qu'à bien peu de gens : Mais entre autres le Sieur Augustin y avoitavait cestecette privauté9 pour l’honestetéhonnêteté que l'on cognoissoitconnaissait en luylui, qu'il y pouvoitpouvait seurementsûrement venir, et demeurer une demiedemi heure chaque sepmainesemaine tout au plus, sans qu'on se doutastdoutât de luylui, tant bien sçavoitsavait-il souffrir le feu couvert, qui le bruloitbrûlait et consommoitconsommait, avec plus de violence. AlfonceAlfonse ne fut pas un an en cet exil que la melancholiemélancholie luylui engendra une fiebvrefièvre, et la fiebvrefièvre la mort : et fut ce bon personnage grandement regretté de ceux qui le cognoissoientconnaissaient, et surtout de la belle AngeliqueAngélique, qui en mena un merveilleux dueildeuil, et luylui dressa des obsequesobsèques bien honorables, ausquellesauxquelles le Sieur Augustin voulut assister en bon ordre, y amenant nombre de ses amis : et pour monstrermontrer la mort n'avoir point rompu le lien d'amitié d'entre le deffunctdéfunt et luylui, il se rendit fort officieux10 et courtois à l'endroit de la Dame AngeliqueAngélique, et de la jeune DamoiselleDemoiselle Virginie, les visitant presque tous les jours, et les consolant au moins mal qui luylui estoitétait possible, sans y epargnerépargner ses --- 5v --- propres moyens, dont il secourut volontiers ces pauvres dames affligeesaffligées et destitueesdestituées de tout autre support, secours, et consolation. AngeliqueAngélique se contint de là en avant en veufveveuve, le plus modestement qu'elle peutput avec Virginie, ne sortant que bien peu du logis, où le Sieur Augustin venoitvenait plus souvent et plus privementprivément que de coustumecoutume, et elle n'estoitétait pas si grue11 qu'elle n'apperçeustapperçût bien à la contenance de ce poursuivant, ce qu'il demandoitdemandait, et à quel blanc il decochoitdécochait ses flèches12 : Mais elle faisoitfaisait semblant de n'en rien cognoistreconnaître, et ce pendant tiroittirait des commoditezcommodités de ce jeune homme riche et liberallibéral, et le payoitpayait sobrement d'un bonjour et d'une douce œillade, luylui tenant tousjourstoujours le bec en l'eau, soit qu'elle eusteût envie à la longue d'epreuveréprouver la constance de son amant, ou soit qu'elle n'osastosât decouvrirdécouvrir l'amitié qu'elle portoitportait au sieur Augustin, de peur qu'il ne la divulgastdivulguât à Paris, et que Virginie vint à en estreêtre deshonoreedéshonorée, ou plus mal marieemariée : parce que le deffunctdéfunt Sieur Alphonse sur toutes choses luylui avoitavait en mourant recommandé et enjoinctenjoint expressementexpressément de la remenerramener à Naples, et la rendre à ses parensparents, parl'advispar l’avis --- 6r --- et secours desquels elle pourroitpourrait estreêtre richement colloqueecolloquée13 en quelque bonne maison au pays, et rentrer en tous ses biens confisquezconfisqués14. Or quelque bonne mine que sçeustsût faire cestecette dame qui contrefaisoitcontrefaisait la veufveveuve reformeeréformée, si est-ce qu'un Gentilhomme EspaignolEspagnol de bonne maison eusteût bien le moyen de faire brechebrèche à ce fort qui souloitsoulait auparavant estreêtre veuvu invincible et imprenable.

C'estoitétait Dom Diegho fils d'un puissant chevalier Castillan, qui pour avoir en une querelle massacré assez advantageusementavantageusement et lachementlâchement, un Gentilhomme à Naples en avoitavait estéété mis au ban, et pour quelque temps s'estoitétait retiré en cestecette Cour, où son perepère l’entretenoitentretenait, attendant qu'avec la faveur du Vice-royvice-roi son parent, il peustpût avoir sa gracegrâce, et faire à ses parties civiles15. Et pourceparce que Dom Diegho avoitavait autrefois veuvu ma DameMadame AngeliqueAngélique à Naples et qu'il sçavoitsavait mieux de quel bois elle se chauffoitchauffait, et avoitavait moyen de luylui faire plaisir, elle n'avoitavait osé le tenir si long tempslongtemps aux abois. Par ainsi de ce dont l'EspaignolEspagnol avoitavait abondance, le Parisien peu exercité16 au faictfait de telle praticquepratique amoureuse, en mouroitmourait de disette et de faim : comme on dit qu'un couard --- 6v --- n'aura jamais belle amie, ses presensprésents parloientparlaient assez pour un muet, et il n'eusteût osé, tant il respectoitrespectait la Dame, luylui demander, et moins encore prendre le don d'amoureuse mercymerci, n'eusteût estéété que l'Amour qui reveilleréveille les plus endormis, et subtilie17 les plus grossiers, advisaavisa le Sieur Augustin de gaignergagner une vieille servante que le deffunctdéfunt AlfonceAlfonse avoitavait ameneeamenée de Naples, et de se faire ouverture par le moyen d'une pluyepluie d'or qu'il fit coullercouler en cette tour d'airain. Et en cestcet endroictendroit est la Protase18 et premierepremière partie de cestecette ComedieComédie, assez enveloppeeenveloppée désdès le commancementcommencement pour les passions que se donne le Sieur Augustin, et les difficultezdifficultés qu'il y trouve avant que parvenir à son dessein, d'autant que si d'un costécôté il a gaignégagné la servante Beta, qui luylui a promis luylui servir de Dariolette19, et le mettre dans le fort : d'autre costécôté l'EspaignolEspagnol son corrival20 faictfait si bon guet sur le rampartrempart, au haut duquel il a planté l'estandartétendard, qu'il ne luylui laisse que bien peu de moyen d'y entrer, tant il est soigneux à se garder de surprise et de revolterévolte, et de toutes autres praticquespratiques et intelligences. PresPrès la personne de ce brave --- 7r --- se tenoittenait maistremaître Gaster extravaguantextravagant, bon tondeur de nappes, et rinseurrinceur de godets, qui faisoitfaisait profession de n'avoir son pareil en ecorniflerieécornifleuries, et à faire production des plus belles et fines piecespièces. Pour ce avoitavait ledictledit Gaster libre entreeentrée et franche lipeelipée chez les Seigneurs, et ésès bonnes maisons, et sur tout estoitétait tresagreabletrès agréable, et complaisoitcomplaisait à ce superbe amoureux, qui l'envoyoitenvoyait souvent faire ses ambassades : Et comme Gaster et Beta la vieille servante d'AngeliqueAngélique parlassent ensemble assez privementprivément, et que Beta remit l'EspaignolEspagnol à quelque autre assignation : disant que pour ce jour làjour-là sa maistreissemaîtresse estoitétait empescheeempêchée à se laver la testetête, et que le lendemain il y seroitserait le bien venubienvenu, le Sieur Augustin qui estoitétait aux avenues, en auroitaurait pris quelque martel, pour lequel luylui faire passer, Beta l’auroitaurait sur l’heure mesmemême conduit secretementsecrètement chez AngeliqueAngélique, où Augustin auroitaurait receureçu l’heureuse recompenserécompense de ses longs travaux, sous promesse reciproqueréciproque de se revoir l'apres-dineeaprès-dîner. Augustin donc entré en bonne possession de sa maistressemaîtresse, ne pouvant porter d'eau punaise et dissimuler --- 7v --- la nouvelle jalousie que le matin mesmemême il avoitavait conceueconçue, de voir Beta donner assignation à Gaster, prie instamment, voire importune sa Dame, de luylui en esclairciréclaircir le cœur, ce qu'elle fait : et la larme à l’œil, mignardant son amyami, elle luylui en confesse plus qu'il n’en desiroitdésirait sçavoirsavoir, s'excusant d'avoir estéété contrainctecontrainte et forcée, et luylui promettant chercher toutes les occasions qu'elle pourroitpourrait, pour licentierlicencier21 honnestementhonnêtement cestcet estrangerétranger, sans qu'il s'aperçoive d'où luylui vient cette charité. Pour ces belles promesses le Sieur Augustin ne laisse pas tousjourstoujours de demourerdemeurer en cervelle, et de se plaindre de sa douce-cruelle, mais le sire Ambroise son perepère commancecommence bien à luylui donner d'autres fusées22 à demeslerdémêler, et embrouille bien la matierematière de l'EpitaseÉpitase23 et seconde partie de ce PoëmePoème ComicComique : d'autant que ce vieillard advertiaverti de la debauchedébauche et mauvais gouvernement d'Augustin, et de la despencedépence excessive qu'il avoitavait faite à l'endroit de cestecette Italienne, se propose de clorreclore la main à son fils : Et pour luylui trancher les vivres, envoyeenvoie JulianJulien son facteur chez tous ses parensparents et amysamis les prier et admonester de ne plus rien bailler, ou presterprêter à son fils, pour quel- --- 8r --- que cause que ce fustfût, sur peine de perdre leur prestprêt. Dont Augustin est soudain advertyaverti par Loys Finet son serviteur, qui le voyant avoir affaire d'argent pour en faire un nouveau presentprésent à AngeliqueAngélique, luylui donne un soudain conseil d'employer un jeune echolierécolier Gentil hommeGentilhomme Napolitain, qui se nommoitnommait le Sieur Camille de Tortovelle, et se tenoittenait au CollegeCollège des Lombards avec le frerefrère puisnépuiné d'Augustin : parce que le Camille qui estoitétait fils unique et heritierhéritier universel du feu Sieur Ascagne de Tortovelle, et qu'il obtenoitobtenait aisementaisément ce qu'il vouloitvoulait de Dame LucresseLucrère sa meremère, avoitavait receureçu d'elle fraichement par la voie de banque une bonne somme de deniers, pour une anneeannée d'avance, et si estoitétait bien voulu et respecté de tous ses compaignonscompagnons et de la plus part des autres echoliersécoliers qui le suivoientsuivaient comme leur capitaine, et à l'aide desquels Loys conseille au Sieur Augustin son maistremaître de faire quelque affront au CavallierCavalier, et se rendant le plus fort luylui donner la chasse jusques au destroitdétroit de GilbratarGibraltar, et encoresencore plus outre.

Ce jeune conseil aussi tostaussitôt pris, aussi tostaussitôt executéexécuté le sieur Camille se trouve disposé --- 8v --- à secourir le Sieur Augustin de ses biens et de sa personne. Ils se promettent et jurent amitié inviolable, et s’en vont de compaigniecompagnie24 chez la Dame AngeliqueAngélique, où le Sieur Augustin n’a si tosttôt mis le pied que ainsi comme il vouloitvoulait y introduire son compaignoncompagnon, voici arriver l’EspaignolEspagnol, lequel pensant que AngeliqueAngélique pouvoitpouvait bien avoir lors achevé de laver et essuyer sa testetête, il frappe rudement à la porte, prestprêt à monter privementprivément en la chambre, où il est surpris Augustin avec sa maistressemaîtresse, et en fustfût entré en quelque soupçon, si AngeliqueAngélique comme femme de son pays subtile et inventive, n’eusteût promptement trouvé cette ruse fort à propos. Elle craignant d’estreêtre decouvertedécouverte, ou que ces deux jeunes hommes, qui avoientavaient du cœur, ne fissent scandale en sa maison, outrageant leur ennemyennemi, fit cacher les armes que le Sieur Augustin avoitavait apporteesapportées sous le bras, et le retint debout au milieu de sa chambre, faisant descendre le Sieur Camille, l’espeeépée au poinpoing, lequel à chaque degré qu’il devaloitdévalait, machoitmâchait entre ses dents quelque propos de colerecolère, et rencontrant au bas l’EspaignolEspagnol faignoitfaignait ne le point voir, disant --- 9r --- qu’il auroitaurait bien une autre fois la vengeance de l’ennemyennemi, qui se venoitvenait de sauver la haultlà-haut en la chambre de la Dame. Cette feinte abusa facilement celuycelui qui n’y pensoitpensait à nul mal, avec les parollesparoles emmielleesemmiellées d’AngeliqueAngélique, qui luylui en feitfit acroireaccroire piteusement tout ce qu’elle voulut. Et ainsi ces deux compaignonscompagnons evaderentévadèrent, et se retirerentretirèrentaupresauprès, attendant que l’EspaignolEspagnol s’en fut allé, auquel pour ce qu’il estoitétait facile creanciercréancier25, afin de s’en deffairedéfaire, AngeliqueAngélique et Virgile donnerentdonnèrent une autre bayebaie, disant pour leur excuse qu’elles ne luylui pouvoientpouvaient pas tenir compagnie de tout ce jour làjour-là, parce qu’elles estoientétaient presseespressées d’escrireécrire en diligence à Naples, pour leurs affaires, et qu’il y avoitavait un courrier qui partoitpartait en poste le lendemain avant le point du jour. Si tosttôt l’EspaignolEspagnol n’eusteût tourné le dos, que les Sieurs Augustin et Camille retournerentretournèrent en la chambre, d’où ils ne faisoientfaisaient que sortir et y retouverentretrouvèrent les Dames qu’ils commencerentcommencèrent à entretenir de propos communs. Mais comme on ne peut eviteréviter à son bon-heurbonheur ou mal-heurmalheur il advint tout autrement que le Sieur Augustin avoitavait crainte, quand il se decouvritdécouvrit --- 9v --- au sieur Camille, lequel au lieu de presterprêter espauleépaule au Sieur Augustin, se sentit du premier coup feruféru et ardemment esprisépris de la beauté divine de ma DamoiselleMademoiselle Virginie. Or soit que l’entreprise luylui semblastsemblât facile, estimant que de tel pain telle souppesoupe, et que la fille suyvroitsuivrait le train de sa meremère, ou soit qu’il se laissait aller à son destin amoureux, et qu’il n’eusteût plus de pouvoir sur ses propres passions : la vivacité de son esprit, et la violanceviolence de ce nouveau mal luylui firent sembler facile ce qui eusteût estéété du tout impossible à un autre, et d’arrache piéarrache-pied il s’alla adviseraviser de donner conseil au Sieur Augustin, qu’il valloitvalait mieux qu’il menastmenât promener ma DameMadame AngeliqueAngélique seule en quelque beau jardin là aupresauprès, où ce pendant que le souper s’appresteroitapprêterait, le Sieur Augustin pourroitpourrait plus privementprivément entretenir sa MaistresseMaîtresse, sans estreêtre en crainte que l’Espagnol leur y vinstvînt dresser de tels alarmes, et sans que cette privauté donnastdonnât occasion à ma DamoiselleMademoiselle Virginie de remarquer quelque mauvais exemple dont elle eusteût sceusu faire mal son profit. C’est chose ordinaire de se donner de garde de son ennemi, mais de celuycelui avec qui on a juré amitié, et auquel --- 10r --- on a entiereentière confiance, il n'y a que Dieu qui nous puisse garentirgarantir de sa tromperie. Le Sieur Augustin croiantcroyant le conseil frauduleux de son amyami, menemène sur les deux ou trois heures sa maistressemaîtresse en un jardin secret du mesmemême faux bourg, et le Sieur Cаmille leur y aiantayant faictfait compaigniecompagnie jusques àjusqu’à la porte, les y laissa avec la servante Beta, et rebroussant chemin s'en revint par un autre costécôté avec deux de ses compaignonscompagnons au logis, où il sçavoitsavait que la DamoiselleDemoiselle Virginie estoitétait enfermeeenfermée soubssous la garde d'une jeune fille de chambre, nommenommée Corneille, qui luylui ouvrit la porte, parce qu'elle l'avoitavait veuvu avec le Sieur Augustin, et qu'il disoitdisait estreêtre envoyé là expresexprès de la part de ma DameMadame AngeliqueAngélique, qui avoitavait changé d'advisavis, et reviendroitreviendrait souper au logis, et luylui mandoitmandait qu'elle allastallât en toute diligence donner ordre à l'appareil des viandes, et pour en acheter luylui mit en main deux ou trois piecespièces d'argent, que la servante prit de bonne foyfoi, et s'en alla au marché laissant la pauvre brebis à la garde du louloup, qui se servant d'une si favorable occasion, ne s'amusa pas à perdre temstemps à beaucoup haranguer, ains apresaprès avoir donné à entendre qui il estoitétait, et com- --- 10v --- bien vehementevéhémente estoitétait la force de son amour, il commença à user de main mise, et sans aucune pitié ou respect, ravit et viola l’honneur de cestecette pauvre innocente orfelineorpheline, qui pour resistancerésistance qu'elle sceustsût faire pour se tourmenter et crier, ne peustpût jamais estreêtre à temstemps secourue. Corneille retournant du marché en ouitouï bien quelque bruit, mais il avoitavait mis au guet deux galandsgalants à la porte qui l'amuserentamusèrent, donnansdonnant loisir à Camille, qui n'eut si tosttôt fait son coup qu'il se mit à fuir de la mesmemême vitesse qu'une bestebête de proyeproie se sentant de presprès pourchasseepourchassée des veneurs26. Entrant la servante en la chambre trouve cette pauvre desespereedésespérer qui desjàdéjà avoitavait noué ses deux jartieresjarretières, pour s'en tramer elle mesmemême son mortel licol, ne voulant sur-vivresurvivre un quart d'heure à son honneur : dont Corneille eusteût bien de la peine de l'en garder, jusques àjusqu’à ce que peu apresaprès AngeliqueAngélique survint, accompaigneeaccompagnée du Sieur Augustin, lesquels entendansentendant ce mal-heurmalheur, le plus grand qui leur eusteût sceusu arriver, c'estoitétait piteuse chose, que de les veoirvoir, et n'eusteût estéété que le Sieur Augustin les consoloitconsolait, promettant à sa MaistresseMaîtresse de s'employer de tout son pouvoir en cestcet affaire, elles eussent jettéjeté le --- 11r --- manche apresaprès la coigneecognée. Et ces infortuneesinfortunées Dames estoientétaient reduitesréduites au dernier article de leur vie. Se connoissantconnaissant donc estreêtre autheurauteur et cause du mal, pour y avoir amené ce cruel ennemyennemi, sous ombre de paix et d'amitié, il se met à suivre le ravisseur à la trace, et le joignit en la chambre où il dressoitdressait son equipageéquipage pour changer de demeure, et se divertir quelques jours, affinafin qu'on ne le peustpût remarquer. Mais comme le Sieur Augustin eusteût commencecommencé à se plaindre, tancer, et faire des remonstrancesremontrances tout ensemble (meslantmêlant les prieresprières et menaces) il le trouva de prime abordeeabord fort dur à l'esperonéperon, parce que le Sieur Camille ne vouloitvoulait point ouirouïr parler de raison, comme si AngeliqueAngélique et Virginie, ainsi qu'il disoitdisait, se fussent mesurées d'un mesmemême piépied : et le Sieur Augustin par amitié nyni par force n'y eusteût gueresguère profictéprofité, si Dieu ayant pitié de l'innocence de Virginie, n'eusteût fait reüssirréussir cette pitoiablepitoyable TragedieTragédie en une fin et Catastrofecatastrophe plus gratieusegrâcieuse par un moyen non esperéespéré. Au mesmemême instant que tout cecyceci se passoitpassait, il vint descendre en l'hostelleriehôtellerie de l'EscuÉcu de France un lapidaire27 NeapolitainNapolitain, nommé Marc Aurele, qui s'en alloitallait au --- 11v --- pays bas y vendre de ses pierreries, et partant de Naples avoitavait eu charge expresse de la Dame LucresseLucrère meremère du Sieur Camille de le veoirvoir en passant en France, et comme Marc Aurele se fustfut enquis de son hostehôte, s’il connoissoitconnaissait point quelques Italiens, l’hostehôte qui traictoittraitait souvent le Sieur Camille, quand il amenoitamenait ses compaignonscompagnons bancqueterbanqueter, ne faillit point de le mener tout droictdroit au CollegeCollège des Lombards, où le Lapidaire trouva le Sieur AugustingAugustin, et le Sieur Camille traictantstraitant ensemble de ce qui se venoitvenait de passer, lesquels le voiantvoyant changerentchangèrent de discours, et se mirent à s’enquerirenquérir des nouvelles de Naples, et de propos en autre tomberenttombèrent sur le feu Sieur Alphonse, et entendirent que ses biens avoientavaient estéété confisquezconfisqués au profit du Sieur Lelio de Cadue grand oncle maternel de Camille, et qui n’avoitavait aucunsaucun hoirshoir28 procreésprocréé de sa chair, nyni autre plus proche et habillehabile à luylui succedersuccéder que ledictledit Camille, lequel s’en réjouit fort de cette nouvelle, et encoresencore plus quand l’OrfevreOrfèvre eusteût achevé de luylui conter, qu’à la veritévérité DamoiselleDemoiselle Virginie n’estoitétait pas fille d’AngeliqueAngélique, ains29 de la deffunctedéfunte Cassandre de Bonassi, apresaprès le decezdécès de --- 12r --- laquelle le feu Sieur Alphonse avoitavait pris AngeliqueAngélique à pot et à feu30, et l’avoitavait amesneeamenée en France sous ce nom emprunté de femme, et avec une affection presque maritale. Ce qu’entendu par le Camille, et que Virginie estoitétait fille de bonne meremère, et non de cestecette AngeliqueAngélique de laquelle il avoitavait conceuconçu si mauvaise opinion, que pour tout l’or du monde il n’eusteût voulu prendre son alliance, il se resolutrésolut de faire tout ce que le Sieur Augustin luylui conseilleroitconseillerait, et de reparerréparer le tort, qu’il avoitavait faictfait à cette belle et genereusegénéreuse DamoiselleDemoiselle, la faisant à jamais dame et maistressemaîtresse de sa personne, et de tous ses biens, mesmesmême luylui faisant rendre et restituer ses terres, qui avoientavaient estéété donneesdonnées par le Vice-royVice-roi au Sieur Lelio son grand onclegrand-oncle. Et de ce pas s’en allerentallèrent faire entendre cette resolutionrésolution aux Dames, qui estoientétaient plus mortes que vives, et lesquelles eurent bien occasion de louer Dieu d’un si soudain changement de mal en bien, et sur le chamchamp mesmemême fut passé le traictétraité de mariage d’entre le Sieur Camille et sa maistressemaîtresse. Et quant à ma DameMadame AngeliqueAngélique parce que ellequ’elle disoitdisait qu’elle avoitavait attaintatteint le comble de ses souhaits, d’avoir pourveupourvu en si bon --- 12v --- lieu la DamoiselleDemoiselle Virginie, elle se disposa de la laisser aller à Naples, et de là en avant d’estreêtre toute au Sieur Augustin, et de demeurer avec luylui, et pour la bonne amour qu’elle luylui portoitportait commanda à Beta sa servante de dire à l’EspaignolEspagnol qu’il ne laissastlaissât pas de se pourvoir aillieursailleurs. Ce qu’elle fit, mais non si tosttôt qu’il n’eusteût estéété bien advertiaverti de ce mariage par Gaster, qui se promenant autour du logis en avoitavait eu le vent, et la dessus mon Courtisan ainsi ecornéécorné estoitétait pour en devenir pire que fou de ce congé si honteux, n’eusteût estéété qu’en la mesmemême hostelleriehôtellerie, où estoitétait descendu Marc le lapidaire, il y avoitavait aussi un messager, qui estoitétait venu de Naples avec luylui, portant lettre de creancecréance de la part du Sieur Dom Jean son perepère, qui luylui mandoitmandait comme il avoitavait obtenu gracegrâce, et le rappel de son ban, et qu’il hastasthâtât de retourner à Naples, où il espouseroitépouserait la DamoiselleDemoiselle Flaminie Passavent son ancienne maistressemaîtresse. Au prisprix de laquelle l’EspaignolEspagnol n’eusteût plus daigné faire cas d’AngeliqueAngélique, à laquelle il resigna son Gaster et monta desdès le lendemain en poste n’oubliant qu’à dire Adieu. Voilà les amours plaisantes et comiques de ces trois --- 13r --- jeunes amansamants ausquelsauxquels il a si bien succedésuccédé31 qu’en une soirée, en moins de rien, le plus mal-contentmalcontent des trois, a eu assez dequoyde quoi se tenir bien-aimé et favorisé d’amour, des grâces, et de la fortune qui a montré par le fil de cette histoire, ce qu’elle peut ésès affaires du monde, quand elle est bien secondeesecondée. Il sera facile icyici de remarquer les autres perticularitezparticularité du faictfait ; et d’autant qu’on y regardera de plus presprès, cette ComedieComédie plaira et profitera d’avantagedavantage, et se trouvera si nayvenaïve, que comme elle est representeereprésentée en un seul jour le premier Acte commançantcommençant au matin seulement, et le cinquiesmecinquième finissant au mesmemême soir, aussi n’a elle pas estéété plus long tempslongtemps peult estrepeut-être sur le mestiermétier de son AutheurAuteur qui y a pris : Et vous prie d’y prendre sur ceste cycelle-ci et sur les autres une honnestehonnête relacherelâche32 d’une peine plus serieusesérieuse.

[1] Qui agit d'une manière hypocrite et habile.
[2] qui parle beaucoup.
[3] jamais.
[4] Italiens.
[5] Le fait de s’y référer, d’en prendre connaissance.
[6] poli, courtois.
[7] Qu’il était cultivé, qu’il faisait preuve d’esprit, était agréable.
[8] Le collège des Lombards était l’un des collèges de l’Université de Paris, fondé en 1334, et qui accueillait des étudiants italiens.
[9] privilège.
[10] serviable.
[11] naïve, bête.
[12] Pour quelle raison il déployait ses charmes.
[13] logée.
[14] récupérer tous ses biens confisqués.
[15] dédommager les parties civiles.
[16] habitué.
[17] rend subtils.
[18] première partie d’une pièce comique.
[19] d’entremetteuse.
[20] rival.
[21] congédier.
[22] la fusée désignait la masse de fil entourant un fuseau.
[23] Deuxième partie d’une pièce de théâtre, succédant à la protase.
[24] ensemble.
[25] crédule.
[26] chasseurs.
[27] tailleur de pierres précieuses.
[28] héritier.
[29] mais.
[30] l’avait nourrie et logée.
[31] si bien réussi.
[32] un délassement.

