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Porcie
- Pré-édition
- Transcription, Modernisation, Annotation et Encodage : Nina Hugot
- Relecture : Lorenzo Giubboni, Jérémy Sagnier et Milène Mallevays
TRAGEDIETRAGÉDIE.
A
MONSIEUR DE LA
TERRACE, CONSEILLER
du RoyRoi, et maistremaître des
RequestesRequêtes ordinaire
de son hostelhôtel.
ARGUMENT DE LA PRE-PRÉ
SENTE TRAGEDIETRAGÉDIE
PORCIE fille de Caton Uticense1, fut femme de Marc Brute, lequel estantétant autheurauteur avecqueavec Cassie de la conspiration executeeexécutée contre CesarCésar, fut incontinent apresaprès2 poursuyvipoursuivi par ceux de sa faction desireuxdésireux de le venger. Leur principal chef Marc Antoine, lors3 Consul, Octave CesarCésar arrierearrière -nepveuneveu du defunctdéfunt, et Marc Lepide Gouverneur des Gaules : ayansayant joint toutes leurs forces, departydéparti4 ce grand Empire, et juré l’entiereentière ruine de leurs adversaires, entrerententrèrent avecqueavec leurs armeesarmées dedans5 Rome, qu’ils farcirent6 incontinent7 d’une infinité de meurtres des plus illustres citoyens de la ville, et notables personnages de l’Italie. Cela faictfait, Antoine et Octave traverserenttraversèrent8 en MacedoneMacédoine pour rompre Brute et Cassie, qui tenoyenttenaient sous commune authoritéautorité les forces de GreceGrèce et d’Asie. Ils se camperentcampèrent vis-à-vis d’eux, presprès de la ville de Philippes, où s’estansétant livrezlivré deux tressanglantestrès sanglantes batailles, il y eut à la premierepremière, egalitéégalité de perte et de proffitprofit des deux costezcôtés, fors9 pour le regard de Cassie, lequel entré en desespoirdésespoir se tua. À la seconde, Brute qui estoitétait demeuré seul chef de ses partisans, fut entieremententièrement desconfitdéconfit10, ses gens mis en route, et son camp forcé. QuoyQuoi voyant, il se tua semblablement, aidé de Straton son amyami. Son corps fut trouvé par Antoine, et les cendres d’iceluy11 porteesportées à Servilie sa meremère, et presenteesprésentées à sa femme Porcie : laquelle impatiente de douleur ne voulut survivre à son espouxépoux. Mais comme on luylui ostaôta tous moyens ordinaires de s’outrager, elle s’emplit la bouche de charbons ardensardents, dont elle s’estouffaétouffa. VoylàVoilà l’abregéabrégé de l’histoire, où j’ayai fondé le projectprojet de cestecette TragedieTragédie, que vous verrez, Lecteur, au XLVII. Livre de Dion, au quatriesmequatrième et cinquiesmecinquième d’AppianAppien en sa guerre Civile, et en Plutarque aux vies de CiceronCicéron, de Brute, et d’Antoine. Au reste je luylui ayai cousu une piecepièce de fiction de la mort de la Nourrice, pour l’enveloperenvelopper d’avantagedavantage en choses funebresfunèbres et lamentables, et en ensanglanter la catastrophe12.
EX MARTIALIS XCIX. Epig.lib.I.
Conjugis audisset fatum cum Portia Bruti,
Et subtracta sibi quaereret arma dolor.
Nondum scitis, ait, mortem non posse negari ?
Credideram satis hoc vos docuisse Patrem.
Dixit : et ardentes avido bibit ore favillias :
I nunc, et ferrum turba molesta nega.
TRADUCTION DU PRECEPRÉCÉ
-dent EpigrammeÉpigramme.
Quand Porcie entendit de son Brute le sort,
Et qu’elle veitvit l’espeeépée à sa douleur soustraite :
Encor’ne sçavezsavez -vous (dictdit-elle) que la mort
Ne sçauroitsaurait defrauderdéfrauder13 celuycelui qui la souhaittesouhaite :
Je pensoispensais que Caton vous l’eusteût assez appris.
Elle eut dictdit, et soudain d’une bouche hardie,
Avide, elle engloutit mille charbons esprisépris.
Or va tourbe moleste, et le fer me denie.dénie
HORATIUS
Ubi plura nitent in carmine, non ego paucis
Offendar maculis, qua saut incuria fudit,
Aut humana parum cavit natura.
LES ACTEURS
MegereMégère, furie. Le Chœur. Porcie. La Nourrice. Octave CesarCésar, Triumvir. AreeArée, Philosophe. M. Antoine, Triumvir. Ventidie, Lieutenant d’Antoine. M. Lepide, Triumvir. Chœur de soudars14. Le Messager. Chœur de RommainesRomaines.PORCIE
ACTE I
MEGEREMÉGÈRE.
DES Enfers tenebreuxténébreux les gouffres homicides
N’ont encore soulé leurs cruautezcruautés avides :
Encore mi-desertsdéserts les champs Tenariens15
Demandent à Pluton de nouveaux citoyens.
5ToyToi, qui armas le Gendre encontre le Beau-perepère,
ToyToi l’horreur des humains execrableexécrable MegereMégère,
Qui portes dans le sein la rage et les fureurs :
ToyToi toytoi, qui peux combler tout ce monde d’horreurs,
Embrase de rechefderechef16 la guerriereguerrière poitrine,
10Et le sang genereuxgénéreux de cestecette gent Latine.
FayFais ramper dans leur cœur tes couleureauxcoulevreaux retors,
FayFais flamber tes tisons allumezallumés de discorsdiscords17,
Et que fecondeféconde en maux la premierepremière querelle
Pour les mieux moissonner dure perpetuelleperpétuelle.
15Le laboureur Thessale, enterrezenterrés en ses chamschamps
DescouvreDécouvre tous les jours mille glaives trenchanstranchants
Et mille morions,18 que ces braves cohortes
LaisserentLaissèrent, combatantcombattant, à leurs charongnescharognes mortes.
Mais ce n’est pas assez, il faut que de rechefderechef19
20CesteCette mesmemême fureur j’eslanceélance sur leur chef20 :
--- 1v° ---Je veux voir opposer les Aigles opposeesopposées21,
Entre les legionslégions contrairement croiseescroisées :
Je veux voir foudroyer cestecette race de Mars,
Et pour s’entre-égorger brandir de mesmemesmes darsdards22,
25S’armer de mesmemême fer et de mesmemême courage
De scadrons en scadrons23 s’animer au carnage,
S’entre-ouvrir l’estomachestomac d’un poignard outrageux,
Et sur la rouge plaine esteindreéteindre, courageux,
Son voisin ennemyennemi, que la Discorde pallepâle
30Long tempsLongtemps devant ses jours dedans l’Orque devaledévale.
Vous les Dires d’Enfer, vous mes deux autres Sœurs
Qui portez comme moymoi les flambeaux punisseurs,
Tisiphone, Alecton24, que la nuictnuit tenebreuseténébreuse
Engendra d’AcheronAchéron25 sur sa rive bourbeuse,
35DelaissezDélaissez maintenant, cruelles delaissezdélaissez
À punir les chetifschétifs qu’ores26 vous punissez,
Et couvertes le chef de couleuvres sifflantes,
Couvertes de cordeaux, et de torches flambantes
Dressez vos pas vers moymoi, puis toutes d’un accord,
40Plus aigre que devant27 rallumons le Discord,
La rage, la fureur, la guerre et la turietu’rie
Au gyrongiron belliqueurbelliqueux de la grande HesperieHespérie28 :
Venez, fatales Sœurs, et vous lavez les mains
Dans le sang indomtéindompté de ces braves Romains.
45L’engendreur de PelopsPélops29, au milieu des viandes
Assouvisse aujourdhuyaujourd’hui ses entrailles gourmandes,
Et se plongeant au sein des refuyantes eaux
Enfle de leur liqueur ses parjures boyaux :
Sisyphe Aeolien paisiblement sejourne,
50Sans remonter contraint le rocher qui retourne30.
Le vautour qui glouton assidûment se paistpaît
--- 2r° ---Du cœur PrometheanProméthéen aussi tostaussitôt qu’il renaistrenaît31,
Ne becquette aujourd’huyaujourd’hui sa dolente poitrine,
EternelleÉternelle à presser la roche Caucasine32.
55 CeluyCelui qui sur la rouëroue endure son tourment,
CeluyCelui qui dans un feu rotistrôtit incessamment,
CeluyCelui qui vit mourant sous une roche presteprête
De tomber à tous coups sur sa poureusepeureuse testetête :
Et celles qui jadis trahissant leurs espousépoux,
60DésDès la premierepremière nuit les egorgerentégorgèrent tous,
Les Danaïdes sœurs, qui à testestêtes baisseesbaissées
Remplissent vainement leurs cuvettes perceespercées33 :
Ce jourdhuyCe jourd’hui ce jourdhuyce jourd’hui loin de vos couleureauxcouleuvreaux,
Loin de vos fouets sanglanssanglants, loin de vos noirs flambeaux,
65Loin des cris menasseurs34 que vous tonnez bourrelles35,
SejournentSéjournent affranchis de leurs peines cruelles.
Laissez-les ce jourdhuyce jourd’hui, qu’allegresallègres il vous faut
Toutes deux avec moymoi vous trouver ici haut,
Pour faire devalerdévaler ces troupes magnanimes
70De leurs mortels tombeaux aux eternelséternels abysmesabymes.
EslançonsÉlançons le discord, qui des freresfrères Thebains
Arma premierementpremièrement les parricides mains,
Et puis conduictconduit au camp les phalanges d’Adraste,
Pour secourir, amyami, l’un des fils d’Iocaste36.
75EslançonsÉlançons le discord, qui la triste maison
Du vieil Tantalean37 noircit de son poison :
Quand les coupables os du malheureux Thyeste
Ardirent38 diffamezdiffamés d’un execrableexécrable inceste,
Qui luylui feitfit par AtreeAtrée, ardant de se vangervenger,
80En un cruel repas ses deux enfansenfants manger.
Et quoyquoi ? ne pourrons-nous de la mesmemême puissance
RefrenerRéfréner, s’il nous plaistplaît, la Romaine arrogance ?
--- 2v° ---Ne pourrons-nous domterdompter cet Empire orgueilleux
Bien qu’aux celestescélestes mesmemême il semble merveilleux ?
85QuoyQuoi ? verrons-nous tousjourstoujours cestecette Ville fecondeféconde
De nouveaux nourriçonsnourrissons seigneurier39 le monde ?
Verrons-nous, sans pouvoir, les plus superbes Rois,
PortansPortant le joug au col, plier dessous ses lois ?
C’est trop c’est trop duré, c’est trop acquis de gloire,
90C’est trop continué sa premierepremière victoire ;
Rome, il est ore40 temps, que sur ton brave chef41
Il tombe foudroyeur quelque extremeextrême mechefméchef42.
Jupiter qui voit tout, voit bien qu’il ne te reste,
Pour avoir tout ce rond, que la rondeur celestecéleste :
95Il haa peur pour soymesmesoi-même, il haa peur que tes bras
De son thronetrône echelééchelé ne le jettent à bas.
Mais pourceparce qu’en la terre il ne se trouve race,
Qui se hasarde plus d’affronter ton audace,
Et que les plus guerriers, atterrezatterrés de tes mains,
100SuyventSuivent reveremmentrévéremment43 les estendarsétendards Romains,
Il faut pour orager ta puissance suprême,
Emprunter les efforts de ta puissance mesmemême.
Sus donc enfansenfants de Mars, sus peuple avantureuxaventureux,
Ne repaissez de rien vostrevotre cœur genereuxgénéreux,
105Qui ne sente le fer, la cholerecolère et la rage :
Faites pallirpâlir d’horreur vostrevotre pallepâle visage,
Enfermez vostrevotre chef d’un morion profond44,
Qui devaledévale crestécrêté sur la voultevoute du front,
Et tombant du collet une double cuirasse
110EscailleeÉcaillée au -dessous, tout le corps vous embrasse.
Que le fer flamboyant dans vostrevotre poing nerveux
FaceFasse aux plus aguerris herisserhérisser les cheveux,
Puis serrezserrés flanc-à-flanc sous les Aigles mouvantes
--- 3r° ---Repoussez vaillamment les troupes menaçantes.
115Faites dessus la plaine ondoyer vostrevotre sang,
Coulant à gros bouillons de vostrevotre noble flanc,
Et que des corps meurtris une pile dresseedressée
Laisse eternellementéternellement la campagne bosseebossée.
Qu’il ne se trouve place exempte de tombeaux,
120Qu’il ne se trouve mer qui n’empourpre ses eaux
De vostrevotre sang mutin : que par toute la terre
S’espandentépandent les tisons de cestecette horrible guerre.
Soit où PhebusPhoebus sortant laisse son lictlit moiteux45,
Pour r’enclorre46 les feux du chariot nuiteux :
125Soit où ses beaux rayons font blüetter l’arenearène,
Qui vogue perilleusepérilleuse aux desertsdéserts de CyreneCyrène47 :
Soit où ses limonnierslimoniers de leur voyage las,
Se plongent alterezaltérés dans les ondes d’Atlas :
Rome, il faut qu’alentour de la ronde machine
130L’on entende aujourdhuyaujourd’hui le son de ta ruine.
Que le Gange indien, hastanthâtant ses bruyansbruyants flots
Pour crainte de porter ta servitude au dos,
Raconte fremissantfrémissant aux terres qu’il traverse,
La Romaine grandeur tomber à la renverse.
135Que la Nil dégorgeant ses nourricieresnourricières eaux
Dans le sein de Tethys,Téthys par sept larges canaux,
N’affertile48, bourbeux, du limon de son onde,
L’EgypteÉgypte que ton sang laissera plus fecondeféconde.
Ores ce m’est assez, l’ouvrage commencé
140N’est selon mon desirdésir que ja49 trop avancé :
La Discorde maline errant escheveleeéchevelée,
A ja plombé le cœur de la gent RomuleeRomulée50.
DesjaDéjà par les cantons mille tableaux meurtriers,
Des malheureux proscriptsproscrits saisissent les gosiers.
--- 3v° ---145Rome n’est qu’un sepulchresépulcre à tant de funeraillesfunérailles
Qu’elle voit entasser en ses froides entrailles.
Mais ce n’est rien, MegereMégère, encore n’as-tu pas
Le cœur soulé des morts qui devalentdévalent là -bas :
Il te faut avancer l’horreur Sicilienne,
150Et le mal qu’ourdira la RoyneReine EgyptienneÉgyptienne.
Chœur.
» OÔ Combien roulent d’accidensaccidents
» Des Cieux sur les choses humaines !
» De combien d’effectseffets discordansdiscordants
» Ils ont leurs influences pleines !
155» ApresAprès les grandeurs incertaines
» L’on se tourmente vainement :
» Car comme elles viennent soudaines,
» Elles s’en vont soudainement.
» NostreNotre courte felicitéfélicité
160» Coule et recoule vagabonde,
» Comme un GallionGalion51 agité
» Des vagues contraires de l’onde52.
» CeluyCelui qui volage se fonde
» Sur un si douteux fondement,
165» Semble qu’en l’arenearène infecondeinféconde
» Il entreprenne un bastimentbâtiment53.
» La Fortune n’outrage pas
» Volontiers les personnes basses,
» Elle n’appesantit ses bras
170» Que sur les plus illustres races.
» Les Rois craignent plus ses menaces,
» Que les durs laboureurs ne font :
» Et le foudre54 est souvent aux places,
--- 4r° ---» Qui se montagnent sur le front.
175» Les edificesédifices orgueilleux
» Voisinant le ciel de leurs testestêtes,
» Ont tant plus le chef sourcilleux
» BatuBattu d’ordinaires tempestestempêtes,
» Qu’ils esleventélèvent plus haut leurs crestescrêtes :
180» Et les Aquilons55 furieux
» Ne batentbattent guereguère que les festesfaîtes
» Des rochers plus audacieux.
» Mais les cases des pastoureaux,
» Qui s’applatissentaplatissent contre terre,
185» N’ont peur des foudres estivaux,
» NyNi des vents que l’hyverhiver desserre.
» Jupin56 ne darde son tonnerre
» Contre les humides vallons :
» Et les arbrets57 n’ont jamais guerre
190» Contre les roidesraides Aquilons.