--- 13v ---

LES PERSONAGES DE LA COMEDIECOMÉDIE.

Le Seigneur AUGUSTIN jeune marchantmarchand Parisien. BETA servante de ma DameMadame AngeliqueAngélique. Dom DIEGHOS Gentil-hommeGentilhomme EspaignolEspagnol. MaistreMaître GASTER extravagant ecornifleurécornifleur. Sire AMBROISE marchantmarchand de Paris. JULIEN son facteur. LOYS serviteur d'Augustin. Le Sieur CAMILLE escholierécolier NeapolitainNapolitain. ma DameMadame ANGELIQUEANGÉLIQUE veufveveuve NeapolitaineNapolitaine. CORNEILLE fille de chambre. VIRGINIE DamoiselleDemoiselle NeapolitaineNapolitaine MARC AURELE lapidaire. L’HOSTELIERHÔTELIER de l'EscuÉcu de France. LOUPPES messager.
--- 14r ---

LES NEAPOLITAINESNAPOLITAINES,
COMEDIECOMÉDIE FRANÇOISEFRANÇAISE
fort facetieusefacétieuse.

 

LE PROLOGUE,
ou
AVANT-JEU.

Ceux qui ont donné les preceptespréceptes de l'art poëtiquepoétique, disent que les graves TragediesTragédies sont bastiesbâties le plus souvent sur un sujet veritablevéritable traitant les tristes accidensaccidents qui tourmentent et ruinent les RoysRois, Princes, et PotentasPotentats, tesmoingtémoin ce qu'en dit Euripide au Roy Archelas33 : et que les ComediesComédies ont pour argument quelque nouvelle, inventeeinventée à plaisir, pour servir de miroir au simple populaire. Mais cette reiglerègle, Messieurs, n'est pas si generalegénérale, que nous ne luylui ayons apporté pour exception cette ComedieComédie, que nous vous allons representerreprésenter sous le nom des NeapolitainesNapolitaines , laquelle pour e-ê- --- 14v --- stretre plaisante et facetieusefacétieuse, autant qu'autre qui ait cy devantci-devant34 animé le riant theatrethéâtre, ne laisse pas de contenir une histoire vrayevraie et fort recreativerécréative, avenue de nostre notre temstemps en la ville Capitale de ce Royaume, entre trois personnages de diverses nations, de laquelle plusieurs se peuvent bien ressouvenir pour avoir veuvu ou par ouirouïr dire : et peut-estreêtre en vois-je çà et là parmyparmi cette honnorablehonorable troupe, qui en pourroientpourraient bien parler asseurementassurément, et moy mesmemoi-même qui porte la parolleparole pour l'auteur, personnage de grandes lettres, pour l'aageâge qu'il a ; duquel, par ce qu'il est depuis monté en dignité, je tairaytairai à presentprésent le nom. Je prendroisprendrais plaisir de vous declarerdéclarer tout le fait, par tenanstenants, et aboutissansaboutissants, si je ne craignoiscraignais d'irriter les feesfées : et aussi que voicyvoici venir un enfant de Paris assez secret et discret en ses amours, qui aura l’honneur d'entamer ce gasteaugâteau : oyez leoyez-le, s'il vous plaistplaît, avec faveur et attention. Il dit assésassez proprement et parle bon courtisan, pour un homme de sa sorte, car au temps qui court chacun veut prendre un peigne, et s'emmesleremmêler35. Chacun veut ecorcherécorcher le Renard, mais mot : n'ayez point envie, Mes- --- 15r --- sieurs, de vous enquerirenquérir de son surnom, et de l'enseigne de la maison de son perepère, lequel sans rien nommer, se tient à la ruërue sainctsaint Denis, aupresauprès l'EgliseÉglise de36, et plus n'en dis le deposantdéposant.

AСTE PREMIER.

SCENESCÈNE PREMIEREPREMIÈRE.

Le Sieur Augustin

seul.

HO ! Loys ? holà. Je m'en vayvais me promener icyici presprès : si le sire Ambroise mon perepère me demande, di luydis-lui, que je suis allé faire ce qu’il sçaitsait, mais s'il ne me demande point, ne luylui en fais point ramentevoir37, afin que cestecette excuse me serve pour une autrefoysautre fois : Et puis de là tu me viendras retrouver aux fauxbourgsfaubourgs sainct GermainSaint-Germain où tu sçaissais. C'est grand cas que l'amour de cestecette belle et gentille veufveveuve me tourmente si fort, que je n'en puis reposer jour neni nuictnuit, non pas arresterarrêter un quart d'heure en place. Et puis on dit que la testetête des amoureux donne souvent bien des tourments

--- 15v ---

à leurs pieds. Mais voilà tout à propos Beta la servante, et tout le conseil de ma maistressemaîtresse, il faut que je lui diedise un mot. Dieu gard'38 Beta ma grand'grande amyeamie.

SCENE II.

Beta servante. Augustin.

<Beta servante>

Dieu gard’, seigneur Augustin, que vous dit le cœur ? vous mettez bien matin la plume au vent.

AUG.AUGUSTIN

Comment se porte l’onporte-t-on chez vous ?

BE.BETA

À l'acoustuméeaccoutumée. Ne sça'voussavez-vous pas bien, vous qui nous faites cestcet honneur de frequenterfréquenter chez madame AngeliqueAngélique ma maistressemaîtresse, que depuis le trepastrépas du Seigneur Alphonse de Grifono son mari, nous n’avons eu une seule heure de repos, tant elle s'afflige et tourmente : et sur tout apresaprès cette pauvre orfelineorpheline MadamoiselleMademoiselle Virginie, qui est le plus cher et precieuxprécieux joiaujoyau, qu'elle aytait en ce monde.

AUG.AUGUSTIN

Encor faut- il à la parfin donner quelque relacherelâche à ses ennuis avec la raison, ou du moins avec le temps, qui est le medecinmédecin ordinaire de toutes les maladies d'esprit. Mais ce remederemède que j'enseigne à autruyautrui je le voudroisvoudrais bien sçavoirsavoir

--- 16r ---

prendre pour moy mesmemoi-même.

BETA.

La perte d'un bon Seigneur et marymari ne se peut jamais recouvrer.

AUG.AUGUSTIN

Il n'est si bon qu'aussi bon ne soit.

BE.BETA

Pour bien juger de la bonté, il faudroitfaudrait qu'il y eusteût une fenestrefenêtre au cœur.

AUG.AUGUSTIN

La playeplaie qui est faictefaite au cœur, ne se peut guerirguérir, sinon de la main mesmemême qui a fait la blesseureblessure.

BETA.

Chacun sent son propre mal.

AUG.AUGUSTIN

Puisque le trop celer ne me peut en rien profiter, Beta, l'extremitéextrémité en laquelle je me voyvois reduitréduit, la confiance que j’ayai en vous, et le moienmoyen que vous avez de me secourir à mon besoin, me contraignent de m'adresser à vous, pour vous déclarer un affaire39 qui m’importe autant que chose que j'ayeaie : vous suppliant me vouloir aider, et me donner quelque bon conseil, affinafin, que je puisse sortir de cette langueur que je n'ayai osé decouvrirdécouvrir qu'à vous seule.

BE.BETA

Je vous asseureassure, Seigneur Augustin, que je ferayferai pour vous tout ce qui me sera possible d'aussi bon cœur que vous m'en sçauriezsauriez prier, voyrevoire commander : vous en avez bien le pouvoir : je vou-

--- 16v ---

droidrais faire pour vous, autant que le cheval pour l’esperonéperon.

AUG.AUGUSTIN

Je vous remercie, Beta, vous ne me trouverez point ingrat.

BE.BETA

DesDès le premier jour que je vous vis, lors que nous nous rencontramesrencontrâmes par les hostellerieshôtelleries, venansvenant ensemble à Paris, vous me semblatessemblâtes homme de bien, et jugeayjugeai à vostrevotre visage et contenance qu'estiezétiez bien né et de bons parensparents. Si feistfit bien le feu seigneur Alfonse mon maistremaître, de qui Dieu aytait l'ameâme, tellement que depuis Marseille jusques icyici ne se voulut accointer que de vous.

AUG.AUGUSTIN

Si en rencontra-il plusieurs par les chemins, qui se vouloientvoulaient mettre en sa compaigniecompagnie.

BE.BETA

Il est vrai, mais il trouvoittrouvait envers eux quelque excuse pour s'en deffairedéfaire, comme personne soupçonneuse, ainsi que sont tous estrangiersétrangers au pays d'autruyautrui, toutesfoistoutefois il n'eut jamais aucune mauvaise fantaisie de vous.

AUG.AUGUSTIN

Il me le montroitmontrait bien : il me racontoitracontait privementprivément toutes ses fortunes.

BE.BETA

Et vous laissoitlaissait user de grande familiarité envers sa femme, ce qu'il n’avoitavait pas

--- 17r ---

acoustuméaccoutumé de faire, n'y aussi l’usage de nostre notre pays de Naples ne le permet point. Or quand à moymoi, je vous promets seigneur Augustin, que si ma foiblefaible puissance vous peut aider en quelque chose, je ne m'y espargnerayépargnerai : ains mettraymettrai peine par toutes les façons du monde, de vous satisfaire, en tout ce qu'il vous plaira : mais je suis bien sotte, en quoi pourriez vouspourriez-vous avoir affaire de moymoi, pauvre servante, vous qui estesêtes riche en vostrevotre cité : et je suis indigente en païspays estrangerétranger ? Je croycrois que vous vous mocquezmoquez de moymoi, de m'user de tel langage.

AUG.AUGUSTIN

MocquerMoquer ? Beta ? Je vous supplie laissons toutes mocqueriesmoqueries : elles ne sont à propos : si vous sçaviezsaviez le mal que je sens, vous ne diriez pas cela.

BE.BETA

Et comment, estes vousêtes-vous malade ? il me semble bien à vostrevotre visage que ne vous trouvez pas bien, dites moidites-moi quelle maladie c'est : peut estreêtre y trouveraytrouverai-je quelque remederemède : car d'autrefois à Naples j’ayai eu l'amitié d'une vieille femme qui avoitavait cognoissanceconnaissance de toutes les herbes du monde, et par icelles guerissoitguérissait plusieurs maladies, et en la frequentantfréquentant j’ayai

--- 17v ---

eu l'experienceexpérience de beaucoup de choses qu'elle m’a apprinsesapprises desquelles j'ai fait la preuve envers aucuns, qui s'en sont bien trouveztrouvés.

AUG.AUGUSTIN

Ah, Beta ! ma maladie est de telle sorte, qu'elle ne se peut guerirguérir par herbes, charmes, nyni enchantemensenchantements.

BE.BETA

Qu'est-ce, donc ?

AUG.AUGUSTIN

Faut-il que je vous la nomme ? vous la sçavezsavez trop : vous avez de longue main aperceuaperçu à ma contenance, et à mon visage pallepâle et defaictdéfait, que je suis serviteur tout outre de Madame AngeliqueAngélique vostrevotre maistressemaîtresse.

BE.BETA

Que voudriez vousvoudriez-vous d'elle ?

AUG.AUGUSTIN

Demandez vousDemandez-vous à un malade s'il veut santé ? Que je voudroyvoudrais ? Qu'elle m'aymastaimât, comme je l'aymeaime : ce seroitserait grandgrande cruauté de donner la mort, à qui donne le cœur.

BE.BETA

Ha ! j'entensentends bien le patelinage40, je ne suis pas si grue. Mais vous sçavezsavez comme sainctementsaintement elle garde la memoiremémoire de son defuntdéfunt marymari.

AUG.AUGUSTIN

Je pense qu'il n'y a femme au monde, qui trouve mauvais que l'on luylui

--- 18r ---

parle d'amour, et encore qu'elle n'acordeaccorde ce qu'on luylui demande, si n'est elleest-elle point marrie d'avoir estéété priee, nyni ne sçaurasaura jamais mauvais gré à celuycelui qui en portera la parolleparole, et fustfût-ce à l'heure du chartier41.

BE.BETA

À telle heure la pourroit onpourrait-on prendre qu'elle ne s'en sçauroitsaurait malcontenter.

AUG.AUGUSTIN

Sa fille n'en laissera pas de trouver bon partyparti. Et quand à ce que vous dites de son mari, elle a satisfaictsatisfait en sa vie à l'amour qu'elle luylui devoitdevait, et encoresencore apresaprès sa mort plus longuement que son aageâge, sa beauté, et la poursuittepoursuite que j'en ayai faictefaite ne requeroitrequerrait. Et Dieu sait s'il se soucie à presentprésent, mort qu'il est, de la rigueur et austeritéaustérité de sa femme.

BE.BETA

Je ne le veyvis jamais jaloux en sa vie, à grandgrande peine le sera ilsera-t-il apresaprès sa mort.

AUGUSTIN.

Ce sont les resveriesrêveries d'aucunes commerescommères importunes, qui travaillent sans cesse les cerveauscerveaux des jeunes, et les veulent faire devenir vieilles par opinion, comme elles le sont

--- 18v ---

par nature. Je vous prie, Beta, vous qui estesêtes sage, considerezconsidérez bien le tout, ma necessiténécessité et sa commodité : car ne pouvant, ou pour le moins ne devant vivre sans amyami, elle ne sçauroitsaurait mieux rencontrer que moymoi : et qui choisit et prend le pire est maudit.

BE.BETA

Mieux ne sauroit ellesaurait-elle, Seigneur Augustin, car vous meritezméritez beaucoup, et n'estesêtes point reffusablerefusable à qui auroitaurait envie d'aimer.

AUG.AUGUSTIN

Je le didis pourceparce que je l'aymeaime parfaitement, et suis seursûr et fidelefidèle, et n'ayai faultefaute de biens, nyni de riches parensparents, nyni de suportsupport en cestecette ville : dequoyde quoi elle qui est estrangiereétrangère et mal-aiseemalaisée se pourra servir, et mesmemême de ma personne comme de chose sienne.

BE.BETA

Elle ne peut nier qu'elle ne vous soit tenue des honnesteshonnêtes offres que vous luylui faites.

AUG.AUGUSTIN

D'avantage MadamoiselleMademoiselle sa fille trouvera par ma faveur plus facile moienmoyen d'estreêtre marieemariée en quelque bon lieu. Or je vous prie derechef, Beta, employer les forces de vostrevotre esprit, et faites pour moi ce que je n'ayai sçeusu faire,

--- 19r ---

sondez le gué, et comme de vous mesmemême par manieremanière de conseil, admonnestez laadmonestez-la, sollicitez lasollicitez-la, persuadez lapersuadez-la de m'aymeraimer, et m'osterôter de la miseremisère où vous me voyez : et je vous asseureassure, Beta, que ce faisant, je vous serayserai perpetuelperpétuel amyami, et vous ferayferai participante de tous mes biens.

BE.BETA

Seigneur Augustin vozvos raisons, et la pitié de vostrevotre mal, m'ont tellement vaincue, que je suis disposeedisposée de vous obeirobéir : et encoresencore que je trouve la partie bien forte, si mettraymettrai-je toutes mes forces et mon creditcrédit, et inventerayinventerai tous les moyens que je pourraypourrai, pour vous contenter.

AUG.AUGUSTIN

Contenter, Beta : si vous le faictesfaites, je tiendraytiendrai la vie de vous, et vous recongnoistrayreconnaîtrai pour meremère, car veritablementvéritablement meremère se peultpeut appellerappeler celle qui donne la vie, delivrantdélivrant autruyautrui de mort : et affinafin qu'il vous souvienne mieux de moymoi, prenez cependant ce petit presentprésent.

BE.BETA

Ha ! Seigneur Augustin, je ne vends point ma peine, et ce que j’en fais n’est que d’amitié.

--- 19v ---

AUG.AUGUSTIN

Aussi ne le vous donne-je pas pour recompenserécompense, j'espereespère vous faire plus grand bien : et si vous refusez cecyceci de moymoi, je penseraypenserai que ne me voulez obliger à vous, puis quepuisque ne me voulez en rien estreêtre obligeeobligée.

BE.BETA

Or sus donc, puis que vous avez cestecette opinion, je le prendrayprendrai.

AUG.AUGUSTIN

Et dictes moydites-moi, quand auray jeaurai-je responseréponse de vous ?

BE.BETA

Le plus tosttôt que je pourraypourrai , attendez moyattendez-moi icyici présprès, je m'en vayvais achever de les habiller.

AUG.AUGUSTIN

Mais quand sera-ce, Beta ? une heure m'est une année.

SCENE III.

Dom Dieghos Espagnol, et maistremaître Gaster extravagant escornifleurécornifleur.

DI.DIEGHOS

ET puis Gaster mon frelautfrélaut a ellea-t-elle estéété bien aise de sçavoirsavoir de mes nouvelles ?

GAST.GASTER

Comme de la chose du monde qu'elle aime le plus apresaprès vostrevotre personne, je croycrois qu'elle en rit encore de joyjoie.

DI.DIEGHOS

Ce n'est pas signe qu'elle me haissehaïsse. Et du presentprésent que je luylui ayai envoiéenvoyé par toytoi ?

GAST.GASTER

Je ne vous sçauroissaurais dire le grand contentement qu'elle en a, et non pas

--- 20r ---

tant pour la valeur, encorencore qu'il soit beau et de grand prix, comme de ce qu'il est venu de vous : et aussi pour l'amour de vostrevotre effigie qui y est.

DI.DIEGHOS

DoncquesDonc tu penses qu'elle m'aime de bon cœur ?

GAST.GASTER

OuyOui : si l'on peut juger des femmes à la contenance. Car soudain que je luylui ayai presentéprésenté l'anneau, et fait le message que m'aviez commandé, l'eau luylui en est venue à la bouche, elle s'est toute esmeuëémue sans rien dire, et apresaprès qu'elle a eu longuement contemplé l'image avec un visage content et gracieux, je luylui ayai demandé, Et donc Madame, recognoissez vousreconnaissez-vous ce pourfilé42 ?

DI.DIEGHOS

Que t'a ellea-t-elle respondurépondu ?

GAST.GASTER

Ha, Gaster mon amyami, que dictes vousdites-vous ? ne pensez vouspensez-vous pas que je la cognoisseconnaisse ? voulez vousvoulez-vous que je mette en oublyoubli celuycelui qui est le bien de mon bien, la vie de ma vie ? Et puis l’a prise et baiseebaisée plus de cent fois aux yeux, et à la bouche, et la regardant en grande douceur, elle disoitdisait : je t'ayai bien encore mieux engraveeengravée dedans mon cœur.

--- 20v ---

DI.DIEGHOS

AAh.aah.aah. Je prends grand plaisir à ce que tu m'en contes : mais je te diraydirai bien maistremaître Gaster, que c'est un don de nature, que je ne feisfis jamais chose qui ne fustfût agreableagréable à tout le monde, ce que peu de gens ont.

GAST.GASTER

Il y a long tempslongtemps que je m'en suis apperçeuaperçu et me semble que toutes vos actions sont plainespleines de bonne gracеgrâce : vous avez une façon de faire si bonne, qu'elle attire un chacun, et pourcepour ce n'est point de merveilles si la Seignore AngeliqueAngélique est prinseprise de vostrevotre amour.

DI.DIEGHOS

Oh ! ce n'est pas la premierepremière . Du temps que j'estoisétais à Naples, où j’ayai faictfait longue demeure, il n'y avoitavait jeune Gentil hommeGentilhomme qui futfût bien-venubienvenu entre les Dames, que moymoi : toutes me desiroyentdésiraient, m’aymoientaimaient, et me vouloientvoulaient à leur compaigniecompagnie, et s'estimoitestimait bien-heureusebienheureuse celle qui pouvoitpouvait fournir de moymoi.

GAST.GASTER

Ha je l’ayai bien ouyouï dire, mais il ne s'en faut point esbahirébahir, veuvu les vertus qui sont en vous : que l’on vous prenne à baller43, à chanter, dancerdanser, saultersauter, jouer de la guiterreguitare, et donner les matinades44 aux Seignores et DamoisellesDemoiselles,

--- 21r ---

qui sont toutes choses duisantes45 à l'amour il n'y en a point de si accomplyaccompli.

DI.DIEGHOS

Ô combien de martels, combien de jalousies j’ayai donné en Naples, quand sur les vingt quatrevingt-quatre heures je prenoisprenais le frais, me promenant par la ville sur mon cheval bardé, et faisant l'amour : tu le peux penser.

GAST.GASTER

Certainement je croycrois qu'il y avoitavait de ces pauvres maris qui estoientétaient bien marris, quand vous voyoientvoyaient passer soubzsous leur fenestrefenêtre, veuvu la galanterie dont vous estesêtes plainplein, et ce beau visage que vous avez.

DI.DIEGHOS

MesmementMêmement, Gaster, quand je donnoisdonnais l'esperonéperon à mon Genet46, qui sautoitsautait un doitdoigt presprès de leur fenestrefenêtre : tu sçaissais bien comme j'y suis adroictadroit.

GAST.GASTER

Je vous ayai, Monsieur, veuvu picquerpiquer vos chevaux, et me semblez estreêtre collé dans la selle. Aha : Ses chevaux vont comme le vent, et tombent comme la greslegrêle.

DI.DIEGHOS

DoncquesDonc que pense-tu que devenoientdevenaient ces Dames, quand elles me voyoientvoyaient ainsi ?

GAST.GASTER

Mais laissons celles de Naples,

--- 21v ---

parlons des nostresnôtres d'icyici. Quand vous allez par la ville, elles ne bougent l'œil de dessus vous, et disent entr'ellesentre elles : Ô quelle contenance et gracegrâce de Gentilhomme ! Ô comme il est richement et proprement vestuvêtu, et en bonne conche47 ! que son cas est droit et leste : qu'il doit estreêtre de quelque haut lieu, regardez quelle suittesuite il a : et puis elles m’appellent, et me demandant qui vous estesêtes.

DI.DIEGHOS

Et que leur responds turéponds-tu ?

GAST.GASTER

Non pas ce que je doydois : mais ce que je puis dire, car vostrevotre vertu surmonte toute louange : mais quoyquoi ? par toutes les compaigniescompagnies, où je me trouve, soit en nopçesnoces ou autres festins, je ne leur oyois parler que de vous. L'une dict que vous estesêtes beau : l'autre, que vous estesêtes d'une des bonnes maisons d'EspaigneEspagne, et qu'elle a ouyouï dire que vous vivez tresmagnifiquementtrès magnifiquement, et qu'estesêtes tant liberallibéral et honnestehonnête qu'il n'est possible de plus. Ha ! dictdit une autre, si vous le voiezvoyiez en compagnie de femmes, comme je le vis l'autre jour,

--- 22r ---

vous seriez toute esbahyeébahie comme il tient de bons propos : certainement il monstremontre qu'il a estéété bien nourry : et si quant à la langue vous ne le jugeriez estrangerétranger, car il parle aussi bon FrançoisFrançais qu'un FrançoisFrançais naturel. Mais qu'est-ce que je n'oyois poinctpoint dire de vous ?

DI.DIEGHOS

ll est vrayvrai, Gaster, que devant hyerhier je fuzfus chez un Gentilhomme, où estoientétaient assembleesassemblées plusieurs Dames aussi belles que j'en ayeaie veuvu en cestecette ville, et quand j'entrayentrai elles se leverentlevèrent toutes, je les baisaybaisai l'une apresaprès l’autre, et je m'assis parmyparmi elles, puis commençamescommençâmes à deviser et tenir propos de plusieurs choses : il me sembla bien qu'il y en avoitavait une des plus belles qui eut tousjourstoujours l'œil sur moymoi, et quand je la regardoisregardais, elle devenoitdevenait un peu rouge.

GAST.GASTER

De quel âge est elleest-elle ?

DI.DIEGHOS

D'environ seize ans.

GAST.GASTER

Vous enquistes vousenquîtes-vous poinctpoint où elle se tient ?

DI.DIEGHOS

OuyOui : et me dict on dit-on que c'est là

--- 22v ---

aupresauprès d'où nous estionsétions, en la mesmemême rue.

GAST.GASTER

Et où estoit ceétait-ce ?

DI.DIEGHOS

Pres l'EgliseÉglise nostrenotre Dame.

GAST.GASTER

OOh, c’est cestecette là pour vrayvrai, qui parloitparlait de vous tant honorablement, je congneuconnus bien aussi qu'elle estoitétait ferueférue48, que c'estoitétait amour qui luylui faisoitfaisait profererproférer ces parollesparoles.

DI.DIEGHOS

Je le pense.

GAST.GASTER

Il est ainsi.

DI.DIEGHOS

C'est quelquesfoisquelquefois grandgrande peine d'estreêtre si aymableaimable, car on n'est que trop pressé, et ne sçavoitsavait on departirdépartir son amour en tant de lieux.

GAST.GASTER

Vous y fourniriez bien, Monsieur, si n'estoitétait la Seignore AngeliqueAngélique, qui vous aime tant qu'elle vous veut tout pour elle.

DI.DIEGHOS

Mais comme est-il possible, que deux choses si contraires puissent estreêtre si bien en moymoi; et que je les conduise si dextrement, qu'on ne sçauroitsaurait dire en laquelle je suis plus excellent ?

GAST.GASTER

Et qui sont ellessont-elles ?

DI.DIEGHOS

Ne le sçais tusais-tu pas ?

GAST.GASTER

 Non pas encore.