NostreNotre Rome qui s’eslevoitélevait
Sur toutes les citezcités du monde,
Et qui triomphante esclavoitesclavait
À sa grandeur la terre et l’onde :
195Maintenant d’autant plus abonde
En cruelles adversitezadversités,
Que jadis elle estoitétait fecondeféconde
En joyeuses prosperitezprospérités.
ACTE II.
Porcie.
DEsjaDÉjà loin de Tithon, l’Aurore matineuse
200Chasse les rouges feux de la nuictnuit sommeilleuse :
--- 4v° ---Et ja58 PhebusPhoebus monté sur le char radieux,
Vient de sa torche ardanteardente illuminer les cieux.
Sus miserablemisérable sus, sus pauvre infortuneeinfortunée,
Recommence tes pleurs avecques59 la journeejournée :
205Que les piteux regrets des Alcyoniens,
Et les plaintes que font les Pandioniens
GemissantGémissant leur Itys sur les ondes chenuëschenues,
Ne puissent egalerégaler tes larmes continuëscontinues,
HelasHélas ! car aussi bien, car aussi bien helashélas !
210Leurs desastresdésastres cruels les tiens n’egallentégalent pas.
MiserableMisérable Porcie, hé ! que la dure Parque
Ne te renvoya-t’-elle en l’infernale barque
Lors quLorsqu’elle commença de deviderdévider tes ans ?
Hé pauvrette ! pourquoypourquoi ses ciseaux meurtrissansmeurtrissant
215Ne trancherenttranchèrent soudain alors que tu fus neenée,
Le malheureux filet qui tient ta destineedestinée ?
Ah ! me falloitfallait-il donc, devant que60 des Enfers
Je veissevisse pallissantpâlissant les abysmesabîmes ouversouverts
Contrainte devorerdévorer tant de tristes encombres ?
220Me falloitfallait-il parmyparmi tant de Romaines ombres,
Que le fer de Tyrans precipiteprécipite là -bas,
Mourante esperonneréperonner mon paresseux trespastrépas ?
Que ne mourumourus-je alors qu’aux rivages d’Afrique
Mon perepère combatoitcombattait pour nostrenotre RepubliqueRépublique ?
225O genereuxgénéreux Caton, que ne commandoiscommandais-tu
Que ta fille Porcie ensuivistensuivît ta vertu,
T’accompagnant là -bas sur le sombre rivage,
Où descendit ton ameâme evitantévitant le servage ?
J’eusse par mon trespastrépas fait connoistreconnaître à Pluton,
230Qu’à bon droit j’eusse estéété la fille de Caton,
De ce Caton, Romains, que tout le monde estime,
--- 5r° ---De ce Caton fameux, qui d’un cœur magnanime
Tant qu’il fut jouissant de la douce clairtéclarté61,
CombatitCombattit ardemment pour nostrenotre liberté.
235Or es-tu plus heureux que tu ne pensoispensais estreêtre,
N’ayant fuyfui seulement l’insolence d’un maistremaître,
Mais de trois tout au coup : à qui ne suffit pas
D’avoir nos libertezlibertés, dont on ne fait plus cas.
Ainçois62 plus inhumains que les Ours d’Hyrcanie,
240Que les TygresTigres felonsfélons qu’enfante l’ArmenieArménie,
Ne se contentent pas de la mort seulement :
Mais, cuidant63 que l’on ait encore sentiment
ApresAprès que le destin developpedéveloppe nostrenotre ameâme,
Ils privent les meurtris de la funebrefunèbre lame.
245Or donc, mon GeniteurGéniteur, puissent à tout jamais
Tes os ensevelis gesirgésir64 en bonne paix,
Puissent en bonne paix les cendres de PompeePompée
Habiter mollement la rive CanopeeCanopée,
Sans que vous regretiezregrettiez pour vos sepulcressépulcres vains,
250Ces champs envenimezenvenimés, où les Dieux inhumains
HostelerentHôtelèrent jadis vostrevotre premierepremière enfance,
Ces champs contaminezcontaminés où vous prinstesprîtes naissance.
Las ! voudriez-vous bien voir vos sepulcressépulcres cavez,cavés
De nostrenotre humide sang incessamment lavezlavés :
255Et vos corps inhumezinhumés dans leurs urnes fatales,
AccravantezAccravantés65 du poixpoids de nos charongnescharognes pallespâles,
Que les sanglantes mains de ces mortels bourreaux,
CouchezCouchés l’un dessus l’autre exposent aux corbeaux ?
Or reposez en paix, reposez bons GeniesGénies,
260Loin de leurs cruautezcruautés, loin de leurs tyrannies :
Et si quelque pitié loge encore entre vous,
Si vous avez encor quelque souci de nous,
--- 5v° ---Et qu’avecque66 le corps toute chose ne meure.
Si quelque sentiment encore vous demeure,
265Pitoyables Esprits, par le thrônetrône des Dieux,
Qui conservent l’estatétat des PlutonicquesPlutoniques lieux :
Par le Styx, des grands Dieux serment irrevocableirrévocable,
Par le chef de Pluton, par sa femme implacable,
Je vous requiers Esprits, puis quepuisque le Ciel mutin
270A juré d’abolir nostrenotre empire Latin,
EsbranléÉbranlé par l’effort de ces braves Monarques,
Faites que les fuseaux des filandieresfilandières Parques
Cessent de tournoyer le filet de mes ans,
AbysmezAbîmés au plus creux des Enfers pallissanspâlissants.
275Ainsi du Chien portier les trois gueules beantesbéantes,
Passant les gouffres noirs ne vous soyentsoient abayantesabboyantes :
Ainsi tousjourstoujours Minos vous soit juge piteux,
Attendant vostrevotre sort sur l’AcheronAchéron nuiteux :
Ainsi pour le guerdon67 de vos vertus priseesprisées,
280Puissent à tout jamais les plaines ElyseesÉlysées
Verser en vos gosiers le nectar gracieux,
Et le manger divin que savourent les Dieux.
Chœur.
Heureux qui d’un soc laboureur,
Loin de la civile fureur,
285Avec ses bœufs cultive
Sa paternelle rive :
La trompette animant l’assaut
Ne l’esveilleéveille point en sursaut :
Il ne craint pont, gendarme,
290Le danger de l’alarme.
Ores il estendétend les rameaux
--- 6r° ---D’un sepcep vineux sur les Ormeaux,
Qui d’une espauleépaule forte
LeventLèvent sa jambe torte.
295Ores aux coustauxcôteaux bocagers
Assis au parc de ses Bergers,
Il voit paistrepaître en la plaine
Son troupeau porte-laine.
Ores pour le miel doucereux
300Il emmaisonne desireuxdésireux
En ruches encireesencirées
Ses Avettes68 doreesdorées.
Ore en un aire69 environné
Du bien de CerésCérès engrainé,
305Moissonneur se couronne
Des espicsépis qu’il luylui donne.
Quel contentement reçoit-il
Cueillant dans un verger fertilfertil’
De ses nouvelles antes
310Quelques pommes flairantes70 ?
Si tosttôt que le coustaucôteau pampré
DescouvreDécouvre le raisin pourpré,
Il honore Priape
De la premier grapegrappe.
315Quelquefois veautrévautré sur le bord
D’un ruisseau fontenier, s’endort
Sous la tendre fueilleefeuillée
D’une forestforêt tailleetaillée :
Où les oiseaux en divers sons
320Recordent leurs belles chansons,
Dont la douceur sucreesucrée
Les Dieux mesmemême recreerécrée.
--- 6v° ---
Bien que la frilleusefrileuse saison
Assemble sur son chef grison,
325Avec les vents de Thrace,
La bruïnebruine et la glace.
L’esbatébat des champs continué,
Ne s’allentitalentit diminué :
Car la froideur rebelle
330HaA sa douceur en elle.
Ores71 il suit un cerf rameux,
Ores un sanglier escumeuxécumeux,
Ores un liévrelièvre vistevite72
Il surprend en son gistegîte.
335Il deçoitdéçoit73, cauteleux pipeur,
Les oiseaux d’un pipeau trompeur,
Ou prinspris à la tirace74
ImprudensImprudent les enlace.
Puis quand la Marine Vesper75
340LuyLui fait souvenir du souper,
Et que la nuit prochaine
Se coule sur la plaine,
Ses beufsbœufs, trainanstraînant d’un col lassé
Le soc ennuyeux renversé,
345Vont chercher à l’estableétable
Le repos delectabledélectable :
Et les brebis pleines de laictlait,
ConduictesConduites d’un berger valet,
S’en retournent repeuësrepues
350Des campagnes herbuësherbues.
Adonc luylui s’approchant un peu,
Froidureux des chaleurs du feu,
Amiablement soupe
--- 7r° ---Au milieu de sa troupe :
355Non pas comme entre-nous espoinsépoints
De mille tyranniques soins,
Qui nous rendent amereamère
La viande ordinaire.
Nous de qui le somme oublieux
360Ne peut si bien siller les yeux,
Qu’entretenus d’un songe
Le souci ne nous ronge.
Une envieuse mauvaistié
Nos cœurs espointsépoints d’inimitié,
365Sans relascherelâche bourrelle
D’une gesnegêne76 cruelle.
Bellone77 les cheveux esparsépars
Se plonge au sein de nous soudars78,
Leur pinçant les entrailles
370De mordantes tenailles :
Qui comme Lions acharnezacharnés,
S’entre-deschirententre-déchirent obstinezobstinés
D’une dague ennemie,
La poitrine blesmieblêmie.
375HelasHélas ! douce Paix, quand veux-tu
Triompher de Mars abbatuabattu ?
Quand veux-tu cette guerre
Ensevelir sous terre ?
C’est toytoi, DeesseDéesse, qui nous peux
380Combler de bonheur si tu veux,
Sans toytoi l’humaine vie
D’aucun bien n’est suivie.
DestourneDétourne ces meurtres hideux
De nos champs, et laisse au lieu d’eux
--- 7v° ---385Aux amesâmes Citoyennes
Les douceurs anciennes.
Enlace d’un nœud Gordien
NostreNotre peuple Romulien,
Et ses haines maudites
390Chasse loin sur les Scythes.
Que nos Empereurs enflammezenflammés,
EstendansÉtendant leurs bras desarmezdésarmés,
S’entredonnent sans feinte
Une accolladeaccolade sainctesainte.
395Nous lors, sous l’arbre Palladin,
VoûronsVou’rons au Dieu Capitolin
Pour un tel beneficebénéfice,
Annuel sacrifice :
Et conduits de nos PeresPères vieux
400Danserons à l’entour des Dieux,
Chantant bien fortuneefortunée
Une telle journeejournée.
La Nourrice.
QUIconquesQUIconque voudra voir combien est tromperesse
La faveur que departdépart l’inconstante DeesseDéesse,
405Et combien follement nous tourmentons nos cœurs
ApresAprès la vanité de ces vaines grandeurs.
Qui voudra voir combien les puissances mondaines
Sujettes au destin balancent incertaines,
Rome, te vienne voir : il verra des pasteurs
410Avoir estéété jadis tes premiers fondateurs,
Qui pour l’antique honneur de glorieux ancestresancêtres
ReceurentReçurent un amas de canailles champestreschampêtres :
Lors quLorsqu’en leurs dures mains le bastonbâton pastoral
--- 8r° ---Tourna sa rude forme en un sceptre Royal :
415Puis, de tels citadins la race estreêtre sortie,
Qui tient ores79 à ses loixlois la terre assujettie.
Mais encor’ verra-tilt-il plus nouveau changement,
S’il confereconfère aujourdhuyaujourd’hui ton antique ornement
Au miserablemisérable estatétat, qui te tient affligeeaffligée.
420ToyToi qui dessous ton joug as l’Afrique rangeerangée,
Que les peuples d’Europe, et ceux que le Soleil
Visite tous les jours désdès son premier reveilréveil,
Craignent espouvantezépouvantés, comme les Colombelles
Craignent quand le Vautour vient fondre dessurdessus80 elles.
425ToyToi qui sous ton Empire as guerriereguerrière soumis
Les sauvages desertsdéserts des GetesGètes ennemis :
Et qui passant plus outre aux montagnes RipheesRiphées,
IndomtableIndomptable au labeur, as dressé tes tropheestrophées :
Bien que le froid BoreeBorée81 enfarine tousjourstoujours
430Leur front demi privé de la lampe des jours.
ToyToi toytoi, qui vaillamment brandissoisbrandissais ton espeeépée
Par tous les quatre coingscoins de la terre occupeeoccupée,
Soit où le clair PhebusPhoebus se pourmenepromène au matin,
Soit où courant le soir il borne son chemin :
435Maintenant (ô chetivechétive !) esteinteéteinte par les armes,
Par l’homicide fer de tes propres gendarmes,
Tu nages dans le sang de tes pauvres enfansenfants
Que n’aguerenaguère on voyoitvoyait marcher si triomphanstriomphants !
Tu souffres, pauvre Rome, helashélas ! tu souffres ores
440Ce que tu fis souffrir à la cité des Mores,
À la belle Carthage, où tes fiers Empereurs
DespouillezDépouillés de pitié commirent tant d’horreurs.
» OÔ qu’on dit à bon droit celuycelui quatre fois sage,
» De qui le sort douteux n’alterealtère le courage :
--- 8v° ---445» Et qui de la fortune eslevéélevé jusqu’en haut,
» N’entreprend point pourtant davantage qu’il faut :
» Demeure en mesmemême borne, et ne se glorifie
» De ses biens incertains, ausquelsauxquels il ne se fie.
À cestecette heure Junon, et quiconque des Dieux
450EnnemyEnnemi des Troyens, nous avoitavait odieux,
Prennent abondamment dessus nous la vengencevengeance
De nos premiers ayeuxaïeux qui leur firent offense :
Et l’ombre de Jugurthe82, errant par les Enfers,
Se voit bien aujourdhuyaujourd’hui contente de ses fers,
455Qui luylui chargeoyentchargeaient le dos au triomphe spectable
Que nous dressa de luylui la Fortune muable.
Hé Dieux ! tout est perdu, si les bons citoyens,
Qui nous restent encore aux champs Thessaliens,
N’exercent plus heureux leur salutaire espeeépée,
460Qu’ils ne firent jadis sous nostrenotre grand PompeePompée :
Et si les deux guerriers qui tiennent en leurs mains
Le salut balançant des fortunezfortunés Romains,
Ne recouvrent, vaillansvaillants, la liberté perdue,
Qu’en la mort d’un tyran ils nous avoyentavaient rendue.
465Las ! mais ne voyvois-je pas s’acheminer vers moymoi
La fille de Caton regorgeante d’esmoyémoi ?
Je crains si la Fortune au camp de MacedoineMacédoine,
Se tourne injustement pour le partyparti d’Antoine,
Et que Brute et Cassie abandonnezabandonnés des Dieux
470Abandonnent leur vie au fer victorieux,
(Ce que n’avienneadvienne, ô ciel !) que la chetivechétive Dame
Ne puisse supporter la douleur de son ameâme :
Et si l’on n’y pourvoit, que d’un fer outrageux
Elle ne suive au trac son perepère courageux.
83
475OÔ DesastreDésastre cruel ! ô sort impitoyable !
O douleur, qui n’as point de douleur comparable !
Encor ElectreÉlectre, encor que j’ameineamène tes pleurs,
Et que je les confronte à mes presensprésents malheurs :
Encor que je m’arrestearrête à tes longues miseresmisères,
480HecubeHécube, grisonnant aux GregeoisesGrégeoises84 galeresgalères,
VeufveVeuve de tant de fils, que les Danois85 vengezvengés
Meurtrirent par dix ans à tes murs assiegezassiégés :
Tes douleurs, tes tourmenstourments, tes larmes escouleesécoulées,
Las ! ne sont pas pour estreêtre aux miennes egaleeségalées.
485Ta douleur estoitétait libre, et la flotte des Grecs
Ne te defendoitdéfendait point de faire tes regrets :
Puis, les Dieux addoucisadoucis prindrentprirent en ta presenceprésence
De tes injurieux la fatale vengencevengeance.