--- 23r ---

DI.DIEGHOS

Et tu as bien peu d'esprit : les armes, et l’amour.

GAST.GASTER

Ha ! Il est vrayvrai, je ne m'en advisoisavisais poinctpoint.

DI.DIEGHOS

Et quoyquoi n'as tuas-tu point ouyouï conter de mes faits-d'armesfaits d’armes ?

GAST.GASTER

SouventesfoisSouventefois.

DI.DIEGHOS

Ce que j’ayai fait en toutes les guerres de mon temps. ô ! si tu sçavoissavais en quelle estime m’avoitavait le Marquis. Sa Majesté Catholique n'en a point de plus brave. Tu n'as pas entendu comme j’acoustrayaccoutrai à Naples ce desesperédésespéré, qui faisoitfaisait du Rodomont49, qui se vantoitvantait n'avoir son pareil : c'est la cause pourquoypourquoi je suis icyici.

GAST.GASTER

Si-aySi ai, si : vous l'envoiastesenvoyâtes où il falloitfallait50.

DI.DIEGHOS

Et de quelle sorte: combien de fois ayai-je combatucombattu en camp clozclos, et combien d'entreprises ayai-je mises à fin. Si tu sçavoissavais le nombre des batailles où je me suis trouvé, et les grands dangers que j’ayai passé, et de tous suis sorti à mon honneur.

GAST.GASTER

Et bagues saulvessauves.

DI.DIEGHOS

Et quoyquoi donc ? et s'y ayai gaignégagné de

--- 23v ---

tous butins, desquels ne me suis vоulu enrichir, ains les ayai departisdépartis aux soldats.

GAST.GASTER

Regardez combien peut la prudence et le courage en un homme valeureux, si vous n'eussiez estéété de tel cœur, c'estoitétait assez pour y laisser les bottes.

DI.DIEGHOS

Je voudroisvoudrais que tu m'eusses veuvu, quand il est question de quelque bonbonne affaire, et quel je suis estantétant armé de toutes piecespièces. Tu me vois bien à cestecette heure paisible et amiable, tellement que je te semble un petit Ange, ou plustostplutôt un petit Cupidonneau : c'est pourquoypourquoi je porte en ma devise une Abeille, avec ces motzmots Frezia y miel, voulant donner à entendre par la flecheflèche et le miel, que je suis brave guerrier et amoureux tout ensemble, au paravantauparavant je portoisportais une autre devise Mas houra que vida .

GAST.GASTER

Proprement.

DI.DIEGHOS

Je suis bien lors aussi furieux et terrible, de sorte qu'il nyni a si bra-

--- 24r ---

ve, qui ne tremble devant moymoi cent piedzpieds dans le corps. As-tu jamais veuvu painctpeint le Dieu Mars ?

GAST.GASTER

Qui, Mardigras ?

DI.DIEGHOS

Ha, ha, ha.

GAST.GASTER

Qui donc ? celuycelui qu’on dictdit le Dieu des batailles ? n’est-ce pas cestuy làcestuy-là, qui est pourtraictpourtrait51 en une medaillemédaille que vous portez au bonnet ?

DI.DIEGHOS

C’est luylui mesmemême : voyvois me là tout faictfait.

GAST.GASTER

Il me semble bien ainsi : comme une omelette de deux œufs.

DI.DIEGHOS

Ô s’il y avoitavait quelque tournoytournoi en France, cependant que j’y suis !

GAST.GASTER

Vous triompheriez bien.

DI.DIEGHOS

Je ne m’y trouvaytrouvai jamais, que je n’en emportasse le prisprix.

GAST.GASTER

Je le croycrois : car je pense qu’il n’y fut oncques : mais n’est-ce pas vous, à qui les lisseslices52 furent deffenduesdéfendues à TolledeTolède ou à Castille, la vieille ?

DI.DIEGHOS

C’est moy-mesmesmoi-même.

GAST.GASTER

Il en advint de l’inconvenientinconvénient.

DIDIEGHOS

Il y en eut qui s’en trouverenttrouvèrent bien

--- 24v ---

mal, et n’y avoitavait personne qui n’aymastaimât mieux combattre un autre à outrance, qu’avecquesavec moymoi en tournoytournoi.

GAST.GASTER

Or resjouissez vousréjouissez-vous, j’entensentends qu’il y en aura un briefbref53 en cestecette Cour.

DI.DIEGHOS

Les Dames y seront ellesseront-elles ?

GAST.GASTER

Toutes aux fenestresfenêtres et sur des eschaufauxéchafauds54, louanslouant et estimansestimants ceux qui feront bien.

DI.DIEGHOS

Je n’y serayserai pas oublié.

GAST.GASTER

Vous y serez congneuconnu comme un oysonoison55 parmi les Cygnes, je vouloisvoulais dire comme un Cygne parmi les oysonsoisons.

DI.DIEGHOS

Ha ! Je voyoisvoyais bien que tu failloisfaillais : Mais pourroispourrais-je point trouver quelque bonne fortune parmyparmi ces Dames de la Cour, qui sont tant estimeesestimées, et de si bonne volonté.

GAST.GASTER

Cela ne vous peut faillir : il n’y a rien qui tant gaignegagne les cœurs des honesteshonnêtes Dames, que de voir un homme vaillant, et qui est ayméaimé de plusieurs aultresautres, car elles

--- 25r ---

sont envieuses de leur nature, et veulent sçavoirsavoir par effecteffet, d’où vient la cause de cestcet amour.

DI.DIEGHOS

Je ne suis donc pas mal, ô que je donneraydonnerai de rudes coups.

GA.GASTER

Vous les donnez rudes quand il vous plaistplaît, et quand il vous plaistplaît, les sçavezsavez bien adoucir, ce disent les femmes.

DI.DIEGHOS

Madame AngeliqueAngélique en sçauroitsaurait bien que dire : mais envoyerayenverrai-je voir ce qu’elle faictfait et comme elle se porte, si elle est de loisir, que j’y puisse aller.

GA.GASTER

Il ne sera que bon.

DI.DIEGHOS

Or va-yvas-y donc, Gaster, baise luylui la main de ma part.

GAST.GASTER

Et cependant, que ferez vousferez-vous ?

DI.DIEGHOS

Je m’en vayvais promener à l’EgliseÉglise.

GAST.GASTER

Et quoyquoi ? voulez vousvoulez-vous aller ainsi avec ce petit bout de laquais ?

DI.DIEGHOS

Ho, tu dis vrayvrai : je ne m’en advisoisavisais poinctpoint : où sont tous mes estaffiersestafiers56 ? ils me laissent tousjourstoujours seul. Jurons dios je les mettraymettrai un jour hors de ce monde.

GA.GASTER

AAh, je m’en voisvais là.

DI.DIEGHOS

Va, et revienreviens bientostbientôt, et me viens trou-

--- 25v ---

ver à l’EgliseÉglise, où je t’attendrayattendrai.

SCENE IIII.

GASTER

seul.

Par nostrenotre Dame, je luylui en ayai bien donné, c’est un tel homme qu’il me le faut. Il est venu à la bonne heure, jamais chose ne me fut mieux à propos, ce pendant que je l’ayai entre mes mains, je le manieraymanierai de bonne sorte, à courbettes et à passades. Il m’en faut icyici arracher, ce que je pourraypourrai : On tire d’un mauvais payeur tout ce qu’on peut. Car je ne le veux suivre à Naples, ni en EspaigneEspagne. C’est un grand cas : l’on dictdit que ceux de son pays sont avaricieux, et Marranes, et j’ai fait cestuy-ci en peu de temps le plus liberallibéral du monde. Mais ce n’est rien de nouveau, j’en ayai bien manié d’autres plus habilleshabiles et plus haut huppezhuppés que luylui. Quand j’ayai abordé quelqu’un, il est bien fin et cauteleux s’il m’eschappeéchappe sans laisser de la plume. On m’appelle Gaster, je fais tout pour le ventre. Gaster est le premier maistremaître aux arts et aux arbalestesarbalètes. On m’appelle l’Extravagant vous sçavezsavez assez pourquoypourquoi.

--- 26r ---

Aussi m'appelle l’onappelle-t-on Bastien, non sans cause, car je bastisbâtis des finesses nompareilles, mesmementmêmement à ceux qui sont tels que mon Dieghos. La plus part des gens qui me cognoissentconnaissent s’esbahissentébahissent de mon fait, me voyansvoyant si bien nourrynourri et si bien en ordre, veuvu que je n'ayai rente, maison, nyni buron57, et si n'exerce nulle marchandise, nyni autre art qui paroisseparaisse publiquement devant les gens. Dieu gardgarde le bon homme qui n'a ni vache ni mouton, et se vestvêt de la laine de ses brebis. Les uns pensent que je sais l'AlchemieAlchimie, et que je souflesouffle le charbon, les autres que j’ayai trouvé quelque tresortrésor, ceux qui me cognoissentconnaissent un peu de plus presprès, et à la veritévérité, disent, c'est un gallantgalant, c'est un donneur de bons jours, il va çà et là affronter les seigneurs, et arrache d'eux ce qu'il peut, et ne se contente de cela, il s'aide encorencore d'un autre mestiermétier, et m’appellent d'un nom, qu'ils estiment vil et deshonnestedéshonnête c'est un faiseur de messaigesmessages, un ambassadeur d'amour, un poisson d'Avril, et par là me mesprisentméprisent : ô l’ignorance et sotizesottise du peuple. Il n'y a art si

--- 26v ---

profitable au monde, nyni moins subjectsujet aux inconveniensinconvénients de fortune, et qu’on l’appelle comme l’on voudra, art de flaterieflatterie, bouffonnerie, macquerelagemaquerellage, ou autrement : il ne m’en chaud du nom, pourveupourvu que le profictprofit y soit, comme il est à bonnes enseignes : et si n’y a pas grandgrande peine, car c’est proprement ma nature, et y prensprends plaisir, sinon qu’au temps presentprésent il y a trop de gens, et des plus grands qui s’en meslentmêlent. Il ne me faultfaut point lever devant le jour pour travailler comme font les autres artisans qui se tourmentent le corps et l’ameâme, depuis le matin jusques aujusqu’au soir : je ne me mettraymettrai point au danger de la mer, et de la terre, comme font les marchansmarchands pour leur traficquetrafic, et les soldats pour la guerre, je n’ayai le soin des procesprocès, nyni des querelles d’autruyautrui, ma vie est bien d’une autre façon, je me mectsmets à suivre quelque jeune seigneur nouveau venu, j’ai tousjourstoujours le mot de gueule et me dediedédie à luylui complaire en tout ce qu’il veut, et luylui advoueavoue tout ce qu’il dit et fait. S’il se vante d’estreêtre homme de guerre, je le fais un A-

--- 27r ---

chilleschille, s’il se donne à l’amour je le fais un ParisPâris, si aux lettres, un Aristote : et ainsi de toutes autres choses, où je voyvois que son humeur s’encline, je m’accommode. Si c’est à l’amour, je me mets à faire pour luylui quelque Ambassade aux dames, où il y a du plaisir, de parler à elles, et estreêtre souvent en leur compaigniecompagnie, entendre leurs meneesmenées et astuces, et puis paistrepaître l’oiseau de mille mensonges, luylui donner mille bourdes, luylui faisant acroireaccroire ce qui n’est, nyni ne sera jamais, et par ce moienmoyen je deviens son favori, il me tient pour son compaignoncompagnon, il me porte luy-mesmelui-même en croupe58, et me donne tout ce que je luylui demande : me faictfait servir, assis à table aupresauprès de luylui, s’il y a quelque bon morceau, il est mien : du bon vin j’en ayai ma part : et me tient si cher qu’il aime mieux mon amitié que du plus grand personnage de France, comme a faictfait le seigneur Dieghos, lequel des que je eusj’eus accointé au commencement qu’il arriva en cestecette ville, car je suis tousjourstoujours advertiaverti des nouveaux venuzvenus, il me fit de grandes caresses, et me presenprésen-

--- 27v ---

ta sa maison, me disansdisant qu’il se vouloitvoulait gouverner par moymoi. Dieu sçaitsait si je faisoisfaisais lors le gracieux à le remercier, et luylui offrir mon service, avecquesavec les reverencesrévérences acoustumeesaccoutumées : desdès lors nous nous commençamescommençâmes d'aprivoiserapprivoiser, si bien que dans peu de jours, je descouvridécouvris l’humeur et le naturel du pellerinpèlerin, et le voiantvoyant un peu subjectsujet à l'amour, je le mettoismettais souvent en propos des dames de cestecette ville, luylui disant qu'elles sont volontaires à aimer les estrangersétrangers, specialementspécialement gens de sorte, de là j'entrayentrai en ses louanges, et peu à peu m'insinuayinsinuai si fort en sa bonne gracegrâce, qu'il croit du tout en moymoi, et ne faictfait rien que par mon conseil. Je m'acordeaccorde si bien avecquesavec luylui que nous sommes tousjourstoujours de mesmemême opinion : s’il fait bonne chère59 à quelqu'un, et moymoi aussi : s’il se couroucecourrouce à luylui, et moymoi encoresencore plus, s’il dit, Iuro Dios Veillaco, et moymoi Pesardies, Gloton chocarero : par ce moyenimoyen je gouverne sa maison, et sa bourcebourse : et Dieu sçaitsait, si je m'oublie. Charité bien ordonneeordonnée commence par soy mesmesoi-même Tous les gens de mestiermétier comme tail-

--- 28r ---

leurs, cordonniers, pasticierspâtissiers, taverniers, rotisseursrôtisseurs, drappiersdrapiers, et autres marchansmarchands qui par mon moyen gaignentgagnent avecquesavec luylui, me saluent, me font honneur, me viennent au devantau-devant comme si j’estoisétais quelque grand Seigneur.

Voilà l’excellence de mon mestiermétier, et le blasmeblâme qui voudra : de moymoi je pense fermement que c’est la vrayevraie pierre Philosophale, que les anciens ont tant chercheecherchée. Mais ce dira quelqu’un, cela ne peultpeut pas tousjourstoujours durer, quand l’EspaignolEspagnol s’en sera allé, que feras-tu ? quand je l’aurayaurai perdu j’en recouvrerayrecouvrerai d’autres, il y a plus d’un AsneÂne à la foire : le monde n’est point despourveudépourvu de telle manière de gens : j’en ayai, Dieu mercymerci, tousjourstoujours eu entre les mains, Paris produictproduit assez de pareilles adventuresaventures ; car il n’y a guereguère Gentilhomme, neni autre qui n’y vienne faire son apprentissage, soit FrançoisFrançais ou estrangerétranger, il faut payer son bec-jaune60, c’est la cause que je m’y trouve si bien. Mais que fais-je icyici ? en parlant je me persperds, et j’oublie l’ambassade qu’il me faut faire à la Seignore AngeliqueAngélique. Or il me semble que c’est là --- 28v --- Beta sa servante qui vient en çà, je l’attendrai ici, elle me dira des nouvelles de sa maitressemaîtresse.

ACTE SECOND.

SCENESCÈNE PREMIEREPREMIÈRE.

Gaster et Beta.

<Gaster>

Bien soit trouveetrouvée celle qui est la vrayevraie bonté du monde, et que j’aime comme moi mesmemoi-même. Ô Beta, Dieu vous gardgarde, et vous doint61 accomplissement de vozvos desirsdésirs, il me semble que de jour en jour vous devenez plus jeune.

BE.BETA

Qui est-ce ? ha maistremaître Travagant62, estes êtes-vous là ? bonjour, je m’esbahissoisébahissais bien qui estoitétait ce beau harangueur. Vous n’avez pas encoresencore laissé vozvos mocqueriesmoqueries accoustumeesaccoutumées.

GAST.GASTER

Qu’appellez appelez-vous mocqueriesmoqueries ?

BE.BETA

Ce que vous dictesdites.

GAST.GASTER

QuoyQuoi ? que devenez jeune, je ne dis rien qu’il ne me semble ainsi, av’ons63 point estéété à la fontaine de JouvanceJouvence, auriez-vous point quelque amyami, --- 29r ---qui vous fit ainsi rajeunir, ou n’useriez-vous point de ces fards à la Napolitaine.

BE.BETA

Quels fards.

GAST.GASTER

Dont les dames de Naples usent. J’entensentends qu’en ce pays pays-là, une femme de cinquante ou soixante ans, par le moyen de certaines drogues, s’acoutreraaccoutrera si bien qu’elle semblera n’en avoir vingt cinq, tant elle se monstreramontrera belle et freschefraîche, que pleustplût à Dieu, en eusseeussé-je pour les nostresnôtres d’icyici, j’en feroisferais bien mon profit, je vendroyvendrais bien ma poudre d’oribus64.

BE.BETA

De belles ! on vous en a bien baillé d’une : C’estoitétait quelqu’un qui en avoitavait de deux. Ce ne sont que toutes bayesbaies, c’est seulement l’air du paispays, qui fait cela.

GA.GASTER

Je l’ayai entendu tout autrement, Beta, et si vous me pouviez enseigner ce secret, je vous feroisferais riche. On commence fort à se sublimer en France.

BE.BETA

Laisse moy-moi je te prie, tu ne fais que m’importuner.

GA.GASTER

Où allez-vous si tosttôt ? Revenez, je n’en parlerayparlerai plus : dictes moydites-moi que

--- 29v ---

faictfait la Seignore ? mon maistremaître m’envoyeenvoie sçavoirsavoir de ses nouvelles : est elleest-elle à sa maison, seule ou accompaigneeaccompagnée ?

BE.BETA

Voilà un bon propos, comme si elle avoitavait acoustuméaccoutumé d’estreêtre accompaigneeaccompagnée, et quelle compagnie penseriez vouspenseriez-vous qu’elle eusteût, si ce n’est de sa fille et de CornelieCorneille ma compaignecompagne : que vous puisse advenir ce que vous meritezméritez, tant vous estesêtes fascheuxfâcheux et mal parlant, je croycrois qu’en cestecette ville n’y a une pire langue.

GAST.GASTER

Ha ! ne vous courroucez pas, je n’entendoisentendais que de celles làcelles-là.

BE.BETA

Sçait ilSait-il bien accoustreraccoutrer son cas ? je suis bien folle de m’amuser à tes paroles.

GA.GASTER

Arrestez vousArrêtez-vous un peu, c’est à bon escient, le Seigneur Dom Dieghos m’a envoiéenvoyé veoirvoir si elle est empescheeempêchée, et s’il y peut aller à cestecette heure.

BE.BETA

Elle est empescheeempêchée.

GAST.GASTER

Ha, je m’en doutoisdoutais bien, et quelle affaire est ceest-ce qu’elle a.

BE.BETA

Vous sçavezsavez qu’il a pleuplu tousjourstoujours depuis trois jours en çà, et qu’aujourd’huyaujourd’hui s’est monstrémontré un beau Soleil, qui est cause que de grand matin elle

--- 30r ---

s’est mise à laver la testetête.

GA.GASTER

J’entensentends bien, elle n’est pas à la maison, elle s’en est alleeallée pourmener65, elle dort, elle s’accoustreaccoutre, elle fait la blonde, elle se baigne, elle disnedîne, elle se trouve mal, elle a des occupations, elle a plus d’affaires que le LegatLégat. Voilà tousjourstoujours vos excuses : et ce pendant le jour se passe, et les pauvres amansamants ont la trousse.

BE.BETA

OuyOui : que nous vous avons souvent usé de ces termes, vous en devez bien parler, c’est grandgrande peine d’avoir affaire à gens si soupçonneux, si vous ne me voulez croire, allez le voir.

GA.GASTER

Ha Beta, ne vous mettez point en colerecolère, je suis trop de vos amis : mais dictes moydites-moi pour vrayvrai, n’y pourra-ilpourra-t-il aller d’aujourd’huyaujourd’hui, il me semble que sur le soir il n’y aura point de danger.

BE.BETA

Ma foyfoi Gaster, il vaudra mieux attendre à demain, car le reste du jour elle l’emploiera pour quelque depeschedépêche qu’elle fait à Naples.

GA.GASTER

À demain ?

BE.BETA

OuyOui, il vaut mieux.

GA.GASTER

À demain soit.

--- 30r ---

SCENE DEUSIEME.

GASTER

seul.

Ô que j’ayai trouvé Beta bien à propos ! s’il m’eusteût fallu aller jusques àjusqu’à la maison d’AngeliqueAngélique, je n’eusse pas eu assez de temps pour visiter Mathuon nostrenotre paticierpâtissier, qui en venant icyici m’a faictfait signe que je l’allasse voir. Je croycrois qu’il est pourveupourvu de quelque bonne friandise, j’ayai tousjourstoujours quinze aunes de boyaux vuidesvides pour festoyer mes amis, je m’en irayirairecreerrécréer un peu ma personne, ce pendant que mon Dieghos se pourmenerapourmènera à l’Égliseéglise attendant ma venue, et puis je le payeraypaierai de belles bourdes et billes veseesbillevesées, comme j’ayai accoustuméaccoutumé.

SCENE TROISIEME.

Augustin, Beta.

<Augustin>

Qu’est-ce que j’ayai veuvu ? qu’est-ce que j’ayai ouyouï ? que n’estoyétais-je sans yeux, sans aureillesoreilles, pourquoypourquoi me suis-je tant hastéhâté, pour trouver ce que je ne cherchoischerchais point pour entendre ces beaux mots, que

--- 31r ---

Beta a dit à ce galandgalant, à demain à demain : ce n’est pas sans quelque meneemenée66, puis quepuisque cestcet homme de bien Gaster est de la partie : c’est à luylui qu’elle parloitparlait : ne suit-il pas ce Gentil-homme Gentilhomme EspaignolEspagnol qui faictfait tant de profession d’aymeraimer, il me semble que ouyoui. Je n’ay veuvu souvent avecquesavec luylui : hà, c’est cela, j’en ayai tout du long, il ne me falloitfallait autre chose pour m’achever de paindrepeindre.

BE.BETA

Je croycrois que voilà le seigneur Augustin, qui vient en çà pour entendre ma responceréponse, aussi est-ce. Il est tousjourstoujours triste et pensif, je le ferayferai bien aise à cestecette heure, quand je luylui dirai les bonnes nouvelles que je luylui porte.

AUG.AUGUSTIN

Ô Dieu qu’estrangeétrange est ma fortune ! en lieu de sortir de la peine d’Amour par jouissance, j’entre au tourment de jalousie pour souffrir encoresencore plus.

BE.BETA

Qu’est-ce qu’il dictdit de jalousie ? il me faut un peu escouterécouter cecyceci , il me semble que ces propos s’adressent à nous, ce sont pierres jetteesjetées en nostrenotre jardin.

--- 31v ---

AUG.AUGUSTIN

N’estoit ceétait-ce pas assez, d’un mal sans en avoir deux ? ô AngeliqueAngélique tu es bien neenée en ce monde pour me tourmenter, j’estimoisestimais que ton refus procedastprocédât de chasteté et d’amour que tu portasses à ton feu mari, mais j’estoisétais bien loingloin de mon compte.

BE.BETA

Qu’est-ce qu’il veut dire ? auroit il aurait-il bien entendu quelque chose ?

AUG.AUGUSTIN

C’est pour ce que ton amour estoitétait en un autre, je le cognoisconnais maintenant à l’assignation.

BE.BETA

J’ai peur qu’il ne m’aie veuvu parler à Gaster, et en ait pris quelque martel67 de quoi vienne son malcontentement. Je m’en voisvais droictdroit à luylui, et lui osteraiôterai, si je puis, cestecette opinion. Or sus, Seigneur Augustin, chassez de vostrevotre testetête toute fascheriefâcherie, je vous porte aussi bonnes nouvelles que les sçauriezsauriez souhaiter, ma maistressemaîtresse m’envoie devers vous, et se recommande à vostrevotre bonne gracegrâce, et vous prie que la veniez voir, elle n’est plus ennemie de l’amour comme elle souloitsoulait68, mais se tient du tout vaincue, et vous aime unicquementuniquement.

--- 32r ---

AUG.AUGUSTIN

Ha Beta que dictes vousdites-vous ?

B.BETA

La veritévérité.

AUG.AUGUSTIN

Elle m’aime ?

B.BETA

Plus que je ne sçauroyssaurais exprimer.

AUG.AUGUSTIN

Or fut ilfût-il ainsi !

B.BETA

Ainsi est ilest-il.

AUG.AUGUSTIN

Je n’en crois rien :

B.BETA

Et pourquoi ?

AUG.AUGUSTIN

Pour ce que j’ai veuvu le contraire.

B.BETA

Et qu’avez vousavez-vous veuvu ?

AUG.AUGUSTIN

Elle en aime un aultreautre.

B.BETA

Ha Dieu ? ostezôtez cela de vostrevotre fantaisie.

AUG.AUGUSTIN

Je le sçaisais pour certain.

B.BETA

Et comment ?

AUG.AUGUSTIN

Je le vous dirai.

B.BETA

DictesDites doncquesdonc, je suis bien asseuréeassurée qu’il n’en est rien, et que ce ne sont que toutes resveriesrêveries qui entrent aux cerveaux de vous aultresautres jeunes gens, et vous semble souventefoyssouventefois ouyrouïr, ce que vous n’oyez poinctpoint, et voir ce qui n’est nyni ne fut oncques, ni ne sera.

AUG.AUGUSTIN

Ha pleustplût à Dieu, qu'il futfût ains : mais j'ai trop veuvu et trop ouï : les pauvres amoureux, Beta, ont les aureillesoreilles grandes et les yeux qui voient clerclair et de loingloin, de sorte qu’ils entendent sou-

--- 32v ---

vent ce qu'ils ne vouldroyentvoudraient poinctpoint, comme j’ayai fait venant icyici.

BE.BETA

En quoyquoi ?

AUG.AUGUSTIN

Nay-je pas veuvu un homme qui parloitparlait à vous.