Où c’est, helashélas ! où c’est que je voyvois nos Tyrans
490En leurs mechancetezméchancetés tous les jours prosperansprospérant :
Qui maistresmaîtres sur nos cœurs comme dessus86 nos vies,
Veulent nos libertezlibertés vilement asservies
SuyvreSuivre l’immanité87 de leurs affections :
Qui veulent, effrontezeffrontés, qu’en leurs proscriptions,
495Qu’en leurs meurtres sanglanssanglants, nos faces menteresses
Portent publiquement indices de liesses.
Ils defendentdéfendent les pleurs, et ne veulent souffrir
Que l’on regrette ceux qu’ils commandent meurtrir.
Nourrice.
Qui pourra mettre fin à vos larmes piteuses ?
Porcie.
500CeluyCelui qui m’envoyraenverra sur les rives ombreuses.
Nourrice.
Parlez-vous de la mort ?
Porcie.
» La mort est douce à ceux
Qui souffrent comme moymoi, quelque mal angoisseux.
Nourrice.
Ne vous proposez-vous vostrevotre espouxépoux pour exemple ?
Porcie.
Las je me le propose, et mon feu perepère ensemble !
Nourrice.
505VostreVotre espouxépoux est vivant.
Porcie.
Mais c’est en volonté
De nous restituer l’antique liberté.
Nourrice.
Quel bien en vostrevotre mort recevra la patrie ?
Porcie.
Mais quel bien reçoit-elle en ma dolente vie ?
Nourrice.
Las ! Madame, pour Dieu, que ce mortel desirdésir
510Par trop d’adversitezadversités, ne vous vienne saisir,
Repoussez loin de vous cestecette fureur damneedamnée.
Porcie.
Cela n’est pas fureur, c’est une destineedestinée.
Les destins, ma Nourrice, ore nous monstrentmontrent bien
Que sujet à leur force est le rond terrien.
515» Tout se fait par destins, sur le destin se fonde
» L’entier gouvernement de la machine ronde.
Nourrice.
Mais ce forçant destin ne vous commande pas
De vous tailler vous mesmemême un violent trespastrépas.
» Il faut attendre l’heure ordonneeordonnée à la Parque,
520» Pour nous faire descendre en l’infernale barque.
Vivez vivez joyeuse, attendant que les Dieux,
Vous rameinentramènent icyici Brute victorieux,
Pour destruiredétruire à son tour la ligue CesareeCésarée,
Et rendre en liberté sa patrie esploreeéplorée.
Porcie.
525Je craincrains.
Nourrice.
Que craignez-vous ?
Porcie.
Le malheur des combascombats.
Nourrice.
Avez-vous doncques88 peur qu’il ne surmonte pas ?
Porcie.
Leur pouvoir est plus grand.
Nourrice.
Sa querelle est meilleure.
Porcie.
Mais les Dieux inconstansinconstants sont pour eux à cestecette heure.
Nourrice.
QuoyQuoi ? que les Immortels, qui sont nostrenotre support,
530DelaissentDélaissent nostrenotre droictdroit pour maintenir leur tort ?
Porcie.
Ils ont ja89 tant de fois nostrenotre attente trompeetrompée,
SuyvantSuivant sous cestcet espoir le parti de PompeePompée.
Nourrice.
Mais le Tyran vaincueurvainqueur incontinent90 destruitdétruit,
De ses heureux combats n’emporta pas grand fruictfruit.
Porcie.
535PleustPlût au grand Jupiter qu’il dominastdominât encore,
Nous n’aurions pas les maux qui nous tenaillent ore,
Nous vivrions bien-heureuxbienheureux en repos souhaité,
Sans perte seulement que de la liberté :
Nous ne verrions sous luylui la Ville pleine d’armes,
540Commise à l’abandon d’un amas de gendarmes.
Rome ne verroitverrait pas un millier de proscrits,
Sous l’appasappât d’un guerdon91 en tant de lieux meurtris :
NyNi par divers cantons tant de testestêtes trancheestranchées,
Pour un espouvantailépouvantail aux rostres attacheesattachées.
545Or, je te plains CesarCésar ! CesarCésar je plains ta mort !
Et confesse à presentprésent que l’on t’a faictfait grand tort :
Tu devoisdevais encor vivre, et devoisdevais encor92 estreêtre
De ce chetifchétif Empire et le prince et le maistremaître :
VraymentVraiment je te regrette, et cuide93 fermement
550Que Brute et que Cassie ont fait injustement.
Nourrice.
Et qu’est- cela Madame ? estesêtes -vous en vous mesmemême ?
Ou si l’extremitéextrêmité d’une douleur extrémeextrême
Contraint vostrevotre estomachestomac de vomir ces propos ?
Porcie.
Nourrice, je le dydis pour le commun repos.
Nourrice.
555Et quoyquoi ? voudriésvoudriez-vous donc que CesarCésar fustfût en vie ?
Porcie.
Mais je voudroisvoudrais encor qu’il tinsttînt Rome asservie.
Nourrice.
Hé Dieux que dites-vous ?
Porcie.
Je dydis la veritévérité.
Nourrice.
De vouloir nostrenotre mal ?
Porcie.
Mais nostrenotre utilité.
Nourrice.
Utilité de voir un Tyran nous contraindre ?
Porcie.
560Non, mais de plusieurs mausmaux il faut choisir le moindre.
Puis qu’il est arrestéarrêté par le decretdécret des Dieux
Que ce puissant Empire acquis par nos ayeuxaïeux,
Courbe son dos sujectsujet sous les pouvoir d’un homme :
--- 10v° ---J’affecte plustotplutôt voir nostrenotre dolente RommeRome
565Serve des volontezvolontés de quelque Prince doux,
Qu’obeirobéir aux fureurs de ces Scythiques LousLoups,
De ces trois inhumains, qui n’ont en leur courage
Que l’horreur et l’effroyeffroi, que le sang et la rage.
Nous tuasmestuâmes CesarCésar pour n’avoir point de Rois,
570Mais au meurtre de luylui nous en avons faictfait trois :
Et crains que si ceux-là sont desfaitsdéfaits par les nostresnôtres,
Qu’en beaucoup plus grand nombre il en renaisse d’autres.
Car c’est une vraie Hydre en testestêtes foisonnant,
Qui plus on en abat, plus en va reprenant :
575Il faudroitfaudrait un Hercule à la pouvoir destruiredétruire,
Si les forces pouvoyentpouvaient d’un Hercule y suffire.
Nourrice.
Madame n’ayez peur, tant que Brute sera
Jamais en la Cité Tyran ne regnerarègnera.
CesteCette race de Brute a premierepremière bannie
580De nos superbes Rois la dure tyrannie :
Et a naguerenaguère encor’ sur toutes eu cet heur94
De mettre en liberté son païspays serviteur.
Elle -mesmemême pourra, si quelque autre s’efforce
D’opprimer de rechefderechef95 la liberté par force,
585DemonstrerDémontrer que son sang n’est point encouardyencouardi :
Ains96 qu’autant que jamais magnanime et hardyhardi,
Le consacre au salut de sa cherechère patrie.
Porcie.
Non au sien, car jadis elle y laissa la vie.
Nourrice.
» Qui meurt pour le païspays vit eternellementéternellement.
Porcie.
590» Qui meurt pour des ingrats, meurt inutilement.
Nourrice.
» De ceux jamais l’oublyoubli n’ombragera la cendre,
» Qui pour le ciel natal voudront leur vie espandreépandre.
Porcie.
» De ceux jamais les os ne seront honorezhonorés,
» Qu’on a vivansvivants encorencore ennemis declarezdéclarés.
Nourrice.
595La volonté du peuple est maintenant forceeforcée.
Porcie.
La querelle de Brute est ore delaisseedélaissée.
Nourrice.
Les Dieux la maintiendront.
Porcie.
Les Dieux meuzmus à courrouscourroux
Pour nos impietezimpiétés n’ont plus souci de nous.
Nourrice.
» TousjoursToujours propice aux bons est des Dieux la justice.
Porcie.
600» On leur voit bien souvent favoriser le vice.
Nourrice.
Ce n’est que pour un temps : pour un temps les mesfaitsméfaits
» Demeurent impunis à ceux qui les ont faictsfaits.
» Et mesmemême diroitdirait-on, voyant que la Fortune
» À leurs mauvais desseins se demonstredémontre opportune
605» Que les Dieux sont pour eux, mais ils le font exprésexprès,
» A finAfin de les punir plus aigrement après.
Porcie.
Nourrice, je ne sçaysais : mais une froide crainte
S’est depuis quelque temps en ma poitrine empreinte,
Qui me gelegèle les os, et peureuse me fait
610Soupçonner maugrémalgré moymoi que Brute soit desfaitdéfait.
Nourrice.
Madame, ostezôtez de vous ce soupçon dommageable.
Porcie.
HelasHélas ! Nourrice, helashélas, s’il estoitétait veritablevéritable !
Nourrice.
VeritableVéritable ! non non.
Porcie.
Hé Dieux que j’en ayai peur !
Nourrice.
» La peur ne printprit jamais racine en brave cœur.
615EsloignezÉloignez-la de vous, puis d’une humble priereprière
Sollicitez des Dieux la faveur coustumierecoutumière.
Porcie.
OÔ Dieux qui gouvernez de vos puissantes mains
Le variable sort des affaires mondains97,
Et qui du ciel moteur des boules tournoyantes
620Lancez sur les mechansméchants vos dardes98 foudroyantes :
Dieux, qui justes et bons, presidezprésidez aux combats,
Et ceux-là qu’il vous plaistplaît bouleversez à bas,
Qui soufflez le courage aux troupes enflammeesenflammées,
Qui tenez en vos mains le salut des armeesarmées :
--- 11v° ---625Si du brasier Troyen vous sauvastessauvâtes jadis
Nos Dardanes ayeuxaïeux sur les flots assourdis,
Et puis les retirant de la rage des ondes
ArrestatesArrêtâtes icyici leurs courses vagabondes :
Si de leur race encor’ fertilement croissant,
630Vous avez eslevéélevé cestcet Empire puissant,
Qui borne sa grandeur des bornes de la terre :
Si de tels nourriçonsnourrissons invincibles en guerre,
Vous avez eu tousjourstoujours cherechère l’authoritéautorité,
Si tousjourstoujours vous avez tenu pour leur costécôté,
635Tant que des oppresseurs de leur libre franchise
Vous ayez sic jusquescor jusqu’ ici99 malheuré l’entreprise :
À cestecette heure, bons Dieux, à cestecette heure Immortels,
Je vous prie qu’au besoin ils vous esprouventéprouvent tels,
Je vous prypri’, qu’à cestecette heure, armezarmés pour nostrenotre Empire,
640Vous ne vueillezveuillez souffrir qu’on le vienne destruiredétruire.
Favorisez à Brute, et d’un foudre esclatantéclatant
Renversez l’ennemyennemi qui l’ira combatantcombattant.
Broyez-le tout ainsi que la poudre menue,
Que le vent de Libye au rivage remue :
645Et que nous par vos mains rendus victorieux,
Puissions entretenir l’honneur de nos ayeuxaïeux.
Chœur.
FaceFasse la bonté des Dieux,
Que la nouvelle qui vole
De nostrenotre camp, soit frivole :
650Et que le sort envieux
N’ait selon la renommeerenommée
AtterracéAtterrassé100 nostrenotre armeearmée.
DesormaisDésormais que nous vaudroit101
AsseurerAssurer nostrenotre fiance102
--- 12r° ---655Sur une vaine innocence
Si pour defendredéfendre le droictdroit
De nostrenotre equitableéquitable Empire
Nous avons tousjourstoujours du pire ?
» Rien n’est durable icyici bas,
660» Rien si ferme ne demeure
» Qu’il ne change d’heure en heure :
Toutefois n’y pensant pas
Nous cuidons103 que nostrenotre RommeRome
Ne treuvetrouve qui la consomme.
665» Nous n’avons que la Vertu,
» Qui florisse toujours une,
» Et qui domtedompte la Fortune
» Sous celuycelui qu’elle a vestuvêtu :
» Seule elle oppose les armes
670» À ses aveugles alarmes.
» CeluyCelui qui s’arme le cœur
» D’une virile asseuranceassurance,
» Ne tombe sous la puissance
» De son ennemyennemi vainqueur.
675» Car jamais un grand courage
» Ne se soumet au servage.
» L’injuste commandement
» D’une tourbe populaire,
» Ne le contraint de rien faire
680» Contre son entendement :
» Non pas nyni mesmemême la face
» D’un Tyran qui le menace.
» Encore que Jupiter
» Renverse de sa tempestetempête
685» Tout le monde sur sa testetête,
--- 12v° ---» Il ne peut l’espouvanterépouvanter :
» Sa ruine sulphureesulfurée
» Battra sa testetête asseureeassurée :
» Soit ou qu’il se trouve enclos
690» De mille piques guerrieresguerrières,
» Ou qu’aux ondes marinieresmarinières
» Il soit assiegéassiégé des flots,
» Sa face libre de crainte
» Ne pallirapâlira point desteintedéteinte.
ACTE. III.
AreeArée, Philosophe.104
695POurquoyPOurquoi, Fortune injuste, as-tu fallacieuse,
DestourbéDétourbé le repos de ma vie ocieuseotieuse,
Pour m’esleverélever si haut ? moymoi qui me contentoiscontentais
Heureusement vivant ainsi comme j’estoisétais.
N'est-ce à finafin que ta main volagement maline,
700Me facefasse trebuchertrébucher de plus grande ruine ?
N’est-ce à finafin qu’eslevéélevé sur un rocher plus haut,
Je reçoive en tombant un plus horrible saut ?
OÔ que plus seurementsûrement je devidoisdévidais105 ma vie,
EsloignéÉloigné des poisons de la mordante envie,
705Dans les rocs caverneux du goulfegolfe Pharien106,
Où franc de mille soingssoins je demeuroisdemeurais tout mien,
N’ayant en mon esprit autre sollicitude
Que de vaquer paisible au repos de l’estudeétude !
Lors107 quel plaisir m’estoitétait-ce, eslevéélevé dans les Cieux,
710Contempler ou le cours du Soleil radieux,
Son chemin eterneléternel, et comme autour du monde
Il trainetraîne tous les jours sa clairtéclarté vagabonde :
--- 13r° ---Ou la rondeur de PhebePhèbe108, et ses nocturnes feux,
Qu’elle assemble argentine en son globe nuiteux :
715Ou ces quatre elemenséléments, dont la vive influence
S’espancheépanche sur les corps qui reçoivent naissance :
Bref, tout ce que jadis le difforme Chaos
AvoitAvait confusément en sa machine enclos,
Qui viendra de rechefderechef109 d’une cheutechute pesante
720Accabler sous le ciel cestecette race mechanteméchante.
Ores voicyvoici le temps, auquel doivent les Dieux
DestruireDétruire courroucezcourroucés ce monde vicieux,
A finAfin de r’engendrerrengendrer une autre sorte d’hommes
Meilleurs et plus entiers que cent fois nous ne sommes :
725Tels que chacun estoitétait lors quelorsque Saturne RoyRoi
GouvernoitGouvernait en repos le monde sous sa loyloi,
Et que de ce grand Dieu la fille inviolable,
AstreeAstrée descendit en la terre equitableéquitable
Avecques110 FoyFoi sa sœur, et qu’elles regissoyentrégissaient
730Les vertueux mortels qui leur obeissoyentobéissaient.
On ne sçavoitsavait alors que c’estoitétait de la guerre,
Que c’estoitétait de s’armer pour defendredéfendre sa terre,
La trompette criarde encore n’avoitavait pas
La force d’enflamberenflammer les hommes aux combascombats :
735L’usage n’estoitétait point de bastirbâtir forteresses,
De clorreclore les citezcités de murailles espessesépaisses :
Les chemins lors estoyentétaient ouverts à tout chacun,
Le monde universel n’avoitavait qu’un bien commun,
Et la terre aux saisons produisoitproduisait fourmentierefromentière,
740De son sein liberallibéral une moisson entiereentière,
Sans que sur les sillons la greslegrêle bondissant
DecoupastDécoupât renversé le tuyau jaunissant.
Puis il sourdit apresaprès une race seconde,
--- 13v° ---Qui ne fut pas du tout en vertus si fecondeféconde.
745Mais puis une autre encor’ habita l’Univers,
Qui subtile inventa mille ouvrages divers,
Non mechanteméchante pourtant, mais qui de la premierepremière
AbandonnoitAbandonnait desjadéjà la simplesse grossieregrossière.