B.BETA

Il est vrayvrai.

AUG.AUGUSTIN

Qui est ilest-il ?

B.BETA

C'est un homme de cestecette ville.

AUG.AUGUSTIN

Où se tient-il ?

B.BETA

ІсуIci рrеprès.

AUG.AUGUSTIN

AvecquesAvec qui ?

B.BETA

AvecquesAvec un Gentilhomne Espagnol.

AUG.AUGUSTIN

A ? velavoilà le poinctpoint : comme a ila-t-il nom?

B.BETA

Attendez ma foyfoi je ne le sçaysais gueresguère bien.

AUG.AUGUSTIN

N'est-ce pas Gaster l'Extravagant ?

B.BETA

Je croycrois que ouyoui.

AUG.AUGUSTIN

Jean, c'est mon comte : or quelle assignation luylui avez vousavez-vous donneedonnée à demain ?

B.BETA

Ha Seigneur Augustin : est-ce cela qui vous trouble ainsi ? est-ce l’occasion d'où procedeprocède vostrevotre fascheriefâcherie : c’est peu de chose.

AUG.AUGUSTIN

Que m'appellez vousappelez-vous peu de chose ?

BE.BETA

OuyOui, сar l'affaire ne va pas comme vous pensez : je vous en conterayconterai la veritévérité, et quand vous entendrez le tout,

--- 33r ---

je suis certaine que vous serez content.

A.AUGUSTIN

À grand peinegrand-peine.

B.BETA

Si serez : vous le verrez.

A.AUGUSTIN

Or sus donc : je vous prie contez le moymoi.

B.BETA

CestCet Espagnol avec lequel est l’homme à qui j’ayai parlé est d'une grande maison, et a de riches parensparents.

AUG.AUGUSTIN

C'est mauvaise nouvelle pour moi.

BE.BETA

Son perepère se tient à Naples, là où cestui cycestui-ci a demeuré longuement.

AUG.AUGUSTIN

EncoresEncore pis.

B.BETA

Et ayant entendu que ma maistressemaîtresse estoitétait de ce pais làpays-là, il a souvent cherché les moiensmoyens de parler à elle, et prendre sa cognoissanceconnaissance.

AUG.AUGUSTIN

Ce qu'il a fait.

B.BETA

Non aah non : oyez si vous voulez la fin.

AUG.AUGUSTIN

Or dictesdites.

BE.BETA

Il m'a souvent fait dire ainsyainsi que j'alloisallais par la ville pour le service de ma maistressemaîtresse, qu'il avoictavait faictfait si bonne cherechère à Naples, et y avoictavait receureçu tant de plaisirs, qu'il aymoitaimait comme ses propres freresfrères ceulxceux qui en estoientétaient, prenant grand plaisir quand il en trouvoittrouvait quelqu'un, et plusieurs autres belles paroles, me faisant faire tout plein de promesses

--- 33v ---

AUG.AUGUSTIN

J’entends bien : il fut pris au mot.

BE.BETA

Elle n’en a jamais tenu compte nyni n’a voulu son acointanceaccointance, et a tousjourstoujours cherché quelque defaictedéfaite69, maintenant j’ayai trouvé son homme, qui me parloitparlait de cela, et pour me depêtrerdépêtrer bien tosttôt de luylui, et vous venir trouver, ne aiantn’ayant à cestecette heure autre moienmoyen, je l’ai remis à demain, pour luylui faire responceréponse si son maistremaître la pourroitpourrait venir voir, ou non, et alors on trouvera quelque autre excuse.

AUG.AUGUSTIN

PleustPlût à Dieu, qu’il en allastallât ainsi.

BE.BETA

Ma foyfoi je vous ayai conté ce qui en est.

AUG.AUGUSTIN

Je le desiredésire tant Beta m’amie, que je ne le puis croire, et crains grandement qu’elle aymeaime cestcet Espagnol, et l’aimant qu’elle ne me puisse aimer. L’amour ne se peut partir en deux, et si ne peut souffrir compagnie. Ô divine AngeliqueAngélique que si vostrevotre affection estoitétait esgalleégale à la mienne, je seroisserais bien hors de cestecette peine.

BE.BETA

EgalleÉgale est elleest-elle pour le moins, et pense s’il y a du plus qu’il est de son costécôté, d’autant que les femmes aiment plus affectueusement et ardemment que les hommes.

--- 34r ---

AUG.AUGUSTIN

Ce n’est pas en mon endroictendroit.

B.BETA

Quelle opiniastretéopiniâtreté ! il vous fauldrafaudra quelque bonne preuve, pour le vous faire croire. Depuis quand est-ce qu’à Paris on ne veut faire creditcrédit que sur bon gage. Laissons doncquesdonc les paroles, et allons vers la Seignore qui vous en asseureraassurera par effecteffet.

AUG.AUGUSTIN

Y dois-je aller, Beta ma grandgrande amie, à quoi m’en doidois-je tenir ? car les paroles sont femelles, et les effectseffets sont maslesmâles.

BE.BETA

Mais hastons noushâtons-nous, il ennuie tant à qui attend.

AUG.AUGUSTIN

Il me semble que je l’ayai entreveüeentrevue à la fenestrefenêtre. Ô le doux FarePhare de mes yeux.

B.BETA

Peut bien estreêtre : elle regarde si nous venons.

A.AUGUSTIN

C’est un grand cas : si tosttôt que de loingloin je l’ayai veuëvue, un frisson m’a pris, de sorte que je tremble tout.

B.BETA

Ayez bon courage, quand vous serez presprès d’elle, cela vous passera, vous trouverez du feu qui chassera ce froid, mais il vaut mieux, que je me mette devant, et vous attendrayattendrai à l’huis70, afin qu’on ne nous voie entrer ensemble.

--- 34v ---

AUG.AUGUSTIN

Allez doncquesdonc. Je vous suis pas à pas.

SCENE QUATRIESME.

AUGUSTIN

seul.

À combien de troubles et changements soudains est subjectesujette la condition des amansamants, qui ne l’a essaiéessayé ne le peut comprendre. ApresAprès une longue tempestetempête j’avoisavais trouvé la mer calme et tranquille, pour l’esperanceespérance que je prinspris aux promesses de cette servante : et en un instant le vent furieux de jalousie m’a remis en tourmente : puis le temps s’est rendu un peu plus serainserein, le vent m’a donné en pouppepoupe, qui me fait surgir au port tant desirédésiré : mais non sans que la peine ne se meslemêle avecquesavec le plaisir, et la crainte avec l’esperanceespérance. En Amour y a guerre, trevestrêves, Paix, Mort et Vie, qui regnentrègnent tour à tour. Je verayverrai quelle en sera la fin.

SCENE V.

Sire Ambroise vieillard marchantmarchand de Paris et Julien son facteur.

<Sire Ambroise vieillard marchantmarchand de Paris>

Il est bien vrai ce qu’on dictdit communément, que des choses que l’on tient

--- 35r ---

les plus chères, on en a souvent le plus d’ennui. Je le vois en moi, Julien, qui ai mon fils aisnéaîné que j’aime comme ma vie, que j’esperoisespérais devoir estreêtre le bastonbâton de ma vieillesse, et toutefois il ne me donne que desplaisirdéplaisir.

J.JULIEN

Si vous est-il autant tenu, sire, que fils fut onc à perepère.

AM.AMBROISE

Tu sçaissais comme je l’ai fait nourrir soigneusement, premierementpremièrement aux lettres, puis au louable exercice de marchandise, affinafin de conserver et acroistreaccroître les richesses que je luylui ayai acquises, en quoyquoi il a si bien profité, que j’ayai eu occasion de m’en contenter, mais à cestecette heure que je me devroisdevrais reposer, et luylui prendre la peine de nos affaires, il meinemène une vie oysiveoisive, sans avoir soingsoin de rien : et qui pis est, je ne le voyvois comme poinctpoint, qui me faictfait mal penser car ceulxceux qui faillent, craignent tousjourstoujours la presenceprésence de ceulxceux qui les peuvent corriger et reprendre.

J.JULIEN

Il seroitserait bon y adviseraviser de bonne heure, Sire, car nostrenotre trafic se pourroitpourrait bien perdre et aneantiranéantir par cestecette

--- 35v ---

negligencenégligence et faineantisefainéantise, et faultfaut que je vous diedise, puis qu’ilpuisqu’il vient à propos que vostrevotre bien se diminue : ce que je ne vous vouloisvoulais aussi plus celer, estantétant vostrevotre principal serviteur, en qui vous avez le plus de fiance, et vous diraydirai plus fort, j’ayai entendu qu’il commence à s’endetter.

AM.AMBROISE

Ha je m’en doubtoisdoutais bien, que la fin ne seroitserait pas bonne, mais d’où peut venir cela ?

J.JULIEN

Il n’est poinctpoint joueur : je ne le veisvis jamais jouer qu’à la paulmepaume pour exercice, et pour le souppersouper de ses compagnons.

AM.AMBROISE

NyNi n’est subjectsujet à gourmandise nyni paillardise, qui sont les moyens pour s’apauvrirappauvrir.

J.JULIEN

Je ne m’aperçeusaperçus jamais qu’il fustfût vicieux, ne qu’il hantasthantât71 mauvaise compagnie, mais tousjourstoujours avecquesavec jeunes hommes de sa sorte, desquels il acqueroitacquérait amitié et louange sans aucune envie.

AM.AMBROISE

Tu dis vrai, aussi je m’en resjouissoiréjouissais grandement, et s’il leur donnoitdonnait à souper, s’il leur faisoitfaisait quelque honnestehonnête prepré-

--- 36r ---

sent, j’en estoisétais bien aise, mais d’où vient ce changement, où est-ce qu’il hante ?

J.JULIEN

Je ne le sçauroissaurais dire au vrai, il se cache de nous tous, et mesmementmêmement de moi : si est-ce qu’on m’a dictdit qu’il va souvent chez une NeapolitaineNapolitaine qui est logeelogée aux fauxbourgsfaubourgs sainct GermainSaint-Germain.

AM.AMBROISE

Ha ! par Dieu, tu as trouvé le mal. Il ne s’en faultfaut plus enquerirenquérir, c’est cela : se met ilmet-il sur l’amour ? nous sommes freschementfraichement : Voilà la ruine de nostrenotre maison, qui n’y metroitmettrait remederemède : voilà d’où vient la maigreur et la palleurpâleur qui se voit en son visage, il a trouvé quelque terre malaiseemalaisée à labourer, puis qu’puisqu’il y laisse la couleur et la substance. Il a de l’aageâge pour se gouverner, quant à mes bien je yj’y donnerai bon ordre. Seroient ceSeraient-ce point les meneesmenées de ce mauvais garçon Loys, à ce que j’entensentends il est son favori, mesmementmêmement depuis qu’il revient avec lui de la CourtCour il y a un an : il est, ce crois-je, bien aise de le retirer de la marchandise, affinafin d’avoir occasion de ne rien faire.

--- 36v ---

SCENE VI.

LOYS

seul.

J’ai ouyouï le sire Ambroise tout mal content, ce pourroitpourrait bien estreêtre contre moymoi : car je me suis ouyouï nommer : ce n’est point mocqueriemoquerie, il s’en vient droit à moymoi : il ne faut pas qu’il me treuvetrouve despourveudépourvu de responceréponse.

SCENE VII.

<Sire AMBROISE>

Ambroise perepère, Loys, et Julien.

A, VoicyVoici nostrenotre gallandgalant, ne fait-il pas bonne mine, vous diriez qu’il ne sçauroitsaurait troubler l’eau, si faut-il qu’il me dise la veritévérité, ou qu’il facefasse son contecompte de ne se trouver jamais devant moymoi : je commenceraycommencerai doucement sans faire semblant de rien. Ô Loys d’où viens tuviens-tu.

LO.LOUPPES

Sire je viens d’avec mon maistremaître.

AMB.AMBROISE

Où l’as-tu laissé.

LO.LOUPPES

Aux Cordeliers oyant la messe, et de

--- 37r ---

là il s’en va où vous sçavezsavez .

AMB.AMBROISE

Et tous ces autres jours passezpassés, où a ila-t-il estéété que je ne l’ayai point veuvu ?

LO.LOUPPES

En bonne compaigniecompagnie, avecquesavec gens de bien qui luylui peuvent beaucoup ayderaider, et à vostrevotre maison.

AMB.AMBROISE

Quelles gens sont-ce ?

LO.LOUPPES

Ce sont des seigneurs de la CourtCour qui sont nagueresnaguère venuzvenus en cestecette ville.

AMB.AMBROISE

Et quelquelle affaire avoit ilavait-il avec eux ?

LO.LOUPPES

Du temps qu’il a estéété à la CourtCour par vostrevotre commandement, il leur a vendu plusieurs choses quelques fois à creditcrédit, et quelquefois argent contentcomptant, leur delivrantdélivrant tousjourstoujours tresbonnetrès bonne marchandise, à prisprix raisonnable : par ce moyen il a si bien gaignégagné leur amitié qu’ils luylui veulent à presentprésent beaucoup de bien, et en font cas : j’ayai veuvu souvent qu’ils luylui ont fait de bonnes offres : maintenant qu’ils sont en cestecette ville, il n’a voulu faillir de les aller voir, et leur tient bonne compagnie pour entretenir leur amytiéamitié, ce n’est pas tout d’acqueriracquérir des amis, il les faut garder.

AM.AMBROISE

Et bien en quel profit en peut-il avoir ?

LO.LOUPPES

AAh sire, vous l’entendez trop mieux

--- 37v ---

que moymoi.

AM.AMBROISE

Et comment ?

LO.LOUPPES

N’estimez vousestimez-vous rien avoir accointance avec gens d’auctoritéautorité et de creditcrédit ? PremierementPremièrement vous leur vendez mieux vozvos marchandises, que auxqu’aux autres : car estansétant nourris aux grandeurs, ils ont le cœur plus grand, et sont plus libéraux : d’avantagedavantage vous acquerezacquérez un appuyappui, un support contre vozvos ennemis, pour le repos de la vieillesse, et à vozvos enfansenfants donnez le moyen d’espererespérer des estatsétats et des bénéfices, s’ils sont gens de bien, ce que tous vozvos escuzécus ne sçauroyentsauraient faire : mon maistremaître ne bastitbâtit pas seulement ce dessein pour luylui, mais plus pour son jeune frerefrère qui pretentprétend à l’EgliseÉglise.

AM.AMBROISE

Et où sont ilssont-ils logezlogés ?

LO.LOUPPES

PresPrès du Palais.

AM.AMBROISE

Si n’est-il pas tousjourstoujours en ces quartiers làquartiers-là, on le voit quelques foisquelquefois aux fauxbourgsfaubourgs sainct GermainSaint-Germain.

LO.LOUPPES

Quelques foisQuelquefois pour s’esbatreébattre en ces beaux jardins qu’on y faictfait de nouveau.

JUL.JULIEN

Il se garde bien de se couppercouper le finet72, je n’ouisouïs jamais mieux dire.

--- 38r ---

LO.LOUPPES

Je dydis ce que je sçaysais.

AM.AMBROISE

Ha gallantgalant, il s’en faut beaucoup, me penses tupenses-tu si lourdautlourdaud de te croire ? je sçaysais comment tout va. N’y a ila-t-il pas une NeapolitaineNapolitaine qui se tient là, ce sont les Gentis-hommesgentilhommes à qui il delivredélivre sa marchandise à creditcrédit, il en aura bon payement en bonne monnoyemonnaie.

LO.LOUPPES

Je vous diraydirai, sire, et ne vous veux point mentir, mon maistremaître prévoit de loin à ses affaires pour le temps advenir : et pourceparce que la profession des marchansmarchands est d’aller en diverses regionsrégions chercher leur adventureaventure, et estantétant l’Italie voisine et plus commode à son trafic, à cause des soyessoies, il a desiré en sçavoirsavoir le langage pour plus dignement et commodementcommodément faire son estatétat, c’est la cause qu’il hante chez elle cestecette NeapolitaineNapolitaine, pour prendre, je vouloisvoulais dire pour apprendre la langue Italienne, et non pour autre chose, vous le trouverez ainsi.

AM.AMBROISE

Or pleustplût à Dieu qu’elle fustfût sans langue, affinafin qu’il ne l’apprintapprit jamais, je me suis bien contenté de la

--- 38v ---

FrançoiseFrançaise et si le vaux bien, jamais les enfansenfants ne vaudront leurs perespères : qu’il en use comme il voudra, je ne m’en veux plus travailler, j’ai assez de biens pour ma vie, et mettraymettrai bon ordre qu’il ne les consommera point, quandquant à sa personne je le laisse en sa liberté, aussi n’y sçauroissaurais -je qu’y faire : la jeunesse d’aujourd’huyaujourd’hui est trop licentieuselicencieuse et trop sujette à son plaisir pour estreêtre tenue en crainte et obéissance.

LO.LOUPPES

Je ne vous puis garder sire de penser ce qu’il vous plaira, mais quoyquoi qu’on vous diedise, je vous veux bien asseurerassurer qu’il vous sera tousjourstoujours humble et obeissantobéissant fils, comme il doit : je sçaysais son intention.

AM.AMBROISE

J’en croiraycroirai ce que j’en verrayverrai. Si trouvera iltrouvera-t-il à la fin le bien ou le mal qu’il fera, et toytoi Loys, si tu es prompt à luylui obeirobéir, et complaire en ses folles entreprises, en lieu que tu luylui devroisdevrais remonstrerremontrer ses fautes comme bon serviteur, je te promets ma foyfoi, et m’en crois hardiment, que tu en auras mauvais loyer. Et toytoi Julien, quoyquoi qu’il y aytait, garde sur ta vie que mon fils n’aytait

--- 39r ---

plus rien de ceanscéans73, argent, neni soyessoies. Je luylui bailleray seulement ce qui luylui est necessairenécessaire, et ce que je ne luylui puis refuser pour vivre, et fais entendre de ma part à tous mes autres facteurs, et tous mes amysamis, qu’il ne luylui prestentprêtent plus rien s’ils ne le veulent perdre : par ce moyen j’asseurerayassurerai mes biens, et vivrayvivrai à mon aise, attendant que je voyevoie s’il s’amendera. Or va, porte luylui ces nouvelles.

Loys

seul.

VraymentVraiment le sire Ambroise a bonne raison, de vouloir que les opinions et mœurs de son fils soyentsoient semblables aux siennes, et ne considereconsidère la differencedifférence qu’il y a de jeunesse à vieillesse. Il est de bonne nature, mais c’est le vice commun de son âge, et de tous les vieux, qui mesurent toutes choses par ce qu’ils sont, non par ce qu’ils ont estéété, et n’excusent pas en leurs fils les fautes que eux mesmesqu’eux-mêmes souloyentsoulaient74 faire. Ils ne louent que leur temps, et disent que tout va en empi-

--- 39v ---

rant, et ne pensent que ce sont eux et leurs plaisirs qui empirent et diminuent, non le temps, nyni les choses qui demeurent en mesmemême estatétat. Ceux qui s’apprestentapprêtent de passer en l’autre monde ressemblent ceux qui montent en haute mer, qui pensent que leur navire ne bouge, et que les ports, les villes, et les tours s’enfuyentenfuient : et au contraire la terre est ferme et stable, et le vaisseau avec un vent de terre emporte les navigansnavigants : si faut-il que j’en advertisseavertisse mon maistremaître, mais non de façon qu’il s’en faschefâche, cela ne serviroitservirait de rien. Il est ce matin allé chez la Seignore AngeliqueAngélique, et croycrois qu’il y est encore, Dieu vueilleveuille qu’il ait quelque meilleure nouvelle de sa maistressemaîtresse que je n’ayai eu de son perepère. Je le vais attendre là aupresauprès comme j’ayai de coustumecoutume.

SCENE VIII.

Augustin et Loys.
--- 40r ---

<Augustin>

Jayai tousjourstoujours ouyouï dire, qu’un plaisir longuement attendu, est cherementchèrement vendu, et je dydis que mon plaisir est tel, qu’il ne se peut acheter, nyni estimer et si l’attente a estéété longue, le contentement que j’ayai en faictfait bien la recompenserécompense : mais qui se peut dire aujourd’huyaujourd’hui plus heureux que moymoi ?

L.LOYS

J’oyois de bonnes nouvelles, il faut que j’en ayeaie ma part. Bon jourBonjour monsieur, vous faictesfaites bonne cherechère à ce que je voyvois.

AUG.AUGUSTIN

Je me porte assez bien Loys, et n’ayai cause de me plaindre.

L.LOYS

VostreVotre fortune a estéété donc meilleure qu’elle ne souloitsoulait75.

AUG.AUGUSTIN

Telle que je ne porte envie à Prince, Roy, nyni Empereur qui vive. Ô quel plaisir, qu’est-ce que jouer ? qu’est-ce que la chasse ? qu’est-ce que musique, qu’est que boire nyni manger ? Ce n’est rien au prisprix. L’Ambrosie nyni le Nectar des Dieux n’eurent jamais tant de douceur, c’est une chose divine que la jouissance d’une amyeamie, je ne l’eusse sceusu comprendre sans l’esprouveréprouver. Ô dame Nature que les hom-

--- 40v ---

mes te sont obligezobligés de leur avoir presentéprésenté un bien si parfaictparfait qui efface tous les autres, c’est un Nectar qui fait oublier tous les ennuis. Je ne sçauroissaurais croire qu’il vive homme si ingrat qui puisse faire desplaisirdéplaisir à femme, nyni varier, ayant un tel contentement que le mien : la jouissance (comme aucuns disent) ne m’a amoindryamoindri mon desirdésir, ains plustostplutôt augmenté : c’est une huile dans la flamme, et s’il y a de l’inconstance en l’amour, elle doit estreêtre du costécôté des femmes qui ne treuventtrouvent les perfections en nous que nous trouvons en elles. Je n’en, voudroisvoudrais jamais partir, la souvenance seule me donne la vie. Or pense Loys, que ce peut estreêtre des effets.

L.LOYS

Ce doit bien estreêtre quelque chose : vous oyant seulement, je deviens tout je ne sçaysais quoyquoi. Vous avez donc juché sur le poulailler ?

AUG.AUGUSTIN

Il est vrai, Loys, qu’il me souvient à cestecette heure d’une chose que je ne te veux celer, car tu es seul participant de tous mes secrets. Ce matin, venant icy, j’ayai veuvu ce gallantgalant Gaster, avec Beta, et nommoyentnommaient AngeliqueAngélique : j’ayai ouyouï

--- 41r ---

qu’elle luylui disoitdisait, à demain, qui m’a troublé bien fort, me doutant de quelque assignation, dont j’ayai voulu avoir le cœur eclaircyéclairci.

L.LOYS

Il y en avoitavait grande apparanceapparence, et n’en avez-vous rien dit à Madame ?

AUG.AUGUSTIN

Me trouvant avecquesavec elle pour le commencement ne luylui en ayai voulu parler, j’avoisavais d’autres choses à faire, et à jouer des couteaux, mais à la fin sur l’heure du partement76 je ne m’ayai sceusu garder de luylui en ouvrir le propos.

LO.LOUPPES

Vous avez bien fait pour vous osterôter de doute.

AUG.AUGUSTIN

De quoyquoi elle a estéété bien esbahieébahie, et en grandgrande peine, je l’ayai cogneuconnu à son visage : et apresaprès quelques excuses legereslégères, voyant que je m’y arrestois, et la pressoypressai tousjourstoujours de me dire la veritévérité, m’embrassant elle m’a commencé ce propos.

LO.LOUPPES

Par bien servir et loyal estreêtre

De serviteur on devient maistremaître.

Vous avez usé de grand’grande authoritéautorité pour la premierepremière rencontre, et avez voulu entrer trop avant au cabinet de ses menues penseespensées.

--- 41v ---

AUG.AUGUSTIN

Si j’avoisavais affaire (ce dit-elle) à quelque personne desraisonnabledéraisonnable seigneur Augustin mon amyami, je ne luylui confesseroisconfesserais jamais une faute, et luylui desguiseroisdesguiserais la veritévérité, mais je suis tant certaine de l’amour que vous me portez, il y a long temslongttemps et de vostrevotre debonnairetédébonnaireté, que je vous diraydirai franchement ce qui me touche de plus présprès, ne voulant rien sçavoirsavoir que vous ne sachiez, m’asseurantassurant aussi que prendrez en bonne part, ce que j’aurayaurai faictfait à bonne intention, et me sçaurezsaurez bien excuser s’il y a de la faute : car vous coignoissezconnaissez quel est le cœur et l’affection que j’ayai envers vous.

LO.LOUPPES

Je m’esbahyébahis que ne l’aviez jamais cogneueconnue qu’aujourd’huyaujourd’hui : d’autant qu’auparavant vous en estiezétiez tousjourstoujours en peine, pensant qu’elle ne fistfît comtecompte de vous.

AUG.AUGUSTIN

Et elle m’a dit cestecette raison.77 Je vous ayai longuement dissimulé mon amour, craignant ce qui m’est advenu de perdre ma liberté et me mettre du tout en vostrevotre puissance : car il faut que vous diedise, je ne suis plus mienne et me trouve en un estatétat où je n’avoisavais jamais estéété, je,

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me sens toute possedeepossédée de vous et m’oublie moy mesmemoi-même pour ne penser qu’en vous. Je prevoyoisprévoyais bien, que si les effets s’en ensuyvoientensuivaient, je deviendroisdeviendrais telle que je suis, vostrevotre serve et esclave : par ainsi j’ayai fuyfui, tant que j’ayai peupu, jusques àjusqu’à ce jour, que vostrevotre persévérance, et la pitié que j’ayai eue de vostrevotre ennuyennui m’ont vaincuëvaincue, mesmementmêmement par ce que j’ayai entendu de Beta, qui m’a dictdit vous avoir veuvu demy demi-mort, et laissé aux plus piteux termes du monde, et aussi que l’occasion s’y est presenteeprésentée pour l’absence de ma fille.