Elle apprit de chasser les bestesbêtes aux forestsforêts,
750Et de les enlacer trompeusement aux rets :
De pescherpêcher les poissons emmantelezemmantelés d’escaillesécailles111,
D’un hameçon caché qui leur coustcoût112 les entrailles :
De piper113 les oiseaux par une feinte voix,
Ou freschementfraîchement escloséclos les denicherdénicher aux bois :
755D’assujettir au joug les ToreauxTaureaux indomtablesindomptables,
Et leur faire escorcherécorcher les terres labourables,
De sillonner la terre, et dans son large sein
Enfermer tous les ans un nourrissable grain.
Or ce sieclesiècle dernier où maintenant nous sommes,
760Engendra detestabledétestable une semence d’hommes,
Qui proclifs114 aux mesfaitsméfaits ne se proposent rien,
Quelque mechantméchant qu’il soit, qu’ils n’entreprennent bien.
Ils creusent par labeur les costescôtes de la terre
Pour en tirer, meurtriers, les outils de la guerre,
765Le fer, le plomb, l’acier, execrablesexécrables metauxmétaux,
Avec l’or, qui nous forge encore plus de maux.
On vestvêt une cuiracecuirasse, on enferme sa testetête
Dans un creux morion115, qui dresse une grand’crestecrête.
On s’arme tout le corps, on se range aux combascombats,
770Et sur la rouge plaine on hastehâte son trespastrépas.
On ferme les CitezCités de murailles dresseesdressées,
On les ceint à l’entour de fosses abaisseesabaissées,
On assaut, on defend,défend le fer de toutes parts
FlamboyeFlamboie estincelantétincelant en la main des soudars116.
--- 14r° ---775La FoyFoi, la Charité, la Concorde amiable
Ont, contraintes, fuyfui ce monde abominable :
La Justice bannie est remonteeremontée aux cieux,
Et les autres vertus que nous prestoyentprêtaient les Dieux :
Le desirdésir de combatrecombattre, et la faim desireusedésireuse,
780D’amasser sans repos la richesse envieuse,
UlcereUlcère nostrenotre cœur : puis cestecette ambition,
Ordinaire tyran de nostrenotre affection,
Nous fait à droit, à tort, par diverses manieresmanières,
Convoiteux aspirer aux grandeurs EmperieresEmperières117.
785» Le droictdroit est violé, et dit-on qu’on ne doit,
» Quand on veut dominer, avoir souci du droit.
» Le monde perverti de jour en jour empire :
» L’âge moins corrompu de nos perespères fut pire
» Que celuycelui des ayeuxaïeux, le nostrenotre en laissera
790» Quelque autre plus mechantméchant qui le surpassera.
Octave.
Les traistrestraîtres sont punis, ta douceur outrageeoutragée,
OÔ trop humain CesarCésar, est maintenant vengeevengée :
Les ingrats, les meurtriers, les lascheslâches ennemis
Ont receureçu le loyer du mal qu’ils ont commis.
795Ta lamentable mort vaillamment poursuivie,
Cache sous le tombeau leur parricide vie :
Tes ManesMânes sont contents, tes ombres aux Enfers
Ne se complaignent plus des outrages soufferts.
Brute de son poignard a prevenuprévenu la peine,
800Que surmonté de nous il attendoitattendait certaine :
Il est mort, il est mort, et ne reste aujourdhuyaujourd’hui
Sinon tant seulement quelque cendre de luylui :
Et n’a faictfait opposant ses malheureuses armes,
--- 14v° ---Qu’accompagner sa mort d’un millier de gendarmes,
805Qui gisent sur le champ froidement estendusétendus :
Comme quand les espicsépis, nouvellement tondus
Par la limeuse dent des mordantes faucilles,
Sont couchezcouchés rang-à-rang, sur les sillons fertiles.
Maintenant nous regnonsrégnons, maintenant ce païspays118,
810Qui traistretraître à son CesarCésar nous avoitavait tant haïs,
Courbe son col119 mutin sous nos armes maistressesmaîtresses.
Ores nous les voyons par tourbes flateressesflatteresses120
Venir de toutes parts, monstrantmontrant dessus121 le front,
Pour nous gratifier, autre vouloir qu’ils n’ont.
815Leur premierepremière franchise122, entre nos mains esteinteéteinte,
Ne leur laisse aujourdhuyaujourd’hui qu’une dure contrainte,
Qu’ils souffrent subjuguezsubjugués, comme un cheval domtédompté
Souffre dessus123 son dos le chevalier monté.
Ores, depuis le bout de l’Afrique rostierôtie
820Jusqu’aux derniers glaçons de la froide Scythie,
Depuis le clair sejourséjour des Indois emperlezemperlés,
Jusqu’au bord incogneuinconnu des Bretons reculezreculés,
Tout ce large contour, tout cet horrible espace
Que la vieille TethysTéthys vagueusement embrasse,
825Nous sert, nous obeïtobéit, nous revererévère, nous craint,
OstéÔté124 quelque mutin qui sera tosttôt attaintatteint,
OstéÔté tant seulement ce corsaire PompeePompée,
Qui nous retient encor’ la Sicile occupeeoccupée :
Mais il sera puni si ses vaisseaux fuyarsfuyards
830Attendent une fois le choc de nos soudars125,
Et avec luylui encor’ la troupe conjureeconjurée,
Qu’on dit par desespoirdésespoir s’estreêtre là retireeretirée.
Je les veux poursuyvir126, quelque part que les eaux,
Que les eaux de la mer recelentrecèlent ses vaisseaux :
--- 15r° ---835Car en toute la terre il ne se verra place,
CoingCoin nyni recoingrecoin aucun, où je ne les pourchasse.
Je les suivraysuivrai par tout, et comme un TygreTigre ireux127,
Qui court opiniastreopiniâtre apresaprès un Cerf peureux,
Je roidirayraidirai ma course apresaprès leurs nausnaufs128 fuytivesfuitives.
840Jusqu’à tant qu’importun je les tienne captives.
AreeArée.129
Jamais donc entre vous ne verrayverrai-je la paix ?
Octave.
Tant qu’ils seront vivants vous n’en verrez jamais.
AreeArée.
N’avez-vous prinspris encorencor’ raisonnable vengencevengeance ?
Octave.
Nulle vengencevengeance peut égaler leur offense.
AreeArée.
845Si les Dieux tant de fois nous estoyentétaient punisseurs,
Que nous chetifschétifs mortels leurs sommes offenseurs,
Leur foudre defaudroitdéfaudrait, et la terre profonde,
Sans cause enfruiteroitenfruiterait sa poitrine fecondeféconde :
Ainsi vous convient-il estreêtre aux vostresvôtres plus doux.
Octave.
850» Qui tient ses ennemis, les doit destruiredétruire tous.
AreeArée.
» La clemenceclémence est l’honneur d’un Prince debonnairedébonnaire.
Octave.
» La rigueur est tousjourstoujours aux Princes necessairenécessaire.
AreeArée.
» Un Prince est bien voulu pour son humanité.
Octave.
» Un Empereur est craint pour sa severitésévérité.
AreeArée.
855Soyez prompt à douceur, et tardif à vengencevengeance.
Octave.
Mais bien prompt à rigueur, et tardif à clemenceclémence.
AreeArée.
» Un Prince trop cruel ne dure longuement.
Octave.
» Un Prince trop humain ne regnerègne seurementsûrement130.
AreeArée.
CesarCésar pour se vangervenger ne proscriptproscrit jamais homme.
Octave.
860S’il les eusteût tous proscriptsproscrits, il regneroitrègnerait à RommeRome.
AreeArée.
Il espargnoitépargnait leur sang.
Octave.
Il prodiguoitprodiguait le sien.
AreeArée.
Il estimoitestimait beaucoup garder un citoyen.
Octave.
» D’un Citoyen amyami la vie est tousjourstoujours cherechère,
» Mais d’un qui ne l’est pas nous doit estreêtre legerelégère.
AreeArée.
865CesarCésar pardonnoitpardonnait tout.
Octave.
Que servit son pardon ?
AreeArée.
D’en conserver plusieurs.
Octave.
Quel en fut le guerdon131 ?
AreeArée.
Que graveegravée en nos cœurs sa florissante gloire,
Vit eternellementéternellement d’une heureuse memoiremémoire.
Octave.
Il est mort toutefois.
AreeArée.
Immortel est son los.
Octave.
870Mais son corps n’est-il pas dans le sepulchresépulcre enclos ?
AreeArée.
Ne devoitdevait-il mourir ?
Octave.
Non, si sa main ireuse132
EustEût mis premierepremière à mort cestecette troupe orgueilleuse.
AreeArée.
EncoresEncore vous faut-il d’un courage addoucyadouci
Comploter quelque fin à ce discord icyici :
875Vous devez accoiser133 ce turbulent orage,
Et sauver par pitié le reste du naufrage.
Octave.
PlustostPlutôt du jour flambant l’eternelleéternelle clairtéclarté
Se joindra sociable avec l’obscurité :
PlustostPlutôt l’alme Soleil, rompant sa course egaleégale,
880DonraDonn’ra ses premiers feux à la mer Atlantale,
Et lassé de courir, bornera son chemin
Dans le flot Indien qu’il redore au matin :
PlustostPlutôt à flots courbezcourbés le TybreTibre porte-arenearène134
Refusant de couler dedans la mer Tyrrehene135,
885RoidiraRaidira contre-mont ses refluantes eaux,
Et les fera ramper au sommet des coupeaux.
AreeArée.
Et quoyquoi ? si des mortels les sanglantes querelles
Dans leur cœur acharné croupissent eternelleséternelles,
Si tousjourstoujours les cousteauxcouteaux meurtrierementmeurtrièrement trenchanstranchants,
890De nos corps moissonnezmoissonnés affertilent136 les champs :
Si tousjourstoujours le courroux, si la faim de combatrecombattre,
En nostrenotre cruel sang boüillonnebouillonne opiniastreopiniâtre :
Que jamais le vainqueur, que le vaincu jamais
Ou ne vueilleveuille, ou ne puisse incliner à la paix,
895Tout s’en ira destruitdétruit, cestecette fureur perverse
Jettera tout d’un coup le monde à la renverse.
--- 16r° ---La campaignecampagne fertile au lieu de ses moissons
Ne rapportera plus que sauvages buissons,
Que chardons espineuxépineux, dont son eschineéchine verte
900En touffeaux herissezhérissés sera tousjourstoujours couverte :
Les peupleuses citezcités, desertesdésertes serviront
De funebresfunèbres tombeaux à ceux qui perirontpériront :
Le feu de toutes parts, bruyant comme un tonnerre,
AbbatraAbattra les maisons et les temples par terre :
905Une profonde cendre ondoyant sur les corps,
Couvrira sepulchralesépulcrale une pile de morts.
Embrassez donc la paix, que l’on dit en vulgaire
» EstreÊtre utile au vainqueur, au vaincu necessairenécessaire.
Octave.
CesarCésar me le defenddéfend, que ces loups inhumains
910Meurtrirent au SenatSénat de leurs traistressestraîtresses mains :
CesarCésar qui subjugua les Gaules belliqueuses,
Et qui singlantcinglant premier sur les plaines ondeuses
Du vieillard OceanOcéan, alla sur ses vaisseaux
IndomtableIndomptable chercher d’autres mondes nouveaux :
915Qui soumit à nos loixlois cestecette terre Bretonne,
Que la mer comme un mur loin de nous environne :
Qui d’un pont estrangerétranger brida le Rhin Germain,
Et le rendit subjetsujet à son TybreTibre Romain.
Les felonsfélons, les ingrats, pour tant de beneficesbénéfices,
920Non contenscontents de l’avoir privé de leurs offices,
S’armerentarmèrent contre luylui, et de diverses parts
Pour le cuider combatrecombattre137 assemblerentassemblèrent soudars138.
Mais les Dieux, qui beninsbénins soustindrentsoutinrent sa querelle,
Rendirent en ses mains cestecette race cruelle,
925Qu’il receutreçut trop humain, pardonnant à chacun,
Sans retenir les biens nyni les honneurs d’aucun :
Ainçois139 plus que nous mesmemême honora les parjures
--- 16v° ---De divers Questurats140, de diverses PreturesPrétures,
Les retint ses amis, et les honora tant
930Qu’ils ne demandoyentdemandaient rien qu’ils n’eussent à l’instant.
Ils l’ont pourtant occis, et dans son sang humide
Bourrellement lavé leur dextre141 parricide :
Et puis qu’on leur pardonne, et qu’Octave adouci
En telles laschetezlâchetés les reçoive à merci !
935Je veux je veux plustotplutôt que Jupin142 me foudroyefoudroie,
Et sous les antres creux de l’Averne m’envoyeenvoie.
Chœur.
OÔ MereMère alme143 des Dieux, Nature, qui compasses
L’ordre de l’Univers,
Et qui partis144 les Cieux en differentesdifférentes masses,
940Et en branslesbranles divers.
Et toytoi grand Jupiter, qui lambrisses le monde,
Comme un riche palais,
De mille Astres mouvansmouvants, dont la carrierecarrière145 ronde
Ne s’allentistalentit146 jamais :
945PourquoyPourquoi prensprends-tu le soin de leur belle conduite
Par un sentier frayé ?
Las ! pourquoypourquoi les joins-tu d’une fuyante suittesuite,
À leur gond tournoyé ?
Pour maintenant ouvrir la saison printaniereprintanière
950Dans les prezprés rajeunis :
Maintenant pour dresser une forestforêt blatiereblatière147
Sur les sillons jaunis :
Maintenant pour meurirmûrir les tiedeurstiédeurs de l’Automne,
Le raisineux amas :
955Et maintenant pour rendre à l’hyverhiver qui frissonne
La glace et les frimas ?
Ou pourquoypourquoi balançant d’un si constant estudeétude
Ces mouvemensmouvements certains,
--- 17r° ---Ne prensprends-tu Jupiter, quelque sollicitude
960De nous pauvres humains ?
» Les hommes mesprisezméprisés au -dessous de la fange
» Qui croupit dans un val,
» Reçoivent incertains comme le sort se change,
» TantostTantôt bien, tantosttantôt mal.
965» Fortune aux piéspieds aellezailés nous gouverne maistressemaîtresse
» Selon sa volonté :
» D’elle seule dependdépend toute nostrenotre richesse,
» Et nostrenotre pauvreté.
» Ses aveugles presensprésents, jettezjetés à l’avantureaventure,
970» Honorent plus souvent
» Un homme vicieux qui de vertu n’a cure,
» Qu’un homme bien vivant.
» Et ceux que le desirdésir mechammentméchamment ensorcelle
» D’un illicite honneur,
975» En leurs faits violensviolents ont presque tousjourstoujours d’elle
» Une heureuse faveur.
» Si quelqu’un est Tyran, s’il opprime sa terre,
» S’il porte un mauvais cueurcœur,
» S’il afflige les bons, et qu’il leur meinemène guerre,
980» Il s’en ira vainqueur,
» Et à son appetitappétit il les meurtrira, comme
» Un boucher à ses piezpieds
» Meurtrit, impitoyable, impitoyable assomme
» Deux grands ToreauxTaureaux liezliés.
985O miserablemisérable Rome, et plus infortuneeinfortunée,
Que nulle des citezcités,
Que ta puissante main ait jadis ruineeruinée
Pleine d’adversitezadversités !
HelasHélas ! tu monstresmontres bien, que l’esclatantéclatant tonnerre
--- 17v° ---990De Jupin148 courroucé,
Brise plustostplutôt un Pin qui s’eleveélève sur terre,
Qu’un arbre atterracéaterrassé.
VoyVois comme le destin autheurauteur de nos miseresmisères,
Le destin envieux,
995Accable maintenant d’infortunes ameresamères
Ton chef audacieux.
» Mais ce que nous souffrons, mortelles creaturescréatures,
» Mais ce que nous faisons
» Vient de la dure Parque, et joint à ses filures,
1000» Tourne avec ses pesons149.
» Son ordre est immuable, et qui point ne s’arrestearrête
» Pour la grandeur d’un RoyRoi :
» Aussi ne flechitfléchit point sous la triste requesterequête
» D’un pauvre en son esmoyémoi.
1005» Le soucysouci recuisant nos amesâmes embraseesembrasées,
» Inutil’ ne sçauroitsaurait
» Changer l’ordre filé des mortelles fuseesfusées150,
» Que tourne son roüetrouet.