L.LOYS

Mais de l’assignation elle n’en disoitdisait rien.

AUG.AUGUSTIN

Je te conterayconterai ce qu’elle m’en a dit. Il y a (dit-elle) icyici un Gentil-homme Gentilhomme Espagnol de bonne maison, qui s’est longuement tenu à Naples, où il a son perepère riche et en auctoritéautorité, et pour un homme qu’il tua, à ce que j’entensentends, bien laschementlâchement, il s’en est venu en France, et se tient en cestecette ville : il m’a tant et si longuement importuneeimportunée, tantosttantôt par presensprésents : car il est bien liberallibéral en mon endroit, tantosttantôt par menaces de mal traiter mes parensparents et amis à Naples,

--- 42v ---

d’autant qu’on sçaitsait assez quelle puissance les Espagnols ont, et comme ils usent de tyrannie, aussi par esperanceespérance de faire rendre à ma fille les biens de son perepère, que àqu’à la fin, seule et estrangereétrangère, n’estantétant pas trop bien pourveuepourvue de ce qui me falloitfallait, j’ayai estéété contrainctecontrainte plus par importunité que par amour, plus par force que par ma volonté.

LO.LOUPPES

A hà ? le trop enquerre n’est pas bon.

AUG.AUGUSTIN

Et ce disant elle me baisoitbaisait avecquesavec la larme à l’œil, et me prioitpriait de croire que autrequ’autre que moymoi n’auroitaurait jamais part en son cœur, sans lequel le corps n’est rien. VoyVois je te prie, Loys quelle puissance elle a acquis sur moymoi. Et comme l’amour luylui a presté d’asseuranceassurance de n’avoir point eu crainte de me conter tout cecyceci .

L.LOYS

Vous avez donc compaigniecompagnie ? Vous ne vous egarerezégarerez pas si tosttôt, puis que le chemin est frayé et bien hanté.

AUG.AUGUSTIN

Il m’en desplaitdéplait, je ne le sçauroissaurais nyernier, mais si suis-je certain de son amour, et ne me trompe point, j’en ayai faictfait bonne experienceexpérience, j’en ayai de bonnes arresarrhes, et n’y a meilleur juge en ce-

--- 43r ---

la que soymesmesoi-même.

LO.LOUPPES

Si est-ce que les dames ont beaucoup de finesses, et n’y a au monde malice par dessuspar-dessus celle de la femme. Il se faut garder du devant d’un tonneau, du derrierederrière d’une mullemule, et de tous costezcôtés d’une femme : Puis fiez vousfiez-vous à qui a deux pertuis78 sous la queuëqueue.

AUG.AUGUSTIN

OuyOui, ceux qu’elles n’aymentaiment point.

L.LOYS

Je vous asseureassure que la compaigniecompagnie y est bien dangereuse, il vaudroitvaudrait beaucoup mieux estreêtre seul : car un homme liberallibéral comme elle dictdit qu’il est, riche, et de grand lieu est mal aisé à hairhaïr ou oublier, et puis ne cognoissezconnaissez vous point le naturel de sa nation ?

AUG.AUGUSTIN

Comment ?

L.LOYS

Pour peu d’entreeentrée que les Espagnols ayentaient en une maison, ils s’en font à la fin maistresmaîtres, si on leur permet. Et d’avantagedavantage je vous veux bien advertiravertir d’une chose, vous n’aurez plus le moyen que vous avez eu jusques icyjusqu’ici, de donner à la Seignore, et vous tenir bien en point si Dieu ne nous aide.

AUG.AUGUSTIN

À cause de quoyquoi ?

L.LOYS

Le sire Ambroise vostrevotre perepère s’ ennuyeennuie

--- 43v ---

de vostrevotre façon de vivre, voyant la despencedépense que vous faictesfaites, et est tresbientrès bien advertyaverti du tout.

AUG.AUGUSTIN

Par quel moyen ?

L.LOYS

Ainsi qu’il est songneuxsongeux de vous, ne vous voyant si souvent qu’il souloitsoulait n’a, jamais cessé qu’il n’ayeaie sceusu de vozvos nouvelles, et m’en a ce matin parlé, comme je venoisvenais vers vous.

AUG.AUGUSTIN

LuyLui as-tu confessé ?

L.LOYS

Non, mais luylui ayai ostéôté le plus que j’ayai peu cestecette fantasiefantaisie, vous excusant tousjourstoujours .

AUG.AUGUSTIN

Et à la fin ?

LO.LOUPPES

Je n’ayai sçeusu si bien prescherprêcher qu’il ne vous aye tranché vozvos morceaux, de sorte que n’aurez que ce qui vous est necessairenécessaire pour vivre, et vous a ostéôté le moyen d’emprunter de ses amis.

AUG.AUGUSTIN

Ô voilà une facheusefâcheuse nouvelle ! c’est un grand cas de ma fortune, que je ne puis avoir plaisir qu’avec grandgrande peine, neni qu’il ne soit incontinent troublé par quelque male79 adventureaventure. Si faut-il que j’en trouve, et n’en fustfût-il point, pour faire un honnestehonnête presentprésent à celle qui tient ma playeplaie en sa verdeur.

L.LOYS

Il se treuvetrouve remederemède en toutes choses.

--- 44r ---

AUG.AUGUSTIN

RemedeRemède ? Il viendra donc bien tosttôt apresaprès quelque nouvel inconvenientinconvénient.

L.LOYS

Ne vous souciez Monsieur, et ne pensez les choses mauvaises, avant qu’elles adviennent, attendez ce qu’amour et le temps vous apporteront de bien ou de mal pour vous resjouirréjouir ou endurer selon les occurancesoccurrences : on dit que le sage suit le temstemps. Ma bourse est applatieaplatie comme une punaise, son apostume80 est creveecrevée.

AUG.AUGUSTIN

Mais quel remederemède penses tupenses-tu Loys ?

L.LOYS

Si les amis de vostrevotre père vous faillent, il vous faut aider des vostresvôtres.

AUG.AUGUSTIN

Je n’ayai que de mes compagnons, jeunes gens qui dependentdépendent comme moymoi.

LO.LOUPPES

Je me suis adviséavisé d’un de qui vous ne penseriez point.

AUG.AUGUSTIN

Et qui ?

LO.LOUPPES

Le jeune NeapolitainNapolitain, qui est escholierécolier et se tient avec vostrevotre jeune frerefrère au ColegeCollège des Lombards.

AUG.AUGUSTIN

Qui ? le Seigneur Camille ?

LO.LOUPPES

OuyOui.

AUG.AUGUSTIN

Et que peut-il faire pour moymoi ? il est eschollierécolier, il est estrangerétranger et loin de son paispays.

L.LOYS

Vous l’avez quelquefois secouru d’argent et de drasdraps de soyesoie pour l’amour de vostrevotre frerefrère.

--- 44v ---

et luylui avez faictfait bonne cherechère chez vous.

AUG.AUGUSTIN

Il est vrayvrai.

L.LOYS

J’ayai sçeusu par un banquier qu’il a receureçu une bonne somme de deniers : je suis seursûr qu’il vous en fera part. Il est honnestehonnête Gentil-homme Gentilhomme, et vous aymeaime bien : d’avantagedavantage il est du paispays de la Seignore, il sera fort aise de la cognoistreconnaître, et elle, luylui : jeunes gens preignentprennent plaisir à telles accointances, et elle sera bien contente de voir un Gentil-homme Gentilhomme de sa nation. Il a l’esprit bon et vous sçaurasaura bien aider à vous entretenir en sa bonne gracegrâce, et obvier aux empeschemensempêchements qu’on vous y pourroitpourrait donner : le langage et le paispays ont une grandgrande force pour faire beaucoup de choses pour les amis, et si il vous pourra servir d’escorte s’il vous faut venir aux mains avec ce Marrane81.

AUG.AUGUSTIN

Tu dis bien vrayvrai, voire mais je crains que evitantévitant un inconvenientinconvénient, je n’entre en un autre : et que me voulant sauver de la poeslepoêle, je ne tombe en un brasier.

L.LOYS

Et quel inconvenientinconvénient craignez vous ?

--- 45r ---

AUG.AUGUSTIN

Qu’il en soit pris luy mesmelui-même, tu sçaissais comme elle est belle.

L.LOYS

Ha ! ne vous souciez de cela, vous estesêtes beaucoup plus amiable82 : et avec ce, il est de bonne nature, il ne vous voudroitvoudrait point faire ce tort. Au surplus j’y pourvoiraypourvoirai bien, je le meneraymènerai en lieu où il se pourra bien arresterarrêter s’il a envie d’aymeraimer, mesmesmême que communementcommunément les choses nouvelles plaisent. Il aymeraaimera mieux s’adresser aux FrançoisesFrançaises pendant qu’il est icyici, qu’aux Italiennes qu’il recouvrera tousjourstoujours assez, et ainsi par l’aide de son argent et de ses autres offices d’amitié pourrez donner la chasse à l’Espagnol, et regnerrégner seul sans alternatif.

A.AUGUSTIN

Ô mon Dieu que tu dis bien, Loys : jamais chose ne fut mieux discourue, tu as plus de sens que d’ans, va t’enva-t’en donc vers le sieur Camille : le plustostplus tôt sera le meilleur, et monstremontre ce que tu sçaissais faire. Je mets mon ameâme entre tes mains, ce pendant je m’en irayirai promener icyici aupresauprès, là où j’attendrayattendrai de tes nouvelles.

--- 45v ---

ACTE TROISIEME

SCENE I.

Le Sieur Augustin

seul.

Loys tarde beaucoup à venir, j’ayai peur qu’il n’ayeaie point trouvé le sieur Camille, ou qu’il ne voyevoie plus de difficulté à mon affaire qu’il ne pensoitpensait, j’y pouvoispouvais bien aller en personne, il n’est si bon messager que soy-mesmesoi-même, cela me touche trop, je ne sçaysais où aller, et si ne puis arresterarrêter en un lieu, tant j’ayai de trouble en ma testetête, si la fortune ne m’apporte quelque bonne rencontre, j’ayai grand peur que la chance se pourra bien tourner : car tant plus je pense aux propos que Loys m’a tenuztenus, plus j’entre en diverses penseespensées, tantosttantôt m’asseurantassurant, tantosttantôt me deffiantdéfiant, je ne sçaysais à la fin que ce pourra estreêtre : il est noble, il est riche et liberallibéral, il l’aymeaime bien fort, elle est femme, hors de son pays, mal pourveuepourvue, et que je dydis femme ce mot làmot-là s’estendétend bien loin, ce me sont autant d’espinesépines aux pieds : et de poinçons dans le cœur.

SCENE II.

Loys et le Sieur Augustin.
--- [46r]83 ---

L.LOYS

Ô Monsieur.

AUG.AUGUSTIN

A ! éses-tu là Loys, je t’attendoisattendais en grandgrande devotiondévotion, une demydemi-heure m’a semblé demi-an, ta presenceprésence me resjouitréjouit et ton visage qui ne monstremontre rien de triste.

LO.LOYS

Aussi n’en ay-je point d’occasion : j’ayai faictfait ce que je vouloisvoulais, le sieur Camille est tout vostrevôtre, ses biens, et sa personne, trippes et boudins, et n’y a rien qu’il ne facefasse pour vous, et mesmementmêmement il dit qu’il vous sçaurasaura bien seconder, et s’asseureassure que vous en ferez autant pour luylui en quelque autre endroit. Car Dieu mercymerci vous avez assez de cognoissanceconnaissance en cestecette ville : quant au brave Espagnol, il dit que ne vous en devez soucier, nyni faire contre non plus que d’une pomme pourrie, pourceparce que vous l’effacerez de bonne gracegrâce, et luylui de force, s’il est besoin : il y a assez d’escholiersécoliers à son commandement.

AUG.AUGUSTIN

Je ne sçauroissaurais mieux souhaittersouhaiter pour cestecette heure, je cognoisconnais bien par effecteffet ce que j’ayai souvent ouyouï dire, qu’il se trouve parmyparmi les Italiens des meilleurs amis du monde, mais où est-il ?

L.LOYS

Il m’a dictdit que je misse devant et

--- 46v ---

que incontinentqu’incontinent apresaprès il viendroitviendrait vers vous, au logis que sçavezsavez .

AUG.AUGUSTIN

Il vaut mieux donc que je l’aille attendre, et ce pendant tu t’en iras vers la seignore AngeliqueAngélique, sçavoirsavoir si ils’il ne luylui desplairadéplaira point, que nous l’allions voir apresaprès disnerdîner, tu y peux aller sans danger, elle m’a permis d’y envoyer quand j’en auroisaurais affaire, à cause qu’elle te craignoitcraignait avant que je l’en eusse asseureeassurée.

LO.LOYS

C’est trestrès bien adviséavisé, j’y voisvais, je vole.

SCENE III.

Dom Dieghos et Gaster.

<Dom Dieghos>

Je croycrois qu’il s’approche de midi, Gaster m’a bien faictfait attendre, je ne sçaysais qu’il peut tant faire, si ne me suis-je point faschéfâché en cestecette grand’grande EgliseÉglise : car là où je me promenoispromenais, il y avoitavait bonne compaigniecompagnie de femmes qu’il ne faisoitfaisait point mauvais voir, leurs devotionsdévotions ont estéété bien courtes, je leur faisoisfaisais souvent haucerhausser les yeux, et peut estrepeut-être le cœur ailleurs qu’aux sainctssaints, et aux sainctessaintes : je les y ayai encoresencore laisseeslaissées et

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pensé que tant que j’y eusse estéété, elles n’en fussent jamais bougeesbougées.

GA.GASTER

Il est temps de m’en retourner à mon Dieghos. J’ayai peur d’avoir trop tardé, si ay-je mon excuse toute presteprête, je m’en vayvais vers luylui.

DI.DIEGHOS

Et je croycrois que tu m’as oublié, Gaster ? où as-tu tant estéété ?

GA.GASTER

Ce n’estoitétait pas pour mon plaisir monsieur, c’estoitétait pour vozvos affaires, et pour le service très-humbletrès humble que je doydois à vostrevotre Seigneurie.

DI.DIEGHOS

Et donc, n’irayirai-je pas apresaprès disnerdîner la voir ?

GAST.GASTER

Je vous diraydirai Monsieur, elle se lavoitlavait la testetête, et Beta m’a dictdit que c’est la coustumecoutume de son pays de n’estreêtre lors visitées de ceux qu’elles aymentaiment : car elles ne sont en estatétat pour leur faire bonne cherechère, et pour ce que je ne suis point de legerelégère creancecréance aux choses qui vous touchent, je ne me suis arrestéarrêté au dire de Beta, que j’avoisavais trouveetrouvée en chemin : mais craignant quelque fourbe, j’ayai voulu attendre jusques àjusqu’à cestecette heure, me promenant autour de son logis pour voir s’il y entreroitentrerait quelqu’un qu’elle

--- 47v ---

attendistattendît.

DIE.DIEGHOS

Qui y as-tu veuvu ?

GAST.GASTER

Personne.

D.DIEGHOS

Je n’en ayai point de peur, elle y perdroitperdrait.

GAST.GASTER

Elle n’est point si sotte, et si Beta ne m’a point menti, je l’ayai entre-veuëentrevue par le dehors du logis se seichantséchant la testetête au Soleil, à la haute galleriegalerie.

DIE.DIEGHOS

Mais apresaprès que sa testetête sera secheeséchée ?

GAS.GASTER

Vous avez assez de temps pour y adviseraviser, il faut premierementpremièrement penser de disnerdîner : car il en est l’heure. J’ayai les dents bien longues, il est advisavis à mon ventre qu’on m’a couppécoupé les deux mains.

DIE.DIEGHOS

Est-il couvert ? que l’on serve.

GAST.GASTER

VoylàVoilà un beau mot, j’ayai l’estomachestomac creux comme une lanterne : Et Dieu sçaitsait comme j’ayai grignottégrignoté chez le paticierpâtissier : mais je n’en aurayaurai que meilleur appetitappétit.

SCENE QUATRIESME.

LOYS.

Ce jour icyici m’est bien fortuné, je ne sçauroissaurais rien entreprendre que je n’en vienne à bout. J’ayai conclu l’affaire de mon maistremaître, avec le sieur Camille,

--- 48r ---

et à cestecette heure, que mon maistremaître vienne quand il luylui plaira, qu’il ne facefasse que dire la somme dont il a affaire, qu’il meinemène ceux qu’il voudra, il est le maistremaître, il y peut commander puis qu’il a la puissance d’y mener un tel amyami, c’est une grande seuretésûreté pour ses affaires : cestecette nouvelle ne luylui fera point de mal au cœur, je m’en voisvais hastivementhâtivement vers eux pour les amener chez la seignore : mais les voicyvoici qui viennent, j’entends bien, c’est mon maistremaître qui n’a eu la patience d’attendre mon retour : ô monsieur si vous demeurez longuement en cestecette estatétat, vostrevotre testetête gardera bien vos jambes de se moisir dans un boisseau, je ne sais que sortir d’avec vous et vous estesêtes desjàdéjà icyici sans sçavoirsavoir la responceréponse.

Augustin, Loys, le sieur Camille

AUG.AUGUSTIN

Tu vois que c’est Loys, tu sçaissais où le mal me tient, y pouvons nouspouvons-nous aller ?

L.LOYS

Elle m’a dictdit que vous serez le mieux que bien venubienvenu, comme celui qui peut disposer d’elle et de sa maison pour en user en la sorte qu’il vous plaira.

CA.CAMILLE

À ce que je vois seigneur Augustin

--- 48v ---

vous n’avez grand besoin d’aide, vous y avez assez de puissance tout seul.

AUG.AUGUSTIN

Les bons amis, seigneur Camille, sont très-utilestrès utiles en toutes choses : mais un ami seursûr et fidelefidèle est tresnecessairetrès nécessaire à qui veut demenerdémener84 l’amour. D’avoir en amours un tiers, cela se fait volontiers : mais d’y appeler un quart, c’est à faire à un coquart, un tiers console au besoingbesoin, en l’absence il tient propos favorables pour son amyami, en presenceprésence il sert de couverture : il luylui fait part de ses biens, et l’acompaigneaccompagne aux dangers.

CA.CAMILLE

Tout cela trouverez voustrouverez-vous en moymoi, s’il en est besoingbesoin, seigneur Augustin, et encoresencore mieux si ma puissance s’y estendétend.

AUG.AUGUSTIN

Aussi pouvez vouspouvez-vous espererespérer de moymoi le réciproque. Or allons leansléans85, la seignore nous attend, mais je vous veux bien adviseraviser d’une chose, combien que soyez sage, c’est que pour encore ne fassiez semblant de coignoistreconnaître ce qui est entre elle et moymoi, trop bien une honnestehonnête affection que je luylui porte, de peur qu’elle ne pensastpensât que je fusse legerléger : comme ces vantarsvantards qui disent qu’ils y

--- 49r ---

prennent deux plaisirs, l’un à le faire, l’autre à le dire et divulguer : et vous asseureassure bien que si j’eusse cuidé que autrequ’autre que moymoi n’y eut eu part, jamais homme n’eusteût sçeusu de moymoi nos estroitesétroites privautezprivautés, pour ne luylui faire tort, et s’en prévaloir contre l’honeurhonneur d’elle et de sa fille, que je desiredésire conserver.

CAM.CAMILLE

N’ayez peur, je ferayferai bonne mine, et ne gasteraygâterai rien.

SCENE IIII.86

Diegho, Gaster, Camille, AngeliqueAngélique, Augustin.

<Diegho>

Gaster ? Il ne faut point perdre temps apresaprès disnerdîner, la seignore a meshuymaishui87 achevé de laver sa testetête, j’y veux faire un tour.

GAST.GASTER

Vous pouvez faire ce qu’il vous plaira, rien ne vous est defendudéfendu, vous y avez toute puissance, il est vrayvrai que Beta m’a dit qu’elle seroitserait empescheeempêchée pour tout ce jour : mais chambriereschambrières avancent88 souvantesfoissouventefois.

--- 49v ---

DI.DIEGHOS

Baste : quoyquoi que ce soit j’y veux aller, si elle est empescheeempêchée je la depescheraydépêcherai bien, il n’y a affaire que je ne luylui facefasse oublier : Ne porté-je pas mon passe-par-toutpasse-partout ?

GAST.GASTER

89 Nostre Notre homme est en fureur : apresaprès bon vin, bon roussin.

DIE.DIEGHOS

Ne vaut-il pas mieux Gaster ?

GAS.GASTER

Vous ne sçauriezsauriez mieux faire, Monsieur, et si ne ferez pas peu pour elle, vous l’osterezôterez d’un travail pour luylui donner du plaisir.

DI.DIEGHOS

Quelle cherechère elle me fera, allons vistevite hurterheurter90 à la porte, ce pendantcependant91 je me pourmeneraypourmènerai par icyici : je croycrois qu’il n’y a personne, on ne respondrépond point.

GAS.GASTER

J’oyois quelque bruit leansléans, je pense que l’on descend. Qui va là, arrestearrête.

CA.CAMILLE

Par Dieu si en aura-ilaura-t-il, je le trouveraytrouverai bien une autre fois.

DI.DIEGHOS

Qui est cestuy-là qui sort.

GAS.GASTER

Il s’en va beau train, il n’avoitavait garde d’arresterarrêter vous ayant veuvu, ni de regarder derrierederrière luylui.

DI.DIEGHOS

Corpos de Dios !

ANG.ANGÉLIQUE

Seigneur Dieghos mon amyami, vous estesêtes bien venu à propos pour m’asseurerassurer de la plus grandgrande peur et plus belles

--- 50r ---

affres92 que j’euzeus en ma vie. J’en suis encoresencore toute esmeueémue, et ne m’en peuspeux remettre.

DI.DIEGHOS

Et qu’est-ce m’amie, mon cœur, mon ameâme, ma deessedéesse, la douce vie de ma vie ?

ANG.ANGÉLIQUE

Ce Gentil-homme Gentilhomme que vous avez veuvu passer suyvoitsuivait furieusement ce jeune homme que voicyvoici, qui comme vous voyez n’avoitavait et n’a point d’espeeépée, et trouvant mon huis93 ouvert par fortune94 ce jeune homme s’y est sauvé, où son ennemyennemi luylui a chauffé les esperonséperons et l’a de presprès poursuivypourvuivi jusques àjusqu’à ma chambre. Mais il a estéété si courtois, que me voyant venir au devantau-devant de luylui avec prieresprières de ne faire scandale en ma maison, il n’a voulu passer outre, et s’en est retourné comme vous avez veuvu, jurant qu’il le ratrapperoitrattraperait bien en autre endroit.

DI.DIEGHOS

Il l’a eschappeeéchappée belle.

GAS.GASTER

Hardiment, il a eu belle vezardevesarde95, comme il joue de l’espeeépée à deux piezpieds.

D.DIEGHOS

Car s’il m’euteût donné le loisir de mettre la main à l’espeeépée je luylui eusse bien hastéhâté le pas.

GAST.GASTER

Il n’estoitétait pas si mal adviséavisé d’attendre, une bonne fuite vaut mieux qu’une mauvaise attente.

D.DIEGHOS

Quelle querelle a ila-t-il avec ce jeune homme ?

--- 50v ---

ANG.ANGÉLIQUE

Je ne sçaysais, mais il en est encoresencore tout estonnéétonné.

AUG.AUGUSTIN

Je le sçaysais encoresencore moins, je croycrois qu’il me prenoitprenait pour un autre : nonobstant, je vous suis tenu de ma vie Madame, Dieu vous en vueilleveuille recompenserrécompenser. Il est temps que je me retire, à Dieu.

SCENE V.

AngeliqueAngélique, Diego, Virginie, Gaster.

<AngeliqueAngélique>

Jayai estéété bien marrie quand j’ayai sceusu que vouliez venir ceanscéans, que je n’estoisétais en estatétat pour vous y recepvoirrecevoir selon vostrevotre grandeur : mais il ne vous en faut faire autres excuses, qui connoissezconnaissez noznos coustumescoutumes et usances96.

DI.DIEGHOS

Je sçaysais bien Madame AngeliqueAngélique que ne me tromperez jamais : car je ne suis homme qui le meritemérite, mais allons leansléans, nous serons mieux à nostrenotre aise.

ANGE.ANGÉLIQUE

Il me desplaistdéplaît Seigneur Diegho mon amyami, que les affaires me viennent alors que moins j’en voudroisvoudrais, pour n’avoir le moyen de vous tenir plus longue

--- 51r ---

compagnie.

DIE.DIEGHOS

Comment, me voudriez vousvoudriez-vous bien chasser ainsi, usez voususez-vous de ces defaitesdéfaites97 ?

ANGE.ANGÉLIQUE

Chasser ne vous veux-je, nyni ne sçauroissaurais : vous sçavezsavez que presentprésent ou absent vous estesêtes tousjourstoujours avecquesavec moymoi : mais c’est un affaire98 si nécessaire que vous seriez bien marrymarri de l’avoir empeschéempêché.

DI.DIEGHOS

Et quoyquoi ? Je le puis bien sçavoirsavoir.

ANG.ANGÉLIQUE

C’est une depeschedépêche à Naples pour quelques biens d’importance, que le deffuntdéfunt sieur Alfonse mon mari avoitavait laissé secretementsecrètement entre les mains de quelqu’un de ses amis, craignant que les biens et le temps qu’il euteût fallu pour les embarquer ne descouvrissentdécouvrissent son partement99. Il y a un homme seursûr qui part de grand matin, si je persperds cestecette occasion je ne la recouvrerayrecouvrerai de long tempslongtemps : qui me seroitserait grand dommage.

DI.DIEGHOS

Et Mademoiselle vostrevotre fille escritécrit elle aussi.

ANG.ANGÉLIQUE

OuyOui, elle ecritécrit, et s’est enfermeeenfermée en son cabinet.

DI.DIEGHOS

Ne la sçauroissaurais -je voir ?

--- 51v ---

ANG.ANGÉLIQUE

Si ferez bien, ho ma fille descendez.

VIR.VIRGINIE

Que vous plaistplaît-il ma meremère, ô Seigneur Dom Diegho pardonnez moypardonnez-moi, je ne pensoispensais pas à vous.

D.DIEGHOS

Bezo las manos de vestra merced, mui poderosa Senuora donna Virginia mia, vivo con la gloria que recivo tan usano en los amores, que procura d’estar vivo porque vivan mis dolores.

VIR.VIRGINIE

Ce sera pour une autre fois, quand il vous plaira que nous aurons ce bien de vous voir dancerdanser l’Espagnolette.

DI.DIEGHOS

DesDès à ce soir si vous voulez : je retournerayretournerai quand vous aurez escritécrit, vous n’escrirezécrirez pas toute la journeejournée ensemble toutes deux.

ANG.ANGÉLIQUE

C’est vostrevotre gracegrâce, et encore la plus grandgrande part de la nuictnuit : car outre cestcette affaire il faut que nous facionsfassions entendre de nos nouvelles à plusieurs parensparents et amis, ausquelsauxquels nous n’avons escritécrit il y a long tempslongtemps.

DI.DIEGHOS

CecyCeci vient mal à propos pour moymoi, j’en suis bien marrymarri d’un costécôté, mais de l’autre j’en suis bien aise, puis quepuisque c’est vostrevotre proffictprofit. Or adieu donc,

--- 52r ---

je m’en vayvais, mais gardez bien qu’en vozvos lettres en lieu d’une autre chose vous n’escriviezécriviez de moymoi. Car la langue et la main suivent souvent la penseepensée.

ANG.ANGÉLIQUE

Il pourroitpourrait bien estreêtre.

GAST.GASTER

Il ne seroitserait pas mauvais, on en riroitrirait bien à Naples.

ANG.ANGÉLIQUE

À Dieu encoresencore un coup jusqu’à demain. Je ne vous puis laisser.

VIR.VIRGINIE

À Dieu Dom Diegho.

DI.DIEGHOS

Allons nous en, Gaster, nous pourmener par la ville pour divertir mes penseespensées. Je voudroyevoudrais me pouvoir partir mille fois en un jour d’avec ma maistressemaîtresse, tant doux et gracieux m’en est le retour.

GAST.GASTER

Vous n’aurez point faute de passetemps chez les DamoisellesDemoiselles si mieux vous n’aimez aller cyci presprès voir la bande des Jaloux qui representereprésente aujourd’huyaujourd’hui une tresbelletrès belle ComedieComédie. J’ayai ouyouï dire que c’est la finta moole de Lucilla.

SCENE VI.

AngeliqueAngélique, Virginie.
--- 52v ---

<AngeliqueAngélique>

Puis que nous sommes depetreesdépêtrées de cet importun, rentrons au logis ma fille.

VIRG.VIRGINIE

Allez devant s’il vous plaistplaît ma meremère : je serayserai aussitostaussitôt que vous remonteeremontée en ma chambre.

ANGE.ANGELIQUE

Bien donc.

SCENE VII.

La DamoiselleDemoiselle Virginie

seule.

Je ne peux me contenir, que je ne me ramentoyve100 d’heure à autre les tristes ennuis, qui m’ont environneeenvironnée desdès ma plus tendre jeunesse, ayant autant ou plus souffert qu’autre jeune DamoiselleDemoiselle de maison, comme je peux estreêtre, par le trepastrépas trop soudain des personnes qui m’ont engendreeengendrée et avec la perte que j’ayai faictefaite de ma maison, mes biens, mon paispays, mes parensparents, et amis. Le jour certes fut bien malheureux, auquel le feu seigneur Alfonse mon perepère s’oublia tant que d’entrer en celle ligue seditieuseséditieuse, pour laquelle il a estéété banny de Naples et contraint de s’en

--- 53r ---

venir icyici à Paris, devalisédévalisé de tous ses chasteauxchâteaux, terres, et seigneureries, et de tous ses autres biens, sauf quelques meubles qu’il a emportezemportés avec luylui : mais le comble de tous mes malheurs ce a estéété quand il est allé de ce monde en l’autre, faisant tarir par son trepastrépas toute la ressource de mon esperanceespérance, et ne me laissant autre adresse que celle de la seignore AngeliqueAngélique, qui fait veritablementvéritablement tout ce qu’elle peut pour mon bien et avancement, attendant qu’il plaise à Dieu m’ouvrir le chemin pour r’entrerrentrer en mon paispays, et en mes biens, et pour trouver quelque marymari sortable et digne du lieu dont je suis issue, et de l’honnestetéhonnêteté que j’ayai gardeegardée et garderaygarderai toute ma vie. Mais il vaut mieux que je remonte en haut, de peur d’estreêtre tanceetancée : il n’est guereguère seantséant aux filles de faire leurs monstresmontres à la porte.

SCENE VIII.

Le Sieur Camille

seul.
--- 53v ---

Je viens de voir deux choses, qui m’ont estéété plaisantes et agreablesagréables, l’une le prompt entendement et invention de Madame AngeliqueAngélique, qui nous a faictfait evaderévader, sans que ce brave Espagnol se soit aperceuaperçu de la fourbe, et l’autre la beauté et bonne gracegrâce de sa fille Mademoiselle Virginie qui est en parfaite beauté un vrayvrai chef d’œuvre de Nature. Ô comme elle touche au vif dans le cœur, maudit soit le facheuxfâcheux, qui m’a si tosttôt fait laisser ce visage celestecéleste, ces yeux divins, non pas yeux, mais astres et Soleils. La fortune marastremarâtre s’est bien tosttôt ennuyeeennuyée du bien qu’elle avoitavait commencé me faire, je n’eusse jamais pensé que d’une premierepremière veuëvue, un cœur eut receureçu coup sur coup tant de flechesflèches d’amour, tant de feu et de passion, si je ne la revois je ne puis vivre un seul quart d’heure, il faut que j’en trouve les moyens. Ô seigneur Augustin tu disoisdisais n’agueresnaguère avoir bien besoin de mon aide : mais j’ayai à presentprésent beaucoup plus affaire du tien : si ne luylui decouvreraydécouvrirai-je pas encoresencore ma penseepensée, car il aymeaime tant la meremère qu’il pourroitpourrait craindre pour la

--- 54r ---

fille. Il y en a qui estansétant montez voudroientvoudraient bien tirer l’echelleéchelle apresaprès eux. Ô Amour qui ne laisse jamais les tiens sans inventions, déployedéploie icyici ton pouvoir, viens moyviens-moi secourir en cestecette extremeextrême necessiténécessité.

SCENE [IX].101

Augustin, Camille.

<Augustin>

Haa ! Seigneur Camille, j’avoisavais peur de vous avoir perdu.

CA.CAMILLE

Et moymoi encoresencore plus vous, je ne fayfais que vous chercher.

AUG.AUGUSTIN

Mais quel esprit AngeliqueAngélique de femme : comme elle luylui a bien donné soudain la trousse, faisant cestecette mocqueriemoquerie de vous et de moymoi.

CA.CAMILLE

Il me fachoitfâchait bien d’en sortir pour luylui, si nous l’eussions entrepris nous l’eussions bien gardé de faire le mauvais, asseurezassurez vous que j’avoisavais plus de cholerecolère que de peur, car je n’en feroisferais voluntiersvolontiers un pas avant nyni arrierearrière pour un brave.

AUG.AUGUSTIN

Vous dictesdites vrayvrai seigneur Camille, il falloitfallait avoir esgardégard à ma maistressemaîtresse : il en fut advenu du scandale, et sa maison eusteût estéété diffammeediffammée, d’avantagedavantage cestcet Espagnol

--- 54v ---

l’euteût deshonoreedéshonorée et honnie en Naples, maintenant par lettres, puis par paroles deshonnestesdéshonnêtes et picquantespiquantes, quand il y sera. Madame veut rompre ou du moins decoudredécoudre la pratique de ce poltron Espagnol qu’elle craint, et afin que vous ne vous doutiez de rien, elle dit qu’il est son parent.

CA.CAMILLE

Il est vrayvrai qu’elle le dit, il faut bien qu’il en remercie le respect que je porte à la Dame : car la place ne luylui futfût point demeureedemeurée.

AUG.AUGUSTIN

C’est tout un, aussi ne l’aura ilaura-t-il guereguère gardeegardée : car Madame en descendant les degrezdegrés102 m’a asseuréassuré qu’elle s’en defferoitdéferait incontinent, et m’a prié de retourner tout court sur mes briseesbrisées.

CA.CAMILLE

Or Seigneur Augustin j’ayai pensé un expedientexpédient que trouverez à mon advisavis tresbontrès bon. Je voyvois l’importunité et impatience de cestcet Espagnol, si ne voyez AngeliqueAngélique ailleurs qu’à son logis vous serez tousjourstoujours en la mesmemême transe et mesmemême danger qu’avez estéété de presentprésent, cestecette crainte vous troublera tous vozvos plaisirs, et les rendra courts et imparfaits, je connoisconnais que la seignore

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vous aymeaime et qu’elle fera tout ce que vous voudrez. Il y a des jardins en ce faux-bourgfaubourg sainct GermainSaint-Germain, accompaignezaccompagnés de logis et de chambres pour se retirer à part, vous en trouverez aisément pour y mener la seignore et là serez en seuretésûreté sans rien craindre, ce sont choses, comme sçavezsavez , qui se font ordinairement en cestecette ville.

AUG.AUGUSTIN

C’est prudemment avisé, puis vous avez bien veuvu que ma maistressemaîtresse n’a pas osé me monstrermontrer tant d’estroitesétroites privautezprivautés en presenceprésence de sa fille. Il vaut mieux laisser au logis cette jeune DamoiselleDemoiselle. Je sçaysais un beau jardin presprès d’icyici qui est bien à mon commandement : il ne reste que de retourner vers elle, comme je luylui ayai promis, et achever cestecette entreprise.

CA.CAMILLE

Je vous accompagnerayaccompagnerai jusques làjusque-là, et et103 puis je m’en irayirai.

AUG.AUGUSTIN

Et où voulez vousvoulez-vous aller : ne nous laissons point je vous prie.

CA.CAMILLE

Bien donc, je suis à vous à vendre et à dependredépendre.

SCENE X.

--- 55v ---

Gaster

seul.

VraymentVraiment j’ayai laissé nostrenotre homme bien à son aise depuis qu’AngeliqueAngélique luylui a eu baillé ce canard à moitié. Il a estéété tout un long temps assis parmyparmi les Dames à faire des comptes, mais c’estoitétait plus de luylui que d’autre chose, et les faisoitfaisait bien autant rire que de ses sots propos, qu’un autre euteût fait des plus plaisansplaisants du monde, son chant à la Castillane ne dementoitdémentait point le reste, avec sa guitairreguitare assez mal accordeeaccordée. Il est vrayvrai que sa gracegrâce acoustreaccoutre tout, et y sert de saulcesauce à gens degoutezdégoûtés, sans cela il seroitserait si fade qu’il ne sentiroitsentirait nyni sel ni sauge. Le bon a estéété quand il s’est mis à danser la Pavane avec la cappecape retrousseeretroussée sur l’espauleépaule et la main sur la hanche, vous eussiez dit qu’il menassoitmenaçait les estoillesétoiles et quelquefois qu’il vouloitvoulait devorerdévorer sa DamoiselleDemoiselle de son regard : quand s’est venu à la Gaillarde vous pouvez dire qu’il ne s’epargnoitépargnait point, il prenoitprenait beaucoup de peine et si ne faisoitfaisait rien qui vaille : le bal est un loyal mestiermétier, chacun y fait du mieux qu’il peut, si prend-il autant de plaisir à donner

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du passetemps à la compagnie que la compagnie fait d’en recevoir : si je n’eusse eu affaire ailleurs je n’avoisavais garde d’en partir, j’avoisavais ma part de l’esbatementébattement : mais il me faut aller visiter quelques unesquelques-unes de mes pratiques pour les entretenir : on ne doit jamais arresterarrêter son navire à une seule ancre, une bonne souris a tousjourstoujours plus d’un trou à se retirer : il n’est pas bon archer qui n’a plus d’une corde à son arc. Je retrouverayretrouverai mon Diegho assez à temstemps, et suis seursûr qu’il ne se faschefâche point là où il est.

SCENE XI.

Camille

seul.

Jayai bien joué mon personnage, j’ayai fait d’une pierre deux coups : par un mesmemême moyen j’ayai donné un bon conseil au Sieur Augustin, et à moymoi la commodité de voir à mon aise ma nouvelle maistressemaîtresse, et de luylui decouvrirdécouvrir ce que j’ayai sur le cœur. J’ayai laissé Madame AngeliqueAngélique et le Seigneur Augustin avec Loys son serviteur, et la chambrierechambrière

--- 56v ---

Beta en un jardin le plus propre pour eux qu’il est possible. Je m’en suis deffaitdéfait doucement faignant d’avoir affaire, et suis seursûr que je leur ayai faictfait plaisir, au moins à AngeliqueAngélique, combien qu’elle n’en facefasse semblant, et à moymoi encoresencore d'avantagesdavantage, pourceparce que l’occasion cependant s’offre à moymoi de me faire voir la RoyneReine de mon cœur MadamoiselleMademoiselle Virginie, qui est demeureedemeurée seule au logis avec une jeune servante : je m’y en irayirai comme estantétant envoyé par AngeliqueAngélique, et meneraymènerai quelques unsquelques-uns de mes compagnons, qui demeureront à la porte, à toutes adventuresaventures pour y faire le guet, et m’asseurerassurer des indiscretionsindiscrétions de Diegho, qui pourroitpourrait bien retourner leansléans, cuidant qu’AngeliqueAngélique y fustfût, et seront advertisavertis de luylui donner quelque effroyeffroi à l’improviste et luylui faire quelque affront, afin qu’il rebrousse chemin et ne m’empescheempêche point, quant à la chambrierechambrière luylui garnissant la main je luylui donneraydonnerai quelque commission icyici presprès seulement pour aller et venir pour les affaires d’AngeliqueAngélique, et mes compaignonscompagnons au

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retour auront le soingsoin de l’entretenir de parollesparoles, la muguettermugueter104 et l’amuser à la porte, afin que j’ayeaie plus de liberté de parler à ma toute-belle Virginie : j’ayai tousjourstoujours ouyouï dire que qui a le tenstemps à propos et le laisse perdre, tard ou jamais le recouvre : l’occasion est chauve par derrierederrière105. De moymoi je suis tout resolurésolu de faire, si je puis, un beau coup de ma main, vueilleveuille ou non, à mes perilspérils et fortunes. Advienne de moymoi ce que le destin en a resolurésolu, j’en suis là determinédéterminé : aussi bien m’est-il impossible de vivre, si je ne donne allegeanceallégeance à cestecette flamme vehementevéhémente, à ce Montgibel106 qui me consomme si fort, que tout en un instant je sens mon cœur reduitréduit en cendre, et je prie Amour que je tiens pour mon Dieu et mon seigneur, qu’il vueilleveuille estreêtre ma guide et mon Astre beninbénin107, et à ce commencement favoriser mon entreprise.

ACTE QUATRIESME.

SCENE PREMIERE.

Corneille servante de Virginie.

--- 57v ---

Ô le meschantméchant, le paillard, le brigand, où est-il allé ? Il m’a ruineeruinée. Je suis perdue, c’est fait de moymoi, non pas moymoi seulement car c’est peu de chose : mais la pauvre DamoiselleDemoiselle Virginie. Je suis vrayementvraiment une bonne gardienne. J’estoisétais bien sotte de la laisser toute seule, quelque commission qu’il me donnastdonnât de la part de ma maistressemaîtresse, la desobeissancedésobéissance eusteût estéété plus pardonnable que la faute que j’ayai faite, je me suis abuseeabusée, je me suis trop amuseeamusée, helashélas ! que ne revenoyrevenais-je tout incontinent, sans m’ arresterarrêter à ces galansgalants à la porte, qui ne faisoientfaisaient que badiner pour me retenir ce pendant que le coup se faisoitfaisait, ô que jeunesse est facile à decevoirdécevoir108 : que diraydirai-je ? que ferayferai-je ? qu’alleguerayalléguerai-je pour excuse, la pauvre fille est coucheecouchée à terre toute esploreeéplorée, toute escheveleeéchevelée, c’est pitié de la voir, elle s’arrache son beau poil doré, elle s’egratigneégratigne ses belles joues, se plombe du poinpoing son estomac d’ivoire, detordantdétordant ses blanches mains, les yeux ardantsardents au ciel109, appelant à son secours la Mort, la mort que j’ayai qu’elle ne se la donne elle mesmeelle-même110.

--- 58r ---

ô Dieu ! ô Dieu, qui eusteût jamais cuidé qu’un Gentilhomme eusteût fait un si laschelâche tour, de ravir ainsi l’honneur d’une fille de maison, de forcer à main armeearmée une jeune, tendre, et innocente beauté, non encoresencore meuremûre, et de laquelle le plus cruel et barbare ennemyennemi eusteût prinspris pitié. Il se disoitdisait tant amyami du seigneur Augustin. VraymentVraiment il l’a bien monstrémontré d’avoir faictfait cestecette honte et vergogne en la maison de ses amis : et encoresencore le premier jour qu’il y est venu, quand il m’a sentysenti venir il n’a faillyfailli de deslogerdéloger sans trompette, sans s’ arresterarrêter à moymoi, ne me vouloir rien dire : si j’eusse sçeusu, quand il m’eusteût deu tuer, je luylui eusse sauté au collet et luylui eusse arraché les deux yeux du visage, le volleurvoleur, qu’il est. Ô je voyvois venir Madame AngeliqueAngélique, je me doutoisdoutais bien qu’elle ne pouvoit gueresguère plus tarder. Je tremble, je tressue111 toute de peur, je voudroisvoudrais estreêtre morte et cent pieds souzsous terre.

SCENE II.

AngeliqueAngélique, Corneille, Beta, Augustin.
--- 58v ---

<AngeliqueAngélique>

Je vois Corneille toute effroyeeeffrayée, que pourroitpourrait-ce estreêtre Seigneur Augustin ? Je ne sçaysais d’où me peut venir ce soudain tremblement que je sens en moi-mesmemoi-même.

AUG.AUGUSTIN

Et que seroit serait-ce, peut estrepeut-être que vostrevotre petite chienne que vous aimez tant est perdue, ou le perroquet qui parle si bien, il se treuvetrouve assez de larrons de telles choses en cestecette ville.

ANG.ANGÉLIQUE

Corneille qu’est-ce que tu as, qui te fait ainsi soupirer et complaindre ?

COR.CORNEILLE

J’ayai le cœur si serré, Madame, que je ne puis parler. Aussi bien ne sçaurezsaurez vous que trop tosttôt ces mauvaises nouvelles.

AUG.AUGUSTIN

Il y a quelque chose

BE.BETA

Elle ne pleureroitpleurerait pas ainsi sans propos.

ANG.ANGÉLIQUE

DyDis hardiment, qu’est ceest-ce ?

COR.CORNEILLE

Je ne le vous puis dire sans m’acuseraccuser moy mesmemoi-même, non point de malice, mais de legeretélégèreté et d’imprudence.

AUG.AUGUSTIN

S’il n’y a point de malice la faute est excusable.

COR.CORNEILLE

Ô le malheur est trop grand, la perte irreparableirréparable.

ANG.ANGÉLIQUE

Comment mon Dieu : une froidure

--- 59r ---

m’est venue par tout le corps.

COR.CORNEILLE

Faites de moymoi, Madame, ce qu’il vous plaira : il ne le vous faut pas celer, aussi bien le sçaurezsaurez vous : la pauvre Virginie.

ANG.ANGÉLIQUE

Que dis tudis-tu de Virginie ?

COR.CORNEILLE

Elle a estéété vio-violeeviolée112.

ANG.ANGÉLIQUE

Violeeviolée ! ô Dieu ! qu’est ceest-ce que tu me dis : ô mon amyami, nous sommes perdus.

AUG.AUGUSTIN

Mais par qui ?

COR.CORNEILLE

VraiementVraiment vous le devez bien demander, vous avez honneur.

AUG.AUGUSTIN

MoyMoi ?

COR.CORNEILLE

OuyOui, car c’est la belle compaigniecompagnie que vous avez ce jourd’huyjourd’hui amenée ceanscéans.

AUG.AUGUSTIN

Je croycrois que tu revesrêves. Je n’ayai mené que le Sieur Camille, qui nous a laissélaissés au jardin, et s’en est allé à la ville pour ses affaires.

COR.CORNEILLE

C’est luy mesmelui-même qu’à la mal-heuremalheure le veisvis-je.

AUG.AUGUSTIN

Jamais, jamais, qui ? Camille ?

ANG.ANGÉLIQUE.

Ô Seigneur Augustin mon amyami.

AUG.AUGUSTIN

Je ne le sçauroissaurais croire : il n’y a rien que je le connoisconnais, tu le dois avoir prinspris pour un autre.

COR.CORNEILLE

Appellez leAppelez-le comme vous voudrésvoudrez : c’est cestuy là, qui est aujourd’huyaujourd’hui venu

--- 59v ---

par deux fois avecquesavec vous.

ANG.ANGÉLIQUE

Et ne t’avoisavais-je pas laisseelaissée avec elle, malheureuse ?

COR.CORNEILLE

Il est vrayvrai Madame, et ne l’eusse point abandonneeabandonnée n’eusteût estéété qu’il vint ceanscéans de vostrevotre part.

ANG.ANGÉLIQUE

De ma part ?

COR.CORNEILLE

OuyOui Madame, et me dit que l’aviez prié de passer par cyci en son chemin, et me dire que j’allasse icyici presprès à la place, pour acheter de la viande pour souper, et me bailla l’argent avec enseignes, disant qu’aviez changé de propos, et que souperiez ceanscéans vous et le seigneur Augustin, non au jardin, comme aviez deliberédélibéré.

AUG.AUGUSTIN

Et qu’est-il advenu.

COR.CORNEILLE

Il s’en est allé à la maladventuremalaventure avec ces gallansgalants qui me retenoyentretenaient à la porte, et me doute qu’il les avoitavait apostezapostés pour ce beau fait.

AUG.AUGUSTIN

Je me treuvetrouve bien le plus confus qu’il est possible, il me semble que c’est un songe, ou que cornes me sont venues.

ANG.ANGÉLIQUE

AAh Seigneur Augustin, si l’amour n’avoitavait plus de puissance sur moymoi, que la raison, j’auroisaurais bien quelque occasion de me malcontenter113 de vous : car si nous

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regardons la premierepremière cause de ce malheur, vous vous trouverez le plus coupable. Je ne l’avoisavais jamais veuvu, je ne le connoissoisconnaissais point, c’est à vostrevotre seul adveuaveu qu’il est venu en ma maison pour me donner cestecette belle resjouissanceréjouissance.

AUG.AUGUSTIN

Cuideriez vousCuideriez-vous bien Madame, que j’en fusse participant ?

ANG.ANGÉLIQUE

Non, car un tel cœur que le vostrevôtre n’y sçauroitsaurait consentir, et quand vous m’auriez fait ce tort et pis s’il se peut, je n’en voudroisvoudrais prendre vengeance que sur moymesmemoi-même, nyni en acuseraccuser autre que ma senestre fortune. Je porte en cecyceci la peine non seulement de mon dommage, mais aussi de l’injure qu’il vous a faictefaite, n’ayant eu esgardégard à vous, nyni à vostrevotre amitié, nyni au recueil qu’il avoitavait eu ceanscéans pour l’amour de vous, cela vous touche.

AUG.AUGUSTIN

OuyOui, Madame, si avant que je n’euzeus jamais tel deplaisirdéplaisir.

ANG.ANGÉLIQUE

Pensez donc quel doit estreêtre le mien.

AUG.AUGUSTIN

ApresAprès les infortunes advenues nous n’avons consolation que du remederemède que l’on ne trouve point en se plaignant, il faut recourir au discours, et à la prudence.

--- 60v ---

laquelle ne se connoistconnait jamais si bien qu’au besoin, comme en la plus forte et obscure tempestetempête, on voidvoit reluire l’art et l’experienceexpérience d’un asseuréassuré Pilote.

ANG.ANGÉLIQUE

Voulez vousVoulez-vous trouver remederemède, là où il n’en y a point ? qui peut reparerréparer une telle perte.

AUG.AUGUSTIN

CeluyCelui mesmemême qui a fait le mal, peut donner la guerisonguérison.

ANG.ANGÉLIQUE

Comment ?

AUG.AUGUSTIN

Ô qu’est-ce que vous dictesdites.

BE.BETA

On a bien veuvu advenir de telles choses.

ANG.ANGÉLIQUE

Ha ! ce n’est pas souvent : la plus partplupart des hommes par tels effets passent leurs fantasiesfantaisies, et appaisentapaisent leur desirdésir, et puis s’arrestentarrêtent à je ne sçaysais quel honneur, estiment qu’elles sont diffammeesdiffamées.

AUG.AUGUSTIN

Vous ne dites pas aussi le danger en quoyquoi il est de la vie, pour avoir offencéoffensé les loixlois, les ordonnances, et la justice, laquelle en ce Royaume est autant rigoureuse en tels cas qu’en nuls autres. On en a veuvu pour moindres

--- 61r ---

crimes estreêtre executezexécutés à mort par arrestarrêt de Parlement. Et par ainsi il sera par adventureaventure bien aise de satisfaire à la faustefaute : et pour se mettre en seuretésûreté, se delivrerdélivrer du danger de cestecette poursuite extraordinaire.