» Ainsi bien souvent advient, qu’en craignant la nuisance
1010» D’un destin malheureux,
» Le malheur redouté soudainement s’eslanceélance
» Sur nostrenotre chef peureux.
Marc Antoine
OÔ Beau sejourséjour natal esmerveillableémerveillable aux Dieux,
OÔ terre florissante en peuple glorieux,
1015CoustauxCôteaux sept fois pointus, qui vostrevotre testetête aiguë
Portez noble en palais jusque auxjusqu’aux pieds de la nuënue :
--- 18r° ---Soit où flanquezflanqués de tours vous honorez Jupin151,
Dans un temple bastibâti du roc Capitolin :
Soit où vous elevezélevez en bosse CelienneCélienne
1020En pointe Vaticane, ou en Esquilienne,
Soit où vous recourbez sous le faix Quirinal,
Sous l’orgueil Palatin, ou sous le Viminal152 :,
Joyeux je vous salue : et vous Dieux tutelairestutélaires,
PenatesPénates honorezhonorés, nos recours salutaires
1025Je vous salue aussi, et vous salue, ô Dieux,
QuiconquesQuiconque soyez-vous, par qui victorieux
Je revoyrevois maintenant ma desirabledésirable terre.
Je viens payer les vœux, qu’envelopéenveloppé de guerre,
Sous la mercymerci du sort, je fis à vos autels,
1030Si je pouvoispouvais domterdompter mes ennemis mortels.
Or toytoi, brave Cité, des autres CitezCités Roine153,
ResjouyRéjouis -toytoi de voir ton nourriçonnourrisson Antoine
Le laurier sur le front, signal d’avoir brisé
Tout ce que l’ennemyennemi luylui avoitavait opposé,
1035À qui nyni les rochers des rives emmureesemmurées,
NyNi les flots blanchissansblanchissants des ondes colereescolérées,
Mille escadrons armezarmés de soudards154 pleins d’horreur,
Le fer, le sang, le feu, n’ont peu donner terreur :
Semblable à un torrent, que l’hyverhiver gros de nues
1040PrecipitePrécipite en bruyant des montagnes chenues155,
Qui froisse, rompt et brise à ses efforts premiers,
Les arbres, les rochers, les palis jardiniers156,
Qu’il emporte avec soysoi maugrémalgré la vaine force
Du paisanpaysan157 courroucé, qui contre luylui s’efforce.
1045Ou tel qu’un Ours patupattu, qui dressé contre-montcontremont,
Voit les Chasseurs de loin sur la troupe d’un mont
Entrer au creux prochain, sa loge caverneuse,
--- 18v° ---Pour luylui ravir, brigansbrigands, sa race genereusegénéreuse.
Il hurle de fureur, et terrible au regard
1050Branlant son poil rebours s’eslanceélance comme un dard,
Ou comme un traicttrait de feu qui vollevole par le vuidevide
Contre les gros espieuxépieux de son voleur timide,
Qu’il brise par morceaux, tout ainsi qu’un roseau
NourryNourri marescageuxmarécageux dans le limon d’une eau,
1055Passetemps d’Aquilon, qui terracéterrassé l’abaisse,
Puis d’un air resoufléressouflé tout d’un coup le redresse.
Tout ainsi colerécoléré, j’ayai pressé furieux
Leur col accravantéacravanté du pied victorieux,
J’ayai noyé de leur sang la plaine EmathienneÉmathienne,
1060Et domtantdomptant aujourdhuyaujourd’hui leur rage citoyenne
Je laisse instruction à la posteritépostérité
De mieux tenir le frein à son cœur despitédépité,
Que ses perespères defunctsdéfunts, dont l’ingrate folie
A mis l’espeeépée au cœur de la noble Italie.
Ventidie.
1065Les pauvres malheureux ne consideroyentconsidéraient pas
Que depuis le berceau vous suivez les combascombats,
VrayVrai sang HerculeanHerculéen, pour ne craindre l’audace
D’un vanteur ennemyennemi, ses coups, neni sa menace.
Jadis ce grand heroshéros, Hercule vostrevotre ayeulaïeul,
1070CombatitCombattit AcheloëAchéloos158 enflé de tel orgueil :
Qui sorti monstrueux de l’onde sa naissance,
Le pensoitpensait estonnerétonner d’une sotte arrogance,
Jusqu’à tant que son bras inhabile à la peur
EustEût estourdyétourdi de coups cestcet impudent braveur,
1075Qui desjadéjà triomphoittriomphait devant que159 la victoire
EustEût couronné son chef160 d’une constante gloire.
Antoine.
» Tout homme volontiers ses ancestresancêtres ressent.
Le Lion engendré d’un perepère rugissant
--- 19r° ---À peine peut marcher, que guerrier il essayeessaie
1080D’attaquer un Taureau destiné pour sa proyeproie :
Mais le Cerf vistevite-pieds, et le Pigeon peureux
Ne conçoivent jamais des enfansenfants genereuxgénéreux,
Ains161 avecque le sang semblent qu’ils leur ont peinte
Au fond de l’estomachestomac et la fuite et la crainte.
1085MoyMoi, nayné d’un devancier qui n’a jamais vescuvécu162
Travaillé d’ennemyennemi, qu’il n’ait tousjourstoujours vaincu,
Et qui désdès le maillot163 commença de combatrecombattre
Les serpensserpents animezanimés de Junon sa marâtre,
Qu’il estranglaétrangla nerveux de son bras enfantin,
1090DediéDédié seulement à presser le tetintétin164
De sa cherechère nourrice, et d’une main mignarde
À l’ouvrir plein de laictlait dans sa bouche tetardetétarde165.
MoyMoi nayné d’un devancier, qui depuis que les ans
FeirentFirent ses nerfs enflezenflés estendreétendre plus puissanspuissants,
1095Pour sa premier epreuveépreuve atterrassa166 la Biche
Superbe aux pieds d’airain, et printprit sa corne riche,
Qui fertilfertile en labeurs sur luylui multipliezmultipliés
Comme l’eau multiplie en ses flots repliezrepliés,
Occit167 à coups de masse et de flechesflèches pointues
1100L’Hydre, bestebête LerneeLernée168, aux espaulesépaules testuestêtues169 :
Qui ouvrit le gosier au Lion NemeanNéméen170,
Ancienne frayeur du bourg CleoneanCléonéen171 :
Qui domtadompta sous ses pieds le sanglier d’ErymanteÉrymanthe,
Qui tua desdaignédédaigné le fier TheodomanteThéodomante,
1105Qui osa desfierdéfier GeryonGéryon à trois corps,
Qui força les Enfers habitacle des morts,
Qui suffoqua luiteurlutteur le Libyen AnteeAntée,
Qui recourba le col sous la charge AtlanteeAtlantée,
Qui les Centaures durs, genre Ixionien,
--- 19v° ---1110Qui Busire inhumain, Tyran EgyptienÉgyptien,
Massacra de ses mains, qui tant qu’il fustfut en vie
Les monstres dechassadéchassa de la terre asservie.
MoyMoi moymoi sorti de luylui, que ferayferai-je sinon
Que taschertâcher d’acqueriracquérir un semblable renom
1115Par faictsfaits chevaleureux172, et de faire cognoistreconnaître
Que je suis à bon droictdroit digne d’un tel ancestreancêtre ?
Or tout ainsi qu’il fut travaillé de Junon,
Je le suis d’elle mesmemême, ou de quelque Démon,
Qui haineur173 me pourchasse, et me filant sans cesse
1120Affaire sur affaire, en repos ne me laisse.
Ventidie.
Mais gracesgrâces à ce Dieu, qui arbitre sur nous,
Retient comme il luylui plaistplaît, ou lance son courroux,
Nous sommes eschappezéchappés des plus fieresfières tempestestempêtes
Qui peussentpussent menacer nos perilleusespérilleuses testestêtes.
Antoine.
1125Combien de fois plongé dans les goufresgouffres de Mars,
AyAi-je aux premiers scadrons174 tronçonné de soudars175,
Quand trop chauds de mourir, ils s’ingeroyentingéraient d’audace
De soustenirsoutenir les coups de ma grand’ coutelace,
Qui leur ouvroitouvrait le ventre, et foiblesfaibles de genousgenoux
1130Les faisoitfaisait trebuschertrébucher le visage dessous ?
Combien de froids hyvershivers, couché dessous les armes,
AyAi-je pressé la terre au milieu des allarmesalarmes,
Le corps oinctoint de sueur, le visage noircynoirci
D’une crasse peineuse où j’estoisétais endurcyendurci,
1135Semblable aux rivagers de l’onde Tanaïde176,
Et à ceux que nourrit le marezmarais MeotideMéotide177,
Les cheveux à long poil flotantsflottants dessous l’armet
Qu’une hure effroyable attacheeattachée au sommet
RendoitRendait plus furieux, sur deux yeux brillansbrillants comme
1140Deux grands astres de nuit quand PhebusPhoebus court au somme ?
--- 20r° ---TesmoingTémoin la Palestine au peuple circoncis,
Où le cours d’un EstéÉté de ma dextre178 j’occis179
Plus de soudars180 rompus, que leur Jordan ne porte
D’arenearène181 graveleuse au sein de la mer morte.
Ventidie.
1145TesmoingTémoin aussi le peuple, à qui le Nil negeuxneigeux
EngresseEngraisse les sablons de son limon fangeux182,
Ains que183 se desgorgerdégorger par sept portes humides
Dans le palais salé des vierges NereïdesNéréïdes.
Là combien de milliers de Nilides184 mutins
1150FeistesFîtes -vous dehacherdéhacher par les scadrons185 Latins
RengezRangés sous vostrevotre charge, alors que PtolomeePtolomée
Indignement chassé de sa province armeearmée
Fut restablyrétabli par vous, qui du premier abord
Ses peuples rebellezrebellés desfeistesdéfites sur le bord,
1155Laissant à vos nepveuxneveux186 une belle memoiremémoire
Pour estreêtre espoinçonnezépoinçonnés d’une semblable gloire ?
Antoine.
Quand ce vaillant CesarCésar, la terreur des Gaulois,
Qui la terre Albionne187 asservit à nos loixlois
Avec le Rhin domtédompté, pour son juste salaire
1160Fut vilement fraudé de l’[honneur]188 Consulaire,
Et qu’il vint en la plaine, où Rubicon frontier
Fait roulant en la mer un humide sentier :
MoyMoi, qui pour me sauver de Rome maistriseemaîtrisée,
VestisVêtis d’un simple serf la robe desguiseedéguisée :
1165MoyMoi qu’on avoitavait chassé, moymoi, que le Tribunat
N’avoitavait peupu garantir des rages du SenatSénat :
J’enflambayenflambai son courage à pousser les enseignes
Dans l’ItaleItalie trempeetrempée en venimeuses haignes189.
Or le camp de Bronduse190, où l’ennemyennemi batubattu
1170D’un gendarme plus fort esprouvaéprouva ma vertu,
Et celuycelui de Pharsale, et la Gauloise plaine,
--- 20v° ---Qui se couche estendueétendue aux portes de ModeneModène,
SepulchreSépulcre à deux Consuls, et ce que j’ayai depuis
FaictFait au bord Philippiq’, monstrentmontrent ce que je puis,
1175Bien que le sang versé de vous, ô ma Patrie !
Me facefasse avoir pitié de la tourbe meurtrie :
Sinon quand je repense à l’execrableexécrable tour
Qu’ils ont faictfait traistrementtraîtrement à CesarCésar vostrevotre amour,
Que par trop enyvrezennivrés d’une liberté folle,
1180Ils meurtrirent ainsi qu’un taureau qu’on immole.
Ventidie.
Pour cela puissent-ils, si quelques -uns d’entre eux
Ont sauvé de vos mains leur chef malencontreux,
Entretenir tousjourstoujours d’adventuresaventures funestes,
Eux, leur race, leur bien, leur renom, et [leurs]191 gestes.
Octave.
1185DOnq’DOnc CesarCésar est vengé ? donque192 si peu de morts
Serviront de victime à son funebrefunèbre corps,
Donq’Donc nos bras engourdis, et trop lascheslâches à suivre
Le dos de l’ennemyennemi, les voudront laisser vivre ?
Et tant d’hommes tacheztâchés de son cruel trespastrépas
1190Dans le sombre tombeau ne devalerontdévaleront pas ?
Que pensez-vous Antoine, est-il bien raisonnable
Qu’il eschappeéchappe quelqu’un de cestecette gent coupable,
Et que le corselet descouvredécouvre nostrenotre dos
Ains qu’193un ombreux sepulchresépulcre ait engoufréengouffré leurs os ?
1195» Sus sus, esveillonséveillons -nous : c’est vergongnevergogne194 de faire
» Guerre à son ennemi, que l’on ne veut desfairedéfaire.
Antoine.
Quels ennemis bandezbandés n’ont senti nos efforts ?
Octave.
Ce n’est encore assez, ils devroyentdevraient estreêtre morts.
Antoine.
Les meurtriers de CesarCésar sont-ils vivansvivants encore ?
Octave.
1200Non, mais leurs partisans il nous faut poursuivre ore.
Antoine.
Ne les avons-nous pas despouillezdépouillés et bannis ?
Octave.
Mais il convient qu’ils soyentsoient plus griefvementgrièvement punis.
Antoine.
Est-il plus grief195 tourment que souffrir nostrenotre Empire ?
Octave.
Ce n’est pas le plus grief puis qupuisqu’on en craint un pire.
Antoine.
1205Leur vie malheureuse est pire que la mort.
Octave.
Mais il n’y a malheur qui n’ait son reconfortréconfort.
Antoine.
Quel reconfortréconfort ont ceux qui greslentgrêlent d’infortune ?
Octave.
CeluyCelui qu’aux malheureux relaisse la Fortune.
Antoine.
De long temps la Fortune embourbe leurs desseins.
Octave.
1210On sçaitsait combien Fortune a les pieds incertains.
Antoine.
En nos prosperitezprospérités sa faveur est constante.
LepideLépide.
C’est ce qui les console, et leur espoir augmente.
TousjoursToujours d’un air gresleuxgrêleux les champs herissonnezhérissonnés
N’ont aux chaudes moissons leurs espicsépis esgrenezégrainés :
1215NyNi tousjourstoujours en la mer les tempestestempêtes venteuses
Ne batentbattent les rochers de vagues raboteuses,
NyNi aux monts d’ArmenieArménie espouvantablesépouvantables d’Ours,
Les hyvershivers paresseux ne sejournentséjournent tousjourstoujours.
» Aussi tousjourstoujours Fortune aux hommes n’est contraire,
1220» Elle change souvent son visage adversaire
» En un front de faveur, et communément ceusceux
» Qu’elle caresse plus, sont à la fin deceus196.
Doncques n’attendons pas que sa mouvante boule,
RenverseeRenversée en malheur, sur nos puissances roule :
1225Et que ceux qu’aujourd’huyaujourd’hui nous tenons subjuguezsubjugués,
D’un negligentnégligent mesprismépris, se presententprésentent liguezligués
En un second conflictconflit, et que le sort des armes,
Qui pend tousjourstoujours douteux renverse nos gendarmes.
AbbatonsAbattons-les, Antoine, et tant que la grandeur
1230De la masse terrestre estendraétendra sa rondeur
--- 21v° ---Sur la compagne mer, poursuivons-les de sorte
Qu’on en voyevoie197 le nom, et la memoiremémoire morte.
Antoine.
LepideLépide, je ne puis, mon magnanime cœur
Hait naturellement une telle rigueur :
1235Je ne puis offenser, contantcontent de la victoire,
L’ennemyennemi combatucombattu qui me quitte la gloire,
Et qui la testetête basse, et le front vergongneuxvergogneux,
Ores se va cachant dans un roc montagneux,
Ores dans un desertdésert, miserablemisérable demeure,
1240Où le danger de mort l’accompagne à toute heure.
Je ne me veux souiller d’un sang si malheureux,
Semblable au preux Lion, au Lion genereuxgénéreux,
Qui ne daigne lever sa grande patte croche198,
Qu’encontre un fier taureau, qui bien cornu s’approche
1245Furieux combatantcombattant, et veut plustotplutôt mourir,
Que devant sa genicegénisse une honte encourir.