ANG.ANGÉLIQUE

Je ne voudroisvoudrais point contre vostrevotre gré entreprendre Seigneur Augustin, de luylui faire deplaisirdéplaisir, nyni par justice nyni autrement, puis qu’il est de vozvos amis, Gentil-homme Gentilhomme, et de ma nation : mais s’il est possible que l’affaire s’accorde par mariage, comme vous dites, ce seroitserait le plus grand bien que je ne sçauroissaurais souhaiter pour cestecette heure.

AUG.AUGUSTIN

Je n’y voyvois qu’une difficulté, qu’il ne sçaitsait qui elle est, et ne connoist ses parensparents, et luylui qui est de fort bonne maison à ce que j’ayai ouyouï dire, y pourroitpourrait faire doute.

ANG.ANGÉLIQUE

La maison de Tortovelle d’où il se dit, est bien des meilleures de Naples.

AUG.AUGUSTIN

Mais l’amour peut gagner tout, et ne croycrois point qu’il ait faictfait une telle folie que l’affection qui l’a contraint, ne soit fort vehementevéhémente.

ANG.ANGÉLIQUE

Ainsi puisse-il estreêtre, Seigneur Au-

--- 61v ---

gustin mon amyami, je vous prie vous y employer comme pour une chose vostrevotre, elle et moymoi sommes à vous, elle est ma fille unique, et uniquement aymeeaimée, tant affectueusement recommandeerecommandée par le feu Seigneur Alfonse, mon marymari qui en mourant me la bailla par la main, me priant de conserver songneusementsoigneusement ce commun gaigegage de nostrenotre amitié, ce que j’avoisavais bien desirdésir de faire : et deliberoisdélibérais que si je luylui donnoisdonnais par ma vie quelque mauvais exemple, je recompenseroisrécompenserais ce defautdéfaut par une grande sollicitude et soin que j’avoisavais d’elle : vous voyez maintenant en quoyquoi j’en suis.

AUG.AUGUSTIN

Ayez bonne esperanceespérance, je m’en vayvais le trouver, et vous asseureassure que je n’oublierayoublierai rien, et vous ferez bien ce pendant d’adoucir vostrevotre ennuyennui pour consoler celuycelui de vostrevotre pauvre fille.

SCENE III.

Augustin

seul.

Je ne puis entendre quel humeur, quelle fantaisie a pris le Seigneur Camille si promptement d’user de telle violence, et m’esbahisébahis comme il l’a aimeeaimée si soudain si eperdumentéperdument, et s’il

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faut dire ainsi, avec telle rage et furie, et comment il n’a eu plus de commandement sur soy mesmesoi-même. Je n’en ayai point de coulpe, et craincrains d’en souffrir la penitancepénitence, et d’en porter la pastepâte au four : car Madame est dolantedolente, ce que femme peut estreêtre, et plus qu’elle ne monstremontre : mais elle couvre tant qu’elle peut sa douleur pour ne me donner opinion qu’elle ayeait mal-contentement contre moymoi, si est-ce que la playeplaie seignerasaignera tousjourstoujours jusques àjusqu’à ce que l’appareil y soit donné, et blasmeblâme l’on communementcommunément celuycelui qui en est la cause, comme je suis, encore que je n’en sois consentant, fortune m’est bien contraire : le plus grand plaisir que j’euzeus onques en son commencement et sa fin m’a donné trop d’ennuyennui ce matin, j’ayai eu deffiancedéfiance et jalousie et à presentprésent un extremeextrême deplaisirdéplaisir : je faisoisfaisais mon comtecompte de m’aider du seigneur Camille pour la conduite de mes amours, et c’est luylui qui les met en hazardhasard et danger evidantévident, il faut bien que je pense à y donner ordre tant pour l’amour de Mademoiselle Virginie qui meritemérite beaucoup à cause de

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sa vertu et beauté singulieresingulière, qu’aussi pour moymesmemoi-même, autrement mon affaire est en grandgrande branslebranle : je m’en vois chercher le sieur Camille.

SCENE IIII.

Loys

seul.

Ce pendantCependant que mon maistremaître au jardin avec Madame AngeliqueAngélique estoitétait empeschéempêché à ses piecespièces, je m’en suis allé voir Isabeau m’amie. C’est bien raison quand les maistremaître sont à leur plaisir, que les serviteurs se donnent du bon temps, à tel maistremaître tel valet. Le curé de Brou qui traita si magnifiquement son bon EvesqueÉvêque, donna quand se vint le coucher, au maistremaître et à tous ses domestiques chacun la sienne, et n’y eut pas mesmesmême jusques aux courtauxcourtauds114 qui n’eussent en l’ecurieécurie chacun sa cavallecavale, afin que tout le train fut servi de mesmemême à la FrançoiseFrançaise, et cherechère entiereentière. Je m’y suis si bien trouvé que j’y suis demeuré trop longuement, il est desjàdéjà partyparti du jardin, et si n’est point à son

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logis. Il se pourroitpourrait bien courroucer contre moymoi : mais gens si contenscontents que luylui ne se courroucent pas volontiers, je voisvais voir s’il est icyici presprès, chez le Seigneur Camille.

ACTE CINQUIESMECINQUIÈME.

SCENESCÈNE PREMIEREPREMIÈRE.

Marc Aurel’ lapidaire de Naples.

L’Opinion que j’avoisavais de cestecette ville de Paris estoitétait bien grande, pour en avoir ouyouï parler, mais la presenceprésence me l’augmente. Je suis tout estonnéétonné de la voir, la grandeur, le peuple, le nombre des somptueux edificesédifices tant EglisesÉglises, Palais, ponts, que maisons priveesprivées, les richesses qui s’y voyentvoient, les beautezbeautés, les commoditezcommodités. J’ayai voyagé par toute l’Europe, et la plus grandgrande partie du Levant, pourtant je n’ayai rien veuvu de si superbe et admirable. Paris est veritablementvéritablement sans pair, et sans second. Paris seul se peut dire un abrégé de tout le monde. Ô heureux le debonnairedébonnaire peu-

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ple qui y habite, et trestrès heureux le Prince victorieux qui y commande. Je suis bien loin de mon comtecompte, je cuidoiscuidais passant par icyici, en m’en allant en Flandres, pouvoir vendre quelques unsquelques-uns de mes joyaux : mais je porte l’eau en la mer, j’en vois par les boutiques sans comparaison de plus beaux et plus riches, je ne feroisferais pas icyici mon profit. Ce seroitserait autant comme qui voudroitvoudrait vendre ses coquilles à ceux qui viennent de sainctsaint Michel.

SCENE II.

L’hostelierhôtelier de l’EscuÉcu de France, Marc Aurel.

<L’hostelierhôtelier de l’EscuÉcu de France>

Je ne sçaysais, monsieur si vous voudrez souper ceanscéans, il faudroitfaudrait dire de bonne heure.

M. AUR.MARC AURÈLE

Et où soupperoissouperais-je donc ? je ne fais gueresguère qu’arriver ce matin, et suis un estrangerétranger qui ne connoisconnais personne en cestecette ville.

L’HO.L’HÔTELIER

Quelques estrangierétranger que vous soyez, si y en a ila-t-il, comme je pense, de vostrevotre nation, car il aborde icyici gens de toutes les parsparts du monde, et les FrançoisFrançais

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ont parmyparmi eux tousjourstoujours des nations estrangesétranges.

M. AUR.MARC AURÈLE

Y auroitaurait-il bien quelques unsquelques-uns de mon pays ? Il est vrayvrai que marchansmarchands et voyageurs courent par tout : les montaignesmontagnes ne se rencontrent jamais, si font bien les hommes.

L’HO.L’HÔTELIER

Si je sçavoissavais de quel pays vous parlez, je vous respondroisrépondrais.

M. AUR.MARC AURÈLE

C’est de Naples, d’où je suis.

L’HO.L’HÔTELIER

Des marchansmarchands de là je n’en connoisconnais point pour cestecette heure, mais il y a bien presprès d’icyici un Gentil hommeGentilhomme NeapolitainNapolitain qui estudieétudie en l’Université ou du moins qui y est envoyé pour estudierétudier.

M. AUR.MARC AURÈLE

Qui estudieétudie ? seroitserait-ce bien le fils du feu Seigneur Ascanio TortouvelleTortovelle, je le verroisverrais volontiers. Car à mon partement la seignore LucreceLucrèce sa meremère me pria bien fort de la voir, si par fortune je le pouvoispouvais trouver en quelque part de ce Royaume : elle ne sçaitsait au vrayvrai s’il est en cestecette ville, ou en autre Université, je vous prie menez moymoi la part où il est, quiconquesquiconque ce soit, il sera bien aise d’entendre des nouvelles de par delàpar-delà, et moymoi d’en pouvoir conter des sien-

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nes, à ses parensparents quand je serayserai de retour.

L’HO.L’HÔTELIER

Je m’en vayvais leansléans dire qu’on appresteapprête le souppersouper, et m’en viendrayviendrai incontinent à vous pour vous mener à son logis.

M. AUR.MARC AURÈLE

Je vous attensattends icyici piépied coycoi115.

SCENE III.

Marc Aurel’

seul.

Il vient tousjourstoujours des rencontres que l’on ne pense point, c’est grand cas de la nature des hommes, qui sont si curieux de voir choses estrangesétranges et lointaines de leur paispays.

SCENE IIII.

L’hostelierhôtelier, Marc Aurele.

Allons donc, monsieur, quand il vous plaira, j’ayai mis ordre à tout.

M. AUR.MARC AURÈLE

Allons je vous prie.

L’HO.L’HÔTELIER

Voilà, monsieur, les Collegescollèges, où il y

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a un nombre infini d’escholiersécoliers et docteurs de toutes les nations du monde.

M. AUR.MARC AURÈLE

Toutes ces grandes maisons sont-ce Collegescollèges ?

L’HO.L’HÔTELIER

OuyOui.

M. AUR.MARC AURÈLE

C’est une chose merveilleuse, en toute l’Italie il n’en y a pas tant. Il ne faut s’esbayrébahir s’il en sort tant de doctes et admirables personnages.

L’HO.L’HÔTELIER

EncoresEncore ne voyez vousvoyez-vous pas tous les Collegescollèges : et si ils sont garnis, à ce qu’on dit, d’un bon nombre des plus doctes et celebrescélèbres hommes du monde. VoicyVoici le CollegeCollège des Lombards, là hautlà-haut est sa chambre : je le vayvais appeler par la fenestrefenêtre.

SCENE V.

L’hostelierhôtelier, Aurel’, Camille, Augustin.

<L’hostelierhôtelierAugustin>

Estes vousÊtes-vous lale Seigneur Camille ?

CAM.CAMILLE

Qui est-ce qui me demande ?

L’HO.L’HÔTELIER

VoicyVoici un marchantmarchand de vostrevotre paispays qui veut parler à vous, seigneur Camille.

CA.CAMILLE

Il ressemble à Marc Aurel le lapidaire.

M. AUR.MARC AURÈLE

Je le puis bien ressembler, car je suis luy mesmelui-même, mais ne seriez vousseriez-vous point

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le fils du feu seigneur Ascaigne TortouvelleTortovelle ? vous luylui retirez fort.

CA.CAMILLE

Je l’ayai tousjourstoujours tenu pour mon perepère.

M. AUR.MARC AURÈLE

Pardonnez moyPardonnez-moi, si je ne vous ayai cogneuconnu soudainement : depuis que ne vous veyvis vous estesêtes bien changé, vous n’estiezétiez qu’un enfant.

CAM.CAMILLE

Vous me semblez tousjourstoujours en un mesmemême estatétat qui m’a gardé de vous mesconnoistreméconnaître : mais comment se porte la seignore LucreceLucrèce ma meremère ?

M. AUR.MARC AURÈLE

TresbienTrès bien Dieu mercymerci et vostrevotre beau perepère, et toute vostrevotre maison, et vous aussi, comme je voyvois, dequoyde quoi je suis bien aise, vostrevotre meremère me commanda vous dire, si je vous trouvoistrouvais que vous luylui escrivissiez de vozvos nouvelles : car combien qu’elle vous ait tousjourstoujours escritécrit et faictfait tenir lettres de changes, elle n’a point eu responceréponse de vous, et il y a longtemps qu’elle n’en a sceusu, et ne scaitsait en quelle Université vous estesêtes à presentprésent.

CAM.CAMILLE

Elle en sçaurasaura bien tosttôt, j’ayai envoyé par delàpar-delà mon precepteurprécepteur maistremaître Hippolite pour quelques miennes affaires.

L’HO.L’HÔTELIER

Vous n’avez plus affaire de moymoi. Je m’en puis bien aller en ma maison.

M. AUR.MARC AURÈLE

Adieu mon hostehôte, je vous re-

--- 66r ---

mercie pour vostrevotre peine.

CAM.CAMILLE

Or dictes moydites-moi comment les choses vont à Naples.

M. AUR.MARC AURÈLE

Tout se porte bien, les troubles sont appaisezapaisés, et vit onvit-on en bonne paix et tranquillité, qui est un grand bien pour nous tous, et s’il y a quelques autres icyici de nostrenotre pays vous ferez bien de leur faire entendre.

CAM.CAMILLE

J’en connoisconnais bien peu, car je hante en peu de lieux, il y a bien icyici aupresauprès une Dame NeapolitaineNapolitaine, de qui le mari est mort, il y a un an ou environ en cestecette vileville.

M. AUR.MARC AURÈLE

Qu’y estoit ilétait-il venu faire ?

CAM.CAMILLE

À ce que j’entensentends ils partirent de Naples pour les seditionsséditions que vous dictesdites estresêtre appaiseesapaisées : voicyvoici cestcet homme de bien, qui les a cogneuzconnus.

M. AUR.MARC AURÈLE

Qui pourroientpourraient-ils estreêtre, quel homme estoitétait-il ?

CAM.CAMILLE

Je ne le vizvis jamais, voicyvoici qui le vous dira.

AUG.AUGUSTIN

Il estoitétait grand et de belle taille.

M. AUR.MARC AURÈLE

De quelle couleur ?

AUG.AUGUSTIN

Brun, have et sec, la barbe longue, et si estoitétait un peu chauve.

M. AUR.MARC AURÈLE

Quel âageâge monstroitmontrait-il ?

AUG.AUGUSTIN

Environ quarante ans, et plus.

--- 66v ---

M. AUR.MARC AURÈLE

Je me doute presque qui c’est, quelle compaigniecompagnie avoitavait-il ?

AUG.AUGUSTIN

Sa femme, une fille, deux servantes, un serviteur, lequel s’en retourna en son paispays apresaprès la mort de son maistremaître.

M. AUR.MARC AURÈLE

C’est cestuy làcestuy-là mesmemême que je pense, mais dictes moydites-moi encoresencore s’il vous plaistplaît, en quel temps partirent ilspartirent-ils ?

AUG.AUGUSTIN

À ce qu’ils disoientdisaient il y eut à ce mois de Juin plus d’un an.

M. AUR.MARC AURÈLE

Je n’en doute plus, c’estoitétait le feu seigneur Alfonse de Grisano, je fuzfus bien advertyaverti de son partement, combien qu’il fut secret.

AUG.AUGUSTIN

C’est son nom vrayementvraiment.

M. AUR.MARC AURÈLE

C’est luy mesmelui-même. Ô le pauvre seigneur ! est-il mort ? Il estoitétait mal fortuné : on l’estimoitestimait des plus coupables de la seditionsédition, si est-ce que depuis son partement on n’a fait nul mal à ses parensparents, et sa fille est-elle en vie ?

AUG.AUGUSTIN

Elle est icyici.

M. AUR.MARC AURÈLE

S’est-elle bien sauveesauvée en un si long voyage ? mon Dieu ! que l’ayai veuevue jolie, si elle n’est changeechangée depuis que je ne la vyvis, elle ressemble du tout à sa meremère.

AUG.AUGUSTIN

Non fait pas trop.

--- 67r ---

CAM.CAMILLE

Non pas à mon advisavis.

M. AUR.MARC AURÈLE

Si vous eussiez cognuconnu feue la seignore Cassandre sa meremère, vous n’y eussiez trouvé nulle differencedifférence que de l’âge, et de la grandeur.

AUG.AUGUSTIN

Ce n’est pas donc cestecette fille dequoyde quoi nous parlons : car sa meremère se nomme AngeliqueAngélique.

M. AUR.MARC AURÈLE

Je ne me trompe point : dictes moydites-moi, n’a ellea-t-elle pas un petit sein116 en la joue gauche ?

AUG.AUGUSTIN

OuyOui, qui ne luylui sietsied pas mal.

M. AUR.MARC AURÈLE

C’est cestecette là, n’en doutez plus, je vous conterayconterai le tout. La deffunctedéfunte seignore Cassandre de Bonassi estoitétait femme du feu sieur Alfonse de Grisano, une des plus estimeesestimées Dames de Naples, et trespassatrépassa il y a quatre ans, laissant de luylui une fille unique, qui en pouvoitpouvait avoir dix ou environ.

CAM.CAMILLE

Comment s’appelloitappelait-elle ?

M. AUR.MARC AURÈLE

Virginie.

AUG.AUGUSTIN

C’est elle, il est tout certain.

CAM.CAMILLE

VrayementVraiment.

AUG.AUGUSTIN

Dieu fait tout pour le mieux, Seigneur Camille.

CAM.CAMILLE

Il se remaria donc apresaprès.

--- 67v ---

M. AUR.MARC AURÈLE

Non fit.

CAM.CAMILLE

Comment ? sa femme qu’il amena de Naples est encoresencore icyici.

M. AUR.MARC AURÈLE

Vous vous abusez, je connoisconnais bien celle que vous dictesdites, qui se nomme Madame AngeliqueAngélique : c’est s’amie qu’il avoitavait longuement aymeeaimée, elle lui a estéété tousjourstoujours fidelefidèle et l’a suivysuivi par tout, dequoyde quoi elle est bien estimeeestimée de pardelàpar-delà, de tous ceux qui la connoissentconnaissent.

CAM.CAMILLE

Vous nous comptez de grandes merveilles de cestecette fille.

M. AUR.MARC AURÈLE

La pauvreté a faictfait une grand’grande perte d’un tel perepère : car s’il eusteût vescuvécu il eut peu avec le temstemps recouvrer ses biens par le moyen de son bon sens, de ses vertuzvertus, et de ses amis : mais ils sont maintenant en si bonnes mains, que cestecette orpheline ne les cuidera jamais r’avoirravoir.

CAM.CAMILLE

En quelles mains sont-ils ?

M. AUR.MARC AURÈLE

Ils ont estéété donnez à un Gentil hommeGentilhomme CalabroisCalabrais que le Vis-RoyVice-Roi aime fort, on le nomme le sieur Lelio de Cambua.

CAM.CAMILLE

Vous voulez dire de Cadua.

M. AUR.MARC AURÈLE

OuyOui, de Cadua.

CAM.CAMILLE

Qu’est-ce que vous me dictesdites ? c’est mon oncle, frerefrère de ma grand meremère.

M. AUR.MARC AURÈLE

VostreVotre oncle ? je ne le connoissoisconnaissais

--- 68r ---

point pour tel.

CAM.CAMILLE

Ce l’est pour vrayvrai et si suis son plus proche heritierhéritier, habile à luylui succedersuccéder. Il n’a point d’enfansenfant, et m’aime fort. Je m’esbahisébahis que je n’en avoisavais rien sceusu.

M. AUR.MARC AURÈLE

CecyCeci advint un peu auparavant que je partisse, je croycrois que depuis n’en est venu personne que moymoi et un autre, avec lequel je suis venu de compaigniecompagnie, et l’ayai laissé à l’hostelleriehôtellerie, qui vient querirquérir un Gentil-homme Gentilhomme Espagnol demourantdemeurant en cestecette ville, depuis quelque temstemps.

AUG.AUGUSTIN

SeroitSerait-ce point le nostrenôtre ? si ce l’estoitétait, il viendroitviendrait bien à point nommé. Connoissez vousConnaissez-vous ce Gentil-homme Gentilhomme Espagnol ?

M. AUR.MARC AURÈLE

Je ne le vis onques : mais il est temps que je me retire au logis : car depuis Lyon j’ai tousjourstoujours fait de fort grandes traites, demain je partiraypartirai pour m’en aller en Flandres, à Anvers, et Bruxelles, exploiter ma marchandise, advisezavisez seigneur Camille, si je vous puis faire quelque service.

CA.CAMILLE

Je vous remercie de vozvos offres et de vos bonnes nouvelles, ne vous seroitserait-ce point de peine de venir un tour chez Madame AngeliqueAngélique avec nous, aussi bien

--- 68v ---

n’est-il pas temstemps de souper, et vous serez peut estreêtre bien content de la voir, car en paispays estrangeétrange c’est grand plaisir de trouver des connoissancesconnaissances de sa nation.

M. AUR.MARC AURÈLE

J’y irayirai voluntiersvolontiers seigneur Camille, et me feussefusse convié moy-mesmemoi-même d’y aller en vostrevotre compaigniecompagnie, si je n’eusse craint de vous ennuierennuyer, mais ne pensant gueresguère demeurer, j’ayai laissé à faire quelque chose à mon logis icyici presprès, qui m’y fera aller pour un peu, et retournerayretournerai incontinent, s’il vous plaistplaît de m’attendre.

CAM.CAMILLE

Revenez donc tosttôt, et vous nous trouverez icyici de piépied coycoi117.

SCENE VI.

Les Seigneurs Augustin, et Camille.

<Augustin>

Ô Seigneur Camille, quelles nouvelles voicyvoici. Il semble que Dieu nous les ait envoyeesenvoyées, tous nos doutes sont esclarciséclaircis, il n’y a plus nulle difficulté nyni empeschementempêchement à nostrenotre affaire. Il ne reste plus nul scrupule, et mes-

--- 69r ---

mement celuycelui de la meremère et de la noblesse que tant vous craignez, est du tout ostéôté.

CAM.CAMILLE

Ô Seigneur Augustin mon amyami, il faut que je, vous diedise que je me treuvetrouve hors d’une grandgrande perplexité car j’estoisétais si fort combatucombattu de l’amour, du desirdésir, de la honte, et de la crainte que je ne sçavoissavais où me ranger. D’un costécôté l’amour et mon devoir m’incitoientincitaient à l’espouserépouser : de l’autre sa honte m’en retiroitretirait, à cause de la vie desbordeedébordée de celle que j’estimoyestimais veufveveuve, et sa meremère : on dit qu’aux meresmères ressemblent les filles le plus souvent. De bon complant118 ta vigne plante, de bonne meremère prensprends la fille : les talons courscourts sont fort à craindre119 : et qui plus est le respect de mes parensparents me servoitservait d’une forte bride. Je suis maintenant asseuréassuré qu’ils ne me pourront blasmerblâmer puis qupuisqu’elle est de si bon lieu de Grisano et de Bonassy, qui sont des plus honorables et anciennes maisons du pays : ô que j’ayai mon esprit en repos, et mon cœur satisfaictsatisfait.

AUG.AUGUSTIN

Et moymoi qui ayai eu si grand peur de perdre par vostrevotre faute le bien que j’a-

--- 69v ---

voisvais aujourd’huyaujourd’hui acquis, devoydevais-je pas estreêtre bien faschéfâché ? que nous sommes donc heureux, si nous le pouvons connoistreconnaître.

CAM.CAMILLE

Et pour le comble de l’heur, MadamoiselleMademoiselle Virginie pourra un jour rentrer en ses biens, terres, et seigneuries.

AUG.AUGUSTIN

OuyOui puis que vous serez heritierhéritier : car ce ne sera plus qu’un de vous deux, et si vostrevotre oncle sera peut-estreêtre bien content de les vous rendre sans attendre sa succession.

CAM.CAMILLE

Que j’avoisavais grandgrande peine à me garder de monstrermontrer à Marc Aurel l’aise que je sentoissentais, quand il me contoitcontait ces nouvelles : si ne me garderaygarderai-je plus de luylui, la pierre en est jetteejetée, la chose est resoluerésolue.

AUG.AUGUSTIN

Je craignoiscraignais bien plus qu’il ne me distdît chose, que je ne voulusse point ouyrouïr, et m’esbahisébahis Seigneur Camille de la faintefeinte dont elle a usé si longuement de se dire sa meremère.

CAM.CAMILLE

C’estoitétait pour vivre avec le seigneur Alfonse plus seurementsûrement en pays estrangeétrange et plus honnestementhonnêtement, et apresaprès sa mort elle a continué pour estreêtre plus estimeeestimée de ceux qui l’aymeroyentaimeraient

--- 70r ---

et pour mieux pourvoir à l’honnestetéhonnêteté de MadamoiselleMademoiselle Virginie.

AUG.AUGUSTIN

Je ne l’en estime nyni ne l’en aymeaime de rien moins, elle a monstrémontré en cela son bon sens et sa bonne nature, d’avoir estéété si fidelefidèle à son amyami en la vie, et apresaprès envers sa fille MadamoiselleMademoiselle Virginie, comme vous pouvez voir par le dueildeuil qu’elle en a fait ce jourd’huyjourd’hui, ainsi que je vous ayai comptéconté : sa deliberationdélibération a tousjourstoujours estéété de la remenerramener à Naples et la rendre saine et sauve à ses parensparents et amis.

CAM.CAMILLE

Certainement elle meritemérite d’estreêtre bien aymeeaimée. M. Aurel demeure beaucoup, j’ayai la puce à l’oreille

AUG.AUGUSTIN

Il ne tardera plus gueresguère. Ô que Madame AngeliqueAngélique sera bien marrie, de nous voir arriver tous deux chez elle à si bonnes enseignes : quel soudain changement de bien en mal et de mal en grand bien.