Là fumant de courroux ce grand guerrier se rue
Au col de l’ennemyennemi voué pour la charrue,
Qu’il tirassetirât et secoue avecques tel effort,
1250Qu’encore qu’il se monstremontre et belliqueux et fort,
Qu’il roidisseraidisse ses nerfs, que de pieds et de testetête
Il choque renfrongnérenfrogné la forestiereforestière bestebête
Sur l’estomachestomac crineux, et que du coup doublé
Le Lion plein d’ardeur en demeure troublé :
1255Il l’atterre pourtant et demydemi199 hors d’haleine
Fait couler de sa gorge une rouge fonteinefontaine.
Lors retournant vaincueurvainqueur en son roc cavernier,
S’il trouve à l’impourveuimpourvu quelque chien moutonnier,
Qui tremblant et criant plat à ses pieds se couche,
1260Il passe plus avant et piteux ne luylui touche.
LepideLépide.
Si donc vous ne voulez lever le bras guerrier
--- 22r° ---Sur un soudart mussé200 dans un antre terrier,
DesdaigneuxDédaigneux à poursuivre une ameâme miserablemisérable,
Au moins suivez celuycelui qui nous est redoutable.
1265Rechargez le harnois, monstrezmontrez vostrevotre valeur
Encontre ce PompeePompée indomtableindomptable voleur :
Ce PompeePompée ennemyennemi, qui à rames doubleesdoublées
Brigande en escumantécumant les ondes ensableesensablées
Qui lechentlèchent la Sicile : où trainanttraînant avec soysoi
1270Sa bande fugitive, il s’authoriseautorise RoyRoi.
EstantÉtant tel contre nous, ne l’irons-nous poursuivre ?
LuyLui ferons-nous pardon ? le laisserons-nous vivre ?
Antoine.
PompeePompée ne fut pas de nos conspirateurs.
Octave.
Et n’est-ce pas assez qu’il soit de leurs fauteurs ?
Antoine.
1275Il a trop de malheur du malheur de son PerePère.
LepideLépide.
Le bon-heurbonheur paternel conforte sa miseremisère
Et le fait orgueilleux, pensant qu’il pourra bien
S’esleverélever aussi grand comme le perepère sien.
Antoine.
Il ne peut remascherremâcher de son PerePère la gloire,
1280Que sa honteuse fin ne luylui vienne en memoiremémoire.
LepideLépide.
Il bruslebrûle de vengencevengeance.
Antoine.
Et ceux qui l’ont vengé
LuyLui ont bien volontiers son malheur allegéallégé.
LepideLépide.
Il bouffe de courroux.
Antoine.
Un courroux sans puissance
» Ne sçauroitsaurait apporter qu’au courroucé nuisance.
Octave.
1285Le reste des vaincus se retire vers luylui.
Antoine.
C’est à finafin de trouver compagnons en ennuyennui.
Octave.
Qu’eusteût-il pourtant au cœur ma vengeresse espeeépée !
Antoine.
Je prensprends plaisir de voir le fils du grand PompeePompée,
Qui se feitfit obeïrobéir de la terre et des eaux,
1290EsploréÉploré, vagabond, armé de trois vaisseaux,
Pauvre et desesperédésespéré dans la mer se retraire201 :
Et là faisant l’estatétat d’un infameinfâme Corsaire,
--- 22v° ---DestrousserDétrousser les passanspassants, et se joindre à ceux-là
Que ce grand Empereur son perepère debella202.
1295» Est-il malheur plus grief que d’avoir souvenance
» D’avoir eu quelquefois une grande puissance ?
Octave, est-il tourment, est-il supplice tel,
Dont se doive tant plaire un ennemyennemi mortel ?
LepideLépide.
Et bien, s’il est ainsi que la noble Italie
1300AssembleeAssemblée en un corps, de rechefderechef203 se rallie :
Et que les PompeiansPompéiens, esparsépars de tous costezcôtés,
Ne soyentsoient plus desormaisdésormais de nous persecutezpersécutés,
Allons pacifier nos provinces esmeuësémues,
Selon que par le sort elles nous sont escheuëséchues.
1305Je regirayrégirai l’Afrique et les peuples halezhalés
Des rayons du soleil sur leur chef devalezdévalés :
J’irayirai, dominateur, où la chaude CyreneCyrène204
En monceaux vagabonds fait jaunir son arenearène :
Le Lybien farouche, et le Numide prontprompt,
1310Le More basané sous ma charge vivront.
Octave.
Je tiendraytiendrai sous mon joug les belliqueuses Gaules,
Et les rocs PyrenezPyréné’s aux superbes EspaulesÉpaules,
Avecque leur Espagne, et le subtil GregeoisGrégeois205
Veuf de sa liberté, se rendra sous mes lois.
Antoine.
1315J’emplirayemplirai de soudars206 les citezcités Asiennes207,
J’armerayarmerai la Syrie, et les rives Troyennes,
La JudeeJudée, Arabie, heureuses regionsrégions,
Le Pont et l’ArmenieArménie auront mes legionslégions :
J’irayirai contre le MedeMède, et sera mon espeeépée
1320Dans le sang escouléécoulé de sa gorge trempeetrempée.
Je mettraymettrai tout à sac, ne laissant aux maisons
Que le feu rongera, que les rouges tisons.
Et si le camp fuyard des Parthes infidellesinfidèles
--- 23r° ---Vient pour nous affronter de sagettes208 mortelles,
1325Le coutelas au poing j’imprimerayimprimerai, hardyhardi,
Mille ulceresulcères profonds sur leur dos enlaidyenlaidi,
Vengeant avec usure, avant que je repasse
Vainqueur en ce païspays, le deshonneurdéshonneur de Crasse.
Favorisez-moymoi, Dieux, et conduisez ma main
1330Aux belliqueux effectseffets d’un si brave dessein,
Souffrant que plein de gloire, en vostrevotre Capitole
Cent bœufs marquezmarqués de blanc sur vos autels j’immole.
Chœur de Soudars209.
SOudars, puis quepuisque les ennemis,
Pour leur parricide commis,
1335De leurs corps mesurent la terre,
Ayons ce qu’on nous a promis
Devant que210 d’aller à la guerre.
Ne laschonslâchons nos Princes vainqueurs,
Qu’ils ne guerdonnent211 nos labeurs.
1340» Un vaillant soudart212 ne guerroyeguerroie,
» Si quant et quant ses Empereurs
» Ne l’allechentallèchent de quelque proyeproie.
Nous offrons tous les jours nos corps
À cent et cent diverses morts,
1345Et toutesfoistoutefois pour recompencerécompense
De tant de belliqueux efforts,
Nous n’emportons qu’une indigence.
Depuis vingt ans combien de fois
Avons-nous vestuvêtu le harnois ?
1350Combien de fois sur nos espaulesépaules
Avons -nous porté le pavois,
--- 23v° ---Depuis que nous veismesvîmes les Gaules ?
C’est aux estrangesétranges regionsrégions,
Qu’il fait bon pour les legionslégions :
1355C’est dedans ces terres barbares,
Que faisant guerre nous pouvions
SoulerSoûler nos courages avares.
L’Afrique, où le Soleil plus chaud
EslanceÉlance ses flammes d’enhauten haut,
1360EsprouvaÉprouva jadis en sa terre,
Quelle est nostrenotre ardeur, quand il faut
Marcher aux horreurs de la guerre.
L’Espagne belliqueuse aussi
SçauroitSaurait bien que dire en ceci,
1365Qui favorisant les PompeesPompées,
Se vient soumettre à la merci
De nos vainqueresses espeesépées.
L’EgypteÉgypte, où les ondes du Nil
Rendent le terroir plus fertilfertil’,
1370Sentit nostrenotre dextre213 adversaire,
Quand apresaprès le malheur civil
Elle entreprintentreprit de nous desfairedéfaire.
Mais combien le superbe Mars
A terracéterrassé de leurs soudars214
1375Sur la plaine Pharsalienne ?
Et combien mourut par nos darsdards
De la jeunesse Italienne ?
» Il n’est trespastrépas plus glorieux
» Que de mourir audacieux
1380» ParmyParmi les troupes combatantescombattantes,
» Que de mourir devant les yeux
» De tant de personnes vaillantes.
--- 24r° ---
» O trois et quatre fois heureux,
» Ceux qui d’un fer avantureuxaventureux
1385» Se voyentvoient arracher la vie,
» Avecques un cœur genereuxgénéreux
» Se consacransconsacrant à la patrie.
» De ceux-là les os enterrezenterrés
» Ne seront de l’oublyoubli serrezserrés,
1390» Ains215 recompensezrécompensés d’une gloire
» Revivront tousjourstoujours honorezhonorés
» Dedans le cœur de la MemoireMémoire.
Ah ! que je hayhais le soudard216
Qui haa le courage couard,
1395Et qui par une laschelâche fuite,
Se trouvant au commun hasard,
Le danger de la mort eviteévite.
D’autant il me semble vilain
MonstrerMontrer son dos d’ulceresulcères plein,
1400Qu’il est entre nous honorable
De porter au milieu du sein
Une cicatrice notable.
Il me desplaistdéplaît que les Romains
S’entre-massacrent de leurs mains,
1405Et que nos guerrieresguerrières phalanges217
Ne vont en quelques lieux lointains
CombatreCombattre les peuples estrangesétranges.
Or la meschanteméchante faction
MeritoitMéritait qu’en punition
1410De son parricide execrableexécrable,
L’on feistfît une proscription,
Qui fustfût à jamais memorablemémorable.
Acte IIIIIV.
<La Nourrice>
OÔ Griefve218 servitude ! ô cruelle contrainte !
OÔ douleur ! ô miseremisère à ma fortune jointe !
1415OÔ sort malencontreux ! helashélas n’avoyavais-je assez
DequoyDe quoi me malheurer219 en mes malheurs passezpassés,
Si mon desastredésastre encor’ pour recharge nouvelle
Ne me faisoitfaisait porter cestecette triste nouvelle ?
Que les flots escumeuxécumeux de l’abayante220 mer
1420N’ont-ils faictfait en passant mon navire abysmerabîmer,
Afin qu’ensevelyenseveli sous les vagues profondes
Je veissevisse mon message enseveli des ondes ?
Porcie.
Hé nourrice m’amie !
Nourrice.
Il vous faut prendre cœur.
Porcie.
Nourrice je me meurs.
Nourrice.
Madame n’ayez peur,
1425Je croycrois que tout va bien : mais sçachonssachons ce qu’il conte.
Porcie.
HelasHélas je n’en puis plus, la douleur me surmonte.
Messager.
Je suis saisi de crainte, et ma langue essayant
D’en faire le discours va toute begayantbégayant :
Je tremble, je fremisfrémis, une glace soudaine
1430S’épandant par mon corps, coule de veine en veine
Sur mon cœur estouféétouffé, qui le serre et l’estreintétreint,
Comme un acier flambant que la pince contreintcontraint.
Porcie.
OÔ Dieux, ô Dieux cruels !
Nourrice.
HelasHélas vostrevotre constance
PliraPli’ra-t’elle aujourd’huyaujourd’hui sous une impatience ?
1435ToyToi funebrefunèbre porteur raconte briefvementbrièvement221
De ce mortel combat le triste evenementévénement.
Messager.
Au bord de MacedoneMacédoine, où la Thrace guerriereguerrière
Occidentale estendétend sa poitrine frontierefrontière,
CelebreCélèbre en forteresse une ville il y a,
1440Que Philippes son RoyRoi jadis edifiaédifia,
--- 25r° ---Dont elle printprit le nom, qui jusques à cestecette heure
Depuis tant de saisons encore luylui demeure.
Là nos deux Empereurs sur un coustaucôteau qui pend,
Et qui demydemi couché jusqu’en la mer descend,
1445Voyant des ennemis les forces approcheesapprochées,
AsseurerentAssurèrent leur camp de profondes trancheestranchées.
Puis s’estansétant quelques jours tenus dans leurs ramparsremparts
CraignansCraignant de hasarder le sang de leurs soudars222,
Hors misHormis de quelques -uns qui chatouillezchatouillés de gloire
1450BriguoyentBriguaient escarmouchant l’honneur d’une victoire :
Antoine qui craignoitcraignait que ses gens enfermezenfermés,
Sous l’ennuyennui d’un sejourséjour ne fussent affamezaffamés,
Gravissant le coustaucôteau d’une fureur extrémeextrême,
S’en vint nous assaillir dedans nostrenotre camp mesmemême.
1455Lors les soudars223 de Brute espointsépoints de leur honneur,
Sortirent dessurdessus eux d’une telle vigueur,
Que rompant les premiers, ils tournerenttournèrent en fuite
D’Octave espouvantéépouvanté la troupe desconfitedéconfite.
Ils forcerentforcèrent son camp, et comme Loups gloutons
1460Avidement entrezentrés en un parc de moutons,
DecoupoyentDécoupaient, detranchoyentdétranchaient, sans tirer de l’esclandre
Ceux qui, les armes bas, vaincus se venoyentvenaient rendre.
Mais le malheur voulut que rentrezrentrés en leur camp,
Ils veirentvirent que Cassie avoitavait eu pareil dam,
1465Et que le sort malin leur laissoitlaissait imparfaicteimparfaite
Et pareille victoire et pareille desfaictedéfaite :
Et que Cassie mesmemême, apresaprès ce dur conflictconflit,
Estimant qu’avec soysoi Brute fustfût desconfictdéconfit,
Pour ne venir ésaux mains d’un ennemyennemi barbare,
1470S’estoitétait faictfait esgorgerégorger à son amyami Pindare.
Porcie.
Hé Cassie est-il mort ! ore Dieux inhumains,
--- 25v° ---Ore avons -nous perdu le dernier des Romains.
Mais Brute, Messager, mais Brute est-il en vie ?
O Dieux ! que j’ayai grand peur qu’il ait suivi Cassie.
Messager.
1475Brute ayant ramassé les soudars224 Cassiens225,
Pour les mieux asseurerassurer les conjoignit aux siens :
Puis mistmit secrettementsecrètement durant la nuictnuit obscure
De peur de les troubler, Cassie en sepulturesépulture.
Or avoitavait-il conclu de ne combatrecombattre pas,
1480AsseuréAssuré de gaignergagner sans venir aux combascombats :
LuyLui qui prevoyoitprévoyait bien que l’adversaire armeearmée
Ne dureroitdurerait long tempslongtemps sans se voir affameeaffamée,
ExcluseExclue de la mer que nos vaisseaux tenoyenttenaient,
VigilansVigilants escumeursécumeurs des vivres qui venoyentvenaient.
1485Mais les siens reboutansreboutant226 ce conseil salutaire,
Voulurent maugrémalgré luylui pratiquer le contraire,
PiquezPiqués des ennemis, qui pour les irriter
Se venoyentvenaient tous les jours au combat presenterprésenter,
Les appellansappelant craintifs, qui se donnoyentdonnaient de garde
1490D’adventureraventurer au fer leur poitrine coüardecouarde :
Encore qu’on sceustsût bien que leur cœur excité
Ne fustfût tant de vertu que de necessiténécessité,
Qui pressezpressés de la faim recouroyentrecouraient aux batailles
Cherchant par la victoire à remplir leurs entrailles.
1495Ainsi donc nos soudars227 attisezattisés de courroux228,
AttisezAttisés de despitdépit, se deliberentdélibèrent229 tous,
VueilleVeuille ou ne vueilleveuille Brute, esteindreéteindre l’infamie,
Qu’ils endurent moquezmoqués de la langue ennemie.
Ils sortent furieux, comme quand aux abois
1500De trois Dogues Bretons, qui tonnent dans un bois,
Un Lion eschaufééchauffé tire de sa tanieretanière
Son col herissonnéhérissonné d’une horrible crinierecrinière
--- 26r° ---Il va roüantrouant ses yeux, ses grands yeux flamboyansflamboyants,
Et les tourne despitdépit vers les chiens aboyansaboyants,
1505Qu’il attend à pied coycoi, vomissant effroyable
De sa gorge beantebéante un son espouventableépouvantable.
Alors nos ennemis que la faim tenailloittenaillait,
Et qui touchoyenttouchaient leur mort si l’on ne batailloitbataillait,
AnimezAnimés de leur chef qui fier les accompagne,
1510Plus alaigresallègres que nous sortent en la campagne.
Porcie.
Que ferayferai-je pauvrette ? helashélas ! je n’en puis plus,
Tout le sang de mon corps s’est dans le cœur reclus.
Mon sein est pantelant, j’endure languissante
Les piquanspiquants esperonséperons d’une douleur cuisante.
1515J’ayai peur, comment j’ayai peur ? helashélas je n’ayai plus peur !
Car ma peur s’est tourneetournée en un certain malheur.
Mais poursuypoursuis, Messager, et flateurflatteur ne me cache
Chose qu’il faille apresaprès que d’un autre je sçachesache.
Messager.
Ja desjadéjà le Soleil, au milieu de son tour
1520CommençoitCommençait peu à peu de reculer le jour,
Quand de chacun costécôté les batailles dresseesdressées
Obscurcirent le ciel de flechesflèches eslanceesélancées,
De darsdards GetuliensGétuliens qui voletoyentvoletaient par l’aerair230,
Comme un foudre orageux que Jupin231 fait rouler :
1525Puis saquant aux cousteauxcôteaux ces deux grosses armeesarmées
De contraires efforts s’en vindrentvinrent enflammeesenflammées
Entrechoquer de presprès, combatantcombattant main-à-main,
Et d’un fer outrageux s’entre-creusant le sein.
Là vous n’eussiez ouyouï qu’un craquetement d’armes,
1530Là vous n’eussiez rien veuvu qu’un meurtre de gensdarmesgendarmes232,
Qui durement navreznavrés233 tresbuchoyenttrébuchaient plus espoisépois234
Que ne font en hyverhiver les fueillagesfeuillages aux bois.
L’un a les bras tronqueztronqués, ou la cuisse avaleeavalée,
--- 26v° ---L’autre une autre partie en son corps mutileemutilée :
1535Vous n’oyez que souspirssoupirs des blessezblessés qui mouroyentmouraient,
Que menaces et cris de ceux qui demeuroyentdemeuraient :
Vous n’aviez sous les pieds que chevauschevaux et gensdarmesgendarmes,
Que picquespiques et pavois, que divers outils d’armes,
Qui gisoyentgisaient sur le champ, demydemi noyeznoyés du sang,
1540Qui flottoitflottait par la plaine ainsi qu’en un estangétang.
Or longuement dura ce combat miserablemisérable,
Balançant puis deçà, puis delà variable,
Sans que ceux-là, plus forts, peussentpussent vaincre ceux -cyci,
NyNi que ceux-cyci, plus forts, les vainquissent aussi.
1545L’heur235 estoitétait ore aux uns, et ore estoitétait aux autres,
Les nostresnôtres les forçoyentforçaient, puis ils forçoyentforçaient les nostresnôtres :
La victoire bransloitbranlait egaleégale aux deux costezcôtés.
Comme on voit sur la mer, quand deux vents irritezirrités
Soufflent contrairement de leurs gorges ronfleuses
1550Un navire cloué sur les vagues rageuses :
Ore l’humide Auster236 le chasse impetueuximpétueux,
Et ore l’Aquilon237 le pousse fluctueux
De contraires fureurs, sans que la nef domteedomptée
Puisse estreêtre nyni par l’un nyni par l’autre emporteeemportée.
1555En finEnfin comme une tour, que cent belliersbêliers batansbattant
EncreeAncrée en un rocher ont tempestétempêtée long tempslongtemps,
Ne pouvant supporter leur guerre continue
Se voit pied-contremont à la fin abatueabattue.
Ainsi nos gens recreusrecrus d’un chapelis238 si long,
1560Ne pouvant resisterrésister, se rompirent adonc,
Tournant le dos fuitif239 à la pointe ennemie,
Qui leur peureuse mort noircissoitnoircissait d’infamie.
Porcie.
Et Brute vostrevotre chef ?
Messager.
Brute qui lors se voit
Totalement fraudé de l’espoir qu’il avoit240,
--- 27r° ---1565Monté sur un coustaucoteau, que depuis la desfaitedéfaite
Plusieurs de nos soudars241 avoyentavaient pris pour retraite :
S’estantétant par plusieurs fois vainement efforcé
De rentrer en son camp qu’on luylui tenoittenait forcé :
Admonesta chacun de penser à se rendre,
1570Puis quPuisqu’ils ne pouvoyentpouvaient plus la liberté defendredéfendre.
Lors s’escartansécartant de nous, et prenant seulement
Straton avecque luylui, qu’il aimoitaimait sainctementsaintement,
Dressa les yeux au ciel, sans sillerciller les paupierespaupières,
Prononçant d’un grand cœur ces paroles dernieresdernières :
1575» OÔ debiledébile Vertu ! maintenant voyvois-je bien
» Que ta force et faveur que je suivoissuivais, n’est rien.
» Je t’honoroishonorais pourtant comme estantétant quelque chose,
» Mais je voyvois que de toytoi la Fortune dispose.
Puis il pria Straton de ne vouloir souffrir,
1580Que CesarCésar se vantastvantât de l’avoir faictfait meurtrir,
Ains qu’il voulustvoulût plustotplutôt l’homicider luylui mesmemême :
À quoyquoi il obeïtobéit avec un dueildeuil242 extrémeextrême.
Porcie.
OÔ Gouverneur du ciel ! ô geniteurgéniteur des Dieux !
OÔ perepère Jupiter qui presidesprésides aux cieux !
1585Où sont ores tes dards ? où est ores ton foudre243,
Que flambant de courroux tu ne me mets en poudre ?
Messager.
Quand du Soleil doré le flambeau radieux
Commença d’eclaireréclairer par la plaine des cieux,
Et que les feux brillansbrillants que l’Aurore dechassedéchasse,
1590À sa premierepremière course eurent quitté la place :
La terre decouvritdécouvrit à nos yeux estonnezétonnés
Mille horribles monceaux de soudards244 moissonnezmoissonnés.
Lors Antoine craignant que durant la nuictnuit sombre,
NostreNotre Brute eschapééchappé luylui feistfît nouvel encombre,
1595Ne se pensant avoir victoire qu’à demydemi
--- 27v° ---Tant que Brute vivant luylui seroitserait ennemyennemi :
Commanda, soucieux, à ses fieresfières cohortes,
De rechercher son corps parmyparmi les bandes mortes.
En finEnfin l’ayant trouvé luylui mesmemême eut le souci
1600De le faire embasmerembaumer pour l’apporter icyici,
Le voulant aux tombeaux de ses ancestresancêtres rendre,
Et vous gratifier d’une si cherechère cendre.
Porcie.
Tonnez cieux, foudroyez, esclairezéclairez, abysmezabîmez,
Et ne me laissez rien de mes os consommezconsommés
1605Que cestecette terre ingrate enferme en sa poitrine.
RespandezRépandez respandezrépandez vostrevotre rage maline
Sur mon chef blasphemeurblasphémeur245, et tempesteztempêtez si bien
Que de moymoi malheureuse il ne demeure rien.
OÔ CelestesCélestes cruels, ô Dieux inequitablesinéquitables,
1610Avez-vous donc meurtrymeurtri tant de gens venerablesvénérables ?
Avez-vous donc meurtrymeurtri tant d’hommes genereuxgénéreux,
EsbranlezÉbranlés sous l’espoir que vous seriez pour eux ?
OÔ CelestesCélestes cruels, est-ce ainsi que le vice
Opprime la vertu, et le tort la justice ?
1615Est-ce ainsi que le mal est soustenusoutenu de vous ?
Est-ce ainsi que le bien porte vostrevotre courrouscourroux ?
OÔ cruels ! ô cruels ! que vous fait cestcet Empire,
Pour le vouloir ainsi par Trois Tyrans destruiredétruire ?
Que vous a faictfait mon Brute, et ceux qu’avecque luylui
1620Nous voyons par vos mains abbatusabattus aujourd’huyaujourd’hui ?
Ouvre ton sein piteux, ô terre malheureuse,
Et m’engoufreengouffre au profond de ta poitrine creuse :
Enfonce enfonce moymoi dans les gouffres plus creux,
Qui se puissent trouver aux Enfers tenebreuxténébreux :
1625EngloutyEngloutis -moymoi chetive,chétive et d’une nuictnuit espesseépaisse
BouscheBouche mes sens esteintséteints, que la douleur oppresse.
--- 28r° ---Vous desloyaledéloyale mer qui courbastescourbâtes le dos
Sur nos vaisseaux armezarmés, et qui dessus vos flots
FeistesFîtes voguer mon Brute, au lieu de me le rendre
1630Vous me rendez un corps prestprêt de reduireréduire en cendre ?
Vous ne l’eusteseûtes pas tel commis à vostrevotre foyfoi,
Vous le prinstesprîtes vivant, vivant rendez-le moymoi :
Rendez-le moymoi vivant, vivant vous le receustesreçûtes,
Rendez-le ainsi vivant comme vivant vous l’eusteseûtes.
1635OÔ folle que je suis ! ô folle d’estimer
Que loyauté se trouve en la parjure mer !
OÔ folle de penser que les ondes cruelles,
Changeant leur naturel me deviennent fidellesfidèles !
Vous antres caverneux, siegesiège du vieilvieux Pluton,
1640Vous filles de la nuictnuit, Tisiphone, Alecton,
Vous Rages de là -bas, vous CerbereCerbère à trois testestêtes,
Vous fleuves, qui roidisraidis bruyez mille tempestestempêtes,
Plongez-moymoi dans le sein de l’abysmeabîme souphreuxsoufreux,
Où logent tourmenteztourmentés les esprits plus affreux.
1645Tirez mon cœur ravi de ses mortes entrailles,
Et le repinçotez de flambantes tenailles :
Qu’il rotisserôtisse aux brasiers, où les plus tourmenteztourmentés
Reçoivent le guerdon246 de leurs mechancetezméchancetés.
EnflambezEnflammez, decoupezdécoupez, brisez, faites resoudrerésoudre
1650Mon cœur, mes nerfs, mes os et mes poumons en poudre :
Vos tourmenstourments ne sçauroyentsauraient, m’estansétant continuels,
Vaincre les cruautezcruautés des celestescélestes cruels.
OÔ terre ! ô ciel ! ô mer ! ô planettesplanètes luisantes !
OÔ Soleil eterneléternel en courses rayonnantes !
1655OÔ RoyneReine de la nuictnuit HecateHécate aux noirs chevaux !
OÔ de l’air embrunyembruni les lumineux flambeaux !
Si vous avez pouvoir dessus nos destineesdestinées,
--- 28v° ---Si nos fatalitezfatalités sont par vous ordonneesordonnées,
Que des felicitezfélicités, et des cuisanscuisants malheurs
1660Que nous avons icyici, vous soyez les autheursauteurs :
Influez dessurdessus247 moymoi tant de mortels desastresdésastres,
Qu’il ne se treuvetrouve plus d’infortunes aux Astres,
Et chetivezchétivez248 si bien mon esprit langoureux
Qu’il ne conçoive rien qui ne soit malheureux.
1665Hà las !
Nourrice.
Madame.
Porcie.
Hà las !
Nourrice.
Madame.
Porcie.
OÔ que je souffre !
Nourrice.
Madame escoutezécoutez-moymoi.
Porcie.
Je suis dedans un gouffre
De rage et de fureurs.
Nourrice.
EscoutezÉcoutez-moymoi.
Porcie.
OÔ cieux !
Nourrice.
Laissez ce dueildeuil249.
Porcie.
OÔ Dieux !
Nourrice.
Laissez ces cris.
Porcie.
OÔ Dieux !
Je n’en puis plus, je meurs, Nourrice tenez-moymoi,
1670HelasHélas le cœur me faut250.
Nourrice.
Laissez donc cestcet emoyémoi,
Ma maistressemaîtresse, laissez-le, et que cestecette constance
Qui redoroitredorait desjadéjà les ans de vostrevotre enfance,
Ne vous manque aujourd’huyaujourd’hui.
Porcie.
Cela n’adviendra pas,
Je suis je suis constante à courir au trespastrépas.
1675Mais ô Destins mechansméchants, pourquoypourquoi ma longue vie
Ne fut-elle plustotplutôt de ce monde ravie ?
Qu’une soudaine mort ne me print prît-elle alors
Que je nasquisnâquis icyici pour vivre tant de morts ?
MiserableMiséarble ! et pourquoypourquoi mon enfance, engloutie
1680Ne me fut au berceau par un Ours de Scythie ?
Que les Dragons grifusgriffus, les Dragons inhumains,
Que l’enfançon d’AlcmeneAlcmène251 estoufaétouffa de ses mains,
Ne vindrentvinrent demembrerdémembrer de leurs griffes bourrelles,
Mon corps pendant encorencore à vos chereschères mamelles ?
1685ToyToi Romule Quirin, qui plantas de nos tours
Les premiers fondemensfondements pour demeurer tousjourstoujours,
--- 29r° ---Et qui brisant l’estoc des phalanges252 Sabines,
Honoras tes palais de victoires voisines :
Dressas-tu cestcet Empire augmenté par les tiens,
1690Logeas-tu dans ces murs nos ancestresancêtres Troyens,
A finAfin qu’à l’avenir quand ta Rome maistressemaîtresse
TiendroitTiendrait cestecette rondeur sous sa main vainqueresse,
Que trois de tes nepveuxneveux, piquez d’impietéimpiété,
Captivassent ainsi nous et nostrenotre Cité ?
1695ToyToi Brute oppugnateur des cruautezcruautés felonnesfélonnes,
Que nos Tyrans Tarquins joignoyentjoignaient à leurs couronnes,
As-tu chassé nos Rois, nos legitimeslégitimes Rois,
Pour nous assujetirassujettir au vouloir de ces trois ?
As-tu meurtrymeurtri les tiens pour voir apresaprès tant d’âges
1700Tes Citoyens souffrir tant de vilains servages ?
OÔ cruauté du ciel ! que diront aux enfers
Ces vieux perespères Romains, de nos malheurs soufferts ?
Que diront les Marcels, les Torquats, et encore
Les Scipions vainqueurs de la campagne More ?
1705Que diront-ils là -bas, entendant aujourd’huyaujourd’hui
Leur race se courber sous le pouvoir d’autruyautrui ?
Que diront, que diront les genereuxgénéreux Decies,
Si quelqu’un devalédévalé sur les plaines noircies,
Leur dit que le païspays, qu’ils rendirent seigneur
1710De tant de nations, applaudit serviteur,
Le païspays pour lequel jadis ils se voüerentvouèrent,
Le païspays pour lequel leur sang ils prodiguerentprodiguèrent ?
Sus donc il faut mourir, il faut mourir mon cœur,
Il faut avecq’avec le corps despouillerdépouiller ta langueur.
1715Mon cœur qu’attensattends-tu plus ? qu’attensattends-tu d’avantagedavantage
Que tu ne suis ton Brute au tenebreuxténébreux rivage ?
Ton Brute que voicyvoici, ton Brute dont le corps
--- 29v° ---GistGît ici, et son ameâme en la plaine des morts ?
OÔ changement divers, un creux cercueil enserre
1720Ce qui de sa grandeur combloitcomblait toute la terre !
Las ! Brute, mon cher Brute, aumoinsau moins reçoyreçois ces pleurs,
ReçoyReçois ces durs regrets tesmoingstémoins de mes douleurs,
ReçoyReçois ces moites pleurs que je te viens espandreépandre,
Pour arrouserarroser tes os et ta future cendre.
1725Las ! n’as-tu point regret, qu’ores tu sois là -bas
Citoyen de Pluton, et que je n’y soysoi'
N’ayant avecque toytoi ton amante Porcie ?
Brute, pardonne moymoi, je sçaysais bien que j’ayai tort
De vivre un seul moment apresaprès ton dernier sort.
1730Je cognoyconnais bien mon tort, las ! j’ayai bien cognoissanceconnaissance,
OÔ mon Brute, OÔ mon cœur, qu’en cela je t’offense,
Je t’en requiers pardon, Brute pardonne moymoi,
Je ne serayserai long tempslongtemps sans me voir presprès de toytoi.
Tant que tu as vescuvécu j’ayai bien desirédésiré vivre,
1735Mais ores estantétant mort j’ayai desir de te suivre.
Meurtrissez-moymoi Tyrans, abayez253 à ma mort.
Car tandis que je vyvis, Brute n’est pas tout mort :
Il vit encore en moymoi, ma vie est demydemi-sienne,
Tout ainsi que sa mort est aussi demydemi-mienne.