CAM.CAMILLE

Il vaut mieux que nous allions devant pour nous resjouirréjouir avec elle, nous laissons trop longuement en peine ma DamoiselleMademoiselle Virg. l’unique maistressemaîtresse de mon cœur, je meurs quand je ne la vois. Loys attendra l’orfevreorfèvre icyici pour le conduire.

--- 70v ---

AUG.AUGUSTIN

C’est bien dit, allons : Mais toytoi Loys demeure.

SCENE VII.

Loys

seul.

J’eusse bien voulu voir le commencement de leur joyejoie, combien que je n’y ferayferai qu’assez à temps, elle ne sera pas si tosttôt finie, si me tarde-il beaucoup, que peut-il tant faire ? J’eusse vendu depuis le temstemps qu’il est partyparti toutes les bagues, pierres, et meules de moulin qui soyentsoient à Naples. Se seroitserait-il point esgaréégaré ? cestecette ville est dangereuse pour les nouveaux venuzvenus. Sur tout il se faut donner de garde de la bourse : il n’y a point de lieu où les coupeurs de pendanspendants, les Matois, et les Tire-laines ayentaient tant d’impunité et de vogue qu’à Paris. Il vaut mieux à toutes adventuresaventures que j’aille à son logis.

CENESCÈNE VIII.

Loys, Aurel, et Beta.
--- 71r ---

<Loys>

Vous m’avez ostéôté hors de peine Marc Aurel, je m’en alloisallais vers vous.

M. AUR.MARC AURÈLE

Où sont-ils.

LO.LOUPPES

Il y a long tempslongtemps qu’ils sont là : la patience leur est echappeeéchappée : ils m’ont laissé icyici pour vous y mener, vous y verrez merveilles.

M. AUR.MARC AURÈLE

Allons donc.

LO.LOUPPES

Vous verrez une honestehonnête femme, je croycrois que vous ne vous y facherezfâcherez point.

M. AUR.MARC AURÈLE

Il y a long tempslongtemps que je la connoisconnais.

LO.LOUPPES

Je le sçaysais bien, je vous l’ayai tantosttantôt ouyouï dire : mais vous ne la trouverez point empireeempirée voylàvoilà sa porte, je vous voisvais monstrermontrer le chemin. A Beta, où vas-tu !

BE.BETA

Va leansléans seulement, tu seras le bien venubienveu, j’ayai haste. Si je treuvetrouve mon Espagnol, je parlerayparlerai bien à ses bestesbêtes.

SCENE IX.

Gaster

seul.

Ces choses ne me plaisent point un seul brin : j’ayai ouyouï la festefête qu’on faictfait

--- 71v ---

leansléans, qui n’est guereguère à nostrenotre advantageavantage, et si ayai veuvu entrer des gens bien contenscontents, et sortir Corneille qui m’a dictdit que nous nous pouvions bien retirer ailleurs, et chercher autre partyparti, et m’a conté tout ce qui en a estéété. J’en sçaysais tout le court et le long, de fil en eguilluaiguille, j’ayai recogneureconnu ceux qui sont entrezentrés les premiers, ce sont ceux de la querelle d’aujourd’huyaujourd’hui. Certainement, il n’est finesses que de femmes, et ne s’en sauroitsaurait-on garder. Ce n’est sans cause que l’on dit que unequ’une bonne mule, une bonne chevrechèvre, et une bonne femme sont trois bonnes bestesbêtes, je m’en raporterapporte aux jaloux dedans le RomantRoman de la Rose, fiez vous yfiez-vous-y, et puis y attachez vostrevotre AsneÂne mesmementmêmement au ratelierrâtelier de ces Italiennes. Ce louves choisissent le plus laid, et depuis qu’elles ont une fois passé devant l’huis120 du patissierpâtissier, et beubu leurs hontes, elles franchissent le saut, faisant du tout banqueroute à leur honneur, et aimeroientaimeraient mieux n’avoir qu’un œil, que se contenter d’un seul amyami. Si ces hommes de delà les monts sont fort experimentezexpérimentés au fait de la banque, leurs femmes n’aiment pas

--- 72r ---

moins le change, je ne sçaysais comment aborder le sieur Dieghos pour luylui conter ces nouvelles, et si je crains qu’il se refroidisse et que ma poudre s’evanteévente, et ma pratique en diminue : si forgerayforgerai-je ici quelque expedientexpédient : car ou je luylui dresseraydresserai nouveau partyparti, ou je rabillerayrhabillerai ce qui est gastégâté, et le ferayferai aller à plusieurs pour le divertir d'une seule par ce moyen je l'entretiendrayentretiendrai en haleine, et je croycrois que le voilà.

SCENE X.

Dom Dieghos, Gaster, et Louppes messager.

<Dom Dieghos>

Ha la traitresse, la faucefausse lice121, elle m'en a bien donné, sont-ce les excuses, sont-ce les lettres qu'elle escrivoitécrivait, sont-ce les caresses qu'elle ma faictesfaites ce jour d'huyjourd’hui, est-ce la douceur, dont elle m'a embrassé au departirdépartir ? Je voudroisvoudrais ne l'avoir jamais veuevue.

GA.GASTER

C'est luylui, je croycrois qu'il a tout sceusu, il est bien faschéfâché, et non sans cause.

DI.DIEGHOS

Tu éses donc là Gaster, ô comme tout va à rebours cestecette vieille sorcieresorcière Beta que j’ayai trouveetrouvée à la malheure me vient de faire une belle harangue.

--- 72v ---

GA.GASTER

Je n’en sçaysais que trop, monseigneur, je ne me hastoishâtais de vous porter une mauvaise nouvelle.

DI.DIEGHOS

J’ayai trop veuvu et trop ouyouï : allez vous fier en femmes.

GA.GASTER

Vous trouverez, monsieur, que ces jeunes gens l’ont trompeetrompée et affronteeaffrontée.

DI.DIEGHOS

Voto à dios, ils s’en repentiront.

GA.GASTER

Vous en avez bien le moyen.

DI.DIEGHOS

Je leursleur couperaycouperai bras et jambes.

GA.GASTER

Vous ferez bien.

DI.DIEGHOS

Je fracasserayfracasserai tout.

GA.GASTER

Je le vous conseille.

DI.DIEGHOS

Je tailleraytaillerai tout en piecespièces.

GA.GASTER

Il n’y a nyni Roy nyni Roc qui vous en sache engarder.

DI.DIEGHOS

Je luylui osterayôterai tout ce que je luylui ayai donné.

GA.GASTER

C’est la raison.

DI.DIEGHOS

À moymoi ? se preignentprennent ils à moymoi ? il leur vaudroitvaudrait mieux.

GA.GASTER

EstreÊtre cent pieds soubzsous terre, si vous l’entreprenez.

DI.DIEGHOS

Et me dire de la part d’AngeliqueAngélique, que je n’y retourne plus, qu’il n’y a plus de lieu pour moymoi, que j’en peux bien torcher ma bouche, que ce n’est plus pour moymoi

--- 73r ---

doresnavantdorénavant que le four chauffe. J'aurayaurai donc batubattu les buissons, et un autre me viendra arracher d'entre les mains les oisillons.

GA.GASTER

C'est trop grand outrage : mais qui est cestuy-là qui vient avec sa cappecape de BearnBéarn ?

LOUP.LOUPPES

C'est grandgrande peine d'estreêtre en ces grandes villes, on n'y peut trouver ceux que l'on cherche : il y a plus de huicthuit heures que j'y suis errant, et n'y voyvois personne qui me diedise nouvelles de celuycelui que je demande. J'ayai prié l'orfevreorfèvre Marc Aurel de s’en enquerirenquérir, et ne sçaysais qu'il est devenu, chacun entend à son propre faictfait ne se souciant d'autruyautrui.

DI.DIEGHOS

Qui est cestuy-là ? il me semble estreêtre Espagnol.

LOUP.LOUPPES

Il me semble que tous ceux que je voyvois doivent estreêtre Dom Diegho. Ô si se pouvoitpouvait estreêtre cestuy-cyci : c’est luy mesmelui-même, ô Monseigneur, loué soit Dieu que je vous ayai trouvé, le seigneur Dom Jean vostrevotre perepère m'envoyeenvoie expressementexpressément devers vous, voilà ses lettres, où il y a une lettre de banque.

--- 73v ---

DI.DIEGHOS

Tu sois le bien venubienvenu Louppes mon amyami.

IcyIci se faictfait lecture des lettres missives.

DI.DIEGHOS

Ce sont lettres de creancecréance sur toytoi , dy moydis-moi que c'est.

LOUP.LOUPPES

Le Seigneur Dom Jean vous mande qu'il a obtenu vostrevotre gracegrâce.

DI.DIEGHOS

Cela est bon.

LOUP.LOUPPES

Il a faictfait à vos parties civiles.

DI.DIEGHOS

Encore meilleur.

LOUP.LOUPPES

Et vous mande que vous en veniez incontinent.

DI.DIEGHOS

Et pourquoypourquoi ?

LOUP.LOUPPES

Il a conclu le mariage de vous avec la Seignore Flaminie Passavent.

DI.DIEGHOS

Que me dis-tu ?

LOUP.LOUPPES

Il est ainsi.

DI.DIEGHOS

Flaminie Passavent ? cestecette belle DamoiselleDemoiselle ma maistressemaîtresse, celle que j’ayai si long tempslongtemps aymeeaimée, qui seule me faisoitfaisait regreterregretter le pays. Ô qui est au monde plus heureux que moymoi ! Mais Louppes est-il du tout arrestéarrêté ?

LOUP.LOUPPES

Ils n'attendent plus que vous.

DI.DIEGHOS

Mon amyami embrasse moymoi, et toytoi aussi

--- 74r ---

Gaster.

GA.GASTER

Ô Monseigneur, je sçavoissavais bien que les bonesbonnes fortunes ne pouvoyentpouvaient fuir un tel CavallierCavalier d’importance que vous. Il vous faudroitfaudrait le cheval de Pacolet122.

DI.DIEGHOS

Que n’ayai-je des æslesailes pour y voler, le PegasePégase de BellorofonBellérophon, ou l’HipogrifeHippogriffe d’Astolfe123 pour m’y porter ? une heure me semble un sieclesiècle.

GA.GASTER

N’est-ce pas cestecette-là de qui je vous ayai si souvent ouyouï parler, qui est de si bonne maison, si riche, et si belle ?

DI.DIEGHOS

OuyOui, ouyoui.

GA.GASTER

C’est donc bien autre chose qu’AngeliqueAngélique.

DI.DIEGHOS

OOh : je suis soulsoûl de ces beautezbeautés vulgaires et ordinaires, je ne daigneroisdaignerais plus penser à choses si basses, et si faut que je te diedise, qu’elle ne se sçauroitsaurait garder de m’aimer, et suis seursûr que ce qu’elle en a fait ç’a estéété par force, pour marier MadamoiselleMademoiselle Virginie.

GA.GASTER

Je le trouveroistrouverais autrement bien estrangeétrange, et de dure digestion.

DI.DIEGHOS

Aussi ne la sçauroissaurais-je hairhaïr, elle m’a trop doucement traictétraité : quant aux autres je leur pardonne mon maltalent124,

--- 74v ---

chacun est tenu de pourchasser sa fortune.

GA.GASTER

La verrez vousverrez-vous point avant partir, je croycrois, quoyquoi qu’il y ait, qu’elle vous feroitferait bonne cherechère.

DI.DIEGHOS

J’y iroisirais voluntiersvolontiers, n’estoitétait que comme tu vois, j’ayai trop d’affaires : mais toytoi va t’y en leur baiser les mains de ma part, et les fayfais participantes de mes bonnes nouvelles, de moymoi je m’en vayvais donner ordre à mon partement, qui sera Dieu aidant pour demain de grand matin, ayant fait la commission tu t’en reviendras souppersouper avec moymoi, et en passant tu diras à la poste, que l’on me tienne de grand matin mes chevaux tous pretsprêts. Louppes sera des miens.

GA.GASTER

Vous serez en tout et par tout obeyobéi Monseigneur, je vous prie que s’il y a dans vozvos coffres et parmyparmi vostrevotre bagage quelques habillemenshabillements qui vous chargent, ou ne vous servent de rien, je vous les garderaygarderai. Il est bien fol qui s’oublie125.

DI.DIEGHOS

Je t’en mettraymettrai à mesmemême, et te ferayferai assez d’autres biens, va donc tosttôt.

LOUP.LOUPPES

Allons donner ordre à nos affai-

--- 75r ---

res.

DI.DIEGHOS

Je m’en vayvais avant toute œuvre prendre congé de leurs Majestés.

SCENE XI.

Gaster

seul.

Puis que mon Espagnol s’en va, je persperds en luylui une de mes meilleurs vaches à laictlait. Je le sçavoissavais dextrement manier, et le pincer sans rire, je sçavoissavais bien manger la poule sans faire crier le coq. Au fort, il est vrayvrai que les derniers venus demeurent tousjourstoujours les maistresmaîtres. Je m’en vayvais chez Madame AngeliqueAngélique luylui faire sçavoirsavoir des nouvelles de son amyami, qui s’en va bien à propos pour la laisser se souler des embrassemensembrassements de ce mignon aux jaunes cheveux, en la bonne gracegrâce duquel je tascheraytâcherai de m’insinuer, ensemble de ce Gentil-homme Gentilhomme qui s’est rendu nouveau serviteur de MadamoiselleMademoiselle Virginie : et par ainsi pour un perdu, deux recouvrezrecouvrés : ce sont pigeons, les uns s’en vont, les autres viennent. Ainsi va le

--- 75v ---

monde, il faut prendre le temstemps comme il vient. Mais voicyvoici Beta quasi hors d’haleine, il faut que je la suive, elle sent le rost126.

SCENE XII.

Beta, Gaster.

<Beta>

Je n’ayai fait qu’aller et venir. Me voylàvoilà de retour, en ayant fait de point en point tout ce qui m’avoitavait estéété commandé, j’ayai parlé à l’Espagnol, auquel j’ayai donné son congé par escritécrit : j’ayai mis bon ordre à ce qu’il faut pour la magnificence du festin qui se fera chez nous à ce soir : les violons sont desjàdéjà là, ceux que l’on a voulu inviter preignentprennent en haste leur belle robberobe à manger rost, et sur toutsurtout les Notaires me suyventsuivent pour passer le contractcontrat d’entre le Seigneur Camille et MadamoiselleMademoiselle Virginie, n’agueresnaguère la plus desoleedésolée, et ores la plus belle et mieux fortuneefortunée DamoiselleDemoiselle de toutes les Itales : et croycrois que les solennitezsolennités de sainctesainte EgliseÉglise ne tarderont gueresguère à estreêtre faictesfaites à sainctsaint

--- 76r ---

Sulpice. Le seigneur Camille faictfait son compte, si tosttôt que MaistreMaître Hipolite son precepteurprécepteur sera de retour de Naples, de s’y en aller, et y emmener sa bien aymeeaimée espouseépouse, acompagneeaccompagnée de Corneille ma compaignecompagne. De ma part, Chi ben sta, non si muove127. Je me deliberedélibère puis quepuisque je me trouve bien à Paris, de demeureurdemeurer au service de Madame AngeliqueAngélique, qui a promis au Seigneur Augustin son amyami de n’en bouger, pour l’amour de luylui, aussi le pot aux roses est decouvertdécouvert.

GA.GASTER

Nous irons donc ensemble chez vous, ma grand’grande amie : j’ayai un mot à dire à vostrevotre maistressemaîtresse.

BE.BETA

Je m’esbahyébahis grandement de vous, maistremaître Gaster, qui est si indiscret, de nous venir porter parolleparole de la part de cestcet ElefantÉléphant, qui n’a plus que voir en nostrenotre maison : Le seigneur Augustin en est et sera seul seigneur et maistremaître. J’ayai haste, passez vistevite chemin, qu’on ne vous donne du rost de Billy, les lardons en sont de bois.

GA.GASTER

Ne vous fachezfâchez point, mon petit cœur gauche, je vayvais donner advisavis à vo-

--- 76v ---

stretre maistressemaîtresse comme le Seigneur Diegho est rapellérappelé de son ban, et partira demain en poste pour s’en aller à Naples s’illuys’il lui plaistplaît pour y escrireécrire.

BE.BETA

Est-il vrayvrai ?

GA.GASTER

J’en ayai veuvu le messager.

BE.BETA

Ces nouvelles ne leur desplairontdéplairont pas, elle et le seigneur Augustin seront bien aises de cestecette belle deffaictedéfaite.

GA.GASTER

J’ayai aussi quelque chose à dire au seigneur Augustin.

BE.BETA

Marchez donc comme moymoi, allons en parlant, et parlons en allant, nous ne perdrons rien à nostrenotre festefête, nous aurons plus de gens que nous ne pensions : vous y mangerez seul pour quarante ou cinquante.

GA.GASTER

Non, non, mon amoureuse, je vous y servirayservirai de maistremaître d’hostelhôtel assis à la table, et de valet de chambre au lictlit. Je suis alouvyallouvi128 de bien faire, vous ne conneustesconnûtes onc tel officier que moymoi.

BE.BETA

Quel ord129 fessier ! vous vallezvalez mieux à desservir qu’à servir, je devoisdevais faire rotirrôtir un bœuf pour vous seul.

GA.GASTER

Messieurs, si quelqu’un de vous rencontre mon Espagnol, qu’il y voise130 te-

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nir ma place, si bon luylui semble : pour meshuymaishui131 j’aymeaime mieux aller souppersouper à la FrançoiseFrançaise, j’irayirai le trouver de grand matin de peur des mouches pour corbiner132 quelque vieil habit rapetassé : me doutant qu’il n’oubliera rien, fors que à dire adieu à son hostehôte. Au reste je ne pense pas qu’il y ait personne de vous qui pour accompagner Diegho veilleveuille aller gaignergagner le mal de Naples, il y fait trop chaud : on le cherche quelque fois bien loin, que l’on le trouve à son huis. Mon nez tel que vous le voyez, sçaitsait bien à quoyquoi s’en tenir : qui bien sera, bien trouvera. C’est belle chose que de bien faire, bonne gens, gardez vous engardez-vous-en. Mais qui voudra mander quelque chose à Naples, qu’il se hastehâte de faire sa depeschedépêche tout le soir, tandis que nous autres beuronsboirons du meilleur, de peur qu’il empire, et adieu.

DemenezDémenez les mains, et moymoi les dents.

FIN.

[33] Cette anecdote est également racontée par Jean de La Taille dans De l’Art de la tragedie (1572) et par Jacques Peletier du Mans dans son Art Poëtique (1555) : « Euripide etant requis du Roe Archelas, qu’il ut à escrire de lui une Tragedie : ne plese aus dieus, dit-il, Sire, qu’il vous puisse arriver chose qui soet propre au Poéme Tragique ».
[34] auparavant.
[35] jeu de mots entre s’emmêler et s’en mêler.
[36] le personnage laisse sa phrase inachevée.
[37] ne le lui rappelle pas.
[38] formule de salutation (Que Dieu vous garde).
[39] Le mot « affaire » pouvait être masculin ou féminin en moyen français.
[40] le mensonge, la ruse.
[41] à l’heure du repas.
[42] broderie sur un vêtement.
[43] danser.
[44] un concert du matin, une matinée.
[45] conduisant, propices à.
[46] Petit cheval d’origine espagnole.
[47] bien habillé.
[48] éprise, amoureuse.
[49] Rodomonte est un personnage de l’Orlando furioso de L’Arioste. Son nom est devenu une antonomase pour désigner une personne extrêmement vantarde et orgueilleuse.
[50] En Enfer.
[51] représenté.
[52] Le lieu du tournoi (d’où l’expression « entrer en lice »). Ici, métonymie pour dire que Diegho a été interdit de concourir.
[53] bientôt.
[54] estrades.
[55] Petit de l’oie.
[56] domestique qui porte les armes de son maître.
[57] cabine, habitation.
[58] il me prend avec lui sur son cheval.
[59] Avant de signifier « faire un bon repas », « faire bonne chère » signifait sourire, être accueillant (chère dérive de chef : la tête, le visage).
[60] « Montrer à quelqu'un son bec jaune, Lui faire voir sa sottise, son ineptie, lui montrer qu'il est encore fort ignorant. On dit aussi, Faire payer à quelqu'un son bec jaune, Lui faire payer sa bienvenue. » (Dictionnaire de l’Académie française , 6ème édition).
[61] donne.
[62] Pointe d’humour : Gaster c’est présenté comme « Extravagant », Béta croit ou feint de croire qu’il s’appelle Monsieur « Travagant »
[63] n’avez-vous.
[64] « Chandelle de résine que l’on plaçait autrefois sous le manteau de la cheminée » (CNRTL).
[65] promener.
[66] projet secret.
[67] inquiétude, souci.
[68] comme elle faisait auparavant.
[69] quelque excuse pour se défaire de sa compagnie.
[70] à l’entrée.
[71] fréquentât.
[72] finet : « dont l'habileté s'accompagne de duplicité »
[73] d’ici (de cette maison).
[74] avaient l’habitude de.
[75] qu’elle ne l’était auparavant.
[76] du départ.
[77] Ce qui suit est le discours direct d’Angélique, bien qu’il n’y ait pas de guillemets, ce qui explique les accords au féminin.
[78] ouvertures, trous.
[79] mauvaise.
[80] tumeur purulente, abcès.
[81] expression péjorative pour désigner Don Dieghos. Le Marrane est un « Juif ou descendant de juif d'Espagne ou du Portugal, converti au christianisme, mais resté secrètement fidèle aux croyances et aux pratiques juives ancestrales. » (CNRTL).
[82] aimable.
[83] Ici, l’imprimé indique de manière erronée la page 36.
[84] le verbe « démener » en emploi transitif signifiait à l’origine « manifester un sentiment »
[85] là-bas.
[86] L’imprimé contient ici une erreur : il y a deux scènes 4 qui se succèdent.
[87] désormais.
[88] présument.
[89] réplique en aparté.
[90] frapper.
[91] pendant ce temps.
[92] terreurs.
[93] ma porte.
[94] par hasard.
[95] frayeur.
[96] habitudes.
[97] ruses pour se défaire de quelqu’un.
[98] Le mot « affaire » pouvait être masculin ou féminin en moyen français.
[99] départ.
[100] que je ne me souvienne.
[101] L’imprimé indique par erreur « SCENE VIII. » Toutes ces erreurs successives dans la numérotation des scènes à l’acte III peuvent être un indice d’une révision de la pièce par l’auteur avant son impression (sur le hiatus entre la représentation de la pièce et sa publication, voir notre introduction).
[102] escaliers.
[103] répétition de l’esperluette : il peut s’agir d’une coquille d’impression, mais on peut supposer aussi que cela marque une hésitation à l’oral : « Et… et puis je m’en irai »
[104] lui faire la cour.
[105] Proverbe très répandu à l’époque, signifiant qu’on ne peut rattraper l’Occasion, personnifiée, en la rattrapant par les cheveux quand elle est déjà passée.
[106] L’Etna est aussi appelé « Mongibello ». L’image du volcan souligne l’impétuosité de la passion amoureuse.
[107] Sens en moyen français : bienveillant, favorable.
[108]  « décevoir » signifie ici « tromper », selon le sens étymologique qu’il conserve encore dans l’anglais deceive.
[109] jetant des flammes en direction du ciel.
[110] comprendre : Corneille meurt de peur que sa maîtresse ne se suicide.
[111] sue abondamment.
[112] Corneille sanglote en parlant.
[113] mécontenter.
[114] chevaux.
[115] De pied coi : sans bouger, en silence. (Dictionnaire Littré).
[116] un petit signe.
[117] De pied coi : sans bouger, en silence. (Dictionnaire Littré).
[118] plan de vignes. Comprendre : si l’on veut planter une nouvelle vigne, il faut sélectionner des plans de bonne qualité.
[119] « On dit qu'une femme a les talons courts pour dire qu'elle ne résiste pas volontiers à ceux qui la poursuivent » (Dico en ligne, le Robert). L’argument est particulièrement odieux dans la bouche de Camille, qui vient de violer Virginie.
[120] la porte.
[121] selon le Dictionnaire du Moyen Français, la « lice » est la femelle du chien de chasse, et pouvait désigner au sens figuré une « Femme au comportement de chienne »
[122] personnage de contes féériques. Le cheval de Pacolet désigne proverbialement une créature au déplacement particulièrement rapide.
[123] Estout, ou Astolpho, est un personnage de la matière de Bretagne, représenté notamment dans l’Orlando furioso de L’Arioste.
[124] « Mauvaise disposition à l'égard de quelqu'un ou de quelque chose. » (CNRTL).
[125] Cette dernière phrase est probablement un aparté.
[126] rôti.
[127] Proverbe italien : celui qui est en bonne santé ne bouge pas.
[128] « Affamé comme un loup », au sens figuré : « Qui est animé par une passion dévorante » (CNRTL).
[129] horrible.
[130] qu’il y aille.
[131] maintenant.
[132] « Gagner malhonnêtement » ( Dictionnaire du Moyen Français).
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EXTRAICT DU PRIVILEGE.

Il est permis à Abel l’Angelier, Libraire juré en l’Université de Paris, d’imprimer ou faire imprimer La ComedieComédie des NeapolitainesNapolitaines . Et sont faites deffencesdéfenses à tous Imprimeurs et Libraires de ce Royaume, et à tous de quelque qualité qu’ils soient, de n’imprimer ou faire imprimer ladite ComedieComédie, sans le congé et consentement dudictdudit l’Angelier, jusques aujusqu’au terme de neuf ans, comme plus à plein est contenu ésès lettres de PrivilegePrivilège. Donné à Paris le 2.2 DecembreDécembre, 1583.1583 signé

Par le Conseil.

De Neuf-ville.