1740Nous n’avions qu’un vouloir, nous n’avions qu’un desirdésir,
En ce que l’un aimoitaimait, l’autre prenoitprenait plaisir.
Or pour vostrevotre CesarCésar vous poursuivistespoursuivîtes Brute,
Et toutefois sa mort fut devant moymoi conclute254,
J’estoisétais de l’entreprise, et ne se bastitbâtit rien
1745Contre cet oppresseur, que je ne sceussesusse bien.
Hé Brute, hé Brute, helashélas ! dequoyde quoi ce grand courage,
DequoyDe quoi cestecette vertu cousue à ton lignage,
--- 30r° ---Te profite aujourd’huyaujourd’hui ? où est ce front voustévoûté,
Où sont ces bras vengeurs de nostrenotre liberté ?
1750Ha païspays trop ingrat, vous n’estesêtes assez digne
D’avoir pour citoyenne une ameâme tant divine !
DetestableDétestable sejourséjour, vous ne meritezméritez pas
Qu’un si cher nourriçonnourrisson demeure entre vos bras !
Vous l’avez laissé perdre, ô malheureuse terre !
1755Et au lieu de l’aimer vous luylui avez fait guerre.
Hé Brute, Brute helashélas ! ains255 qu’un Atrope t’eusteût poind256,
De moymoi ta triste sœur ne te souvint-il point ?
QuoyQuoi ? devant qu’amortir le flambeau de ta vie
Ne dis-tu point adieu à ta pauvre Porcie ?
1760Or Brute, je te suysuis, mais reçoyreçois cependant
Ces larmes que je viens sur ton corps respandantrépandant :
ReçoyReçois mon cher mary, devant que257 je descende,
Ces funebresfunèbres baisers, dont je te fais offrande.
Chœur.
OÔ GransGrands Dieux ! que tardent vos mains,
1765Qu’elles n’eslancentélancent aux Romains
La rigueur d’un foudre258 si fort,
Qu’il les renverse,
Par son espouvantableépouvantable effort,
À la renverse ?
1770Que tout d’un coup ne laschezlâchez-vous
Si rudement vostrevotre courroux
Dessus259 cet Empire vainqueur
Qui se mutine,
Qu’il ne reste de sa grandeur
1775Que la ruïneruine ?
--- 30v° ---
Levez vostrevotre bras foudroyeur,
Si vous avez quelque frayeur,
Qu’apresaprès avoir victorieux
DomtéDompté la terre,
1780Nous vueillonsveuillons pour domterdompter les cieux,
Vous faire guerre.
Mais à finafin de nous abysmerabîmer
PourquoyPourquoi venez-vous allumer
Un si miserablemisérable discord
1785En nos entrailles,
Ou que n’estesêtes -vous le support
De nos batailles ?
NostreNotre peuple estantétant departydéparti,
Que ne tenez-vous le partyparti
1790De ceux qui pour la liberté
VestentVêtent les armes ?
Las ! que n’estesêtes -vous du costécôté
De nos gensdarmesgendarmes260 ?
ACTE. V.
La Nourrice.
Accourez Citoyens, accourez, hastezhâtez -vous,
1795Romulides amis, helashélas secourez -nous,
Quirites accourez, cestecette race divine,
CesteCette noble maison tombe toute en ruine,
Brute meurt doublement.
Choeur.
Las ! quel malheur nouveau
Peut encor’ desastrerdésastrer de Brute le tombeau ?
1800Quel estrangeétrange accident, quelle horrible infortune
Depuis son dernier sort de rechefderechef261 l’importune ?
--- 31r° ---Allons ô troupe aimeeaimée, allons voir quel mechefméchef
CesteCette pauvre maison atterre de rechefderechef262 :
Allons filles allons.
Nourrice.
OÔ vieillesse chetivechétive !
1805OÔ femme miserablemisérable ! OÔ fortune nuisive !
OÔ malheur ! OÔ malheur !
Choeur.
Quel malheur advenu
Te fait ainsi plomber ton estomachestomac chenu ?
Nourrice.
OÔ que ne suis-je morte ! OÔ que ne suis-je en terre !
OÔ qu’un sombre tombeau maintenant ne m’enserre !
1810OÔ malheur ! OÔ malheur !
Choeur.
Laisse ces cris piteux,
Et ne tientiens nostrenotre esprit plus longuement douteux.
Nourrice.
Ces cheveux jajà grisons, ces tettes263 nourricieresnourricières,
Et ces tremblantes mains, qui te faisoyentfaisaient prieresprières,
N’ont peupu donc t’amoliramollir ? n’ont peupu doncques n’ont peupu
1815DestournerDétourner ce desirdésir que tu avoisavais conceuconçu ?
Que fera desormaisdésormais ta fidelefidèle Nourrice ?
Que fera-t’-elle helashélas ! sinon qu’elle perissepérisse ?
Ah, mon cher nourriçonnourrisson, ne cognoissoisconnaissais-tu pas
Que ta mort avec soysoi tireroittirerait mon trespastrépas ?
1820Ne cognoissoisconnaissais-tu pas, gemissablegémissable Porcie,
Que je ne puis sans toytoi longuement estreêtre en vie ?
Et qu’au milieu des maux que triste tu avoisavais,
Ce qui me faisoitfaisait vivre, estoitétait que tu vivoisvivais ?
Tu estoisétais lors ma vie, et tu es à cestecette heure
1825Celle qui par ta mort est cause que je meure.
OÔ malheur ! OÔ malheur !
Choeur.
Jamais pauvre Cité,
Ne trouveras-tu fin à ta calamité ?
Las tousjourstoujours mal sur mal, miseresmisères sur miseresmisères
Te feront renommer aux terres estrangeresétrangères ?
1830Les meurtres en tes flancs sejournerontséjourneront tousjourstoujours
Tandis que ton destin entretiendra son cours ?
Nourrice.
PlorezPleurez vostrevotre Cité, mes fidelesfidèles compagnes,
--- 31v° ---Qui porte ores, qui porte au front de sept montagnes,
Autant d’afflictions et de tourmenstourment divers,
1835Qu’elle portoitportait de crainte à tout cestcet Univers.
PlorezPleurez filles plorezpleurez, et dites adieu RommeRome,
Qu’un renommé malheur pour tout jamais renomme.
Choeur.
Les pleurs n’ont point tarytari dans nos larmoyanslarmoyants yeux
Depuis le triple accord de nos trois factieux,
1840Qui pour mettre à leurs pieds nos franchises premierespremières264
DepartirentDépartirent entre eux les legionslégions guerrieresguerrières :
DesDès lors jamais le fer n’a bougé de nos mains,
Non contre un estrangerétranger, mais contre nous Romains.
Le TybreTibre qui souloitsoulait265 enorgueillir ses rives
1845Du superbe appareil des despouillesdépouilles captives,
Que nos Princes vaillansvaillants tiroyenttiraient de toutes parsparts,
Ne charge plus ses flots que de nos estendarsétendards.
Nourrice.
Or’ il est temps d’ouvrir la porte à ta tristesse,
Il est temps de mourir langoureuse vieillesse,
1850Vieillesse langoureuse, helashélas ! qu’attensattends-tu plus
Que tu ne te vas rendre en un tombeau reclus ?
Sus, voicyvoici le poignard, que ta MaistresseMaîtresse aimeeaimée
PrintPrit pour homicider sa poitrine entameeentamée,
Tu l’ostasôtas de ses mains, cuidant266 par tel effort
1855LuyLui avoir bien ostéôté la cause de sa mort.
Mais ce fut vainement : car par une autre sorte
Elle estouffaétouffa son cœur dans sa poitrine morte :
T’enseignant le moyen d’esteindreéteindre tes douleurs,
Et tes cuisanscuisants regrets, autrement que par pleurs.
1860Sus donc mon estomachestomac engoule267 cestecette lame,
A finAfin de te rejoindre aux ombres de ta Dame.
Choeur.
Raconte -nous sa mort, Nourrice, et dydis comment
Elle a peupu maugrémalgré tous mourir si vistementvitement.
--- 32r° ---Que monstremontre ce poignard ? et pourquoypourquoi si soudaine
1865Veux-tu en t’outrageant hasterhâter ta mort prochaine ?
Nourrice.
O perepère Jupiter !
Choeur.
Et qu’est-ce que tu crains
Et qu’est-ce qui te fait destordredétordre ainsi les mains ?
Las depuis tant d’hyvershivers les Immortels severessevères
Ne nous ont-ils assez endurcis aux miseresmisères ?
1870Y-a-t-il malencontre, y-a-t-il mal aucun,
Y-a-t-il accident qui ne nous soit commun ?
Conte -nous hardiment, nous sommes prepareespréparées,
À n’ouirouïr desormaisdésormais que choses malheureesmalheurées :
ReprensReprends un peu le cœur.
Nourrice.
Je sens mon mal s’aigrir,
1875D’autant que je m’efforce à vous le descouvrirdécouvrir.
Choeur.
» La douleur s’amoindrit quand elle est raconteeracontée.
Nourrice.
» La douleur qu’on découvre est beaucoup augmenteeaugmentée.
Choeur.
» Raconter ses ennuis n’est que les exhaler.
Nourrice.
» Raconter ses ennuis, c’est les renouveler.
Choeur.
1880Conte -les toutesfoistoutefois.
Nourrice.
Quand ma pauvre maitressemaîtresse
Eut entendu que Brute, avecque la noblesse
Qui combatoitcombattait pour luylui d’un si louable cueurcœur,
AvoitAvait estéété desfaictdéfait, et qu’Antoine vainqueur
LuyLui renvoyoitrenvoyait son corps, qu’à grand' sollicitude
1885Il avoitavait recherché parmi la multitude :
ApresAprès force regrets qu’elle fit sur sa mort,
ApresAprès qu’elle eut long tempslongtemps plorépleuré son triste sort,
RetireeRetirée en sa chambre, entreprit, demydemi-morte,
De borner ses langueurs par quelque briefvebrève sorte :
1890Elle eut recours au fer pour s’en player268 le sein,
Mais nous qui l’advisantavisant, accourusmesaccourûmes soudain,
LuyLui ostasmesôtâmes des mains, et tout ce dont la rage
BeanteBéante apresaprès sa mort luylui pouvoitpouvait faire outrage.
Mais ce fut bien en vain : car cognoissantconnaissant que nous
--- 32v° ---1895La voulions destournerdétourner de suivre son espousépoux,
Nous monstramontra par effecteffet, que celle qui decretedécrète
La mort en son esprit, n’en peut estreêtre distraite.
Elle pensa songearde et repensa pour lors
Comment elle pourroitpourrait desanimerdésanimer son corps :
1900Puis ayant à par soysoi sa mort determineedéterminée,
Languissante s’assied presprès de la chemineecheminée,
Et ne voyant personne à l’entour du foüyerfoyer,
Qui semblastsemblât, soupçonneux, la vouloir espierépier,
Prend des charbons ardansardents, et d’un regard farouche
1905Guignant deçà delà, les enferme en sa bouche :
Les devaledévale269 au gosier, puis se venant serrer
Et la bouche et le nez de peur de respirer,
S’estouffaétouffa de ses mains, et tombant renverseerenversée
Nous fit bien presumerprésumer qu’elle fustfût trespasseetrépassée.
1910Nous accourons au bruit, et chacune de nous,
S’arrachant les cheveux, se martelant de coups,
EleveÉlève un crycri semblable à celuycelui qu’en Phrygie
Les Corybantes font celebrantcélébrant leur Orgie,
Lors queLorsque le mont Ida resonnerésonne des grands cris
1915Qu’ils hurlent par troupeaux, troubleztroublés de leurs esprits,
Ou semblable à celuycelui des matrones Troyennes,
Lors que le feu rampoitrampait aux tours Dardaniennes,
Que leurs temples ardoyentardaient270, et que leurs ennemis
EsgorgeoyentÉgorgeaient, desloyauxdéloyaux, leurs espousépoux endormis.
1920Or nous la redressons, et plus mourantes qu’elle,
Toutes nous l’accusons, nous l’appellonsappelons cruelle,
Nous luylui tirons des dents quelques charbons de feu,
Nous luylui tastonstâtons le sein qui sanglotoitsanglotait un peu :
Une pallepâle froideur lui glaçoitglaçait le visage,
1925Qui de sa prompte mort nous donnoitdonnait tesmoignagetémoignage :
--- 33r° ---Puis, avec un soupir qu’elle poussa dehors,
Elle poussa la vie et l’ameâme de son corps.
Chœur.
OÔ Triste langueur !
OÔ malheur qui nous suit !
1930OÔ peuple vainqueur,
Las te voilà destruitdétruit !
Que le jour, qui luit
Dessus cestecette Cité,
Voile sous la nuit
1935Sa luisante clairtéclarté.
Que le Ciel voûté,
Des Dieux pleins de courrouscourroux,
Son foudre apprestéapprêté
Bouleverse sur nous.
1940Les TygresTigres et LousLoups,
Cruels hosteshôtes des bois,
Se monstrentmontrent plus dousdoux
Que les hommes cent fois.
Nourrice.
Chantons d’une voisvoix,
1945Brute nostrenotre support,
Brute que nos Rois
Ont conduit à la mort.
Choeur.
Or’ que tu es mort,
Las, helashélas ! nous mourons,
1950Nous ploronspleurons ton sort,
Brute nous te ploronspleurons !
Las ! nous demeurons
Comme le tronc d’un corps,
Dont l’ameâme est dehors,
1955Brute nous te ploronspleurons !
Tant que nous vivrons
Nous vivrons en esmoyémoi,
Demeurant sans toytoi,
Brute nous te ploronspleurons !
1960Puisque nous irons
Sous la main des vainqueurs,
Pleines de langueurs,
Brute nous te ploronspleurons !
Nourrice.
C’est assez pour luylui,
1965NostreNotre Brute est contantcontent,
Faites qu’aujourd’huyaujourd’hui
Porcie en ait autant.
Choeur.
ReçoyReçois nos douleurs,
Et nos soupirs aigrets :
1970EntenEntends nos regrets,
Porcie, entenentends nos pleurs.
EntenEntends les langueurs,
Qui troublent nos esprits :
Las ! entenentends nos cris,
1975Porcie, entenentends nos pleurs.
Regarde aux malheurs,
Que pourtraitsportraits sur nos fronts
Pour toytoi nous souffrons,
Porcie, entenentends nos pleurs.
1980Qu’un printemps de fleurs
Naisse dessus tes os,
EntenEntends nos sanglots,
Porcie, entenentends nos pleurs.
Nourrice.
Mes filles, c’est assez, vos complaintes ploreespleurées
1985Ont bien suffisamment leurs Ombres honoreeshonorées.
Las ne les plorezpleurez plus, ils sont mieux fortunezfortunés
--- 34r° ---Que nous qui demeurons dans nos corps obstinezobstinés.
Ils ne ressentent point la fureur des trois hommes,
Ils ne cognoissentconnaissent rien du servage où nous sommes :
1990Ils vivent en repos, affranchis des langueurs
Qu’ils eussent enduré sous ces Tyrans vaincueursvainqueurs.
PlorezPleurez, filles plorezpleurez pour vos propres miseresmisères,
Qui retiendrez icyici vos amesâmes prisonnieresprisonnières,
PlorezPleurez vostrevotre malheur, plorezpleurez, helashélas ! plorezpleurez
1995Les infinis tourmenstourments que vous endurerez.
Quant à moymoi, qui suivraysuivrai les pas de ma MaistresseMaîtresse,
Je n’ayai pas de besoin de plorerpleurer ma vieillesse.
Ce poignard que je tiens, ce poignard que voicyvoici,
M’enferrant l’estomachestomac m’osteraôtera ce soucysouci.
2000Mais que tardé-je tant ? qu’attendé-je musarde,
Qu’ores je ne derompsdéromps ma poitrine vieillarde ?
Quelle frayeur m’assaut ? quelle glaceuse peur
PiroüetantPirouettant en moymoi me vienvient geler le cœur ?
C’est en vain, c’est en vain, ma mort est arresteearrêtée,
2005Et desjadéjà mon esprit voit l’onde AcheronteeAchérontée.
Mourons, sus sus mourons, sus poignard haste hâte-toytoi,
Sus, jusques au pommeau vienviens t’enfoncer en moymoi.
FIN.